GABRIELLI Pierre, Marius

Par Jean-Claude Lahaxe, Antoine Olivesi

Né le 12 octobre 1906 à Marseille (Bouches-du-Rhône), mort le 9 septembre 1965 près d’Arles ; employé de banque ; syndicaliste CGTU puis CGT réunifiée et militant communiste, secrétaire général du syndicat unitaire des employés des Bouches-du-Rhône en 1929, puis trésorier général de l’UD-CGT (1937-1939), secrétaire général de l’UL après la guerre, membre de la commission de contrôle financier de la CGT (1951-1965) ; mutualiste, président de l’Union départementale mutualiste des travailleurs (UDMT) des Bouches-du-Rhône (1956-1965) ; membre du Conseil national économique (1936-1940), membre du Conseil économique (1947-1951).

Les parents de Pierre Gabrielli habitaient dans le quartier populaire d’Endoume à Marseille. Son père, Louis, sans instruction, apprit de lui-même à lire, par la suite, fut d’abord journalier, puis traminot. Sa mère née Mognoti Marie, repasseuse, allait travailler chez les familles bourgeoises, en particulier chez les Verminck, grands industriels de l’huilerie et de la savonnerie dont les entreprises étaient alors nombreuses à Marseille, dans la zone comprise entre Endoume et le quai de Rive-Neuve, sur le Vieux-Port.C’est à Endoume qu’il continua à résider après son mariage avec Louise Sabatier, le 16 avril 1931.

Le jeune Pierre Gabrielli fut très marqué dans son enfance, par la dureté de la condition ouvrière et l’ampleur des contrastes sociaux. Lui-même dut quitter, à onze ou douze ans, l’école communale pour chercher du travail. Il fut tout d’abord groom à la Barclay’s Bank. Devenu ensuite employé dans cette banque, puis au Crédit Commercial de France, il participa à dix-neuf ans, à la grande grève des banques de l’été 1925 à Marseille et adhéra au syndicat unitaire des employés de banque créé à cette occasion. Tourné de bonne heure vers l’action syndicale, guidé par David Peyrot et César Matton* qui furent ses maîtres, il devint en 1929, secrétaire général du syndicat CGTU des employés de banques et de commerce des Bouches-du-Rhône qu’il représenta en septembre au congrès fédéral où il vota pour le rapport moral. Ce syndicat comptait environ 200 membres, en 1934, année où Gabrielli adhéra au Parti communiste et devint responsable du 2e canton.

En 1934-1936, il était membre du conseil d’administration de l’ULU de Marseille ; il participa au mouvement d’unité d’action syndicale, fut élu membre de la CA de l’UD-CGT au congrès de fusion de janvier 1936 à Marseille, puis trésorier-adjoint de l’UD en juillet et enfin trésorier général à partir de juillet 1937.

Entre 1936 et 1938, Pierre Gabrielli déploya une grande activité politique et syndicale tant sur le plan local qu’au niveau national. Devenu permanent en 1937, il fut élu président du syndicat des employés de banque et de bourse de la région marseillaise, créé le 7 avril 1937, et qui regroupait, sous cette dénomination nouvelle, les trois syndicats antérieurement existant depuis 1910, 1922 et 1924. La section de Marseille comprenait alors 300 adhérents, et Gabrielli fonda un journal, L’Employé marseillais. Au cours des grandes grèves de 1936, il joua un rôle important dans l’animation et aussi dans les négociations sur les conventions collectives, à Marseille et à Paris, où le 3 juillet, il signa le texte de la convention réglant les rapports entre les banques affiliées à l’Union syndicale des banques et leurs employés. Gabrielli fit partie avec Christian Pineau, Lemaire et Boulanger, de la délégation qui conclut cet accord avec Roger Lehideux. Il était membre de la commission exécutive de la Fédération nationale des syndicats d’employés et fut présent, à ce titre, au congrès national de cette organisation à Clermont-Ferrand en 1938, avec Pineau et Gazier.Il était alors membre du conseil national économique, 18e section.
Sur le plan régional, Gabrielli était classé, en 1937-1938, comme un militant communiste très actif, “ ardent et combatif ”. En septembre 1937, il escorta en Espagne un convoi de dix camions de vivres collectés dans les Bouches-du-Rhône. Dès le 9 septembre 1938, les services de police proposèrent son inscription sur le carnet B. Pour la grève du 30 novembre, il tenta au cours d’une assemblée générale, la veille, à la Bourse du Travail, d’entraîner les employés de banque dans l’action, mais devant l’hostilité de la majorité d’entre eux, il annonça après un vote, que la grève n’aurait pas lieu dans ce secteur. En revanche, il participa activement, les jours suivants, aux meetings contre la répression et le lock-out. Un rapport de police du 3 décembre, à La Ciotat, le dépeint, comme un orateur doué « d’une grande facilité » dont le discours, par « sa méthode et sa clarté » avait fait « grande impression » sur l’assistance et rendu l’espoir aux grévistes ”.

