Née le 18 mai 1874 à Paris (IIe arr.), morte le 29 décembre 1939 à l’Asile de Perray-Vaucluse à Épinay-sur-Orge (Seine-et-Oise) ; docteur en médecine, militante néo-malthusienne ; féministe et pacifiste ; franc-maçonne, socialiste puis communiste ; collaboratrice de la presse libertaire.

Madeleine Pelletier
Cinquième enfant d’une famille qui en compta six (ses deux sœurs moururent en bas âge), Madeleine Pelletier passa son enfance dans la misère et connut une grave mésentente avec sa mère qui tenait une boutique de fruits et légumes. Femme dure et dominatrice, elle ne manifesta aucune tendresse à l’égard de sa fille. Surnommée “la jésuite” pour ses opinions royalistes et son fanatisme religieux, elle était haïe dans son quartier à forte tradition républicaine. Son père, ancien cocher de fiacre, frappé d’hémiplégie, passa sa vie cloué dans un fauteuil roulant mais discutait beaucoup avec la petite fille.
Elle suivit des études primaires dans un établissement religieux, passa son Certificat d’études primaires à onze ans et quitta l’école. Livrée à elle-même, ayant le goût de l’étude, elle fréquenta la bibliothèque de son quartier et acquit, en autodidacte, une solide culture. Dès l’âge de treize ans, s’échappant le soir du domicile familial, elle fréquenta un groupe féministe où elle découvrit “toute une voie lumineuse d’affranchissement” et un groupe anarchiste où elle rencontra Louise Michel*. Sa fréquentation d’un groupe féministe entraîna des discussions sans fin avec les anarchistes : elle prit peu à peu ses distances avec les libertaires.
Désirant réussir, pensant y arriver par la culture intellectuelle, Madeleine Pelletier passa son baccalauréat en 1897 en candidate libre et l’obtint, avec la mention très bien, en philosophie. Elle choisit de suivre des études médicales et d’anthropologie ayant obtenu une bourse d’études de la ville de Paris : “C’est le pain assuré mais trempé dans une sauce bien amère.” Entrée à l’École de médecine en 1899, à l’âge de vingt-cinq ans, elle fut la première femme à passer le concours de l’assistance médicale à Paris et fut nommée médecin des bureaux de bienfaisance. Elle voulut concourir pour l’internat des asiles d’aliénés mais l’entrée lui fut refusée, un règlement exigeant que le candidat ait ses droits politiques. En 1904, une campagne de presse organisée en sa faveur par quelques journaux dont la Fronde de Marguerite Durand* lui permit de devenir la première femme interne des asiles et de surcroît célèbre. La pratique de la médecine lui apporta des déceptions : à l’asile les internes lui firent une guerre incessante, les infirmières regardèrent “ahuries, cette bête étrange qu’était une femme interne en médecine comme les hommes” et dans son cabinet, elle attendit en vain les clients. Elle fut persécutée pour son apparence jugée scandaleuse : cheveux courts et vêtements masculins qu’elle porta toute sa vie en théorisant sa masculinisation : “Mon costume dit à l’homme : je suis ton égale.”
En 1904, Madeleine Pelletier demanda son admission à la “Philosophie sociale”, loge de la Franc-maçonnerie ouverte aux femmes après celle du “Droit humain”, fondée par Maria Deraismes*. Pour elle, il s’agissait d’une école d’initiation politique où, encadrées par des intellectuels et des libres penseurs, les femmes pourraient faire leur éducation idéologique. Dès qu’elle fut initiée, elle organisa une campagne dans les milieux maçonniques en vue d’ouvrir aux femmes les loges régulières. Elle rencontra de très vives oppositions, les femmes étant suspectées d’attachement à la religion et à la réaction. Elle fut obligée de quitter la maçonnerie. Son départ fut utilisé par le Grand Orient pour justifier sa politique d’exclusion des femmes.
