RECLUS Élisée [RECLUS Jean, Jacques, Élisée]

Né le 15 mars 1830 à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), mort à Thourout, près de Gand (Belgique), le 4 juillet 1905 ; géographe ; combattant de la Commune de Paris ; membre de l’Internationale bakouninienne et anarchiste militant.

Élisée, destiné à être pasteur comme son père, fit des études à la Faculté protestante de Montauban. Mais il perdit la foi et partit avec Élie Reclus, un de ses frères — la famille comptait cinq garçons et six filles (sans compter trois enfants morts en bas âge) — pour Berlin où il suivit les cours du grand géographe Karl Ritter. En 1851, il était à Paris et suivait des cours de droit. Après le coup d’État, il quitta la France avec son frère et, durant cinq années, il voyagea. Il résida en Irlande, se rendit aux États-Unis, puis, selon un rapport de police (cf. B a/ 1237), tenta de fonder à Santa-Martha (Colombie) une colonie agricole, mais n’obtint pas le succès attendu. Il continua à voyager et ne revint en France qu’en 1857. L’année suivante, le 14 décembre, il épousait civilement une mulâtresse, Clarisse Briand, dont il eut trois filles. La troisième ne vécut pas et Clarisse mourut quelques semaines après son troisième accouchement, 22 février 1869. Déjà, Élisée s’était fait un nom dans le monde des géographes.

En juin 1864, avec son frère Élie, il fut un des vingt-sept fondateurs de la première coopérative parisienne de type rochdalien : l’Association générale d’approvisionnement et de consommation, sise à Passy. Cette même année, il fut élu secrétaire du conseil de surveillance de L’Association, bulletin international des coopératives, fondé le 1er novembre. Il collabora à La Coopération, 9 septembre 1866-14 juin 1868, qui lui succéda. Deux années plus tard, il fit partie avec Élie d’une société coopérative d’assurances sur la vie humaine créée à Paris sous le nom de l’Équité. Il assista, le 25 septembre 1868, au congrès de la Paix et de la Liberté, à Berne, et fut un des dix-huit signataires de la déclaration bakouniniste de la minorité. De ce fait, il fut considéré par Bakounine comme « membre fondateur » de l’Alliance internationale de la démocratie socialiste, société greffée sur l’Alliance de la Démocratie sociale fondée en 1864 par Bakounine et à laquelle Élisée et Élie Reclus avaient adhéré en 1865. L’Alliance internationale de la démocratie socialiste fut admise en juillet 1869, par le Conseil général de l’AIT, au nombre des sections genevoises après sa dissolution en tant qu’organisation internationale. Le 6 juillet et le 17 août, Élisée Reclus, à titre d’invité, assista à une séance du Conseil général de l’Internationale (cf. Le Conseil général de la 1re Internationale. Minutes., Edition soviétique en langue russe, 1er vol., 1864-1866, Moscou, 1961).

Simple garde au 119e bataillon de la Garde nationale depuis l’investissement de Paris et, en même temps, inscrit dans la compagnie des aérostiers « dirigée par son ami intime, le photographe Nadar » (Kropotkine, art. cit.), Élisée Reclus fut capturé, les armes à la main, sur le plateau de Châtillon lors de la sortie du 4 avril. Il connut le camp de Satory, puis les pontons de Brest où il fit quelques cours à ses camarades détenus. Des savants anglais firent une première démarche en sa faveur avant sa comparution devant un conseil de guerre, avec l’espoir qu’il pourrait bénéficier d’un non-lieu, mais, le 15 novembre 1871, il fut condamné, par le 7e conseil de guerre, à la déportation simple après qu’il eut tenu, devant le conseil de guerre, à affirmer son socialisme. Une nouvelle démarche des savants anglais aboutit à la commutation de la peine en dix années de bannissement (3 février 1872). Élisée Reclus se refusa toujours à signer un recours en grâce ; sa peine lui fut remise le 17 mars 1879.