Aux élections prudhommales de novembre 1938, Pierre Gabrielli se présenta, soutenu par la CGT dans la section commerciale (catégorie employés) contre le conseiller sortant CFTC Caccavale*. Il fut battu au second tour par 768 voix contre 596, sur 1 466 votants et 3 660 inscrits. Peu après, en janvier 1939, après la démission de Laboyrie*, l’UD le proposa comme candidat au conseil d’administration de la caisse primaire départementale des Assurances sociales pour y représenter les syndicats professionnels ouvriers. Mais après enquête du préfet sur ses opinions, le Directeur régional des assurances sociales donna un avis défavorable.

Au congrès fédéral de l’UD, à la fin de juin 1939, Pierre Gabrielli présenta le rapport financier équilibré, au 30 avril, à 1 295 689 francs, avec un solde en caisse de 226 067 francs. Ce rapport indique une diminution de 474 000 timbres, par rapport à l’exercice précédent, consécutive à la répression qui suivit la grève du 30 novembre 1938 et la désaffection syndicale qui en résulta.

À la veille de la guerre, donc, Pierre Gabrielli, membre du comité régional du PC, était déjà un militant éprouvé et influent, car il connaissait bien, par son travail à la banque, la situation de la bourgeoisie et des milieux d’affaires marseillais. Charles Nédelec* se fiait beaucoup à son jugement et à ses avis.
Le 8 septembre 1939, Gabrielli fut mobilisé au 203e régiment d’infanterie alpine à Orange (Vaucluse), mais fut réformé le 15 septembre pour typhoïde. Surveillé par la police (saisie de correspondance en octobre), il fut convoqué par le commissaire spécial qui lui notifia le 23 novembre la dissolution de son syndicat. Gabrielli essaya de gagner du temps en déclarant qu’il avait renoncé à ses fonctions de secrétaire général, que le bureau avait été renouvelé et avait suivi la CGT dans sa condamnation du pacte germano-soviétique. En fait, Gabrielli essaya de persuader un syndiqué de prendre pour la forme ses fonctions, ce que celui-ci refusa, et convoqua une réunion discrète au siège du syndicat, ce qui suscita la perquisition du siège du syndicat et du domicile de Gabrielli. Une lettre et un ordre jour rejetant les propositions de la CGT furent retrouvés. La dissolution fut notifiée, et le commissaire suggéra des poursuites contre lui, et même son internement dans un centre de séjour surveillé. L’arrêté d’internement fut signé le 29 février 1940. Arrêté le 1er mars, Gabrielli fut d’abord envoyé au camp de Chabanet, dans l’Ardèche puis à Saint-Angeau (Cantal). C’est là qu’il passa devant une nouveau conseil de réforme le 10 mars 1940 et classé au service armé, avant d’être classé réformé n° 2. Après la défaite, il se retrouva en juillet, avec d’autres militants communistes au camp de Chibron, commune de Signes, dans le Var. Le commissaire, chef de la police spéciale, émit un avis défavorable à sa libération, le 8 septembre 1940, avis qui fut réitéré par son successeur le 19 mai 1941. D’après la police, à Chibron, Gabrielli aurait entretenu des « relations suivies » avec Fanucci et Matteu, deux militants exclus du PC, ce qui expliquerait que son nom figura sur une liste noire. Son épouse, inculpée dans une distribution de tracts et écrouée, bénéficia d’un non lieu. À la dissolution du camp de Chibron, à la mi-février 1941, il fut transféré au camp de Saint-Sulpice-la-Pointe (Tarn). Il y fut interrogé le 25 juin 1941 et affirma être tout disposé à signer l’acte de loyalisme au gouvernement du Maréchal. S’il s’était trouvé parmi les manifestants du 2 avril 1941, il dit ne pas y avoir pris une part active, et, s’il ne s’était pas désolidarisé des « meneurs », c’est parce qu’il était contre leur déportation en Afrique du Nord. Le chef de camp donna un avis défavorable à sa libération. En revanche, l’intendant de police régional, considérant la durée de son internement, s’y montra favorable, le 26 juin 1942, mais à condition qu’il signe l’acte loyalisme. À nouveau auditionné le 13 juillet 1942, il refusa de s’y prêter, prétextant n’avoir connu que la rigueur du régime nouveau. Il bénéficia d’une permission de trois jours le 30 mars 1943 et c’est sans doute à cette occasion qu’il plongea dans la clandestinité. Il rejoignit les rangs de la Résistance communiste. Il combattit avec les FTPF dans la Drôme, l’Ardèche, la Lozère, le Vaucluse, participant notamment à la manifestation du 14 juillet 1943 à Nyons, à l’attaque de trains allemands à Portes-lès-Valence en 1944. Il aurait été responsable du PC clandestin pour la Drôme et l’Ardèche à partir de 1943 puis interrégional Gard, Lozère, Vaucluse, Drôme, Ardèche à partir du printemps 1944. Il participa aux dynamitages contre le dépôt des machines en gare d’Avignon et du Pont de Coux, aux combats de la Madeleine en août 1944. À la Libération, il reçut le grade homologué de lieutenant FFI.