En 1906, elle accepta de diriger le groupe féministe “La solidarité des femmes” à la suite de Caroline Kauffmann, et elle se distingua dans la bataille pour le suffrage des femmes. Au moment des élections de 1906, le groupe se manifesta : défilés en fiacres, banderoles, collage d’affiches, diffusion de tracts. Elle inventa le slogan : “La femme doit voter, elle subit les lois et paie les impôts.” Doutant de l’efficacité des manifestations qui dégénéraient souvent, la police traînant les féministes au poste sous les quolibets d’une foule hostile, elle décida de rencontrer les membres du groupe parlementaire socialiste. Ceux-ci lui promirent de nommer, dans les plus brefs délais, une sous-commission chargée de rédiger un projet de loi sur l’électorat et l’éligibilité des femmes. Elle adhéra alors au Parti socialiste, écrivant : “Le féminisme n’est plus isolé ; il a un appui.” Il bénéficiait, en effet, d’une aura non négligeable auprès des féministes pour avoir, le premier, reconnu l’égalité des sexes au congrès ouvrier de Marseille en 1879, sous l’impulsion d’Hubertine Auclert*.
Sensibilisée à la misère sociale par ses origines, Madeleine Pelletier partagea les idéaux du socialisme et pensa pouvoir lier l’émancipation des femmes à l’émancipation générale. La “tactique féministe” était alors d’entrer dans les partis politiques de gauche afin de faire entendre leurs revendications. Elle rejoignit d’abord le courant guesdiste le jugeant plus révolutionnaire que la tendance jauressiste et s’inscrivit dans la 14e section de Paris. En 1906, elle proposa une résolution sur le suffrage des femmes au IIIe congrès national qui eut lieu à Limoges. Son projet fut voté à l’unanimité moins les six voix des Vosges et on lui fit comprendre que si sa motion avait été votée, c’est parce qu’elle n’avait aucune importance : “Si le vote des femmes était prêt de se réaliser, vous verriez les objections.” Le 21 décembre de la même année, elle posa la candidature de soixante-dix adhérentes de la Solidarité des femmes à la Chambre en demandant l’admission dans les réunions du groupe socialiste et en exigeant la nomination d’une sous-commission pour le suffrage des femmes.
En juillet 1907, elle obtint du congrès fédéral de la Seine de pouvoir représenter à nouveau le texte de la motion de Limoges au congrès de Nancy qui se tint en août. A l’occasion du congrès international socialiste qui eut lieu du 17 au 19 août à Stuttgart, s’ouvrit la Ire Conférence internationale des femmes socialistes, sous la direction de Clara Zetkin. Madeleine Pelletier fit partie de la délégation des sept femmes envoyées par la SFIO Elle fut la seule à ne pas voter la résolution dénonçant un texte qui niait l’oppression spécifique des femmes et établissait une séparation nécessaire entre les femmes socialistes et les féministes bourgeoises. Elle rejoignit alors la fraction hervéiste et devint rédactrice à la Guerre sociale. Accusée de “collaboration de classe” pour son attachement à la Solidarité des femmes, elle fonda au cours de l’hiver 1907-1908 un mensuel féministe la Suffragiste et dirigea la société « La Solidarité des Femmes » fondée par une autre féministe, Eugénie Potonié-Pierre*, et qui soutenait toutes les candidatures des « suffragettes » sans distinction de parti. En 1908, lors des élections municipales, elle brisa avec Hubertine Auclert les vitres d’une salle de vote. Elles comparurent en correctionnelle.
Tentant de résoudre les contradictions entre féminisme et socialisme, elle mena de front des luttes dans le mouvement des femmes et dans le groupe hervéiste. Les hervéistes lui furent hostiles mais ce fut elle qui défendit la motion insurrectionnelle aux congrès de Saint-Étienne en 1909 et de Nîmes en 1910. Hervé ayant été emprisonné pour des articles parus dans la Guerre sociale, Madeleine Pelletier fut proposée sur la liste de la commission administrative permanente pour le remplacer. Elle fut élue à la CAP à l’occasion du congrès de 1909 et réélue en 1910. Elle y définit les positions insurrectionnalistes et souleva quelques remous en déclarant : « Le Parti socialiste n’est pas un parti républicain ; il se désintéresse de la forme républicaine, attendu que certaines nations monarchiques ont réalisé dans l’intérêt de la classe ouvrière des réformes que la République n’a pas su réaliser » (compte rendu, p. 469).
