FROMENT Édouard, Alphonse

Par Pierre Bonnaud, Gilles Morin

Né le 13 mars 1884 à Largentière (Ardèche), mort le 13 mars 1973 à Antraigues (Ardèche) ; employé de sous-préfecture, puis directeur de la banque de la Vallée du Rhône à Largentière ; socialiste et résistant, membre du comité exécutif du Parti socialiste clandestin ; maire, conseiller général (successivement de Largentière, Biviers-le-Teil, puis Thueyts (1928-1934, 1937-1940, 1945-1958), député SFIO de l’Ardèche (1932-1940, 1943-1951), président du conseil général de l’Ardèche (1946-1949).

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936]

Édouard Froment se présentait dans son programme électoral de 1932, comme « Ardéchois de race » et « fils de paysan ».

Son père, né dans une famille de dix-huit enfants, originaire du hameau de Chassagnes (commune des Vans, Ardèche), prônait « des idées avancées », proches du radicalisme politique et laïque. Édouard Froment put faire des études jusqu’au brevet, puis partit travailler dans le Sud-ouest où il adhéra à la SFIO.

Bien que réformé, il s’engagea en 1914 et fit la guerre au 68e bataillon de chasseurs alpins. Blessé, il revint dans sa ville natale après sa démobilisation, employé comme rédacteur à la sous-préfecture de Largentière. Il fut appelé à présider la Société des anciens combattants de l’arrondissement : c’est à ce titre que la fédération socialiste de l’Ardèche, dont il était membre, le présenta en deuxième position aux élections législatives du 16 novembre 1919. Les électeurs le placèrent en tête des cinq candidats SFIO, avec 13 274 voix sur 69 131 suffrages exprimés, et il manqua de peu l’élection.

Après le congrès de Tours, Édouard Froment suivit la majorité et passa au Parti communiste. Membre du comité fédéral, il participa aussi à la direction de la fédération ardéchoise de l’ARAC en tant que secrétaire à la propagande. Mais le congrès de cette organisation, réuni à La Voulte le 12 novembre 1922, constatait son absence, et son inactivité ; il estimait que, fonctionnaire, et « muselé », Froment aurait dû, de lui-même, démissionner de son poste. Il le fit peu après et quitta aussi le PC. Veuf, Froment s’était remarié à Largentière. Il alla exercer le métier d’agent immobilier à Lyon (Rhône), sans toutefois abandonner son domicile de Largentière où il revint quelques années plus tard s’établir comme directeur de la banque « Brun et Giraud de la vallée du Rhône ».

Froment contribua à réorganiser la Fédération socialiste de l’Ardèche, et dans la petite sous-préfecture où, par sa position sociale, il était devenu une personnalité, il fut en 1925 élu conseiller municipal, en 1926 maire, en 1928 conseiller général, élu contre le sortant URD Fabre dont la famille détenait le canton depuis 48 ans. Il acquit rapidement une réputation d’administrateur, et en 1931, dans ses « Notes vivaroises d’urbanisme », Paul Cuminal* citait Largentière en exemple. Mais Édouard Froment visait plus haut et aspirait à la députation. Aux élections législatives de 1928, le Parti radical ne lui avait opposé aucun candidat dans l’arrondissement, et il avait pu, sans concurrence, se réclamer du Cartel des Gauches. Cependant, avec 4 836 voix contre 1 123 au communiste Bastidon, et 8 838 au député sortant, URD, il n’avait pu empêcher la réélection de ce dernier. Il fut de nouveau candidat à l’élection législative partielle de Largentières des 26 avril et 4 mai 1930, obtint 3 345 voix au premier tour et 6 247 au second. Il fut battu par le docteur Boissin (URD) qui recueillit 7 913 voix.

Estimant qu’il n’avait aucune chance de l’emporter dans une circonscription réputée de droite, Édouard Froment fut en 1932 candidat dans la 2e circonscription de Privas (Aubenas), dont le député sortant se réclamait de la « gauche radicale ». Profitant de la grave crise que le Parti communiste n’avait pas encore surmontée dans ce secteur où il avait eu une forte influence, Froment enleva dès le premier tour plus de 2 000 voix qui s’étaient portées en 1932 sur Vincent Mortier* et il fut élu au second par 8 255 suffrages contre 7 619 à son concurrent, grâce au désistement en sa faveur du radical-socialiste et à l’apport de nouvelles voix communistes. Quittant Largentière, dont il laissa la mairie à son ami Léopold Victor*, il alla s’établir au centre de sa circonscription, à Aubenas, où il fut en 1935 élu au conseil municipal.