À la suite de sa commutation de peine, Élisée rejoignit son frère Élie à Zurich où il retrouva ses deux filles et sa seconde femme Fanny Lherminez qu’il avait épousée en mai 1870. Celle-ci mourut au début de l’année 1874. Élisée quitta alors Lugano et s’installa à la Tour-de-Peilz, près de Vevey, avec ses deux filles. Il acquitta, en juillet, sa cotisation annuelle de membre « central » de la fédération jurassienne, puis se fit admettre à la section de Vevey. Il avait servi jusqu’alors d’intermédiaire pour l’envoi aux déportés de la Commune des sommes recueillies par le Comité fédéral jurassien. Une grande amitié le lia depuis lors à James Guillaume, amitié qui dura jusqu’à sa mort. En 1875, Élisée Reclus avait épousé Mme Ermance Trigant-Beaumont — elle mourra à quatre-vingt-douze ans, en 1918 — qui fit construire une maison à Clarens où toute la famille s’installa en 1876.

En 1873 et 1874, il apporta sa collaboration à l’Almanach du Peuple, et quelques années plus tard, en 1877, à la Commune. Le 3 juillet 1876, à Berne, il avait assisté aux obsèques de Bakounine et prononcé un discours. En 1880, les 9 et 10 octobre, il prit une part active au congrès que tint à la Chaux-de-Fonds la Fédération jurassienne, petit congrès international en quelque sorte, car y assistèrent Kropotkine, Élisée Reclus, Cafiero. Son importance fut grande, puisqu’il définit le communisme anarchiste, « conséquence nécessaire et inévitable de la révolution sociale » et « expression de la nouvelle civilisation qu’inaugurera cette révolution », ce communisme anarchiste impliquant notamment « la disparition de toute forme étatiste » et « le collectivisme avec toutes ses conséquences logiques, non seulement au point de vue de l’appropriation collective des moyens de production, mais aussi de la jouissance et de la consommation collectives des produits ». (Le Révolté, 17 octobre 1880).
Élisée Reclus ne revint en France que fin 1890 ; il n’y resta pas et, au début de 1894, s’installa à Ixelles, en Belgique. Le conseil de l’Université libre de Bruxelles l’avait invité, le 18 juillet 1892, à occuper dans cette université la chaire de géographie comparée. Élisée Reclus devait commencer ses cours au début de 1894, mais, entre-temps, sévit en France la vague d’attentats anarchistes. L’ouverture du cours fut remise sine die. Hector Denis et Guillaume de Greef, solidaires d’Élisée Reclus, ouvrirent avec lui l’Université nouvelle et un Institut des Hautes Études. Élisée Reclus donna sa leçon d’ouverture le 2 mars 1894 à la Loge des Amis Philanthropes de Bruxelles. Il avait adhéré à la franc-maçonnerie en même temps que son frère Élie, mais l’avait quittée peu après.

De son exil en Suisse à sa mort, Élisée Reclus n’a jamais cessé de prendre position sur les problèmes théoriques et pratiques qui se posèrent au mouvement anarchiste. Nous ne rappellerons brièvement que quelques faits : déclaration en faveur de l’union libre à l’occasion du mariage libre de ses deux filles (cf. Le Révolté, 11 novembre 1882) ; prise de position catégorique contre le principe des élections : « voter, c’est abdiquer » (cf. Le Révolté, 11-24 octobre 1885). Sur certaines questions, Élisée Reclus eut une position personnelle : il considérait, par exemple, à la différence de nombreux anarchistes, socialistes et syndicalistes, que la Révolution ne se produirait pas dans un proche avenir (cf. Bulletin de la fédération jurassienne, 11 février 1878). On connaît par ailleurs, en opposition à Jean Grave, ses déclarations favorables au droit de reprise individuelle, celle-ci, par exemple : « Le révolutionnaire qui opère la reprise pour la faire servir aux besoins de ses amis peut tranquillement et sans remords se laisser qualifier de voleur » (Correspondance d’Élisée Reclus, t. III, 21 mai 1893). Enfin, Élisée Reclus se montra hostile aux expériences de colonies anarchistes ou milieux libres, peut-être à la suite de son expérience personnelle, et il déclarait : « Il ne faut nous enfermer à aucun prix, il faut rester dans le vaste monde pour en recevoir toutes les impulsions, pour prendre part à toutes les vicissitudes et en recevoir tous les enseignements » (Les Temps Nouveaux, 7-13 juillet 1900). Il se montra hostile également au néo-malthusianisme propagé par Paul Robin (cf. Jean Maitron, Le Mouvement Anarchiste, op. cit.).

