Né le 28 avril 1900 à Noyelles-Godault (Pas-de-Calais), mort le 12 juillet 1964 à bord du bateau Litva qui naviguait vers Varna (Bulgarie) ; embauché aux mines de Dourges en 1912, évacué pendant la guerre, mineur de fond jusqu’à son service militaire, non repris à son retour en 1922, exerce divers métiers dont celui d’ouvrier du bâtiment avant de devenir permanent communiste en 1924 ; membre suppléant du comité directeur à partir de 1924, entre au Bureau politique en juillet 1925, nommé secrétaire à l’organisation en février 1926, principal dirigeant du parti de l’été 1927 à son arrestation en juin 1929, libéré en avril 1930, dirige le parti avec Henri Barbé puis seul à partir de mai 1931 ; secrétaire général de fait à partir de juillet 1930 (et qualifié comme tel dans les documents internes), le devient en titre en janvier 1936.
À la demande du PCF et de l’IC quitte son régiment le 4 octobre 1939, gagne la Belgique puis l’URSS et arrive à Moscou le 8 novembre 1939. Condamné pour désertion, gracié le 6 novembre 1944, rentre en France le 26 novembre 1944.
Ministre d’État dans le gouvernement du général de Gaulle (21 novembre 1945-janvier 1946), vice-président du Conseil dans les ministères Gouin et Bidault (janvier 1946-novembre 1946) puis Ramadier (janvier 1947-mai 1947).
Victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950, soigné pendant trois ans en URSS, reprend la direction effective du parti jusqu’en mai 1964, date de son élection à la présidence du PC, Waldeck Rochet* devenant secrétaire général.

Maurice Thorez pendant un séjour au Komintern dans les années 1930
Maurice Thorez dans les années 1930
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936
Maurice Thorez dans les années 1940
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1946
Marcel Cachin et Maurice Thorez en 1937
Collection Cattanéo
Thorez en mineur
Par ses origines familiales comme par ses premières activités professionnelles, le principal dirigeant du Parti communiste français était un homme des milieux miniers du Nord-Pas-de-Calais. Le personnage marquant de sa jeunesse fut son grand-père, Clément Baudry, mineur socialiste (guesdiste) de Noyelles-Godault. Embauché à la fosse 4 de Dourges de 1891 à 1914, délégué ouvrier à la caisse de secours, il était un actif militant du « vieux » syndicat d’Émile Basly, concurrent de celui de Benoît Broutchoux, plus révolutionnaire. Le grand-père restera jusqu’à sa mort, le 31 avril 1931, l’animateur de la section CGT des vieux pensionnés de Noyelles-Godault.
C’est lui qui déclara la naissance de Maurice, enfant naturel que sa fille avait conçu avec Henri Breton, le fils de l’épicier du pays. Refus d’un des deux amants ? Réticences des familles ? La liaison n’avait pas débouché sur un mariage et, quatorze ans plus tard, le père resté célibataire, se trancha la gorge le 14 juillet 1914. Le jeune Maurice ne connut que tardivement le secret de sa naissance. Il avait en effet été reconnu à deux ans et demi par Louis Thorez, un mineur qui l’éleva comme son propre fils. Lorsqu’en septembre 1930, Le Populaire fit pour la première fois allusion à ses origines non-ouvrières, Thorez répliqua en rappelant que son père, Louis Thorez, travaillait à la fosse n° 4 des mines de Dourges depuis 1907 et qu’il était syndiqué à la CGTU (l’Humanité, 13 septembre 1930).
Clémence et Louis formèrent un couple uni qui s’occupa au mieux de leurs cinq enfants (outre Maurice, Léonie, née en 1904, emportée jeune par le mal de Pott, Louis Thorez né en 1905, Clément, 1910, Sidonie, 1913) dans une maison du coron (6 rue Émile-Zola) appartenant à la Compagnie des mines de Dourges. Le père adoptif avait quitté la mine pour travailler dans une fonderie de plomb et de zinc où il fut touché par une maladie professionnelle. La place de cet homme affaibli par les problèmes de santé fut moins forte dans la vie de Maurice que celle de sa mère qu’il vénérait et de son grand-père socialiste.
Avant même d’avoir l’âge de travailler, Maurice Thorez conservait des images intenses des conflits du monde de la mine. Le souvenir de la catastrophe de Courrières, du 10 mars 1906, occupe deux pages de Fils du Peuple. Même si quelques précisions sont le fruit d’un travail d’enquête a posteriori, il ne fait pas de doute que cette catastrophe survenue dans une commune voisine de Noyelles-Godault et les violents conflits sociaux qui en résultèrent marquèrent profondément sa jeunesse, tout comme le mouvement contre la vie chère de septembre 1910 auquel sa mère participa.
Ni son père, ni son grand-père n’étaient des catholiques pratiquants mais ils acceptaient la coutume et l’enfant fit sa communion après s’être classé premier aux épreuves d’instruction religieuse. Aussi le curé le garda-t-il pendant plusieurs années comme enfant de chœur. Maurice ne semble pas avoir conservé un mauvais souvenir de cette expérience qui lui rapportait d’ailleurs quelques sous. Bon élève, il le fut aussi à l’école publique au point d’être le mieux classé des élèves au Certificat d’études en juillet 1912.
« Les leçons de mon instituteur, M. Averlant [en fait Averland] — je ne prononce jamais ce nom sans émotion et reconnaissance — m’ont certainement donné le goût et la volonté d’apprendre » déclara-t-il en avril 1946 (Œuvres choisies, tome 2, p. 415). Selon les témoignages recueillis par Philippe Robrieux, ce radical-socialiste dévoué et estimé, pensa qu’il était de son devoir d’offrir d’autres perspectives que le travail au fond de la mine à un élément si jeune (il avait douze ans) et si brillant. Aussi serait-il intervenu pour que Maurice Thorez fût embauché par la mine non comme trieur de pierres (puis mineur) mais comme aide-commissionnaire, début d’une carrière administrative. Des incertitudes demeurent. Nous avons d’un côté les témoignages oraux recueillis par le biographe de Maurice Thorez attestant, pour un temps du moins, d’un emploi de bureau, de l’autre l’affirmation de l’intéressé : « Je fus embauché comme trieur de pierres à la fosse n° 4 », affirmation que l’on retrouve dans sa fiche autobiographique communiquée à la direction de l’Internationale communiste. Comme il est peu vraisemblable que la description qui suit soit purement imaginaire, on peut penser que Maurice Thorez (dont la famille ne pouvait attendre plus longtemps une embauche) fut engagé comme trieur de pierres puis fit fonction un temps d’aide-commissionnaire. Une certitude, Thorez ne fut pas galibot et ne descendit pas au fond avant la guerre. C’est en 1919-1921, qu’il travailla pendant 306 jours comme mineur de fond à la fosse 4 comme l’indiquent ses fiches à la société des mines de Dourges et à la Caisse autonome de retraite des ouvriers mineurs (CAROM). Mais ce dernier organisme n’a « pas retenu (...) la déclaration de l’ouvrier » selon laquelle il avait travaillé comme trieur de pierres à la fosse 4 du 17 juillet 1912 à la déclaration de guerre (Marcel Gillet, l’Histoire, n° 99, avril 1987, réponse de Robrieux et réplique de Gillet dans le n° 101, juin 1987 ; Marcel Gillet, « Les mineurs de fonds dans l’imaginaire social : l’exemple de Maurice Thorez », Commission historique du Nord, 23 novembre 1987).
Le 30 septembre 1914, Maurice dut fuir avec son grand-père devant l’avance allemande. Ils errèrent pendant un mois puis furent évacués vers la Creuse et envoyés à Clugnat. Ils y reçurent bon accueil. Maurice prit contact avec l’instituteur qui lui fit suivre des cours du soir et le présenta au concours organisé par la revue pédagogique le Manuel général où il se classa 23e ex aequo. Cependant, la proposition de préparer l’École normale n’intéressa pas le jeune Thorez, désireux de rentrer au plus tôt dans le Pas-de-Calais, chez les siens, et de travailler. En attendant, il s’embaucha comme valet de ferme chez un cultivateur socialiste, un de ces Creusois qui venaient chaque année travailler comme maçons à Paris. L’influence du Populaire du Centre, tribune de la minorité pacifiste, contrebalança celle du grand-père Baudry favorable à l’Union sacrée. Les conversations du « père Ménager », la lecture de la presse socialiste et de Victor Hugo, Jules Verne, Eugène Le Roy, Jules Vallès ou Alexandre Dumas, lui ouvrirent de nouveaux horizons.
En mars 1917, le grand-père décida de quitter la Creuse pour Amiens. Tous deux travaillèrent dans une scierie puis conduisirent une péniche sur la Somme jusqu’en mars 1918, moment où Maurice Thorez fut requis par les autorités militaires pour des travaux de protection lors de l’offensive allemande. Libéré un mois plus tard, il travailla comme mitron pendant l’été et l’automne 1918 puis partit retrouver, à Lanquesaint, en Belgique, ses parents qu’il n’avait pas vus depuis quatre ans et demi. Revenu à Noyelles-Godault, il travailla à la reconstruction du chemin de fer de Lens à Douai puis fut embauché le 16 avril 1919 comme mineur de fond, plus précisément comme abatteur, poste qu’il conserva jusqu’au 15 mars 1920 et qu’il reprit pendant vingt-deux jours pendant son service militaire à l’occasion de permissions.
Maurice Thorez était alors un jeune homme, de taille moyenne, mince, au visage avenant, d’un tempérament liant et agréable. On ne sait de ses convictions politiques que ce qu’il en dit dans Fils du peuple : son enthousiasme pour la Révolution russe. En mars 1919, sous l’influence du mineur Andries, Thorez avait adhéré à la CGT et au Parti socialiste avec la volonté de défendre la voie ouverte par la Révolution russe. Deux mois plus tard, il rejoignit le Comité pour l’adhésion à la IIIe Internationale, franchissant ainsi un pas qui l’éloigna politiquement de son grand-père. Il en souffrit et chercha toujours à reconquérir la confiance de l’aïeul. Il semble que le « réalisme révolutionnaire » dont il fit preuve très tôt dans l’animation des luttes ouvrières, résulte d’une rencontre entre l’expérience du père Baudry et les aspirations révolutionnaires du jeune partisan de la Révolution russe.
Sans négliger l’harmonie municipale où il jouait du cornet à piston, Thorez militait dans sa commune et dans les communes avoisinantes, et, sous la houlette du cheminot Théothime Salingue, militant d’Avion, faisait progresser la cause de la IIIe Internationale. Il ne devait pas être là pour en cueillir les premiers fruits, puisque appelé au service militaire le 7 mars 1920, il ne put pas assister au très large succès de la motion « Cachin-Frossard » dans sa section.
Son action s’exerçait également sur le plan syndical. Il indique lui-même que son départ au 72e régiment d’infanterie s’effectua en pleine grève des mines, alors qu’il venait d’être délégué au comité syndical à Noyelles-Godault.
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Conformément aux pratiques révolutionnaires de la période, Maurice Thorez refusa de suivre le peloton. C’est donc en simple soldat qu’il fut magasinier puis secrétaire du commandant, à Abbeville puis Amiens. Il consacrait une partie de ses loisirs à la lecture et aux discussions politiques avec ses camarades. À l’occasion d’une permission il s’offrit même le plaisir de porter la contradiction au député socialiste de la circonscription devant le public de mineurs qui l’avaient vu grandir. Cette expérience semble avoir contribué à lui faire prendre conscience de ses qualités d’orateur.
Afin d’aider sa famille, il mettait à profit ses permissions pour descendre travailler au fond. Mais, à son retour au printemps 1922, la mine refusa de le réembaucher, sans doute en raison de sa réputation déjà établie de militant révolutionnaire. Il fit donc divers métiers, principalement dans le bâtiment (manœuvre puis peintre) et travailla même un temps dans un estaminet. L’action ouvrière dans le cadre des Jeunesses communistes et du syndicat unitaire des mineurs était sa principale préoccupation. Même ses fiançailles, puis son mariage, avec Aurore Membœuf ne l’en éloignèrent pas puisque celle-ci était la nièce d’Arthur Dubus , ouvrier mineur, secrétaire de la Fédération communiste du Pas-de-Calais.
Propagandiste infatigable, Thorez était aussi un militant averti qui prenait part avec sérieux et conviction aux débats internes du mouvement communiste. Ainsi, très minoritaire dans son département, il soutint la tactique de Front unique proposée par l’Internationale communiste. S’il convainquit la section de Noyelles-Godault, la Fédération du Pas-de-Calais donna cent quarante-six mandats aux adversaires du Front unique contre quarante à ses partisans. Thorez, membre de la commission exécutive fédérale, représenta ces derniers au congrès de Paris (15 au 19 octobre 1922). Il soutint la tendance qui avait la confiance de l’Internationale communiste, la « gauche » animée par Boris Souvarine, Albert Treint, Vaillant-Couturier et Alfred Rosmer. Boris Souvarine se souvint avoir été impressionné par l’intervention du jeune militant du Pas-de-Calais dans une réunion interne de la tendance. Déjà apparaissaient les traits spécifiques des propos de Thorez, la solidité, la limpidité, l’art d’analyser simplement une situation concrète.
Les mois qui suivirent lui permirent d’apparaître comme l’un des principaux militants de son département. Le 14 janvier 1923, la commission exécutive le désigna aux fonctions de secrétaire à la propagande, chargé de seconder Dubus qui déjà envisageait de quitter le secrétariat général. Ayant fait preuve de ses qualités de propagandiste dans le combat contre l’occupation de la Ruhr, il devint permanent au printemps et accéda très vite au secrétariat général. Son nom circulait déjà au plus haut niveau du parti comme le modèle du jeune ouvrier dont il fallait assurer la formation et la promotion. Ainsi le 30 mai 1923, Souvarine écrivit de Moscou au Bureau politique qu’il fallait envoyer une vingtaine d’élèves en URSS pour suivre des cours de marxisme : « À mon avis, l’élève type d’une telle école serait par exemple Thorez, du Pas-de-Calais » (cité par Robrieux, Vie secrète..., p. 39). Guy Jerram, secrétaire de l’Interfédération, constatait le 11 décembre 1923 : « Le camarade Thorez s’acquitte merveilleusement de sa tâche, j’ai pu constater quelques jours après lui avoir remis un plan pour l’organisation administrative de son bureau de Fédération départementale qu’il avait exécuté en tous points ce dernier » (BMP, Mfm 49).