Après la réquisition de quatorze entreprises à Marseille, remises à la gestion des travailleurs, conformément au programme du CNR, il participa à la direction de cet ensemble industriel avec une compétence qui lui valut les éloges de l’inspection des Finances. Il fut ensuite, pendant trois ans, le chef de cabinet de François Billoux aux ministères de la Santé publique, de la Reconstruction et de la Défense Nationale. Billoux avait en lui une confiance totale.

Pierre Gabrielli fut également, en 1947, membre du conseil économique où il représenta l’UD-CGT des Bouches-du-Rhône.
De son passage au ministère de la Santé, mais aussi antérieurement, en fonction de son idéal de justice et de progrès social, ainsi que de ses convictions mutualistes, date son orientation vers les tâches d’organisation constructive en matière de santé par les travailleurs eux-mêmes. Il fut l’un des organisateurs de la Sécurité sociale, non seulement à Marseille, où il fut élu, en 1962, président de la Caisse primaire d’Assurance Maladie des Bouches-du-Rhône, mais aussi sur le plan national et même international, puisque la Fédération syndicale mondiale le chargea d’organiser la Sécurité sociale en Guinée. Il était administrateur de la Caisse régionale de Sécurité sociale du Sud-Est, membre du Conseil supérieur de la Sécurité sociale, vice-président de la Fédération nationale des organismes de Sécurité sociale, membre du conseil d’administration de l’Institut national de Sécurité, membre du même conseil pour l’Assistance publique de Marseille.

Dans le domaine de la Sécurité sociale, il fut membre du conseil d’administration de la Fédération nationale des organismes de Sécurité sociale et négocia avec les syndicats de médecins, sur le plan national, pour la mise en application des conventions. Dans les Bouches-du-Rhône, ces conventions furent appliquées dès 1960.
Aux élections pour les caisses de Sécurité sociale et d’allocations familiales, la CGT obtint, en grande partie grâce à son action positive, une très large majorité avec 135 000 suffrages, environ, en 1962.
Soucieux de décentralisation dans l’administration de la Sécurité sociale, il mena parallèlement une action importante dans le domaine mutualiste. Il fut l’un des artisans de la création de la Fédération nationale de la Mutualité ouvrière. Sur le plan départemental, à partir d’une mutuelle des travailleurs des transports CGT qui existait avant la guerre à Marseille, il fut l’un des principaux créateurs de l’UDMT qui regroupe aujourd’hui dans un important immeuble marseillais, la plupart des organisations mutualistes des travailleurs des Bouches-du-Rhône, à l’exception de la MGEN Gabrielli en fut le vice-président, puis le président de 1956 à sa mort. En contact à la fois avec la CGT — il fut quelque temps secrétaire général de l’UL de Marseille dans les années 1950 à 1960 — et le corps médical, il s’attacha à créer dans le cadre de l’UDMT, tout un réseau efficace d’œuvres sociales. Il était membre du Conseil supérieur de la Mutualité et défendit celle-ci contre toutes les attaques, émanant du pouvoir comme des organismes privés, dont elle put être l’objet à diverses reprises, au début de la Ve République. Pour lui, le droit à la Santé a toujours été l’une des conquêtes primordiales à réaliser pour et par les travailleurs.