En 1910, le Parti socialiste présenta aux élections des candidatures féminines illégales et la nomma dans le VIIIe arr. Elle remporta un nombre de voix plus élevé que le précédent candidat socialiste, soit 340. En 1912, elle fut candidate dans le VIIe arr. (quartier Saint-Thomas-d’Aquin), quartier à nouveau sans espoir. Durant toute cette période, elle écrivit de nombreuses brochures mettant en cause la famille, fondement de la domination matérielle, idéologique des hommes sur les femmes ; dénonçant le mariage qui conçoit la femme comme “la chose” d’un homme, prônant la liberté sexuelle vue comme la liberté de consentir ou de refuser une relation, plaidant pour le droit à l’avortement et à la contraception. Se définissant comme une féministe intégrale, elle revendiqua toutes les émancipations : politiques, économiques, sociales, intellectuelles, sexuelles. En 1912, elle milita dans le comité féminin contre les iniquités sociales créé par des militants et militantes des Jeunesses syndicalistes de la Seine, de tendance anarchiste, dans le but de faire échec à la loi Berry-Millerand qui instituait le service militaire de trois ans. En 1913, elle fit de la propagande antimilitariste auprès des femmes et participa à de nombreuses manifestations. Le revirement d’Hervé, la trahison de la plupart de ses amis socialistes, leur adhésion à l’Union sacrée, l’effondrement du grand rêve de la grève générale révoltèrent Madeleine Pelletier.
Avec la guerre, les organisations féministes se transformèrent en ouvroirs, des féministes s’inscrivirent à la Croix-rouge et elle partit sur le front, affirmant vouloir soigner Français et Allemands sans distinction. Le seul aspect positif de cette guerre, qu’elle analysa comme “impérialiste” fut, dit-elle, de faire accéder des femmes à de nouvelles professions. Après la guerre, elle collabora au Libertaire écrivant des articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’éducation du prolétariat, l’affranchissement de la femme sans que, pour autant, elle se soit ralliée au mouvement ainsi qu’il était dit dans le n° 8 du 18 novembre 1921) : « Notre collaboratrice n’est pas anarchiste, elle s’en défend elle-même d’ailleurs. ». Elle donna des articles à L’Idée libre, revue mensuelle d’éducation sociale que fonda André Lorulot* et dont le premier numéro parut le 1er décembre 1911. En décembre 1920, elle assista au congrès de Tours. Lors de la scission, elle reprit son activité politique dans le Parti communiste (SFIC). D’emblée, elle s’inscrivit dans la minorité ultra-gauche. L’engagement de Madeleine Pelletier lui parut conciliable avec son féminisme : le tout jeune Parti communiste avait mis l’égalité des sexes à son programme. Elle devint rédactrice à la revue la Voix des femmes, féministe et socialiste qui passa au communisme et s’appliqua à être le porte-parole du parti auprès des femmes. Elle rédigea de nombreux articles sur la doctrine communiste, la révolution et la Russie. Pressentie par la revue pour participer à la IIe conférence internationale des femmes communistes à Moscou, elle ne put obtenir de passeport. En juillet 1921, elle partit clandestinement pour la Russie. Elle raconta ses souvenirs et ses témoignages dans la Voix des femmes à la fin de l’année 1921, puis en 1922, dans un livre intitulé Mon voyage aventureux en Russie communiste.
Propagandiste zélée mais lucide, elle critiqua la terreur, la bureaucratie, la misère de la population et son mysticisme, et surtout la place accordée aux femmes par la révolution. Elle leur reconnut une certaine libération économique et sexuelle mais dénonça leur cantonnement hors du politique, dans des problèmes liés à la maternité, aux enfants, au ravitaillement, aux soins. Elle resta un temps au Parti communiste, défendant le bolchévisme et le féminisme au Club du Faubourg, participant à de nombreuses conférences à Paris et en province. En 1922 et 1923, Madeleine Pelletier fit des conférences où elle glorifiait le bolchevisme dans des réunions organisées par le « Club du Faubourg ».
En 1924, elle invita à voter pour les candidats du Bloc ouvrier et paysan présentés par le Parti communiste. Collaboratrice de l’Ouvrière, organe des femmes communistes, tout au long des années 1923 et 1924, elle militait au Parti d’unité prolétarienne en 1934.