L’année 1923 avait vu sa première confrontation à des grèves importantes. Un mouvement d’arrêt de travail dans les mines en février, avait été suivi par un second en novembre. Thorez fut durablement marqué par l’échec de ce dernier conflit. L’année suivante, au congrès de la Fédération unitaire des travailleurs du Sous-sol (Montceau-les-Mines, août 1924), il le présenta comme une « erreur » et prononça cette phrase qu’il aimait reproduire : « On peut être révolutionnaire, mais on ne peut pas prendre ses désirs pour des réalités révolutionnaires. » Ce n’est pas par hasard si dans ses souvenirs, l’évocation de son attitude est immédiatement suivie par une référence à son grand-père qui « appréciait mon travail syndical » (Fils.., p. 47). Dans les congrès syndicaux, ainsi au congrès de Bourges de la CGTU, il impressionna l’auditoire par la qualité et la solidité de ses interventions.
Maurice Thorez, encore imprégné de son combat finalement victorieux pour la politique de Front unique, accueillit avec enthousiasme la politique de Bloc ouvrier paysan adoptée en sa présence par le conseil national des 14-15 octobre 1923 et s’en fit le propagandiste dans le journal l’Enchaîné. Délégué au congrès national de Lyon (janvier 1924), il monta à la tribune le 21 pour souhaiter que le PC n’abandonnât pas l’idée d’une lettre proposant au Parti socialiste SFIO de s’associer au Bloc ouvrier paysan et pour que les conditions posées, comme le rétablissement de l’unité syndicale, n’enlevassent pas « à cette tactique le caractère d’une apparence de raison » (l’Humanité, 22 janvier 1924). Les congressistes l’élurent membre suppléant du comité directeur, comme représentant de la province.
Thorez restait lié à Boris Souvarine durement combattu par la direction du parti (particulièrement par Albert Treint). Aussi le 25 mars 1924 lui manifesta-t-il son soutien pour son projet de revue. À la conférence des secrétaires fédéraux du 6 avril, il vota contre les thèses de la majorité du Comité directeur. Dans une lettre du 11 avril il s’engagea nettement en faveur du combat politique de Souvarine :
« Mon cher Camarade,
« Récemment, une note parue dans l’Humanité déclarait que seuls les membres du CD pourraient signer les thèses insérées successivement dans le journal.
« Je ne sais si cette qualité de “membre du CD” s’applique aux suppléants de province. Dans l’affirmative, je suis résolu à mettre mon nom à côté des camarades qui approuvent la thèse. Je n’ai pas besoin d’expliquer longuement les motifs de ma détermination. J’approuve ton attitude vis-à-vis de la question russe. Je soutiens ton opinion sur la nature artificielle d’une crise française.
« Je me refuse à admettre comme une seule et même “vague de menchevisme” des manifestations diverses d’opportunisme au sein de quelques sections de l’Internationale.
« Je considère comme arbitraires les classifications “droite, centre et gauche”, appliquées à des militants et à des opinions, sans autre explication. Je n’admets pas que l’on discute, rédige, rediscute et ratiocine sur des textes et des discours, déplaçant des virgules, dénaturant les pensées.
« Je n’accepte pas que l’on puisse, avec des phrases et des mots vides de sens, causer d’optimisme, de bolchevisation, etc., et que l’on dénonce comme pessimisme ce qui n’est qu’un appel à la raison, à l’étude, au travail.
« Pour toutes ces raisons et bien d’autres, que tu comprends sans qu’il me soit nécessaire d’écrire un cahier, j’ai voté contre, dimanche, et je te prie de me considérer comme solidaire des idées que tu as émises à la conférence. » (Cité par Ph. Robrieux, op. cit., p. 73).
C’est dans des termes proches que quatre jours plus tard il accompagna sa souscription à la brochure de Trotsky, Cours nouveau. Thorez ne se contenta pas de prendre une position personnelle ; en liaison avec Pierre Monatte et Boris Souvarine, il tenta d’influer sur sa fédération. Ainsi il annonçait le 2 mai que la commission exécutive qui devait se réunir seize jours plus tard, approuverait la résolution de la Seine-Inférieure refusant de prendre position sur la lutte de tendance à l’intérieur du parti russe : « Un cercle très restreint de camarades essaie de s’y retrouver et la plupart sont d’accord que “Trotski” n’est pas un menchevik, et que les véritables droitiers ne sont pas ceux que l’on place actuellement à la droite du Parti. » Thorez obtint en effet l’appui de la commission exécutive mais la venue dans le Pas-de-Calais de Abraham Gouralski, envoyé de l’Internationale, modifia la situation. Isolé au niveau national, Thorez craignit de l’être très vite dans sa région. Désorienté, il se replia sur l’abstention lors du comité fédéral du 25 mai 1924, les thèses du Comité directeur étant approuvées par 24 voix contre trois abstentions. Cet échec fut rude mais formateur. Il battit prudemment en retraite et tenta de faire oublier son hostilité à la politique de la Troïka (Zinoviev, Kamenev, Staline) dont les principaux porte-parole en France étaient alors Albert Treint et Suzanne Girault . Au conseil national du 1er juin, un délégué de la minorité du Pas-de-Calais (qui ne peut être que Thorez) déclara « que s’il y avait dans l’Internationale une tentative de révisionnisme, ce serait une trahison qu’il faudrait combattre sans merci. Mais il ne voit pas de révisionnisme » (l’Humanité, 2 juin 1924).
Ayant constaté l’échec de l’Opposition russe, il appliqua les consignes de bolchevisation organisationnelle et Paul Cadeau , chargé de la réorganisation dans le Nord de la France, put se féliciter le 9 septembre 1924 de la situation du Pas-de-Calais : Thorez « est là-bas notre bon collaborateur » (B.M.P. 64). En novembre, Thorez devint secrétaire adjoint permanent de la Région Nord.
Pour la direction, il ne s’agissait donc pas de sanctionner Thorez pour sa période de solidarité avec Souvarine mais de gagner un militant aux qualités remarquables. D’autant que Thorez donnait le sentiment de s’être rallié. Le 14 janvier 1925 au congrès de la Région du Nord, il accepta de voter la résolution contre la « déviation de droite », fut délégué au congrès national de Clichy qui l’élut membre titulaire du comité central. Ainsi dès le 28 janvier 1925, Gabriel Sauvage* le nomma à la commission d’organisation avec Eugène Caralp, Clément Desusclade, Roger Duisabou, André Ferrat, Thouillard* . C’est à ce titre que l’Internationale l’appela à participer à la conférence d’organisation à Moscou, en mars 1925. Cette première visite en URSS, clôturée par une rencontre collective avec Staline, acheva de le convaincre. Le 13 juillet 1925, Suzanne Girault, annonça que le Bureau politique allait coopter Desusclade, André Marty et Thorez (B.M.P. 95), ce dernier devant être mis à la tête du Comité central des comités d’action contre la guerre du Maroc. Thorez avait déjà joué un très grand rôle dans le congrès ouvrier et paysan de Lille réuni le 12 juillet. Il allait donner le meilleur de lui-même dans la campagne nationale. Pour expliquer son départ, la Région du Nord écrivit dans une circulaire interne qu’il fallait au parti « un homme ayant une grande fermeté idéologique, une forte puissance de travail et une souplesse suffisante pour travailler avec des éléments divers » (Arch. Nat. F7/13092).
Maurice Thorez avait gardé une répulsion contre certaines manifestations de sectarisme et il l’avait fait savoir au CC des 28 et 29 juillet en s’opposant à Albert Treint. Sa politique à la tête du Comité d’action fut cependant marquée par un excès de volontarisme et il regretta lui-même en novembre d’« être allé trop fort » en disant que « les camarades socialistes ne pourront être admis au Comité d’action s’ils n’acceptent pas le mot d’ordre de la fraternisation » (Arch. Seine-Saint-Denis, BMP 97).
Dans ce parti qui se cherchait et qui, malgré la pression croissante de l’Internationale, gardait une marge de manœuvre dans l’application de la ligne politique, Thorez était de ceux qui rappelaient la nécessité de propositions cohérentes et crédibles de Front unique et aussi de ceux qui furent les plus critiques à l’égard de la CGTU bien qu’il fût lui-même membre du bureau fédéral du Sous-Sol. Il refusa d’ailleurs l’idée que les cadres syndicaux puissent représenter une génération plus expérimentée que les cadres politiques (conférence nationale, 1er décembre, B.M.P. 90). Allié à Pierre Semard , Thorez, inquiet devant l’écho que rencontrait l’opposition dite de « droite » en France et en Allemagne — où il s’était rendu vers novembre —, souhaitait un vrai débat avec l’Internationale communiste sur les problèmes d’organisation et de stratégie. Cependant devant les critiques de l’IC il fut de ceux qui hésitèrent pendant que Jacques Doriot approuvait Moscou avec ostentation. Ainsi très tôt, les comportements de ces deux dirigeants talentueux s’opposèrent. L’aîné (Doriot) savait résister aux orientations politiques qui ne lui convenaient pas tout en présentant son meilleur profil à la direction internationale, le cadet renâclait encore devant les interventions critiques de l’IC pour finalement se rallier et appliquer les orientations nouvelles. Pour l’heure, le jeune Thorez n’avait pas encore l’oreille de l’Internationale. Il était prudent sur les débats internes au parti russe au début de l’année 1926 : « Nous devons attendre plus de renseignements, puis nous devons dire que nous enregistrons la déclaration de la minorité de s’incliner, que nous espérons que l’unité sera sauvegardée, que la minorité et la majorité doivent collaborer » déclara-t-il devant le Comité central le 8 janvier (B.M.P. 141, cité par Wolikow, op. cit.). De plus, en février 1926, à la deuxième conférence internationale de la section d’organisation réunie à Moscou, Thorez qui venait d’être nommé secrétaire à l’organisation, s’opposa à Ossip Piatnitsky (l’un des secrétaires de l’IC) sur la question des cellules de rues que le dirigeant français voyait comme des structures transitoires et temporaires. Il devait se rallier dans les faits aux positions de l’IC quelques mois plus tard.
Le 6e plénum de l’Internationale qui s’ouvrit à Moscou le 17 février 1926 permit à Thorez, soupçonné avec Pierre Semard et Jean Cremet de résistance à la ligne plus conciliante proposée depuis deux mois, de monter au créneau et de s’assurer du soutien des délégués français venus de province. On a écrit que Staline avait alors proposé la constitution d’un groupe dirigeant français constitué de Pierre Semard, Maurice Thorez, Gaston Monmousseau et Jean Cremet. Serge Wolikow a démontré que cette information provenait d’une publication de 1949 et que le nom de Thorez avait alors remplacé celui de Doriot. En fait, malgré les gages qu’il donna, comme son intervention contre la réintégration de Souvarine, l’ancien mineur n’avait pas encore la confiance de Staline. C’est par la qualité, la discipline mais aussi la souplesse de son travail de secrétaire à l’organisation qu’il renforça son crédit. Ses interventions au congrès national de Lille (juin 1926) montrent le chemin parcouru en un an : Thorez admettait l’inefficacité de certains découpages organisationnels opérés depuis un an et admettait qu’il fallait « constituer dans le cadre de chaque division administrative de l’État bourgeois, un organisme solide du parti » (c.r., p. 597) ; pour montrer qu’il avait reçu le message de réalisme de Renaud-Jean , il affirmait : « Notre politique se fait dans l’usine, mais elle se fait aussi dans la localité, elle se fait aussi dans le café, elle se fait également à la campagne [...] Elle se fait dans le cadre du département et le parti communiste qui ne fait pas sa politique dans les nuages doit tenir compte absolument de toutes ces réalités. »
L’aggravation des affrontements au sein du parti russe ne risquait-elle pas de placer Thorez dans une position difficile ? Il affirmait que les formes du débat étaient différentes de celles qui l’avaient conduit deux ans auparavant à s’opposer à la direction du parti : « Notre bureau politique a eu le souci de ne pas engager la discussion dans les mêmes conditions qu’en 1924. Vous pensez bien que, par notre expérience, nous avons appris comment l’on pouvait égarer de bons ouvriers de notre Parti, comment on pouvait les accuser s’ils ne se prononçaient pas en 48 heures, pour ou contre Trotsky, d’être des social-démocrates, des mencheviks. Nous savons donc maintenant comment il faut engager la discussion sérieuse dans notre Parti. » (B.M.P. 144, cité par Wolikow, op. cit. 422-423.)
Le Nord n’oubliait pas le militant issu de ses rangs. Pour les élections législatives partielles de décembre 1926, Thorez « qui a acquis une grande autorité dans les masses ouvrières du Nord, représente la corporation des mineurs » fut désigné (Arch. Nat. F7/13093). Il ne put donc pas être envoyé à Moscou à la conférence d’organisation et au 7e plénum pour se défendre et défendre la direction Semard-Thorez-Monmousseau contre les critiques de l’IC qui annonçaient une période de tensions.