À la Chambre, Édouard Froment fit diverses interventions en faveur des sériciculteurs et des viticulteurs de l’Ardèche, il participa aux travaux de la commission des pensions et de la commission d’assurance et de prévoyance sociales. Il fut réélu en 1936 avec 6 817 voix au premier tour, et au second avec 9 313 sur 15 802 suffrages exprimés. Au cours de cette deuxième législature, il se fit inscrire à la commission de l’armée et à la commission des pensions civiles et militaires.

Candidat au conseil général le 10 octobre 1937 dans le canton de Viviers-Le Teil, Édouard Froment y remporta une victoire qui prit dans la région une valeur de symbole et eut, avec un grand retentissement, des répercussions importantes. Au second tour, avec l’appoint de toutes les voix communistes, il battit, par 1 969 voix contre 1 327 le candidat du « Front national », le conseiller sortant Henri Pavin de Lafarge, dont la puissante famille, de père en fils, régnait depuis quarante-cinq ans sur le canton, (voir aussi Jacques Bonnet*, Jean Garnier*). Il fut deux fois candidat de principe aux élections sénatoriales, les 20 octobre 1929 et 23 octobre 1938.

Dans sa campagne électorale en 1936, se réclamant de son passé d’ancien combattant, Édouard Froment avait déclaré : « Je veux la paix, toute la paix, rien que la paix, jamais je ne consentirai à la guerre. » Comme une partie des députés socialistes, son pacifisme l’entraîna dans l’approbation des accords de Munich le 4 octobre 1938. En décembre, lors du congrès de Montrouge, il se rangea pour les mêmes raisons derrière les « paulfauristes ». À la veille de la guerre, le 15 août 1939, il participa à la fondation d’un « comité de liaison contre la guerre » qui rassemblait des élus allant de l’extrême-droite (on y retrouvait Xavier Vallat, député de l’Ardèche) à la gauche socialiste. Quelques jours avant le vote du 10 juillet 1940 à Vichy, le « comité de liaison contre la guerre » se manifesta par une motion rédigée par Bergery appelant à la mise en place d’un État fort et à la collaboration avec l’Allemagne. Le nom d’Édouard Froment figurait dans la liste des dix-huit parlementaires signataires. Dans quelles conditions cette signature fut-elle obtenue ?

En juin 1940, Édouard Froment se trouvait dans sa circonscription ardéchoise. Il se rendit à Vichy, siégeant aux côtés du sénateur radical de l’Ardèche, Marcel Astier, celui-là même qui, le 10 juillet 1940, s’écria en fin de séance « Vive la République… quand même ! ». Avec lui, il vota contre l’octroi des pouvoirs constitutionnels au Maréchal Pétain et fut donc l’un des « 80 ».

Le choc de la guerre, puis celui de la défaite et de l’invasion allemande, – ainsi que, d’après sa fille, l’appel du général de Gaulle dont il aurait eu connaissance – lui dictèrent une position totalement opposée à celle du comité.

Dans les mois qui suivirent, Édouard Froment retourna en Ardèche, à Vals-les-Bains, surveillé par la police et par les « services civiques » mis en place par la Légion des combattants. À l’automne 1940, le rapport d’un légionnaire indiquait : « Froment utilise le plus clair de son temps à faire de l’agitation anti-gouvernementale au café François à Aubenas et à l’hôtel Champel à Vals […] Bénéficiant dans l’Ardèche encore de l’influence qui s’attachait à son mandat de député, l’action d’opposition anti-nationale qu’il mène actuellement prend de ce fait un caractère excessivement dangereux. » Au début de l’année 1941, Édouard Froment prit contact avec des personnalités internées administrativement dans les hôtels d’Aubenas puis de Vals-les-Bains : Georges Mandel, Salomon Grumbach*, Vincent Auriol*, Paul Reynaud, le fils de Marius Moutet*, Marx Dormoy*.

Édouard Froment participa à la réorganisation du Parti socialiste clandestin. Il fut des neuf militants qui, le 30 mars 1941 à Nîmes, constituèrent le Comité d’action socialiste autour de Daniel Mayer*. En avril 1941, lorsque Marx Dormoy fut transféré en résidence surveillée au relais de l’Empereur à Montélimar (Drôme), Édouard Froment lui rendit de fréquentes visites, renouant les liens entre les militants socialistes. Après l’assassinat de Dormoy par des membres de la Cagoule (6 juillet 1941), Froment fut l’une des rares personnalités autorisées par Vichy à participer aux obsèques de l’ancien ministre de l’intérieur de Léon Blum*.