Depuis 1880, Élisée Reclus était atteint d’une maladie de cœur. Il mourut d’une angine de poitrine dans la nuit du 3 au 4 juillet 1905 chez son amie Mme de Brouckère, dans le village de Thourout, entre Gand et Dixmude, près des côtes du littoral de Belgique. Son neveu Paul le conduisit au cimetière d’Ixelles. Selon la volonté du défunt, personne d’autre ne suivit le convoi.

Pierre Kropotkine, ami intime d’Élisée qu’il avait rencontré pour la première fois en 1877, l’a défini ainsi : « Type du vrai puritain dans sa manière de vivre et, au point de vue intellectuel, le type du philosophe encyclopédiste français du dix-huitième siècle » (Autour d’une vie, p. 403).

Quant aux fonctionnaires de police qui crurent devoir souvent s’occuper d’Élisée, l’un d’eux l’a jugé ainsi : « M. Reclus est un homme fort instruit, laborieux et d’habitudes régulières, mais très rêveur, bizarre, obstiné dans ses idées et croyant à la réalisation de la fraternité universelle » (rapport du 9 janvier 1874, Arch. PPo.).
Voir Rigolot Émile*.

La biographie que nous donnons est celle d’Élisée Reclus militant. Nous avons volontairement omis d’évoquer le géographe de renommée mondiale et son œuvre magistrale : La Terre (deux volumes en 1867-1868), la monumentale Géographie universelle dont la publication s’est échelonnée de 1875 à 1894, etc.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24356, notice RECLUS Élisée [RECLUS Jean, Jacques, Élisée], version mise en ligne le 26 janvier 2009, dernière modification le 7 janvier 2014.

ŒUVRE : Hem Day dans Les Cahiers Pensée et Action, n° 5, avril-juin 1956, a tenté un essai de bibliographie d’Élisée Reclus. On pourra se reporter également à la thèse de Jean Maitron, op. cit., 1re édition, pp. 684-691. Pour nous limiter à l’essentiel de ce qui nous intéresse ici dans son œuvre — 14 pages de Catalogue général des livres imprimés de la Bibl. Nat., lui sont consacrées — citons L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchiste, Paris, 2e édit., 1898, 296 p., Bibl. Nat., 8° R 14 638, et les trois volumes de Correspondance, Paris, 1911-1925, Bibl. Nat. 8° Ln 27/60 264.
Élisée Reclus collabora à de nombreux journaux et revues dont nous ne citons que quelques-uns : La Coopération, 9 septembre 1866-14 juin 1868 ; L’Égalité de Genève, n° 1, 23 janvier 1869 ; Le Travail, Genève, 21 août-13 septembre 1873 ; Le Travailleur, Genève, 20 mai 1877-avril mai 1878 ; Les Entretiens politiques et littéraires ; L’Insurgé, n° 1, 12 août 1893 ; Le Cri du Peuple...

SOURCES : Arch. Nat., BB 24/732, n° 5598. — Arch. PPo., B a/1237 et E a/103-22. — J. Gaumont, Histoire générale de la coopération en France. — J. Guillaume, L’Internationale, op. cit., passim (notamment : t. III, p. 196 ; t. IV, p. 86). — Les Temps Nouveaux, n° 11, 15 juillet 1905 (article de P. Kropotkine). — Élisée and Élie Reclus. In Memoriam [...], J. Ishill, New York, 1927 (ouvrage tiré à 290 exemplaires). — M. Nettlau, Élisée Reclus, Anarchist und Gelehrter (1830-1905), Berlin, 1928. — Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, deux volumes, 1975, op. cit. — Paul Reclus, Les Frères Élie et Élisée Reclus ou du Protestantisme à l’Anarchisme, Paris, 1964, 210 p.

ICONOGRAPHIE : G. Bourgin, La Commune 1870-1871, op. cit. p. 396. — P. Reclus, Les Frères Élie et Élisée Reclus, op. cit.

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