Pour le secrétaire à l’organisation, Jules Humbert-Droz, délégué de l’IC, portait la responsabilité des malentendus : « Nous demandons qu’Humbert-Droz en finisse avec ces procédés ; il doit prendre position dès maintenant sur notre politique actuelle, sur notre ligne générale, sur nos mots d’ordre, pour qu’il ne puisse se permettre, dans un an, une petite guerre des textes » déclara Thorez devant le BP du 3 mars 1927 qui approuva et le chargea de défendre le point de vue de la direction française devant les diverses instances du Komintern (B.M.P. 209, cité par Wolikow, p. 465). À Moscou, Thorez se trouva pris sous un feu convergent de critiques appuyées par deux Français en fonction dans la capitale soviétique : Cremet (qui venait de quitter la France à la suite de la découverte d’un réseau d’espionnage industriel et militaire au profit de l’URSS) et André Marty dont il déplora le caractère « mesquin » et « disproportionné » des accusations. « J’ai été amené à relever assez vertement les interventions du camarade Marty qui d’ailleurs ne dit jamais rien au Comité central », déclara-t-il au Bureau politique du 21 avril 1927, engageant un conflit qui devait rebondir à différentes périodes.
Maurice Thorez revenu porteur d’une « Lettre de l’IC » qui faisait une série de suggestions au parti français, semble être sorti renforcé de cet épisode par sa capacité à mener un débat difficile. La clandestinité, sans arrêter son activité, allait rendre plus difficile son rôle dans le parti.
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Peu après que le ministre de l’Intérieur Albert Sarraut ait annoncé à Alger « Le communisme voilà l’ennemi » (22 avril 1927) pour légitimer un renforcement de la répression, le Parti communiste constata que ses principaux dirigeants étaient sous le coup de condamnations qui pouvaient les envoyer en prison. Ainsi Henri Barbé, Bernard, Jean-Louis Berrar, Marcel Cachin, Jacques Doriot, Lucien Midol, Gaston Monmousseau, Pierre Semard, Maurice Thorez, étaient-ils menacés. Il ne restait plus que Alfred Costes, Édouard Dudilleux, Renaud Jean, Georges Marrane, Julien Racamond, Louis Sellier, Vaillant-Couturier* auxquels s’ajoutèrent Joanny Berlioz, Paul Bouthonnier, Roland Dallet, André Ferrat, Paul Marion et Ernest Villatte.
Son action contre la guerre du Maroc avait valu à Thorez une première condamnation, le 12 octobre 1925, par défaut, à dix mois de prison et 2 000 F d’amende. Arrêté le 7 janvier 1926, il avait fait opposition au jugement et avait été relaxé. Inculpé une nouvelle fois le 26 mai, il avait été arrêté le 1er juillet et remis en liberté le lendemain. Mais la série des condamnations continuait : 10 mai 1927, la cour d’appel de Paris le condamna à six mois de prison et 2 000 F d’amende ; 25 août, la cour d’appel de Nancy, à huit mois et 2 000 F. Après avoir accompli une période d’instruction militaire au 3e régiment du génie à Arras du 3 au 28 juillet 1927, il fut interpellé par des inspecteurs de police, le 30 juillet, devant le siège du PC, 120 rue La Fayette mais, selon un rapport de police, une vingtaine de militants s’interposèrent permettant à Thorez de se réfugier dans la librairie de l’Humanité et de passer dans la clandestinité (Arch. J. Maitron, fiche Batal). Dès le lendemain, Thorez affirma dans l’Humanité que cette tentative d’arrestation était arbitraire puisqu’il n’était convoqué que pour le 10 août à la prison de la Santé.
Début juillet, Maurice Thorez se préparait à partir à Moscou pour s’entretenir avec la direction de l’Internationale de la situation du parti français. Son état d’esprit n’était pas différent de celui qui l’animait lors des tensions du printemps : il était disposé à reconnaître des erreurs dans l’application de la ligne de l’Internationale et à recevoir des conseils pour redresser les erreurs commises, mais il voulait également souligner le travail positif du BP et ne pas engager la direction française à son insu. Il fut alors confronté à une demande ferme d’adopter la nouvelle tactique « classe contre classe », qui modifiait profondément les rapports du parti avec les autres organisations issues du mouvement ouvrier. C’étaient les prémices de ce que l’IC allait appeler « la troisième période », qui se caractérisait par la fin de la stabilisation provisoire du capitalisme et la radicalisation révolutionnaire du prolétariat. Thorez commença par résister au cours de discussions intenses avec la direction de l’IC en septembre, puis comprenant le caractère inéluctable de ce changement, il prit sur lui d’en être le principal artisan. Il le reconnut devant le VIe congrès mondial (juillet-septembre 1928) : ” Je me souviens avoir défendu, ici, contre tous les camarades de l’Internationale, contre Humbert-Droz, contre Boukharine, la ligne fausse que nous avons appliquée pendant toute une période. Après il m’est apparu que c’était quelque chose de dangereux ; j’ai réfléchi et je suis devenu plus attentif à notre politique ; c’est pourquoi pour la première fois dans le BP, on s’est divisé, on a voté sur un texte. C’était le commencement de nos divergences ” (Classe contre classe, p. 174).
Il est vrai qu’il fallut à Thorez, rentré à Paris le 27 octobre 1927, une « attitude très énergique » pour faire accepter une tactique si peu conforme aux traditions du mouvement ouvrier français. Son argumentation prouve qu’aux considérations sur le changement de période et l’imminence des risques d’une guerre contre l’Union soviétique s’ajoutait la nécessité de combattre l’opposition internationale qui était prête à mettre en cause la ligne « opportuniste » de l’IC ou de ses sections, comme le faisait en France Albert Treint (lettre de Thorez à Semard, 11 octobre 1927, B.M.P. 219, cité par S. Wolikow). Thorez rencontra la méfiance des militants emprisonnés à la Santé, en particulier du secrétaire général Pierre Semard, et l’hostilité de Doriot, Bernard et Renaud-Jean. Le comité central des 8 et 9 novembre 1927 fut capital mais son déroulement restait peu connu avant la thèse de Serge Wolikow. Il s’était tenu dans un lieu secret et les responsables y avaient été conduits au dernier moment pour que le militant clandestin Maurice Thorez puisse défendre en personne le rapport préparé avec Humbert-Droz. Thorez reçut le soutien de la Jeunesse communiste, de la Région communiste parisienne et des cadres de la Métallurgie. Il fut donné lecture d’une lettre signée par « ceux de la Santé » (Semard, Raynaud, Bernard, Midol, Léon Bonnefons, Berrar, Barbé) qui réfutaient certaines analyses de l’IC comme la nécessité d’adapter la ligne politique aux changements économiques ; ils refusaient d’identifier le Parti radical aux autres partis de la grande bourgeoisie et maintenaient comme tactique électorale la règle générale du désistement en faveur des socialistes. Le premier débat, mené avec force par Thorez, déboucha sur une victoire fragile. Il avait réussi à faire adopter à l’unanimité moins une voix (celle de Renaud-Jean), l’idée d’une lettre ouverte du Parti communiste mais lorsque le BP tenta de rédiger la lettre, il apparut que les divergences étaient très fortes. Même l’envoi à Berlin, auprès de l’IC, d’une délégation ne réussit pas à dénouer la situation. Il fallut attendre février 1928 pour que le Parti communiste se prononçât définitivement. Le Comité central des 10-12 janvier 1928 se tint en présence de Pierre Semard, secrétaire général, qui critiqua les travaux du précédent comité central. La résolution proposant de s’en tenir à la Lettre ouverte ne recueillit que 23 voix contre 13. Dès lors, Thorez (alors appelé Clément, le prénom de son grand-père), le plus souvent réfugié à Bruxelles, dut se battre sur deux fronts. Dans le Parti communiste français il devait contraindre Jacques Doriot à l’erreur, c’est-à-dire à se présenter comme le chef d’une tendance de « droite » dans la perspective du prochain congrès. Doriot qui « veut bien lutter contre la droite dans les autres partis, mais quand nous posons le problème de la droite dans notre parti, lorsque nous mettons en cause Doriot à ce sujet, il crie que nous sommes des faussaires (...) j’écrirai que Doriot méprise le Parti » déclara Thorez lors d’un BP illégal tenu à Bruxelles le 4 février. Il devait montrer à l’Internationale que les analyses les plus sévères des observateurs comme Palmiro Togliatti n’étaient plus de saison. Au 9e plénum (février 1928) celui-ci n’avait pas hésité à affirmer que la ligne du PCF. « n’est pas une ligne communiste conséquente, mais une espèce de compromis entre les deux différents courants de gauche de la social-démocratie et un courant anarcho-syndicaliste » en ajoutant : « Ce qui est au fond dans le problème électoral en France, c’est la nécessité de briser la tradition de l’orientation du mouvement ouvrier, c’est le problème aussi de la rupture avec les socialistes qui doit être faite ; et c’est dans ce domaine que le parti doit faire des conquêtes définitives s’il veut progresser. » (Classe contre classe, op. cit.). L’inimitié de Thorez pour Togliatti devait être à plusieurs reprises un obstacle pour la reconnaissance par l’Internationale du responsable français.
Devenu l’un des principaux dirigeants du Parti communiste, Thorez souhaitait s’ancrer dans une terre ouvrière et briguer un mandat électif. Pour les élections législatives d’avril 1928, il avait dans un premier temps choisi la 2e circonscription de Douai dans le Nord, tandis que Benoît Frachon était désigné pour la circonscription d’Ivry-sur-Seine. Albert Vassart eut d’ailleurs beaucoup de mal à faire admettre cette candidature aux militants locaux qui auraient souhaité avancer le nom de Georges Marrane, maire de la ville. Mais Thorez se ravisa, et écartant l’idée d’une candidature de Marrane, il estima que le Nord n’était pas sûr et que Frachon était trop peu connu pour marquer la campagne. La circonscription devait donc lui revenir (Souvenirs inédits de Vassart, p. 301). En fait Thorez fit le choix de la « banlieue rouge », pensant que sur ce terreau nouveau, le Parti communiste et lui-même, joueraient leur avenir.
Clandestin, Maurice Thorez ne put mener campagne dans sa propre circonscription. Il participa à des meetings dans le Nord, frôlant l’arrestation, en particulier à Valenciennes. Malgré son échec personnel, il put se féliciter avec les tenants de la radicalisation de la ligne, d’un relatif succès électoral. Activement recherché par la police, il partit à Bruxelles où existait une antenne de l’Internationale. En mai, il se plaignait que ses camarades et lui-même étaient « isolés absolument du travail du parti » et s’inquiétait du « gauchisme » des Parisiens face auquel il ne voulait pas « garder le silence plus longtemps » (BMP 284, communiqué par Jacques Girault). Allait-t-il porter le débat sur les risques du nouveau cours au VIe congrès de l’Internationale communiste auquel il assista en juillet-août 1928 ? Au contraire, « la tonalité extrêmement gauchisante » (Wolikow) de sa principale intervention donna des bases théoriques au « tournant ». Il parla au nom des « militants du parti français qui ont mené la lutte pour le redressement » et donna aux attitudes gauchistes le statut de « réactions saines des ouvriers du rang contre l’opportunisme de la direction » (Classe contre classe, op. cit).
Au sortir du congrès, Thorez, bénéficiant de la position très affaiblie de Semard, fit figure de secrétaire général cumulant sa nomination à l’exécutif de l’Internationale et sa place de secrétaire du parti. Il est vrai qu’à côté de lui montait une nouvelle « étoile », Henri Barbé, également membre de l’Exécutif et issu des Jeunesses communistes. Selon Serge Wolikow, c’est bien en août 1928 et non en avril 1929 à l’occasion du VIe congrès français que la direction fut remodelée. Mais, le jeu de l’IC était alors de permuter les responsabilités pour maintenir son influence. « Après Semard, en 1926-27, c’est Thorez puis Barbé, de 1928 à 1930. Ce dernier est relégué par Thorez qui lui est associé pour un temps. Ensuite c’est au tour de Thorez d’être flanqué de Marty qui, de l’automne 1931 jusqu’au début de 1934, ne cesse de lui contester le rôle principal dans le secrétariat. Doriot, après avoir été mis à l’écart en 1929, retrouve, en 1932, un rôle de premier plan aux yeux de l’I.C. » (Wolikow, p. 15).
Thorez toujours illégal, rencontrait bien des difficultés pour jouer son rôle. Au VIe congrès national tenu à Saint-Denis (mars 1929), Frachon présenta un rapport qui avait été rédigé par Thorez. Il proposait un nouveau Bureau politique avec six membres sur onze totalement acquis à la nouvelle ligne : Pierre Semard, Maurice Thorez, Henri Barbé, Benoît Frachon, André Ferrat, Pierre Celor ; les cinq autres étaient des personnages incontournables (Lucien Midol, Gaston Monmousseau, Racamond, Marcel Cachin, Jacques Doriot) mais Renaud-Jean était relégué au rang de suppléant (qu’il refusa), dernier de liste après Cornavin, Bouthonnier, Maizières, Trouillard, ardents défenseurs de la tactique « classe contre classe ». Au comité central du 24 avril le secrétariat général fut supprimé et Thorez, dont on parlait pendant le congrès comme secrétaire général, conserva le secrétariat à l’organisation. Mais dans le contexte de la répression et du gauchissement de la ligne de l’IC s’affirmait une équipe composée de Barbé, Celor et Gitton (chargé du contrôle politique de la CGTU) s’appuyant sur les responsables venant de la JC. Les affrontements se multiplièrent avec les dirigeants plus expérimentés comme Vassart ou Ferrat. Le conflit fut arbitré à Moscou en juin 1930. En sortit une nouvelle direction composée de Thorez (secrétaire général bien que ce titre ne fut pas employé publiquement), Barbé et Frachon, avec pour objectif de rectifier les excès sectaires.