Ses activités clandestines se développèrent non seulement pour le CAS mais aussi pour d’autres organisations de la Résistance : il rejoignit le mouvement Libération-Sud (région soie) dans le courant de l’année 1941. Il participa aux services spéciaux de la France libre (réseau Brutus du colonel Passy). En 1941-1942, sous couvert de son ancienne profession d’agent immobilier, il effectua de multiples déplacements dans les départements du Sud-ouest qu’il connaissait bien (Haute-Garonne, Lot-et-Garonne, Dordogne, Haute-Vienne, Aude, Pyrénées-Orientales, Hérault). Il rendit visite à la famille de Blum à Riom et à Édouard Herriot dans l’Isère.

En juin 1943, le CAS reprit le nom de « Parti socialiste » et se dota d’un comité directeur de 16 membres dans lequel Édouard Froment devint délégué à la propagande pour la zone Sud. En octobre, il fut désigné pour représenter le Parti socialiste à l’Assemblée consultative d’Alger. Il gagna Londres le 18 octobre 1943 dans un avion de la RAF qui décolla d’un terrain clandestin dans la région de Mâcon. Avec lui trois autres personnalités de la Résistance rallièrent l’Angleterre : l’universitaire parisien Jean-Jacques Mayoux, Eugène Claudius-Petit et le général de Lattre de Tassigny. À Alger, il présida la commission de la défense nationale de l’Assemblée consultative provisoire et effectua diverses missions dans le Maghreb, en Égypte, en AOF. Il présida à Alger le bureau interfédéral du Parti socialiste clandestin en territoires libérés, qui réunissait les socialistes représentants de la France métropolitaine, les délégués des cinq fédérations socialistes d’Afrique du Nord et ceux de la France d’Outre-mer. Il présida le 1er comité interfédéral socialiste, réuni à Alger le 12 mars 1944, et fut directeur administratif de l’hebdomadaire Fraternité.

Édouard Froment débarqua sur la côte de Provence avec les premiers éléments de l’armée d’Afrique le 15 août 1944, comme représentant du ministre de l’Intérieur en zone sud. Pris en otage par un groupe de soldats allemands dans la région de Marseille, puis libéré par la Résistance, il rejoignit l’Ardèche puis Paris.

Membre du Comité départemental de Libération de l’Ardèche, Édouard Froment essuya un échec aux municipales du printemps 1945. Il présenta une liste socialiste, dite « d’entente républicaine et socialiste », à Vals-les-Bains en mai 1945, mais sa liste fut battue par celle du candidat de droite, Paul Ribeyre, allié au Parti communiste dans une « liste d’union antifasciste ». Il dénonça une coalition communistes, réactionnaires et pétainistes, dirigée par l’ancien maire qui l’avait dénoncé en 1940. Il avait été très attaqué par les communistes durant la campagne de 1945 et leur avait répondu de façon « vive ». La personnalité de Froment, « dont nul ne conteste la sincérité », écrit le préfet, est alors mise en cause : « On lui reproche d’avoir été un parlementaire de la IIIe République. C’est en raison de cette considération que l’on a pu dire que M. Froment déservait le Parti socialiste dans l’Ardèche » (F/1cII/132/A).

Candidat unique aux cantonales de septembre 1945, Édouard Froment représenta au conseil général le canton de Thueyts de 1945 à 1958 et, succèdant à un radical, présida l’assemblée départementale à deux reprises, en 1946-1947 et 1948-1949.

À partir d’octobre 1945, Édouard Froment fut réélu député aux deux assemblées constituantes, puis, reconduit en novembre 1946 à la première législature de la IVe République, il siégea à l’Assemblée nationale jusqu’en 1951. Il fut élu vice-président de la commission de la défense nationale de l’ANC le 30 novembre 1945, contre le communiste Pierre Villon*, sortant.

Au sein de la fédération SFIO, Édouard Froment se heurta aux ambitions de la nouvelle génération de militants issue de la Résistance qui lui reprochait son « inactivité militante ». Il entra en conflit ouvert avec Pierre Fournier*, secrétaire fédéral à partir de décembre 1948. Au congrès de Privas, le 30 avril 1951, Froment fit part, dans un texte lu aux militants, de son intention de ne pas se représenter aux législatives de juin. Sur fond de guerre froide et d’isolement du Parti communiste, la liste SFIO conduite par Pierre Fournier* s’apparenta avec le MRP et deux autres listes de droite qui défendaient ouvertement la liberté d’enseignement. Le 7 juin, s’adressant à nouveau par lettre à l’ensemble des militants socialistes, Édouard Froment fit part de son désaccord et de son refus de participer à la campagne électorale.

