Né le 4 juillet 1908 à Grand-Couronne (Seine-Inférieure, Seine-Maritime), mort le 30 décembre 1978 à Drancy (Seine-Saint-Denis) ; instituteur puis professeur de lettres ; militant communiste de Saint-Maur-des-Fossés (Seine, Val-de-Marne) puis trotskiste, militant du PSU ; militant de l’École émancipée.

Jacques Gallienne (à gauche) et Marcel Pennetier
Jacques Gallienne naquit en Normandie dans une famille protestante — son grand-père était pasteur méthodiste — de la moyenne bourgeoisie. Son père, directeur d’une usine de dentelle, ne l’envoya pas à l’école primaire mais lui fit donner des leçons particulières par l’institutrice du village. En 1918, les trois enfants suivirent le père à Paris, en quête d’une nouvelle situation ; il entra dans une maison de commerce qui fit faillite en 1923 et fut ensuite bibliothécaire à l’Institut Pasteur. Jacques Gallienne commença des études secondaires au lycée Charlemagne tout en faisant partie, jusqu’en 1925, des Éclaireurs unionistes, mouvement de scoutisme d’inspiration protestante. Sa sœur fut employée et son frère ouvrier chez Renault. Sa mère était employée aux Assurances sociales.
En difficulté financière, son père dut le retirer du lycée à quinze ans et le faire entrer comme petit employé à la Compagnie nationale des matières colorantes et produits chimiques, Établissement Kuhlmann où il travailla de 1922 à 1924. Dès que son père eut retrouvé un emploi, il reprit ses études dans une école protestante (1924-1927) qui préparait les jeunes gens désirant devenir pasteur à passer le baccalauréat, puis passa un an au lycée Carnot en classe philosophie. C’est pendant son séjour à l’école préparatoire de théologie protestante que, selon son témoignage, ses idées se modifièrent : « Je passai d’un calvinisme orthodoxe à une tendance très libérale du protestantisme français, puis fréquentai les quakers, plus axés sur les questions sociales que sur les dogmes. En même temps, mes idées sociales se précisaient, mes sympathies allaient vers le Parti communiste, dont l’athéisme me rebutait encore. J’eus à ce sujet une entrevue avec Paul Vaillant-Couturier qui se montra assez compréhensif. Mais j’entrai en rapport avec quelques chrétiens qui sympathisaient eux aussi avec le communisme, et nous fondâmes un groupe appelé “Union communiste spiritualiste” » (voir Henri Tricot*). Après avoir accompli son service militaire en Rhénanie de 1928 à 1930 (soldat de 1re classe), Jacques Gallienne se maria le 7 avril 1930 à Uccle-Bruxelles, avec Sophie Moen, une institutrice d’origine hollandaise née en Belgique, elle aussi d’origine protestante, mais « plus nettement marxiste, plus détachée de la religion ». Elle « n’est pas membre du parti mais partage mes opinions » écrit-il en juin 1933, ajoutant qu’elle était membre du SRI, du SOI, des Amis de l’URSS et du Cercle de la Russie neuve. Ils eurent deux filles vers 1932 et 1933. Jacques Gallienne travailla pendant trois mois comme employé de bureau et magasinier à l’usine des Lampes Mazda. Revenus en France, ils choisirent d’entrer dans l’enseignement primaire. Jacques Gallienne prit un poste en novembre 1930. Sophie qui n’avait pas de diplômes français fit un an à l’École primaire supérieure de La Varenne en 1930-1931, où, selon le témoignage de sa condisciple Suzanne Pennetier, elle fit l’admiration de ses professeurs, et obtint le brevet supérieur.