Entre-temps, Maurice Thorez avait dû séjourner pendant onze mois en prison. Un Comité central clandestin avait été réuni au château d’Achères (Seine-et-Oise) le 9 juin 1929. La police avertie procéda à l’arrestation de Thorez qui s’était caché dans un placard. Incarcéré à la Santé, il fut transféré à Nancy le 31 juillet et présenté devant la cour d’appel qui confirma sa condamnation de 1927. Thorez ne fut donc associé ni au 10e plénum qui entérina l’éviction de Boukharine et marqua la mainmise définitive de Staline sur l’IC, ni à la vie mouvementée d’un parti secoué par la répression, les difficultés de la Banque ouvrière et paysanne, l’échec de la journée du 1er août 1929 contre la guerre et les manifestations multiples du sectarisme. Thorez se sentait politiquement isolé ; de plus l’entente avec les autres prisonniers politiques n’était pas bonne. Les militants locaux et les emprisonnés admettaient difficilement qu’il bénéficiât d’avantages matériels dus à son rang. Il s’agissait surtout de la prise en charge de sa femme, Aurore, qui devait faire la liaison avec le parti. Vassart affirme avoir été le seul membre de la direction à avoir pu lui rendre visite (début 1930) et le tenir au courant de la vie interne. « Thorez me chargea d’informer le BP et personnellement Barbé qu’il était entièrement d’accord avec la politique suivie depuis son arrestation » écrira celui-ci dans ses souvenirs inédits (p. 210). En février, Thorez s’adressa au BP pour indiquer qu’étant libérable en avril, il demandait une dérogation à la règle qui enjoignait de ne pas payer l’amende, pour sortir et se mettre au service du parti. Le Bureau politique refusa à l’unanimité. Thorez envoya une lettre à Barbé pour souhaiter l’arbitrage de l’IC. Le BP du 10 avril 1930 nota : « Tout en enregistrant que Thorez se réserve de faire appel devant le CE de l’IC de la décision du BP au cas où celle-ci ne serait pas conforme aux propositions de Thorez, le BP s’étonne que ce camarade semble vouloir faire pression sur la direction du Parti pour l’annonce de cet appel. » (B.M.P. 383, cité par Wolikow). Enfin le 16 avril, il écrivit à Guy Jerram : « Après une journée et une nuit de réflexion j’ai pris la décision de verser 500 F. J’ai pesé toutes les conséquences de mon geste. En mon âme et conscience je le crois conforme aux intérêts du parti. Je m’en expliquerai avec le BP et aussi avec l’IC » (cité par Vassart, p. 213). Thorez, libéré le 23 avril, avait visé juste. L’IC désapprouva la déclaration du BP et apporta son soutien à Thorez. Un compromis fut trouvé : au BP du 13 mai 1930 Barbé donna lecture d’une lettre de Thorez expliquant qu’il n’avait pas eu connaissance des consignes du BP et qu’il s’agissait donc d’un malentendu. Quant à Barbé, il regretta, dans l’Humanité du 17 octobre, avoir joué sur « la corde sensible de l’opposition entre le dirigeant favorisé et le simple militant sacrifié. Cette opposition fut pendant un certain temps partagée même par la Direction de notre Parti. Ce n’est que l’intervention de la Direction de l’IC qui nous a permis, à nous aussi, de voir notre erreur » (sur cet épisode, B.M.P. 383).
Thorez entra aussitôt au secrétariat puis partit avec d’autres membres du BP à Moscou où l’équipe dirigeante fut sévèrement critiquée pour ses mauvais résultats : chute des effectifs, échec des mobilisations, découragement des militants. Tout en réaffirmant la nécessité de lutter contre ce qu’il était convenu d’appeler « l’opportunisme » de Vassart et de Doriot, l’IC traita Thorez en interlocuteur privilégié et lui demanda de promouvoir un « tournant », dans le cadre bien sûr de la tactique « classe contre classe », en continuant à dénoncer le « social-fascisme » mais en distinguant les chefs et les ouvriers. Honneur suprême, il fut chargé d’apporter le salut du PCF au XVIe congrès du PC de l’URSS, ce qu’il fit en célébrant la collectivisation agraire (Correspondance internationale, n° 66, 6 août 1930). Pendant ce voyage, il fit la connaissance d’une jeune ouvrière du textile en stage à l’école du Profintern, Julie Vermeersch, dite Jeannette, qui devint sa compagne puis sa femme.
À son retour début juillet, Thorez était-il investi de la fonction de secrétaire général ? Plusieurs indices le font penser : dans une lettre conservée à Moscou et datée du 27 juillet 1931, il se présentait comme secrétaire général depuis un an ; dans l’index de ses œuvres publié en 1953, la chronologie indique à juillet 1930 : « Maurice Thorez devient secrétaire général » ; sa fiche de police précise : « peu après son retour d’URSS, il est désigné pour exercer les fonctions de secrétaire général du PC, mais cette fonction n’est pas ratifiée officiellement » (fiche Batal, Arch. Jean Maitron). Dans les documents internes présents à la Bibliothèque marxiste de Paris, rien de tel n’apparaît, en particulier dans le compte rendu du Comité central du 17 juillet 1930 marqué par l’affirmation du « Tournant décisif ». Il faut attendre le 8 mai 1931 pour découvrir cette mention dans le compte rendu interne d’un Bureau politique. Thorez exerçait donc la fonction de secrétaire général sans que l’IC ni le CC n’éprouvent le besoin de souligner et de pérenniser cette nouvelle position hiérarchique.
Il est vrai que la direction de Thorez fut très vite contestée, et même le relatif succès de sa candidature à l’élection législative partielle de Belleville en septembre — où il arriva en tête au premier tour — ne contribua pas à renforcer son image tant la dégradation de la vie interne du parti était grande. Thorez amoindri fit équipe avec Barbé et le rencontra avant chaque réunion du BP : « J’ai agi sur les indications de l’IC qui m’a dit de collaborer avec lui » affirmera-t-il au BP du 30 décembre 1930 (B.M.P. 384, cité par Wolikow p. 887). Le « tournant » avait tourné court ; à Moscou, Manouilsky déplorait l’exagération de l’autocritique.
La pression de l’Internationale allait se maintenir sinon se renforcer au 11e plénum (avril 1931). Déjà se mettaient en place les éléments du psychodrame de juillet 1931. Sans changer la ligne gauchisante, il s’agissait de jeter l’opprobre sur ceux qui l’avaient appliquée avec le plus de zèle. Si Barbé comme Thorez étaient pris à partie, le premier se vit écarter du secrétariat politique de l’IC même s’il restait membre du présidium, tandis que le second prenait sa place au secrétariat politique. Dès cette époque, le Slovaque Eugen Fried* (dont le pseudonyme était Albert avant de devenir Clément) assistait la direction, comme représentant de l’Internationale, avec plusieurs instructeurs. En sa présence, Thorez annonça au bureau politique du 8 mai qu’il occuperait la fonction de secrétaire général entouré de Benoît Frachon pour le travail syndical et de Jacques Duclos pour la section d’organisation. Où découvrir l’originalité de l’approche thorézienne à la veille des grands bouleversements de l’été 1931 ? Certainement pas dans l’analyse économique et politique générale qui reprenait fidèlement les thèses de l’Internationale. Il faut plutôt la chercher dans sa manière de réhabiliter une politique revendicative à la lumière des grèves du textile qu’il avait été amené à suivre.
Découragé devant le peu de soutien qu’il recevait au BP et les admonestations de l’Internationale, Thorez qui sentait l’orage gronder sans comprendre ce qui se préparait à son insu, présenta sa démission à l’Internationale communiste par une lettre du 27 juillet 1931 : « Le peu de résultat obtenu me fait un devoir de renoncer à un poste pour lequel je suis imparfaitement préparé, théoriquement et politiquement. En outre, plusieurs faits m’autorisent à croire que les camarades de l’IC doutent désormais, à tort selon moi, de ma volonté sincère de réaliser intégralement toutes les directives justes du Comité exécutif de l’IC. » Cette lettre resta totalement inconnue avant sa découverte dans les archives du Komintern en septembre 1992. Il est vrai que l’auteur précisait qu’elle ne serait communiquée au BP qu’après la réponse du Komintern (Centre russe de conservation et d’étude des archives en histoire contemporaine, Fonds Komintern, dossier biographique Thorez, répertoire 270, dossier n° 82, communiqué par Stéphane Courtois). Or cette réponse vint sous une forme inattendue. Le Bureau politique du 1er août 1931 prit connaissance d’une lettre de l’Internationale demandant que fussent liquidés les groupes. C’était le début de l’affaire du soi-disant groupe « Barbé-Celor ». Dans un premier temps, Thorez se sentit concerné par les critiques de l’IC et esquissa une autocritique : « Je vous le dis franchement, dans les conditions actuelles, je crains de devenir une mécanique. Je crois donc juste l’avertissement de l’IC sur l’esprit de groupe et sur la nécessité d’assurer une direction collective. » (B.M.P. 501, cité par Wolikow, p. 925). Qui était visé parmi les groupes cités au cours de l’enquête : le groupe des jeunes, le groupe des syndicalistes, le groupe des « sociaux-démocrates » ? Le sort tomba sur les plus jeunes.
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Manouilski vint en personne à Paris assurer le succès de l’élimination de ce qu’on appela le « groupe Barbé, Celor, Lozeray ». Il obtint l’autocritique de Raymond Guyot puis le départ à Moscou, pour enquête de Barbé et de Celor. Si Thorez ne fut pas à l’initiative de cette affaire, il vit très vite le parti qu’il pouvait en tirer pour casser la gangue sectaire qui étouffait le PC, écartait de lui de nombreux ouvriers et décourageait les militants. Encouragé par Fried, il osa les formules fortes : « Pas de mannequins » (l’Humanité du 14 août), « Les bouches s’ouvrent » (21 août) et même « Jetons la pagaille » (29 septembre). Malgré les réserves de Togliatti, l’un des secrétaires de l’IC, qui estimait que l’opération menée par Thorez, « faite comme une simple campagne pour améliorer le régime interne, est en partie exagérée et en partie inadéquate » (Wolikow, p. 954), il persista en déclarant le 13 octobre 1931 salle Bullier : « Nous voulons que chaque membre du Parti puisse librement et sans crainte, exprimer son opinion, critiquer les directions, la discipline nécessaire n’étant que le résultat de la conviction et de la soumission aux décisions régulièrement prises par les organismes qualifiés, après discussion. »
L’état du parti nécessitait une telle initiative. Entre 1927 et 1931, les effectifs avaient chuté de moitié (de 55 000 à 25 000), l’ouvriérisme et le sectarisme entraînaient des exclusions dommageables, une vision étroite de l’action municipale faisait perdre au PC des municipalités importantes au profit des dissidents du Parti ouvrier paysan ; enfin la crise couvait au sein de la CGTU privée de perspectives unitaires, épuisée par des modes de luttes peu adaptées à la période.
Thorez pensait-il pouvoir mener plus loin sa campagne et en tirer des enseignements en termes de mots d’ordre, de politique revendicative, de rapports avec les autres organisations ouvrières ? L’éditorial (non signé) des Cahiers du bolchevisme daté du 15 septembre 1931 contenait en germe la remise en cause de la tactique « classe contre classe ». Mais, encore une fois, le balancier bascula dans l’autre sens et la réunion du présidium de l’IC fin octobre, fut consacrée à la fois à la condamnation du « groupe Barbé-Celor » et à la rectification de la politique suivie depuis août. Fried rappelé à Moscou retrouva Marty qui dénonçait l’opportunisme, contrecoup des erreurs sectaires. C’est d’ailleurs comme porteur des jugements réservés de l’Internationale que le mutin de la mer Noire s’en prit au mot d’ordre « Le pain et la paix » avancé par Thorez salle Bullier. « Ouvrir la bouche, oui, mais pas pour réviser la ligne de l’IC » lisait-on dans l’Humanité 18 décembre 1931, dans un article signé Ferrat (Wolikow, p. 951) et Thorez dénonça ceux qui profitaient du débat pour exprimer des critiques contre les orientations politiques, « le libéralisme pourri, les déviations opportunistes qui existent encore dans certains rayons parisiens » (« La voix de l’ennemi », l’Humanité, 16 février 1932).
Dans ce contexte, le VIIe congrès du Parti communiste français qui s’ouvrit le 11 mars 1932, dominé par la direction Thorez-Duclos-Frachon, ne fut pas le congrès du renouveau. Il avait été préparé en janvier par une délégation à Moscou de Thorez, Marty, Duclos et Semard. L’orientation « classe contre classe » fut confirmée y compris dans ses formes les plus étroites. Thorez déclara notamment que les socialistes de gauche étaient les social-fascistes les plus dangereux.
Le Parti communiste, même s’il jouissait d’une légère embellie en terme d’effectifs (32 273 adhérents en 1932 contre 25 319 en 1931, avant de retomber à 28 477 en 1933), n’était guère en état, dans le cadre de la tactique « classe contre classe », de maintenir son influence électorale aux élections législatives de mai 1932. Il tomba à son plus bas niveau, perdant plus d’un quart des suffrages depuis les élections de 1928, descendant à 6,8 % des inscrits (9,3 en 1928, 12,6 en 1936) et, tout en conservant douze députés, vit ses dirigeants les plus connus se faire battre. Thorez fit exception puisqu’il l’emporta de justesse dans une circonscription comprenant Ivry-sur-Seine, Vitry-sur-Seine, Choisy-le-Roi, Orly, Thiais. Victoire plus importante qu’il n’y paraît. Le numéro 1 du parti avait enfin un fief, un enracinement en milieu ouvrier, de plus à Ivry, un des deux hauts lieux de la banlieue rouge avec Saint-Denis. S’il avait réussi à écarter sans trop de dégâts du Comité central l’ouvrier métallurgiste dionysien Henri Barbé, il entrevoyait l’affrontement avec un autre métallurgiste de Saint-Denis, Jacques Doriot. Contrôler la banlieue, équivalait à contrôler la Région parisienne et donc à mieux diriger le parti.
Ce fut également un changement dans la vie personnelle de Thorez qui comblait ainsi un handicap vis-à-vis des tribuns les plus populaires du parti, les Marty, Duclos, Cachin. Très vite d’ailleurs des membres de la direction lui reprochèrent de goûter aux délices du parlementarisme, de consacrer beaucoup trop de temps à sa charge élective et de préférer son bureau du Palais-Bourbon aux locaux du parti. Duclos alla jusqu’à évoquer, à son propos, des risques de déviation parlementaire lors d’une intervention au 12e plénum de l’IC en septembre 1932.