Sur le plan politique, Pierre Gabrielli fut candidat aux élections municipales sur des listes communistes en décembre 1946 et en mars 1965 à Marseille.

Son activité inlassable et la multiplicité de ses tâches ne l’empêchaient pas cependant, grâce à une grande ouverture et à une curiosité d’esprit remarquables, de s’intéresser aux problèmes culturels. Orateur, journaliste, poète, féru d’histoire et de littérature provençales, admirateur du poète marseillais Victor Gelu, dont il était l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre, il s’intéressa au mouvement occitan, et fit des conférences sur ces sujets au groupement Le Calen.
Pierre Gabrielli comprenait également, à la différence d’autres dirigeants syndicalistes absorbés avant tout par l’action quotidienne, l’intérêt d’une recherche historique, en particulier dans le domaine de l’histoire économique et socio-politique, et dans celle du mouvement ouvrier. Il a facilité l’enquête sur les militants des Bouches-du-Rhône, pour le compte de ce Dictionnaire biographique dans lequel il mérite de figurer. L’UDMT a décerné plusieurs fois, un prix Pierre Gabrielli aux meilleurs Mémoires de Maîtrise de l’UER d’Histoire de l’Université de Provence relatifs aux problèmes concernant l’histoire de la mutualité régionale.

Pierre Gabrielli mourut, on peut le dire, tragiquement, dans l’exercice de ses fonctions avec deux de ses collaborateurs, Paul Estève et Armand Anton. Il venait d’inaugurer la caisse primaire de Sécurité sociale de Tarascon quand, le 9 septembre 1965, vers 19 heures 30, sa voiture fut accidentée à trois kilomètres d’Arles, près du mas de Naus, alors qu’il retournait vers Marseille. Il fut inhumé dans cette ville le 13 septembre après des obsèques imposantes auxquelles assistèrent de très nombreuses personnalités. Sa courtoisie, son aménité, son pouvoir de séduction, et son rayonnement ont été reconnus par tous ceux qui l’ont connu ou approché.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article24184, notice GABRIELLI Pierre, Marius par Jean-Claude Lahaxe, Antoine Olivesi, version mise en ligne le 8 janvier 2009, dernière modification le 23 février 2019.

Par Jean-Claude Lahaxe, Antoine Olivesi

ŒUVRE : Articles dans Le Midi Syndicaliste, notamment les 21 juin, 12 juillet 1937, Rouge-Midi, La Marseillaise, La Vie Mutualiste, La Voix des Employés, L’Opinion, L’Employé marseillais, etc.

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, M 6/10793, rapports des 10 et 28 janvier 1939 ; M 6/10808, rapport du 10 septembre 1929 ; M 6/10933, rapport cité du 30 novembre 1939 ; M 6/11246, rapport du 7 mars 1940 (préfet) ; M 6/11379 XIV M 24/55 (avril-juin 1937) ; 24/62, rapports du 22 janvier 1935 (préfet) et du 21 juin 1939 (copie du rapport financier de Gabrielli ; 24/133, rapports cités des 30 novembre et 3 décembre 1938 et 5 W 186 (dossier d’internement). — Arch. Com. de Marseille, listes électorales de 1937. — Le Petit Provençal, 1er au 24 novembre 1938, 26 juin 1939. — Le Midi Syndicaliste, 15 janvier et 14 juillet 1936, 21 juin et 12 juillet (photo) 1937 ; 20 juillet 1938. — Rouge-Midi, entre 1935 et 1939, puis de 1944 à 1947, ainsi que La Marseillaise, après la Libération et du 10 au 14 septembre 1965 (nécrologie et photo). — La Vie mutualiste, septembre 1965 (nécrologie et photo). — Indicateur Marseillais, 1950 à 1965. — L’Écho des Employés, juin-juillet, août 1936 (photo). — France-Documents, septembre 1947, n° 11, etc. — Musée départemental de la Résistance en Ardèche et de la Déportation, La Résistance en Ardèche, CD-ROM AERI, 2004 (fiche rédigée par Raoul Galataud).— Témoignage de sa femme, Rosa Gabrielli, de Frédéric Roux-Zola, Henri Peyrot, Jean Longinotti. — Entretien avec le militant lui-même. — RGASPI, Moscou, 495 270 2775, autobiographie, Marseille, 17.05.38.—notes Jean-Marie Guillon.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
fiches auteur-e-s
Version imprimable Signaler un complément