Jacques Gallienne et son épouse avaient visité l’Union soviétique en 1930 en profitant de l’hospitalité d’une belle-sœur mariée à un Russe ; cette connaissance personnelle de l’URSS joua un grand rôle dans l’évolution politique du couple. Il fut désagréablement surpris par les difficultés économiques et un entretien avec l’ancien pasteur Humbert-Droz lui permit de deviner les tensions à la direction de l’Internationale communiste. Ses sympathies pour l’Opposition prenaient naissance ; il pensa cependant qu’il fallait rester dans la IIIe Internationale. Aussi à son retour en France, prit-il sa carte du Parti communiste, en mars 1931, où il milita activement pendant trois ans. Membre du secrétariat du rayon communiste de Charenton-Saint-Maur-des-Fossés dirigé par Marcel Depernet, il adhéra comme instituteur à la Fédération unitaire de l’enseignement (CGTU) et siégea au conseil syndical de la Seine. C’est, témoigna-t-il, dans les réunions syndicales que les analyses des oppositionnels de divers courants l’ébranlèrent. La victoire d’Hitler le convainquit de la justesse des positions de Trotsky, dont il connaissait les textes par La Vérité. Il se fit l’écho de ces thèses dans le Parti communiste. Sommé de s’expliquer dans une assemblée de rayon, Gallienne parla pendant une heure puis le représentant de la direction régionale, Fernand Soupé*, fit voter une suspension de six mois à l’issue de laquelle il fut exclu. Maurice Tréand* suivit avec attention sa mise à l’écart (« À voir pour exclusion », « A été exclu comme trotskiste. Prendre note ») et fit connaître au Komintern cette sanction. Un texte en russe précise : « Nous avons des informations sur l’exclusion de Gallienne du PC de France pour trotskisme. Il correspond avec une parente (la sœur de sa femme) qui vit en URSS. Dans ses lettres, cette femme lui décrit, surtout, les difficultés d’approvisionnement et dit que les ouvriers se nourrissent moins bien que les employés du parti. Elle travaille comme secrétaire chez un responsable important de TASS ».
Systématiquement maintenu dans l’isolement par ses anciens camarades, il obtint sa mutation à Clamart et entra en contact avec les animateurs de la Ligue communiste, Yvan Craipeau, Pierre Frank et Pierre Naville*. En 1934, avec la majorité du mouvement trotskiste, il adhéra au Parti socialiste SFIO pour renforcer la tendance bolchevique-léniniste. La section socialiste de Clamart adopta en 1935 une motion trotskiste et élut Gallienne secrétaire, mais l’exclusion de ses amis le contraignit à démissionner du Parti SFIO après le congrès fédéral de la Seine des 26 et 27 octobre 1935. Il était membre du comité central de la tendance bolchevique-léniniste depuis septembre.
Cherchant à adopter une attitude conciliatrice lors de la scission qui affecta le courant trotskiste, Gallienne fut le seul membre de la commission de contrôle à refuser de condamner Raymond Molinier*, avant de participer à la constitution, les 7 et 8 mars 1936, du Parti communiste internationaliste dirigé par Pierre Frank et Molinier.
Élu au comité central, il soutint l’idée de la fusion des tendances opposées et adhéra en juin au Parti ouvrier internationaliste. Membre de son comité central — et selon son témoignage de la commission de contrôle —, il se prononça, en 1937, lors d’un débat interne, contre les positions de Trotsky sur l’URSS. Gallienne ne voyait plus ce qui permettait de qualifier l’Union soviétique, après les purges staliniennes, d’État ouvrier. Il s’opposa également à la proposition d’adhésion collective au Parti socialiste ouvrier paysan (PSOP) de Marceau Pivert, mais s’y résigna cependant quelques mois avant la guerre.
Mobilisé et fait prisonnier par les Allemands, Gallienne fut rapatrié en France en 1941. Ses camarades du POI clandestin le nommèrent au comité de rédaction de La Vérité qui paraissait illégalement. Responsable de la commission coloniale du Parti communiste internationaliste à la Libération, il fut candidat aux élections législatives d’octobre 1945 et juin 1946. Le mot d’ordre de défense inconditionnelle de l’URSS lui parut de plus en plus insoutenable. Autour de lui se constitua avec Sonia Gontarbert (dit Magneux) et Marcel Pennetier* (dont il était et resta un ami proche), une tendance qui caractérisait l’URSS comme un capitalisme d’État. Ils se rapprochèrent du courant animé par Chaulieu (Cornélius Castoriadis) et de Munis, mais, après avoir quitté le PCI en 1948, ils rompirent avec eux et se dispersèrent.