Ce plénum témoigna d’une évolution notable du comportement de Thorez dans les instances internationales. Très vivement pris à partie pour les mauvais résultats électoraux et le manque de vitalité du parti, lui, si habile à défendre la direction française, accepta les critiques sans regimber et alla jusqu’à les reprendre immédiatement à son compte. À ses côtés, Doriot, fort de ses bons résultats électoraux, tout en avouant ses propres erreurs, soulignait les faiblesses que Thorez avait oublié d’évoquer, comme le succès du Parti d’unité prolétarienne. Les rapports entre les deux hommes furent si tendus qu’une rixe éclata entre eux, square Pouchkine au retour d’une séance (selon le témoignage de Ferrat cité par Robrieux, p. 159). Doriot revint de Moscou sûr d’avoir en charge la Région parisienne qui était retirée à Semard. Thorez resté une semaine de plus réussit à faire accepter l’idée d’une décentralisation en cinq régions qui — autre avantage — empêcherait la direction d’un seul homme sur un quart des effectifs.
De retour du plénum, Thorez, qui coopérait de plus en plus étroitement avec Fried, devenu un ami, esquissa quelques initiatives prudentes. Sur le front des luttes, il rappela que : « Savoir terminer une grève peut être plus important que la déclencher ; il faut apprendre à conclure parfois une sorte d’armistice, à ne pas insister sur toutes les revendications pour obtenir la rentrée avec un mouvement conscient de sa force et prêt à d’autres luttes. » (Cahiers du bolchevisme, 15 octobre 1932). Le retour spectaculaire de Vassart qui entra au secrétariat comme responsable administratif et à l’organisation, comme l’évocation plus fréquente des thèmes de l’unité semblaient annoncer une orientation politique nouvelle. Le 16 janvier 1933, dans un café de la place de la République, Thorez (qui revenait de Berlin où il avait participé à un meeting avec Thaelmann) et Doriot rencontrèrent Paul Faure et Jean-Baptiste Séverac pour la SFIO, Paul Louis et Maurice Juncker pour le PUP. Pendant une discussion de trois heures, les communistes écartèrent l’idée d’un comité d’entente et proposèrent une série de confrontations publiques. Une nouvelle réunion était prévue pour le 7 février. Thorez se rendit à Moscou (selon un rapport de police il fut surpris au moment de son entrée en Allemagne par la victoire d’Hitler, fut contraint de rentrer en France et de repasser la frontière dans d’autres conditions. Fiche Batal) et, au retour, demanda au BP d’arrêter les pourparlers (BP du 7 février 1933). Mais un mois plus tard, en raison de la situation en Allemagne, c’est l’IC qui recommandait aux partis communistes de renoncer aux attaques contre les organisations socialistes « durant l’action commune contre l’offensive du capital et contre le fascisme » (l’Humanité, 5 mars 1933). « Il faut développer la campagne. Nous tenons le bon bout », s’exclama Thorez le 9 mars 1933 (Wolikow, p. 1009). Et, cas unique, le secrétariat du PCF osa, le 30 mars, envoyer un télégramme à l’IC pour lui demander de prendre contact avec l’Internationale ouvrière socialiste (BMP 596). Mais le 1er avril le présidium de l’Internationale rectifia sa position et le PCF se trouva en porte-à-faux. L’Internationale dut par télégramme imposer à l’Humanité la publication intégrale des décisions du présidium (BP du 27 avril, BMP 597) et en mai les dirigeants du PCF, en l’absence de Thorez parti faire une tournée de propagande en Algérie, reconnurent leur erreur.
Même le Congrès européen contre le fascisme et la guerre qui se tint salle Pleyel à Paris, du 4 au 7 juin, ne permit pas une ouverture vers d’autres courants politiques. Pendant l’automne 1933, Thorez dut subir les critiques de l’IC, le plus souvent par l’intermédiaire de Marty, délégué auprès du Komintern, dont le rôle était constamment valorisé. Son retour aux analyses étroites abandonnées depuis 1932 ne suffit pas à contenter la direction stalinienne mais contribua à faire mûrir la crise interne et à pousser Doriot à une politique personnelle.
Le 13e plénum (28 novembre-13 décembre 1933) fut donc un des moments les plus pénibles de l’expérience internationale de Thorez. Accompagné par Frachon, et accueilli sur place par Marty qui dénonça avec force les illusions démocratiques de la direction française, Thorez ne livra pas bataille, reconnut ses défauts, ses insuffisances, son manque de fermeté dans la lutte contre les déviations. Il accepta de se séparer de Vassart envoyé pour un an à Moscou et vit revenir Marty, chargé du contrôle politique de l’Humanité. Thorez était donc politiquement affaibli lorsque survinrent les événements de février 1934.
Déboussolé par les louvoiements et les hésitations de la politique de Staline, Thorez restait encore mal à l’aise dans des fonctions de secrétaire général qui ne lui étaient pas reconnues publiquement et qu’il lui arrivait de refuser ; ainsi au 12e plénum, à Manouilsky qui lui disait « le secrétaire général est tout de même responsable », il répondit qu’il était secrétaire du Comité central et non secrétaire général. Certes il avait gagné la confiance du collège de direction envoyé par l’IC et particulièrement de Fried qui devait être le compagnon de sa première épouse. La vie commune avec Jeannette Vermeersch à partir du 4 février 1934 allait contribuer à une meilleure harmonie entre vie politique et vie personnelle. Autodidacte, homme de connaissance et de réflexion, il préservait ses matinées pour lire, étudier, écrire et gardait une certaine distance avec les autres membres de la direction.
Ce recul pouvait apparaître comme de l’indécision comme en témoigne cette lettre de Renaud-Jean à propos du 6 février 1934 : « Le mardi 6 en séance, discussion. J’aurais voulu des propositions de Front unique aux socialistes incluses dans la déclaration. C’est la position de Doriot qui s’est déclaré prêt à les formuler — en accord avec le groupe — on a proposé que Thorez les fasse. Celui-ci comme de coutume hésitant, lointain... Finalement il déclare que de pareilles propositions seraient contraires à la ligne fixée par le Comité central et qu’il est là pour faire respecter cette ligne (...) Impression désastreuse. Pas de direction. Pas de mots d’ordre. Les ouvriers voudraient se battre mais Parti absent. Partout on parle d’unité d’action nécessaire sauf à la direction du PC » ; le lendemain 7 février au bureau du groupe parlementaire « Thorez arrive, je lui fais part de ce que m’a dit Charles Baron (démarche auprès de Staline), il devient de plus en plus hésitant. Le BP, dit-il, se réunit à 4 h 30. Et il considère que la démission de Daladier ayant modifié la situation, les possibilités de conversation avec le PS sont à envisager qui ne l’étaient pas la veille » (Arch. Renaud-Jean, Arch. Dép. Lot-et-Garonne).
Il fit refuser l’appel à une manifestation commune avec les socialistes le 8, lança le mot d’ordre de manifestation uniquement pour le 9 et, pour des raisons de sécurité, partit se cacher à Barbizon pendant quatre jours. Il n’apparut ni à la manifestation unitaire du 12, ni aux obsèques des victimes le 17, ni d’ailleurs à celles du militant Vuillemin le 4 mars, mais resta bien sûr en contact avec le parti et influa sur les mot d’ordre sans que l’on sache, si ce n’est par son rapport au CC du 14 mars, quelle était précisément sa position. Son nom réapparut dans l’Humanité du 8 mars dans un article bilan sur les journées de février présentées comme « une première victoire du communisme sur la social-démocratie ». Cependant deux jours plus tard il admit, toujours dans l’Humanité, que « Le Parti communiste qui organise le front unique de lutte à la base admet que son Comité central puisse engager, en certaines circonstances et sur des buts précis d’action, d’éventuels pourparlers avec la direction du parti socialiste, mais il ne tolérera jamais une politique d’entente au sommet, une politique de recul et d’abdication devant le social-fascisme. »
Le comité central du 14 mars fut donc le temps fort de l’explication entre ceux qui avaient soutenu l’urgence d’une initiative de Front unique (essentiellement Renaud-Jean et Doriot) et Thorez qui campant sur les positions du dernier plénum, mettait l’accent sur l’action propre de la classe ouvrière et de son parti : « Nous avons montré à la bourgeoisie de France que toutes les conditions maintenant poussaient la classe ouvrière, qu’il y avait un Parti capable de se mettre à la tête des masses et de les conduire à la lutte et c’est la grande victoire de l’Internationale communiste, que nous avons évité de rappeler les erreurs faites par les Guesdistes et par les Jauressistes qui s’étaient eux collés au Parti de la Bourgeoisie, abandonnant la position du prolétariat » (Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes, n° 18, 1984, p. 65). La large approbation des positions défendues par Thorez poussa Doriot à aller plus avant dans l’indiscipline en démissionnant de son poste de maire de Saint-Denis pour se faire plébisciter le 6 mai par les trois quarts de ses électeurs et en multipliant les contacts avec les courants socialistes. Il était prêt à la rupture mais ni Thorez, ni l’IC ne prirent l’initiative de la provoquer. Manouilsky décida, le 21 avril, d’inviter Thorez et Doriot à Moscou pour présenter leurs positions respectives (l’Humanité, 27 avril 1934). Certes Doriot disposait de trop peu de crédit à Moscou pour qu’on envisageât de lui donner le pas sur Thorez, mais de nouvelles orientations et répartitions des tâches pouvaient sortir de cette confrontation. Doriot engagé sur la voie de la rupture refusa à deux reprises et Thorez partit seul le 26 avril.
Étrange situation. Pendant une douzaine de jours, Thorez ne fut associé à aucune réunion importante puis le 16 mai il assista au Présidium où Manouilsky fixa pour objectif la reconquête de Saint-Denis et l’isolement de Doriot en proposant de véritables perspectives de Front unique aux ouvriers socialistes (CHIRM, n° 18, p. 73-74). Manouilky envisageait déjà de faire de la conférence nationale du PCF convoquée en juin, un lieu de lancement d’une nouvelle politique, mais, selon Vassart, la direction de l’IC attendait le feu vert de Staline. Fin mai l’idée était acquise et Thorez informé de la nouvelle situation. La première initiative, le 31 mai, consista à proposer à la SFIO des actions communes pour la défense de Thaelmann. Le 11 juin, une délégation socialiste composée de Léon Blum et Zyromski rencontra Thorez, Frachon et Gitton*. Le moment décisif fut la conférence nationale du PCF tenue du 23 au 26 juin à Ivry. Thorez qui avait retrouvé toute son assurance réussit à faire oublier le discours sévère de Renaud-Jean, en proposant l’unité d’action et l’unité syndicale à tout prix. Et même si l’IC trouva les formulations trop frileuses, un pas considérable était franchi, sans fractures graves. Enfin était abandonné l’amalgame entre fascisme et démocratie et s’esquissait une théorisation de l’alliance entre classe ouvrière et classes moyennes.
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Dès lors, Thorez, soutenu par Fried, allait enchaîner les novations à un rythme rapide. Le 27 juillet 1934, la SFIO et la SFIC signaient un pacte d’unité d’action et créaient un comité de coordination. Ce n’était qu’une première étape. Le 21 août le secrétariat de l’IC dans une lettre au PCF demanda l’élargissement du Front unique aux partis et organisations représentant la petite bourgeoisie et la paysannerie. Message reçu et accepté avec enthousiasme. Lors d’une réunion du Comité de coordination, Thorez proposa aux socialistes d’élargir l’alliance aux radicaux, puis le 24 octobre, à Nantes où allait s’ouvrir le congrès du Parti radical, il s’adressa aux « travailleurs radicaux » et lança la formule du « Front populaire de la liberté, du travail et de la paix ». Jean Bruhat qui était l’organisateur du meeting a laissé un témoignage vivant sur ce grand moment, tout en rappelant que l’IC craignant qu’il n’aille trop vite ou trop loin lui avait fait demander, par l’intermédiaire de Togliatti, de renoncer à l’initiative qu’il allait prendre. Mais Togliatti lui avait fait savoir par Ceretti* , en son nom personnel, de tenir bon (Bruhat, op. cit., p. 73 ; Ceretti, op. cit., p. 160-161).
Après avoir freiné le tournant vers une politique de Front unique au début de l’année 1934, Thorez, encouragé par Fried et dans le cadre de la nouvelle politique internationale de l’État soviétique, fit alors preuve d’esprit d’initiative et devança de quelques mois la définition précise des mots d’ordre du Komintern. Devant le présidium, il fit le 9 décembre un remarquable plaidoyer devant un Manouilsky qui, ne reconnaissant plus le Thorez du 13e plénum, ne cacha pas son admiration. Mais, très au courant de la nouvelle période qui s’ouvrait, Manouilsky ne demandait qu’à être convaincu. C’est auréolé que Thorez pourra, sept mois plus tard, triompher au VIIe congrès mondial de l’IC (25 juillet-21 août 1935). Seule ombre au tableau, André Marty, qui n’avait pas sa sympathie, fut promu au secrétariat de l’IC.
Mais c’est en France que ses grandes batailles furent gagnées. Après des années de morosité les organisations communistes retrouvaient effectifs, force et dynamisme. Les élections des 5-12 mai 1935 avaient été un succès pour tous les partis de gauche, donc pour le Front populaire naissant.
Thorez avait franchi un nouvel obstacle en approuvant bruyamment le communiqué commun Laval-Staline du 16 mai, y compris la petite phrase piège sur la pleine approbation de la politique de défense nationale. « Staline a raison », fit-il aussitôt afficher sur les murs de Paris, sacrifiant sans regret l’antimilitarisme sur l’autel du Front populaire. Bientôt ce fut l’infléchissement des positions traditionnelles dans la politique coloniale, puis l’adoption des symboles et des mythes nationaux : le drapeau tricolore, « La Marseillaise », Jeanne d’Arc...