Reconnaissant que toutes les tentatives pour allier féminisme et socialisme ou communisme avaient fait faillite, elle prit des distances avec les partis politiques. Elle ne collabora plus dès lors qu’à la presse libertaire : en 1926, à l’Insurgé, à Plus loin, 1926-1939, que dirigeait le Dr Pierrot (Bibl. Nat. J° 52 469), au Semeur contre tous les tyrans, 1927-1936 (Bibl. Nat. J° 30 773). En 1933, elle adhéra au Groupement fraternel des pacifistes intégraux « Mundia ».
En 1939, alors âgée de soixante-cinq ans, la police découvrit, à la suite d’une dénonciation, qu’elle pratiquait des avortements. Jugée au nom de la “loi scélérate” de 1920, elle fut convaincue de “crime d’avortement”. En raison de son état de santé (une hémiplégie qui ne laissait aucun espoir de guérison) elle fut enfermée dans l’asile de Vaucluse où elle mourut.
En 1992 et 1993, une biographie et un colloque relancèrent l’intérêt pour cette pionnière du féminisme. En 2011, les co-propriétaires du 80-82 rue de Gergovie, réunis en assemblée générale, ont accepté la pose d’une plaque sur la façade de leur immeuble à la mémoire de Madeleine Pelletier, demandant seulement que docteur ne soit pas orthographié docteure.
Principales féministes dans le Maitron
http://maitron-en-ligne.univ-paris1...

ŒUVRE CHOISIE : La prétendue infériorité psychologique des femmes, 1904. — L’admission des femmes dans la Franc-maçonnerie, 1905. — La femme en lutte pour ses droits, Giard et Brière, 1908. — La question du vote des femmes, 1909. — L’émancipation sexuelle de la femme, Giard et Brière, 1911. — Philosophie sociale, les opinions, les partis, les classes, Giard et Brière, 1912. — Justice sociale, Giard et Brière, 1913. — Le droit à l’avortement, Éd. du Malthusien, 1913. — L’Éducation féministe des filles, Giard et Brière, 1914. — Dieu, la morale, la patrie, Giard, 1916. — In anima vili ou un crime scientifique, L’Idée libre, 1920. — Mon voyage aventureux en Russie communiste, Giard, 1922. — Supérieur, drame des classes sociales en cinq actes, Lorulot, 1923. — La morale et la loi, 1926. — De la prostitution, La Publication mensuelle, 1928. — Capitalisme et communisme, Nice, 1926. — L’État éducateur, 1931. — La guerre est-elle naturelle ? Le droit au travail pour la femme, La Brochure mensuelle, 1931. — Une vie nouvelle, 1932. — La femme vierge, Paris, 1933. — La rationalisation sexuelle, Paris, 1935.

SOURCES : Dossier Madeleine Pelletier, Bibliothèque Marguerite-Durand [iconographie]. — Fonds Pelletier, archives Marie-Louise Bouglé, BHVP [iconographie]. — Fonds Hélène Brion*, IFHS — Arch. Nat.. — Arch. PPo. — Madeleine Pelletier. L’éducation féministe des filles et autres textes, Syros, 1978. — Ch. Sowerwine, Les Femmes et le socialisme : un siècle d’histoire, Presses FNSP, 1978 ; “Madeleine Pelletier (1874-1939), femme, médecin, militante”, L’Information psychiatrique, 1988. — Laurence Klejman, Florence Rochefort, L’Égalité en marche, le féminisme sous la Troisième république, Presses FNSP- Éd. des femmes, 1989. — L’Unité, 31 mars et 6 octobre 1934. — L’Ouvrière, 1924. — L’Unité , 6 octobre 1934. — Dict., t. 14. — Charles Sowerwine, “Militantisme et identité sexuelle : la carrière politique et l’œuvre théorique de Madeleine Pelletier (1874-1939)”, Le Mouvement social, octobre-décembre 1991, n° 157. — Charles Sowerwine et Claude Maignien, « Madeleine Pelletier, une féministe dans l’arène politique », Les Éditions de l’Atelier, 1992. — Christine Bard, Madeleine Pelletier (colloque consacré à Madeleine Pelletier), Côté femmes, 1993.

Claude Maignien

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