Jacques Gallienne, instituteur dans une classe de perfectionnement du XIVe arrondissement de Paris, fut élu au conseil syndical de la section départementale du Syndicat national des instituteurs en mars 1945 et 1948, en deuxième position, sur les listes des « Amis de L’École émancipée ». Lors de la réunion des secrétaires des sous-sections, le 17 novembre 1947, en coordination avec Marcel Pennetier*, il présenta une motion pour le démarrage immédiat d’une grève illimitée à partir du 21 novembre. Elle l’emporta de justesse (22 voix contre 20 à la motion présentée par René Garmy*, favorable à une grève en accord avec les organisations nationales et fédérales).
Ayant passé ses six certificats de licence pendant et après la guerre, il put, comme ancien prisonnier de guerre, obtenir une délégation ministérielle de professeur d’histoire-géographie à Bavay (Nord) pendant deux ans, puis au lycée de la Mission laïque française à Damas (Syrie). Commença alors pour lui une nouvelle phase de sa vie consacrée aux voyages, à l’étude des langues, des questions arabes et musulmanes. Divorcé (son ancienne épouse Sophie fut la compagne de Munis* puis du Vietnamien Van*), il se remaria avec une Syrienne, Zaïké. Secrétaire de la section SNES (Syndicat national de l’enseignement secondaire) de son lycée, il fit voter en 1956 une motion contre la guerre d’Algérie qui lui valut une mutation d’office à Port-Saïd (Égypte) mais trois mois plus tard les événements qui suivirent la nationalisation du canal de Suez obligèrent l’administration française à le rapatrier au collège de Tarascon (Bouches-du-Rhône). Il enseigna encore trois ans au lycée de garçons de Sfax (Tunisie), revint pour trois ans au lycée de Paulhan (Hérault) — il milita alors à la section PSU de Béziers — et partit pendant quatre ans à Djibouti.
Il revint définitivement en France en 1967 et termina sa carrière en 1970 au lycée de Drancy, où, il avait pris une part active au mouvement de mai 1968. Militant du PSU jusqu’à la disparition de la section de Drancy, Gallienne collabora jusqu’à sa mort à la revue Révolution prolétarienne, commentant en particulier avec brio et culture la situation politique, sociale, économique des nombreux pays qu’il visitait. Il concluait son témoignage envoyé à Jean Maitron le 13 juillet 1974 : « J’ai été marqué par le trotskisme de façon indélébile. Trotsky reste pour moi un modèle auquel je suis attaché [...] mais je pense qu’il y a dans le trotskisme des défauts qui l’ont empêché de devenir un parti de masse : une trop grande volonté de délimitation idéologique perpétuelle, et la maladie des scissions successives. Cela ne conduit qu’à la plus fâcheuse des dispersions. Je ne me sens plus capable aujourd’hui de militer dans un des groupes existants, mais je reste attaché à la foi révolutionnaire de ma jeunesse, inchangeablement. »

SOURCES : Arch. Trotsky, Harvard, Documents d’exil, n° 1389, lettre du 20 mars 1936. — RGASPI, Moscou, 495 270 4929, autobiographie du 30 juin 1933 et note en russe du 25 février 1934 (traduction Macha Tournié). — La Lutte ouvrière, 19 février, 25 novembre, 23 décembre 1937 et 14 avril 1938. — La Commune, 13 mars 1936. — L’École Émancipée, avril 1979. — La Vérité, 13 octobre 1945 et 24 mai 1946. — Témoignage autobiographique, Drancy, 13 juillet 1974, 5 p. — Notes de Robert Hirsch.

Bibliographie : Claude Pennetier et Bernard Pudal (sd), Le Sujet communiste. Identités militantes et laboratoires du "moi", Presse universitaires de Rennes, 2014. — Bernard Pudal, Claude Pennetier, Le Souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Les éditions de l’Atelier, 2017 : le chapitre 12 lui est consacré.

Jean Maitron, Claude Pennetier

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