Thorez vécut ces mois intensément, conforté par les résistances somme toute faibles qu’il rencontrait et par le succès du processus d’unification syndicale. Le congrès national du Parti communiste, tenu à Villeurbanne les 22-25 janvier 1936, entérina les diverses novations prit le sigle de PCF. Enfin le titre de secrétaire général lui revint publiquement et officiellement dans un secrétariat composé également de Jacques Duclos et de Marcel Gitton.
Même s’il eut de moins bons résultats que le Parti socialiste SFIO, le PCF apparut comme le grand vainqueur des élections législatives des 26 avril et 3 mai 1936. Avec 12,6 % des voix des inscrits (15,4 % des exprimés) et 72 députés, le Parti communiste pouvait envisager une participation à un gouvernement de Front populaire. Thorez avait eu cette tentation, et l’avait manifesté publiquement à plusieurs reprises en octobre et jusqu’au 20 novembre 1935, mais bien avant les élections, il avait annoncé que la politique du parti serait le soutien sans participation. Ce débat avait été tranché par l’IC en novembre 1935 (Wolikow, « Le Parti communiste et la question de sa participation au gouvernement de Front populaire », CHIMT, n° 34, 1980). La solution présentait l’avantage de ne pas inquiéter les électeurs radicaux, de solliciter une clientèle large comme le fit Thorez dans son grand discours de Radio-Paris, le 17 avril 1936, en tendant la main aux catholiques et aux Croix de Feu. Elle permettait également au parti d’exercer le « ministère des masses ».
De fait son rôle fut important dans les grèves de juin 1936 et son intervention (« Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue »), déterminante dans leur achèvement. Sans participer au gouvernement, le secrétaire général était traité comme un homme d’État par Blum — qui s’entretenait avec lui chaque semaine — comme par la presse. Sourcilleux sur l’application du programme du Front populaire, mais prêt à élargir vers la droite le Front populaire en faisant un Front des français (août 1936), sur la base de l’antifascisme, il donna au PCF l’image d’un parti réaliste mais intransigeant dans la défense des intérêts des couches populaires comme dans la volonté de combattre le fascisme. La non-participation gouvernementale lui permit d’ailleurs de dénoncer la non-intervention et d’ouvrir un nouveau front de lutte en organisant l’aide à l’Espagne républicaine.
Dans la lignée du culte des dirigeants qui s’organisait en URSS et dans l’IC surtout depuis 1935, Thorez renforçait son image personnelle. La publication en 1937 des souvenirs du secrétaire général, sous le titre de Fils du peuple, entra dans ce cadre. Philippe Robrieux a décrit en 1975 les conditions de rédaction de l’ouvrage (Thorez, op. cit., p. 201-207). Écrit avec l’aide de Jean Fréville* — qui malicieusement laissa trace de son apport par un acrostiche — l’ouvrage d’un grand intérêt sur l’enfance ouvrière, la Première Guerre mondiale, l’entrée dans la vie militante, souffre ensuite de l’adaptation du récit politique aux orientations de la période.
La popularité de Thorez était à son plus haut niveau en cette année 1937 même si les procès de Moscou éloignèrent du parti quelques intellectuels et militants informés. Un an après la constitution du gouvernement de Front populaire, le Parti communiste annonça son intention de participer au gouvernement. Le 24 juin 1937, pour la première fois, des manifestants scandèrent, place de la Nation, « Thorez au pouvoir », slogan repris par l’Humanité. On en était loin ! Le recul du Front populaire et la dégradation de la situation internationale mirent le Parti communiste à rude épreuve.
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Maurice Thorez avait-il conscience d’entrer dans les « années sombres » ? Certes le Parti communiste français marqua de son empreinte la dénonciation des accords de Munich, en partie grâce à la plume et la conviction de Gabriel Péri* . Son combat pour les revendications ouvrières et contre les décrets-lois Daladier — conditions d’un soutien populaire à la politique de défense nationale — se heurta à l’intransigeance gouvernementale. Dans son discours du 9 décembre 1938 devant la Chambre, le secrétaire général évoquant les sanctions qui avaient suivi l’échec de la grève générale du 30 novembre, mit en garde le gouvernement : « Vous ne devriez pas insulter les ouvriers comme vous le faîtes. »
Si l’année 1939 fut placée sous le signe de la menace de guerre, l’activité de Thorez concerna également la question paysanne (il y consacra une grande partie de son rapport à la conférence nationale de Gennevilliers, 21-23 janvier 1939) et la célébration de la Révolution française à l’occasion de son 150e anniversaire. En février, une grande tournée en Algérie lui avait permis d’exalter « le peuple algérien uni autour de la France » tout en donnant de la formation de la nation algérienne une définition qui fut la référence théorique de l’action du PCF jusqu’à l’indépendance : « Il y a une nation algérienne qui se constitue, elle aussi, dans le mélange de vingt races. »
L’unité nationale, appelée de ses vœux par le PCF, allait être bien malmenée quand éclata le 23 août 1939 la bombe du Pacte germano-soviétique. Thorez, en vacances dans les Alpes, semble avoir été surpris par l’événement. Il n’ignorait pas les difficultés que rencontraient les Anglais et les Français pour aboutir à un accord militaire avec les Soviétiques, mais il pensait que ce dernier se ferait. Il ne semble pas avoir été averti et Fried lui-même n’aurait appris la nouvelle qu’à Bruxelles qu’il avait rejoint depuis quelques jours. Thorez vint immédiatement à Paris pour réunir la direction et préparer l’argumentaire qui devait être développé devant le groupe parlementaire communiste le 25 août : l’URSS a été contrainte de signer le traité de non-agression en raison du refus de la France et la Grande-Bretagne de conclure une alliance solide ; ce traité n’exclut pas la signature d’autres accords et n’empêche pas la poursuite des négociations militaires avec la France et la Grande-Bretagne ; conclusion : en marquant des limites aux ambitions hitlériennes à l’Est et en bousculant le jeu diplomatique, l’URSS a servi la cause de la paix. Cette argumentation habile ne souleva ni l’enthousiasme, ni l’hostilité. Il n’y eut guère que Renaud-Jean pour réclamer avec force des informations complémentaires. Gustave Saussot* et Paul Loubradou* allèrent plus loin en démissionnant du PCF le lendemain. D’autres ruptures suivirent. S’ouvrait la période la plus critique de toute l’histoire du PCF.
L’Humanité saisie dès le 25 août 1939, les militants « déboussolés », le parti se trouva isolé. D’autant que le pacte n’avait pas apporté la paix. Nouvelle réunion du groupe parlementaire le 1er septembre sous la présidence de Thorez : les députés appelèrent à combattre l’agression hitlérienne, le lendemain ils votèrent les crédits de guerre. Le 3 septembre 1939, le secrétaire général répondit à l’ordre de mobilisation en rejoignant le 3e génie à Arras. Renaud-Jean évoqua son départ « quelque peu théâtral » (Arch. Renaud-Jean). Il fut affecté à une compagnie de navigation fluviale cantonnée à Chauny. Une lettre du 16 septembre, adressée à Renaud-Jean donne une idée de son état d’esprit : « Un mot d’amitié du sapeur qui essaye de remplir sa tâche au mieux. Elle n’est d’ailleurs pas compliquée. J’ai peu de nouvelles jusqu’alors. On me dit que Le Jour raconterait des bobards à mon sujet. Ne pourrait-on les obliger à rectifier ? Passe encore de faire le silence sur ma présence aux armées. Mais dire que je suis déserteur est un peu fort » (Arch. Renaud-Jean, 46 J 19).
En son absence, à la mi-septembre, arrivèrent par l’intermédiaire de Raymond Guyot* et Arthur Dallidet des directives de l’IC demandant de substituer à l’effort de guerre antihitlérien une ligne réclamant la paix et affirmant le caractère impérialiste de la guerre. Les premières traces en apparurent lors d’une réunion du 20 septembre à Paris qui adopta un manifeste intitulé « Il faut faire la Paix », manifeste qui ne fut pas diffusé. Quand Thorez fut-il informé de cette nouvelle donne ? Sans doute quand Ceretti lui communiqua pour la première fois la consigne de quitter son régiment. Sur ses notes manuscrites postérieures figure la mention « Pas compris et approfondi communication RG ». Il refusa dans un premier temps de quitter son régiment, donc de tirer les conséquences de la nouvelle ligne qui impliquait la mise à l’abri, hors de France, de la direction. L’interdiction du PCF annoncée le 26 septembre ne mettait-elle pas la sécurité des principaux responsables communistes en danger ? Le 29 septembre, il bénéficia d’une permission pour se rendre à la Chambre.
Le 2 octobre Thorez écrivait encore un mot fraternel à Renaud-Jean : « Tu sais combien je peux avoir l’esprit et le cœur tranquilles. Mais l’affection des amis ne laisse pas d’ajouter aux raisons d’espoir et de confiance. » Connaissait-il déjà la lettre du 1er octobre, envoyée par le Groupe ouvrier et paysan au président de la Chambre, Édouard Herriot, évoquant « les propositions de paix qui vont être faites à la France », lettre qui permit l’arrestation des députés ? Le Rubicon était franchi et Thorez accepta de partir clandestinement le 3 octobre.
Des militants du Nord firent passer la frontière belge au couple Thorez-Vermeersch qui rejoignit en Belgique le noyau de l’Internationale. Quelques semaines dans les environs de Bruges lui permirent de se familiariser avec la nouvelle ligne et de s’en faire un défenseur intransigeant dans une interview donnée au journaliste anglais Sam Russell et datée du 20 octobre « quelque part en France » (interview de Sam Russell par Guillaume Bourgeois, 1991). Cerreti garde le souvenir d’un homme tendu « Je répète que Maurice en Belgique était trop encombrant. Il était très inquiet et c’est un homme qui comprenait qu’on avait perdu la guerre, du moins provisoirement. Et c’est un homme plein de véhémence, il avait une puissance autocritique à ce moment-là qui était considérable. Il ne se résignait pas d’avoir perdu la guerre en Espagne et la guerre en France, la guerre du Front Populaire, et enfin , il était hors de lui. » (témoignage de Cerretti recueilli en 1972 par Alain Guérin).
On ignore les dates précises et les conditions de son voyage vers Moscou. Le seul témoin, Jeannette Vermeersch (encore qu’elle ait pris elle-même une autre voie) s’est toujours refusée à divulguer des informations sur ce point somme toute secondaire. De nombreuses versions ont été avancées. La plus récente et, à notre avis, la plus fiable fait partir fin octobre Thorez muni d’un passeport et d’une identité soviétiques par un avion de ligne de la compagnie Sabena, de Bruxelles à Stockholm, puis de cette ville à Moscou par Riga, sur un avion de l’Aeroflot (enquête de Guillaume Bourgeois). Reconnaître ce mode de transport situait la date du voyage puisque les lignes régulières disparurent avant la fin de l’année.
Thorez arriva à Moscou le 8 novembre 1939 (Télégramme à Amsterdam du secrétariat de l’IC à l’adresse de Clément, communiqué par Mikhaïl Narinski). La première trace dans les archives apparaît le 16 novembre, au bas d’un projet de résolution du secrétariat de l’IC sur la question française signé Stern (pseudonyme de Thorez) et Marty (Arch. Komintern, Moscou, doc. 9692, communiqué par Stéphane Courtois). Il vivait discrètement à Kountsevo, proche banlieue de Moscou, dans un ensemble de datchas réservées aux « clandestins » de haut rang, portait la barbe et s’appelait Ivanov.
Thorez se trouva confronté à Marty, secrétaire de l’IC, débordant d’activité, qui tirait un bilan très négatif de l’action de la direction française depuis le pacte. Il dut présenter en novembre un rapport autocritique dont les notes manuscrites ont été conservées (CHIRM, n° 14, 1983).
On sait à vrai dire peu de choses sur le rôle de Thorez pendant le premier semestre 1940. Tout juste peut-on noter dans le cadre de la préparation du procès des députés communistes, la déclaration commune des députés préparée en janvier par Marty qui se terminait par « Sous la bannière de Marx, Engels, Lénine et Staline, à l’exemple de Karl Liebknecht et de Dimitrov, sous la conduite des chefs aimés du Peuple de France : Cachin, Thorez, Marty, Duclos. En avant vers le communisme ! » (B.M.P. 851). Dans la version communiquée par Marty à Dimitrov le 10 mai 1940 les noms de Dimitrov et de Cachin avaient disparu.
Lorsque les Allemands entrèrent en France, certains pensaient encore que Thorez, qui avait été condamné le 28 novembre 1939 par le tribunal militaire d’Amiens à six ans de prison pour désertion puis déchu de la nationalité française le 21 février 1940, se cachait dans l’hexagone. L’apparition, en juillet, de papillons collés portant pour mention « Thorez au pouvoir » les renforça dans ce sentiment. Quel fut le rôle réel de Thorez à Moscou ? La consultation en cours des archives du Komintern à Moscou devrait permettre de juger et de dater sa contribution à l’évolution de la politique du PCF. Si Marty, en raison de ses fonctions à l’IC était plus en vue, Thorez associa son nom aux textes importants qui marquèrent les changements de politique, ainsi au premier semestre 1941 quand s’élabora la politique de Front national.
L’offensive allemande de l’automne 1941 provoqua l’évacuation de la famille Thorez à Oufa. Le secrétaire général étudia, travailla à la rédaction de textes et, sous le pseudonyme de Jean, de biographies qui servirent à l’évaluation des cadres (RGASPI, 495 270). Giulio Ceretti a décrit les sentiments d’impuissance et de colère de ce dirigeant qui était obligé de vivre « clandestinement » alors que beaucoup connaissaient sa présence (op. cit., p. 252-257). Il ne put apparaître au grand jour que lors de la dissolution de l’Internationale communiste, annoncée en mai 1943. Il fut d’ailleurs un des signataires du communiqué avec André Marty.