Le 17 juin 1951, le résultat des élections fut désastreux pour le Parti socialiste qui perdit son siège de député. La liste socialiste recueillit 1 144 voix, soit une perte de plus de la moitié du score réalisé en 1946. La fédération et la commission des conflits de la SFIO rendirent Froment responsable de l’échec, l’accusant d’avoir adressé une lettre à tous les militants, élus et sympathisants pour leur recommander de voter contre la liste socialiste : la commission fédérale des conflits prononça son exclusion le 28 juillet 1951, ainsi que celle de trois militants qui partageaient son point de vue, « pour acte contraire aux directives du Parti ».

Il se représenta aux cantonales de l’automne 1951 sous l’étiquette « concentration républicaine et socialiste » et se fit réélire avec l’appui des voix modérées, dans un duel avec le communiste Roger Roucaute*.

Édouard Froment n’obtint pas sa réintégration avant plusieurs années et renonça à toute candidature à des élections générales. En vue des élections de 1956, ses amis et lui, qui avaient constitué une « fédération indépendante », furent réintégrés au congrès fédéral de novembre 1955. Froment demeura conseiller général jusqu’en 1958. Cette année-là, candidat à sa succession dans le canton de Thueyts, il fut devancé par le candidat communiste au premier tour et se retira de la compétition sous la pression de la fédération socialiste.

Ses derniers gestes politiques concernèrent le conflit algérien. En juin 1956, il présida un comité de soutien aux militants communistes albenassiens emprisonnés pour leur action en faveur de la paix en Algérie ; en septembre 1961, après l’attentat OAS de Pont-sur-Seine, il adressa un message de solidarité au général de Gaulle.

Décoré de la Croix de la Grande Guerre, Édouard Froment reçut la Légion d’honneur et la médaille de la Résistance. Son petit-fils, Michel Teston, sénateur socialiste de l’Ardèche en 2009, fut également député et président du conseil général du département.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24276, notice FROMENT Édouard, Alphonse par Pierre Bonnaud, Gilles Morin, version mise en ligne le 16 janvier 2009, dernière modification le 2 juillet 2009.

Par Pierre Bonnaud, Gilles Morin

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936]
[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946]

SOURCES : Arch. Nat., F7/13081 ; F/1cII/240, 318 ; F/1cIV/151.— Arch. Dép. Ardèche, 2 M 361-363-368-429 ; 3M 615 ; 72 W 363 ; 95 W 76, 77, 147, 148, 149. — Arch. OURS, dossiers Ardèche et dossier Pétrus Faure. — L’Humanité, éd. Gard-Ardèche, 1922. — L’Ardèche socialiste, 1928-1934. — Conseils généraux, élections, résultats officiels, juillet 1925-octobre 1928, Paris, J.L.L. D’Artrey directeur. — PS-SFIO, Rapports du XXXVe congrès national, Libairie populaire, 1938. — Le Sud-Est, 1935. — Le Réveil populaire, 1936-1937. — La Volonté socialiste de la Drôme et de l’Ardèche, 1951-1954. — L.-F. Ducros, Montagnes ardéchoises dans la guerre, t. 1, Valence, 1974. — Marc Sadoun, Les socialistes sous l’Occupation : Résistance et collaboration, Paris, FNSP, 1982. — Laurent Douzou, La désobéissance, histoire du mouvement Libération Sud, Odile Jacob, 1995, p. 442. — Cédérom La Résistance en Ardèche, coord. R. Galataud, AERI, Paris, 2004. — M. Boulle, « Les parlementaires ardéchois et les pleins pouvoirs au maréchal Pétain, deux parcours : Édouard Froment, Xavier Vallat », in Cahiers MATP, n° 42 (mai 1994) et n° 94 (mai 2007). — Lettre d’Édouard Froment aux militants socialistes, 7 juin 1951 (archives P. Fournier). — André Combes, La Franc-Maçonnerie sous l’Occupation, Éditions du Rocher, 2001, p. 128. — J. Jolly, Dictionnaire des parlementaires français, t. 5, PUF, 1968. — Henry Coston, Dictionnaire de la politique française, t. 4, Paris, 1982. — Les conseillers généraux du département de l’Ardèche, service des archives du conseil général de l’Ardèche, Privas, décembre 1992. — Renseignements fournis par A. Eldin, et Mme Teston, fille d’Édouard Froment. — Notice DBMOF par Roger Pierre.

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