URBAIN Ismaÿl, pseudonyme VOISIN Georges

Par Notice revue et complétée par Michel Levallois

Né le 31 décembre 1812 à Cayenne (Guyane française), mort le 28 janvier 1884 à Alger ; officier de la Légion d’honneur ; saint-simonien d’origine créole, défenseur de la « race noire » et des Arabes d’Algérie.

Ismaÿl Urbain
Ismaÿl Urbain

A l’état civil de Cayenne (acte du 2 mars 1813), le futur « Ismayl Urbain », qui, en France, s’appela et signa « Thomas URBAIN » jusqu’en 1837, fut déclaré sous le nom de Thomas, Urbain APPOLINE. Son faux patronyme provenait du prénom de son père. Urbain était en effet l’un des enfants illégitimes d’Urbain Brue, un négociant marseillais installé à Cayenne, et d’une femme de couleur, Marie, Gabrielle Appoline, certes libre, mais dont la grand-mère était noire et avait été esclave.

Considérant que « cette double tache » faisait de lui « un déshérité de la société que les privilèges de la naissance avaient stigmatisé », Urbain fréquenta les républicains de Marseille pendant ses études au lycée de cette ville, puis, séduit par le principe « à chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses œuvres », rejoignit les saint-simoniens à Ménilmontant, le 15 juillet 1832. C’est là qu’il se lia d’amitié avec Gustave d’Eichtal*, avec qui il publiera en 1839 leurs Lettres sur la race blanche et la race noire. Parti en Orient, en mars 1833, sous la conduite de Émile Barrault*, pour y chercher la Femme-Messie, il se replaça sous l’autorité de Prosper Enfantin* à l’arrivée de celui-ci en Égypte et prit un poste de professeur de français à Damiette, où il se convertit à l’Islam, en 1835, sous le nom musulman d’Ismayl dont il fit par la suite son prénom français. En ajoutant la circoncision à son baptême, Urbain, sans renier son christianisme, voulait accomplir un geste de rédemption. « Je veux prendre sur moi et avec moi les bâtards, les esclaves, les noirs, puis les musulmans, les renégats », écrivit-il dans le récit de son Voyage d’Orient, rapporté d’Égypte avec des Poèmes chantant les souffrances et l’ignominie de l’esclavage, la beauté et la réhabilitation de la race noire.

De retour en France en 1836, Urbain fut recruté comme interprète à l’armée d’Afrique. Il exerça ces fonctions à Oran auprès du général Bugeaud, à partir d’août 1837, mais aussi à l’état-major à Alger en 1838, auprès du duc d’Orléans en 1839, auprès du général commandant la province de Constantine, auprès du duc d’Aumale au côté duquel il participa à la prise de la Smala, « l’épée au fourreau », comme « un bon interprète » et non comme un guerrier, précisa-t-il, dans une lettre à d’Eichtal du 28 mai 1843 Il suivit le fils de Louis-Philippe dans son commandement à Constantine, puis à Paris et il s’apprêtait à le rejoindre à Alger dans ses nouvelles fonctions de gouverneur général, lorsqu’éclata la révolution de 1848.

Ces dix années en Algérie complétèrent l’expérience égyptienne. Musulman pratiquant, parlant et écrivant l’arabe, époux d’une jeune musulmane de Constantine dont il eut une fille, Urbain conçut son rôle comme celui d’un représentant des Arabes auprès des Français, d’un conseiller qui défendait les indigènes contre les excès des expéditions militaires, les convoitises territoriales et le prosélytisme chrétien de la colonisation. Par ses rapports administratifs et ses articles dans la presse, il s’imposa comme un bon connaisseur de l’Algérie et de l’islam, comme un spécialiste des affaires indigènes et comme un membre en vue du camp des arabophiles. C’est ainsi que, dans Le Temps, il plaida pour une « civilisation franco-arabe » (21 juin 1837), avant d’affirmer, dans le Journal des débats, qu’on « ne civilise pas un peuple malgré lui » (17 décembre 1837). Ses deux articles de 1847 dans la Revue de l’Orient, « Du gouvernement des tribus en Algérie » et « Chrétiens et musulmans. Français et Algériens », fixent ses conceptions sur l’attitude qui lui paraissait devoir être celle de la France à l’égard des Arabes et de l’Islam en Algérie. Urbain était passé d’un orientalisme romantique à une arabophilie militante. Sa carrière militaire et administrative fut marquée par un engagement constant en faveur d’une politique de « régénération » et de civilisation des musulmans par l’action sociale, en particulier par l’enseignement, dans le respect de leur religion, de leurs mœurs, de leurs terres, en vue non pas d’une « fusion inintelligente et sommaire » entre les Arabes et la population européenne, mais de leur « association dans des travaux communs ».

Affecté à la Direction de l’Algérie au ministère de la Guerre, puis au ministère de l’Algérie, de 1848 à 1860, Urbain exposa et précisa sa politique indigène dans des rapports et des publications officielles. A travers le réseau des amis qu’il avait en Algérie, il veilla à son application par les bureaux arabes. La publication en 1860, sous le pseudonyme de Georges Voisin, de L’Algérie pour les Algériens annonçait la politique du « Royaume arabe » de Napoléon III. Ce texte de réflexion marqua le début du conflit qui, jusqu’à la chute de l’Empire, opposa le parti des arabophiles, soutenu par la sympathie de l’empereur, et les « colonistes », partisans d’une administration civile et désireux, sous couvert d’assimilation aux institutions de la métropole, de laisser le champ libre aux colons et de faciliter l’accaparement des terres arabes.