Le départ de ce dernier à Alger pour prendre la tête de la délégation communiste n’améliora pas les rapports entre les deux leaders historiques du PCF. Thorez eut le sentiment que toutes les pressions n’étaient pas exercées sur la France libre pour autoriser sa venue. À sa demande, il fut reçu le 20 janvier 1944 par la délégation de la France libre à Moscou : « Il raconta son voyage : arrivé en URSS pour la dissolution du Komintern — jusque-là il était resté à son “poste de combat” —, il avait eu la joie de retrouver sa femme et ses enfants, dont il ne connaissait pas encore le dernier, Paul, que Jeannette Vermeersch avait mis au monde dans une maternité soviétique en 1939. Mandaté par son parti, il demandait maintenant à rejoindre Alger. Sa présence là-bas ne pouvait que contribuer à consolider l’union des forces patriotiques autour du CFLN et du général de Gaulle » (Cathala, op. cit., p. 344). Bien accueillie par les représentants de la France libre en URSS, cette proposition se heurta fin février à un refus de De Gaulle qui affirma que la condamnation de Thorez pour désertion gardait force de loi. Interdit à Alger, Thorez devint cependant un familier de la délégation française où il se révéla « d’un commerce agréable », « brillant causeur » ayant « l’étoffe d’un homme d’État » (Cathala, p. 345-349). À partir d’avril 1944, il bénéficia d’un quart d’heure d’antenne hebdomadaire sur Radio-Moscou. Thorez ne put donc assister ni à l’entrée le 4 avril de deux communistes (François Billoux et Fernand Grenier) au Comité français de Libération nationale qui devint gouvernement provisoire de la République française le 3 juin, ni à l’installation du GPRF à Paris le 31 août 1944.
Malgré la campagne du Parti communiste français pour exiger le retour de Maurice Thorez, le général de Gaulle se fit prier. Mais pour des raisons de politique intérieure comme de politique internationale cette situation ne pouvait plus durer. Thorez saisit l’occasion d’un discours du 14 octobre lançant un appel à la nation entière pour télégraphier trois jours plus tard : « Me référant à vos paroles du samedi quatorze courant sur union nationale plus que jamais nécessaire et ayant reçu réponse à mes télégrammes antérieurs je demande à nouveau au gouvernement de faciliter mon retour immédiat en France. » Message reçu. Le 28 octobre le conseil des ministres donna un avis favorable au moment même où il donnait ordre de dissoudre les milices patriotiques ; le 6 novembre Thorez bénéficia d’une grâce individuelle, geste mis en rapport par les milieux diplomatiques avec l’imminence du voyage du général de Gaulle à Moscou et la volonté de rendre au PCF son principal dirigeant au moment où le débat sur les milices patriotiques allait secouer le parti (Géraud Jouve, « Témoignage : le retour de Maurice Thorez en France », le Monde, 28 novembre 1969). Le 27 il revint à Paris et le 30 il s’adressa à la foule qui se pressait au Vélodrome d’hiver pour entendre le premier communiste de France tirer le bilan de la Résistance et donner ses directives sur le conflit du moment : fallait-il accepter la dissolution des milices patriotiques ? Le secrétaire général du Parti communiste français allait-il céder le pas à l’homme d’État ?
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C’est un homme changé par cinq ans d’exil et la fréquentation des dirigeants soviétiques, plus solitaire (personne ne pourra remplacer Fried ami et conseiller, mort en 1943), plus prudent, peut-être moins imaginatif qui revint en France.
Maurice Thorez devait tout d’abord affirmer son autorité à la tête du parti. Ce fut aisé. Jamais Jacques Duclos, qui avait dirigé la résistance communiste en France, ne nia le rôle du secrétaire général. André Marty, désormais au troisième rang de la hiérarchie, privé de son grade dans le mouvement communiste international, n’avait plus guère de marge de manœuvre. De plus, la popularité de Thorez était intacte.
Thorez donna le ton lors de son premier discours au Vel’d’hiv : vigilance (« la cinquième colonne relève la tête »), combat contre l’Allemagne, unité des organisations ouvrières (unification avec le Parti socialiste pour former un « grand parti ouvrier national », projet irréaliste qui avait déjà échoué en 1937), reconstruction, travail (l’Humanité, 1er décembre 1944).
Le comité central des 21, 22 et 23 janvier 1945 réuni à Ivry prononça l’arrêt de mort des milices patriotiques. Il y eut bien des réticences puisque Thorez déclara dans son discours de clôture du Xe congrès tenu en juin 1945 : « Tout le monde a compris désormais le sens profond de nos décisions sur la suppression des Gardes civiques qui avaient fait leur temps. » (Œuvres, livre cinquième, tome 21, p. 127). À la tête d’un Parti communiste florissant (officiellement 600 000 cotisants en mai 1945, 800 000 en 1946) mais en contrepartie moins ouvrier, fort du succès du PCF aux élections de la première Constituante en octobre 1945 (20,3 des inscrits, 26,1 % des suffrages exprimés), Thorez put entrer avec quatre autres ministres dans le gouvernement de Gaulle. Certes il n’obtenait pas un des trois grands ministères mais il avait rang de ministre d’État. Le 29 janvier 1946, Félix Gouin lui attribua la vice-présidence du conseil, place qu’il conserva le 25 juin dans le gouvernement Georges Bidault.
Son action gouvernementale lui permit d’élaborer le statut de la fonction publique qui resta en vigueur pendant plus de trois décennies. Les bons résultats communistes aux élections législatives du 10 novembre 1946 (21,9 % des inscrits, 28,6 % des suffrages exprimés, son record historique) lui donnèrent d’autres ambitions. Quatre jours plus tard, il revendiqua la présidence du Conseil pour le « premier parti de France ». Le communiste tchèque Gottwald n’était-il pas à la tête d’un gouvernement de coalition depuis cinq mois ? Encore fallait-il faire passer auprès de l’opinion un message rassurant. Ce fut la fonction de l’interview donnée au Times du 18 novembre qui affirmait la possibilité « pour la marche au socialisme d’autres chemins que celui suivi par les communistes russes », en fait la possibilité d’utiliser la démocratie parlementaire. Le propos n’était pas totalement nouveau puisque Staline avait affirmé dès 1936, à propos de l’Espagne, les chances d’un processus de développement révolutionnaire s’appuyant sur une voie parlementaire (Buton, Th., op. cit.). Relayée par la presse communiste, fréquemment rappelée par Thorez (en particulier en 1956), l’interview marqua une étape dans l’affirmation d’une voie française vers le socialisme.
L’investiture lui fut refusée : 261 suffrages s’étaient portés sur son nom, sur 579 votants. Vingt-trois députés socialistes avaient refusé de voter pour lui. Mais, dans tous les cas, il ne pouvait pas disposer d’une majorité à l’assemblée. Léon Blum constitua finalement un ministère socialiste homogène et Thorez ne retrouva sa fonction de vice-président que le 28 janvier 1947 dans le gouvernement Ramadier qui se sépara, le 4 mai 1947, de ses cinq ministres communistes pour avoir soutenu les grèves des usines Renault.
La situation était devenue délicate. La mobilisation pour la « Bataille de la production », la volonté de refréner les revendications des ouvriers et des salariés avaient culminé avec le discours prononcé devant les mineurs communistes, à Waziers, le 21 juillet 1945. La dégradation du pouvoir d’achat, la reprise en main par le patronat et l’encadrement après les flottements de la libération, favorisèrent l’action des courants de la gauche socialiste et trotskyste. Le PCF ne pouvait admettre d’être menacé sur le terrain des luttes.
L’évolution des rapports internationaux — avec l’adoption du plan Marshall — poussait également à l’affrontement entre Américains et Soviétiques, comme au conflit avec les communistes dans chaque pays. Thorez n’en eut pas une claire conscience puisqu’il plaça le congrès national de Strasbourg (juin 1947) dans la perspective de la reconquête par le PCF de son rôle de « parti de gouvernement ». Cette perspective fut maintenue par le secrétaire général jusqu’à la veille de l’ouverture en Pologne, le 22 septembre 1947, de la conférence de Szklarska-Poreba qui créa le Kominform et mit au ban des accusés les partis français et italien, trop lents à tirer les leçons du changement de période.
Avec la guerre froide commença une phase d’isolement pour un parti au faîte de sa puissance. Les grandes grèves de la fin de l’année 1947 n’avaient-elles pas montré l’efficacité nouvelle des militants communistes ouvriers ? La scission syndicale de décembre 1947 laissa aux syndicalistes membres du Parti communiste une position forte dans la CGT. Cependant les effectifs communistes ne tardèrent pas à diminuer. Thorez dirigea le parti de manière de plus en plus personnelle, laissant se développer un culte de la personnalité à son égard et à celui de Staline. Ses prises de positions sur les problèmes internationaux et notamment sa déclaration du 23 février 1949 sur son attitude en cas de présence de l’Armée rouge à Paris (si « l’armée soviétique défendant la cause des peuples, la cause du socialisme, était amenée à pourchasser les agresseurs jusque sur notre sol, les travailleurs, le peuple de France pourrait-il se comporter envers l’armée soviétique autrement que les travailleurs, que les peuples de Pologne, de Roumanie, de Yougoslavie, etc. ? ») modifièrent son image. Bien qu’au sommet de sa popularité chez les intellectuels, son approbation de la théorie des deux sciences (« science bourgeoise », « science prolétarienne ») jeta le trouble dans les esprits. Cependant son talent, son sens pédagogique, son charisme, lui permettaient de ne pas se laisser enfermer dans ces formules et d’apparaître comme un des défenseurs les plus crédibles des aspirations du monde du travail, au point que le parti qu’il dirigeait conserva un quart de l’électorat français.
L’année 1950 vit culminer le culte de Staline et de Thorez à l’occasion de leurs 70e et 50e anniversaire. L’autorité de Thorez était totale sur le parti quand la maladie l’écarta pendant plusieurs années de la scène politique française. Victime d’une attaque d’hémiplégie le 10 octobre 1950, il partit le 12 novembre se faire soigner en URSS, laissant la direction du parti à Jacques Duclos. Informé régulièrement des problèmes rencontrés par la direction, il donna le feu vert pour le déclenchement des « affaires » (sans doute début juillet 1951 lors de la visite de Servin dans son lieu de villégiature du Caucase puis début août lors de la visite de Jacques Duclos), en particulier pour l’élimination du numéro 3 du parti, André Marty et de l’ancien dirigeant des FTPF, Charles Tillon*. Même si son retour était annoncé dès septembre 1952. Il ne revint en France que le 10 avril 1953 , après la mort de Staline et alors que les cas d’André Marty et Charles Tillon* étaient réglés. La chute de Béria et la mise en place d’une direction collective à Moscou modifiaient la situation du mouvement ouvrier international.
Une nouvelle période allait-elle s’ouvrir ?
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Les dix dernières années de la vie de Maurice Thorez furent celles qui contribuèrent le plus à associer son nom aux « occasions ratées », aux « retards ».
L’exclusion d’Auguste Lecœur, un temps présenté comme le dirigeant le plus proche du secrétaire général, qui apparut comme une « affaire » de plus avait en fait des racines politiques profondes. En se basant sur la lecture d’archives communistes italiennes concernant l’affaire Secchia, Marc Lazar pense même pouvoir mettre en rapport l’élimination du secrétaire à l’organisation du PCF avec son voyage à Moscou en juillet 1953. Mikhaïl Souslov l’aurait chargé de transmettre au Bureau politique les critiques concernant Staline et la nécessité de directions collectives. Cette initiative ne pouvait qu’être mal accueillie par Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch membre du BP depuis 1950 (Marc Lazar, Maisons rouges, op. cit., p. 85).
Au XIIIe congrès du PCF, la critique des excès sectaires des dernières années ne déboucha pas sur un nouveau cours. Sur le plan théorique la thèse de la « paupérisation absolue » (1955) avancée par le secrétaire général en personne, renforça les tendances dogmatiques.
Le coup de tonnerre du XXe congrès du PC soviétique (février 1956) surprit le Parti communiste en pleine période d’hésitation sur l’affaire algérienne (le 12 mars les députés communistes votèrent les pouvoirs spéciaux à Guy Mollet). Le contexte de guerre fut d’ailleurs pour beaucoup dans les hésitations des militants face aux révélations du rapport Khrouchtchev et aux événements de Hongrie.
Maurice Thorez conduisait personnellement la délégation française au XXe congrès devant lequel il intervint lors des discours d’ouverture en évoquant la coexistence pacifique et les voies pacifiques vers le socialisme, deux thèmes qui allaient être débattus. Dans la nuit du 25 au 26 février, on lui remit copie d’une version russe du rapport Khrouchtchev et Georges Cogniot en fit la traduction. Les réactions du secrétaire général se firent attendre. Il ne participa pas au compte rendu des travaux, le 9 mars, devant les militants salle Wagram, où Duclos fit applaudir le nom de Staline ; il fut absent à la réunion du comité central du 22 mars 1956 où un vif débat contraignit les proches de Thorez à faire des concessions. « J’étais fatigué » devait-il dire au comité central du 9 mai 1956.
Perplexe, Maurice Thorez partit, à Pâques, en voyage privé en Italie pour s’entretenir avec Togliatti. Même s’il n’existe aucune trace des propos échangés par les deux hommes, le témoignage de Ceretti et la détérioration rapide des rapports entre les deux partis permettent de comprendre que leurs réactions au XXe congrès divergèrent et ceci de façon croissante.