De retour à Alger, en janvier 1861, en qualité de membre du conseil supérieur du gouvernement de l’Algérie et de secrétaire de la commission du cantonnement foncier des Arabes, Urbain poursuivit le combat contre les « colonisateurs à outrance », contre les spoliations foncières, contre « l’avidité et les abus des immigrants », « pour la prospérité du pays par la civilisation des indigènes ». La deuxième brochure qu’il publia en 1862, « pour enfoncer le clou », L’Algérie française, indigènes et immigrants, inspira la lettre-programme de politique indigène de l’empereur au général Pélissier, ainsi que le vote d’un sénatus-consulte reconnaissant aux tribus la propriété de leur territoire traditionnel. Urbain fut de surcroît l’interprète officiel et le conseiller de l’Empereur pendant son voyage de 1865 en Algérie. Ses prises de position et cette faveur déchaînèrent contre lui la haine des « colonistes », le contraignant à quitter Alger en 1870 à l’annonce de la chute de l’Empire.

Rendu au journalisme par sa retraite forcée, Urbain reprit sa correspondance aux Débats et donna aussi des articles dans La Liberté et dans La Patrie. Il constatait que « ce que le pouvoir personnel n’a[vait] pu faire malgré des intentions sincères et désintéressées », « la liberté républicaine » ne l’accomplissait pas non plus. Son rêve d’une « Algérie franco-arabe », d’une « association » des Arabes d’Algérie et des Européens, lui paraissait s’éloigner.

Urbain mourut à Alger le 28 janvier 1884. Un article d’Émile Masqueray publié par les Débats, le 26 septembre 1891, à l’occasion d’une enquête sénatoriale en Algérie, saluait sa mémoire en écrivant : « C’est lui qui, le premier, a mis en plein jour cette formidable question indigène que tout le monde aujourd’hui semble découvrir. Il l’a étudiée sous toutes ses faces et il l’a théoriquement résolue avec la justesse d’esprit d’un homme d’État, le détachement d’un philosophe. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24363, notice URBAIN Ismaÿl, pseudonyme VOISIN Georges par Notice revue et complétée par Michel Levallois, version mise en ligne le 27 janvier 2009, dernière modification le 27 octobre 2018.

Par Notice revue et complétée par Michel Levallois

Ismaÿl Urbain
Ismaÿl Urbain

ICONOGRAPHIE : Gabriel Esquer, Iconographie historique de l’Algérie, Paris, Plon, 1929, t. III (pl. CCCXLI, n° 958 (portrait d’I. Urbain).

SOURCES : Arch. Gouvernement général de l’Algérie, conservées par le Centre des Arch. d’Outre-Mer (Arch. Nat., Aix-en-Provence), série X, en part. F 80/566, 1 674 et 1 678, 1 G 2 575 et F 80/375. — Bibl. Arsenal, Fonds Enfantin et d’Eichtal. — Gabriel Esquer, Iconographie historique de l’Algérie, Paris, Plon, 1929, t. III (pl. CCCXLI, n° 958 (portrait d’I. Urbain). — Marcel Emerit, Les Saint-simoniens en Algérie. Paris, 1941, p. 67-83 et passim. — Charles-Robert Ageron, « Un apôtre de l’Algérie franco-musulmane : Thomas Ismaël Urbain », Preuves, février 1961, p. 3-13. — Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Paris, PUF, 1968, première partie, Livre I, ch. XV : « Les indigénophiles et leur action de 1871 à 1891 ». — Annie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III (1861-1870), Société Nationale d’Édition et de Diffusion (SNED), Alger, 1977. — Edmond Burke (IIIe du nom), « Thomas Ismaïl Urbain (1812-1884) : Indigénophile and Precursor of Negritude », in Wesley F. Johnson éd., Double Impact : France and Africa in the Age of Imperialism, Westport Ct, Greenwood Press, 1986, p. 319-330. — Philippe Régnier, « Thomas-Ismayl Urbain, métis, saint-simonien et musulman : crise de personnalité et crise de civilisation (Égypte, 1835) », La Fuite en Égypte. Supplément aux voyages européens en Orient, présentation et dir. J.-C. Vatin, Éd. Centre d’études économiques, juridiques et sociales (CEDEJ), Le Caire, 1989, p. 299-316. — Philippe Régnier, Les Saint-simoniens en Egypte (1833-1851), Éd. Banque de l’Union Européenne-Amin F. Abdelnour, Le Caire, 1989. — Michel Levallois, « Ismayl Urbain : Éléments pour une biographie », in Magali Morsy dir., Les Saint-Simoniens et l’Orient. Vers la modernité, Edisud, Aix-en-Provence, 1990, in 8°, 204 p. — Jean Lacouture et Dominique Chagnollaud, Le Désempire, Éditions Denoël, 1993, p. 108-128. — Philippe Régnier, postface, in Ismayl Urbain Voyage d’Orient, Paris, L’Harmattan, 1993. —Colloque international, Ismaÿl Urbain, les saint-simoniens et le monde arabo-musulman, Bibliothèque de l’Arsenal et Institut du monde arabe, 24-25 octobre 2013.

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