Au comité central du 9 mai 1956, Maurice Thorez, en demandant que les débats ne soient pas publiés, expliqua que la délégation française au XXe congrès avait pu lire le rapport « privé » de Khrouchtchev mais qu’elle avait dû le rendre et qu’elle n’était pas autorisée à le divulguer ; la délégation avait pensé que ce serait en France « un bombardement terrible », et elle avait déclaré à Khrouchtchev « Pourquoi n’avez-vous pas dit dans votre rapport secret aussi les côtés positifs de Staline. Cela nous aurait aidés » ; de plus, ajouta Thorez, la formule de Mikoyan « pour la première fois une direction collective est mauvaise, elle donne raison aux trotskystes ». Il critiqua la formule « les démérites de Staline » car elle apportait « de l’eau au moulin de l’ennemi » et oubliait les mérites de Staline pendant la guerre. La grande faute de Staline était d’avoir oublié ce qu’il avait lui-même enseigné : l’acceptation de la critique, ce qui le conduisit à la suffisance et le mena au dogmatisme. Il souligna que les textes de Staline sur la linguistique restaient une base. Tout en s’en défendant, Thorez se sentait concerné par la remise en cause : « La ligne était juste dans l’ensemble. Pour nous, si on compare ce qu’il [le parti] était en 1934 et ce qu’il est devenu... » Très gêné sur le problème yougoslave (« il y a trois ans que le PCUS nous a avertis qu’il voulait raccrocher avec les Yougoslaves »), il rappela que ces derniers « n’étaient pas blancs comme neige ». Quant au culte de la personnalité, on pouvait certes en trouver des manifestations en France comme la formule « le Parti de M. Thorez ». « Combien de fois j’ai protesté au BP et à l’Huma » contre les anniversaires des dirigeants déclara-t-il, mais la vie du CC n’avait « rien de semblable avec ce que nous avons pu constater au PCUS » (ces citations, comme celles des comités centraux qui suivent, sont extraites des transcriptions établies par Paul Esnault, communiquées à Claude Pennetier en 1989).
Lorsque se tint le comité central du 4 juin 1956, le fossé s’était creusé avec les Italiens qui refusaient de créer « un bureau de liaison » et qui « pactisaient » avec les Yougoslaves, or affirma Thorez « je pense que Staline reste un géant par rapport aux Yougoslaves ». Le déroulement des débats l’amena, pour répondre aux critiques de Pierre Courtade*, à dénoncer les légèretés du rapport Khrouchtchev sur deux points : la répression contre les paysans (« il y a eu déportation en tant que classe des koulaks. Je l’ai approuvée et je l’approuve encore ») et les procès de Moscou (« Mon opinion est que l’action contre cette bande était juste, où en serions-nous si on les avait suivis ? »). Une délégation composée de Fajon, Waldeck-Rochet et Servin fut envoyée en URSS fin juin pour faire état des réserves de la direction française. Sur le rapport secret, les soviétiques admirent que le Parti communiste ne pouvait pas « reconnaître détenir un document dont l’Union soviétique n’a jamais reconnu l’existence ». Le XIVe congrès (juillet 1956) condamna donc le culte de la personnalité sans pousser plus loin l’analyse, provoquant une crise de confiance chez certains militants, en particulier chez les intellectuels.
Aux débats sur le XXe congrès se surimposèrent ceux sur le Front républicain, sur la question algérienne, sur le combat contre le néo-malthusianisme et sur l’approbation de l’intervention soviétique en Hongrie. Ce furent les manifestations violentes devant les locaux du parti qui réveillant le « patriotisme de parti » permirent à Thorez de reprendre la situation en main à la fin de 1956, cette « année terrible » du communisme.
Si Thorez soutint Khrouchtchev en juillet 1957 lors de l’élimination du « groupe des anti-parti » dans le PCUS, il s’allia avec Mao, à l’occasion de la conférence mondiale des PC tenue à Moscou, pour freiner la politique de déstalinisation.
Engagé dans le combat contre la guerre d’Algérie (le discours de Maurice Thorez à Rouen le 5 mai 1958 évoqua pour la première fois l’action des jeunes qui refusaient de porter les armes), le Parti communiste se prononça contre le retour du général de Gaulle au pouvoir le 13 mai 1958 en présentant une analyse du gaullisme (dictature personnelle, réaction, militarisme, colonialisme) qui s’avéra vite insuffisante. Dès juin 1959, le secrétaire général dut faire face aux analyses de Laurent Casanova et Marcel Servin, à la fois plus krouchtchéviennes et plus disposées à réévaluer le gaullisme. Ils furent mis à l’écart en janvier-février 1961. Thorez se rapprocha alors, de son propre gré et à son propre rythme, de Khrouchtchev qu’il soutint contre les Albanais et les Chinois. C’est d’ailleurs un homme dont le profil était plutôt khrouchtchévien, Waldeck Rochet, qu’il fit nommer au secrétariat général du PCF lors du XVIIe congrès (mai 1964), alors que lui-même prenait le titre de président. Il ne s’agissait pas d’une retraite et il espérait rester le « patron » du parti lorsque la mort le surprit le 12 juillet 1964, sur un bateau qui l’emmenait passer ses vacances, comme chaque été, en URSS. Le Parti communiste lui organisa des funérailles grandioses le 16 juillet à Paris. Dans les années qui suivirent s’ouvrit un nouveau cycle de l’histoire du communisme en France avec l’aggiornamento qui débute dans la deuxième moitié des années soixante.
Pendant plus de deux décennies la mémoire et la biographie de Maurice Thorez resta chargée d’enjeux politiques. Ceux-ci s’atténuèrent au début des années 1980 avec le mouvement de « déthorezisation » qui fut en particulier marqué par la transformation de l’Institut Maurice-Thorez en Institut de recherches marxistes. Le PCF évoqua le « retard » pris après le XXe congrès. Cependant, s’agissant du plus important dirigeant du mouvement ouvrier français du XXe siècle, la recherche sur certaines périodes de sa vie provoque encore curiosité et passion.
Jean Bruhat, qui le fréquenta beaucoup à l’époque du Front populaire, souligne que de « toute conversation avec Thorez, un universitaire sortait abasourdi par la richesse de sa culture et sa fringale de connaissance » (le Monde, 13 juillet 1974). Même impression chez Philippe Robrieux qui signale la passion de Thorez pour la géologie, le latin, sa volonté systématique de se laisser une plage de temps pour la lecture et l’étude. Homme de culture mais aussi homme de gouvernement comme le reconnut de Gaulle dans ses Mémoires et, avec un ton bien à lui, dans son message de condoléances : « À une époque décisive pour la France, le Président Maurice Thorez a, à mon appel, et comme membre de mon gouvernement, contribué à maintenir l’unité nationale. »
Quels sont les fondements de ce destin exceptionnel ? D’incontestables qualités de base : clarté dans l’expression, sens de la synthèse, comportement populaire (le goût de la chanson en fin de banquet) mais aussi un art de s’adapter aux différents milieux qui devait faire l’admiration de la classe politique. Thorez avait surtout une grande intelligence des situations politiques qui lui permettait de tirer le meilleur parti des situations, quitte à soutenir des positions qu’il avait d’abord combattues. L’ampleur de sa popularité, le culte organisé autour de son nom en France comme en URSS (une importante cité minière d’Ukraine portait son nom), contribuèrent à sa répugnance du travail collectif et à une certaine rigidité de ses positions théoriques dans les années cinquante. Comment ne pas être frappé par le contraste entre la volonté d’étudier sans a priori la « question russe » manifestée dans sa lettre à Souvarine du 11 avril 1924 et son refus d’admettre le contenu du rapport « secret » de Khrouchtchev lors du Comité central du 9 mai 1956 ?
Maurice Thorez reste avec Palmiro Togliatti une des grandes figures du communisme en Europe occidentale, un dirigeant ouvrier à découvrir et à redécouvrir, un homme dont l’influence considérable sur la vie politique française n’a pas fini d’alimenter la réflexion.
A partir des années 70, le culte de Thorez s’estompa au profit d’une mémoire politique de plus en plus critique. Le refus de Jeannette Veermersch* d’accepter la prise de distance du communisme français d’avec l’URSS y contribua. Le thème du « retard » pris par le communisme français au milieu des années 50 soulignait sa responsabilité. Il est frappant de constater que le centenaire de sa naissance ne fut marqué par aucune initiative importante dans le mouvement communiste. Le versement de ses archives aux Archives de France en 2002 ouvre une période de recherche et de réévaluation de Thorez et du "thorézisme".
Marié le 8 septembre 1923 avec Aurore Membœuf, séparé en 1930, divorcé le 29 janvier 1947, remarié le 17 septembre 1947 avec sa compagne Jeannette Vermeersch, Maurice Thorez était père de quatre enfants : Maurice né en 1926 de son premier mariage, puis de son union avec Jeannette Vermeersch, Jean en 1936, Paul en 1940, Pierre en 1946.

ŒUVRE : Œuvres de Maurice Thorez, (jusqu’en 1950), Éditions sociales, 23 vol.
Œuvres choisies en trois volumes, tome 1 (1924-1937), tome 2 (1938-1950), tome 3 (1953-1964), Éditions sociales, 1965-1967.
Fils du peuple, Éditions sociales, 1937, 1949, 1954, 1960 et 1970.

SOURCES : Archives : Arch. Nat. F7/13090, 13091, 13092, 13093-13136, 13260, 13262. — Arch. Seine-Saint-Denis, BMP, microfilms 49, 64, 74, 93, 97, 98, 100, 132, 151, 158, 160, 199, 217, 227, 263, 284, 324 et passim. — Arch. Jean Maitron, fiche Batal. — Arch. RGASPI, Moscou. — Centre historique des archives nationales, archives de Maurice Thorez et Jeannette Vermeersch déposées en 2002 : 626 AP 1-3008, Maurice Thorez, 1930-1964 ; 626 AP 309-344, Jeannette Vermeersch, 1945-1998. — Arch. Com. Ivry-sur-Seine, Fonds Thorez-Vermeersch/www.fonds-thorez.ivry94.fr. —
Documents : Archives de Jules Humbert-Droz II, Les Partis communistes des pays latins et l’Internationale communiste dans les années 1923-1927, Dordrecht, Reidel publishing compagny, 1983. — Classe contre classe, la question française au IXe exécutif et au VIe congrès de l’I.C., Paris 1929. — Jean Fréville, Avec Maurice Thorez, Éditions sociales, 1950. — Maurice va bien, numéro de Regards, 20 juillet 1951. — 1956. Le choc du 20e congrès du PCUS. Textes et documents, édition réalisée et présentée par Roger Martelli, Éditions sociales, 1982. — Les Dirigeants communistes et le culte de la personnalité, Parti socialiste SFIO, 1956. — Maurice Thorez, notre Staline, fils du peuple, Unir, 1964. — Maurice Thorez, le communisme et notre temps, numéro des Cahiers du communisme, avril-mai 1965. — Georges Cogniot, Victor Joannès, Maurice Thorez, l’homme, le militant, préface de Georges Marchais, Éditions sociales, 1970.
Livres de souvenirs évoquant Maurice Thorez : Marcel Cachin, Écrits et portraits, E.F.R, 1964. — Florimond Bonte, De l’Ombre à la Lumière, Éditions sociales, 1965. — Jacques Duclos, Mémoires, Fayard, 1968-1970. — Giulio Ceretti, À l’ombre des deux T. 40 ans avec Maurice Thorez et Palmiro Togliatti, Julliard, 1973. — Paul Thorez, Les Enfants modèles, Lieu Commun, 1983 et Une Voix presque mienne, Lieu Commun,1985. — Fernand Dupuy, Être maire communiste, Calmann-Lévy, 1975. — V. Sedykh, Trois vies, Ed. du Progrès, 1981. — Benoit Frachon, Pour la CGT, Mémoires de lutte, 1902-1939, Éditions sociales, 1981. — Jean Cathala, Sans fleur ni fusil, Albin Michel, 1981. — Jean Bruhat, Il n’est jamais trop tard, Albin Michel, 1983. — Annie Kriegel, Ce que j’ai cru comprendre, Robert Laffont, 1991. — Albert Vassart, souvenirs inédits, sans titre, s.d. — Henri Barbé, Souvenirs de militant et de dirigeant communiste, inédit, sd. — Jeannette Vermeersch, La vie en rouge, 1998.
Quelques travaux par ordre chronologique de publication : Annie Kriegel, « Bureaucratie, culte de la personnalité et charisma. Le cas français : Maurice Thorez, secrétaire général du PCF (1900-1964) », dans Communismes au miroir français, Éd. Gallimard, 1974. — Philippe Robrieux, Maurice Thorez, vie secrète et vie publique, Fayard, 1975. — Jacqueline Mer, Le Parti de Maurice Thorez ou le bonheur communiste français, Payot, 1977. — Stéphane Courtois, Le PCF dans la guerre, Éditions Ramsay, 1980. — Philippe Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, 4 t., 1981-1984. — Guillaume Bourgeois, Communistes et anticommunistes pendant la drôle de guerre, Th., Paris X, 1983. — Bernard Pudal, Formation des dirigeants et évolution du mouvement ouvrier. Le cas du PCF. : 1934-1939, Doctorat de science politique, Paris I, 1986. — Annie Kriegel, Les communistes français 1920-1970, Seuil, 1985. — Philippe Buton, Le Parti communiste français à la Libération. Stratégie et implantation, Th., Paris I, 1988. — Jacques Girault, Benoit Frachon communiste et syndicaliste, Presses de la Fondation des sciences politiques, 1989. — Michel Dreyfus, PCF. : crises et dissidences, Bruxelles, Complexes, 1990. — Serge Wolikow, Le Parti communiste français et l’Internationale communiste (1925-1933), Th. d’État, Paris VIII, 1990. — Marc Lazar, Maisons rouges. Les Partis communistes français et italien de la Libération à nos jours, Aubier, 1992. — Stéphane Sirot, Maurice Thorez, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 2000, 302 p. — Pierre Durand, Maurice Thorez (1900-1964). Le fondateur, Le Temps des cerises, 2000, 258 p.
Nombreuses informations dans la collection des Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, devenus en 1980 Cahiers d’histoire de l’Institut de recherches marxistes et dans la revue Communisme.
Bibliographie : Claude Pennetier et Bernard Pudal (sd), Le Sujet communiste. Identités militantes et laboratoires du "moi", Presse universitaires de Rennes, 2014. — Bernard Pudal, Claude Pennetier, Le Souffle d’octobre 1917. L’engagement des communistes français, Les éditions de l’Atelier, 2017.

Filmographie : http://www.cinearchives.org/Films-447-167-0-0.html, intervention au XIIe congrès du PCF, Gennevilliers, 1950.

Claude Pennetier

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