Né le 8 janvier 1938 à Rennes (Ille-et-Vilaine), mort le 2 décembre 1991 à Rennes ; militant de la JOC et de l’ACO ; ouvrier ajusteur à l’usine Citroën de Rennes de 1956 à 1966 ; secrétaire du syndicat CGT de Citroën Rennes (1966-1967) ; membre de la commission exécutive et du bureau de la Fédération CGT de la métallurgie ; secrétaire général de l’Union départementale CGT d’Ille et Vilaine (1971 à 1982), membre du comité régional CGT de Bretagne (1990-1991), collaborateur du secteur organisation de la Confédération (1982-1990) ; membre du comité fédéral de la fédération du PCF d’Ille-et-Vilaine (1968-1982, 1991).

Yannick Frémin au congrès de la CGT en 1967 à Nanterre.
Yannick Frémin est né à Rennes dans une famille ouvrière catholique pratiquante : son père était imprimeur typographe et sa mère couturière. Il devint orphelin de père à l’âge de deux ans. Sa mère fit vivre de son métier ses deux enfants qui fréquentèrent l’école confessionnelle catholique. Entré comme apprenti ajusteur à l’Arsenal de Rennes, il obtint son CAP en août 1956 puis entra comme ajusteur outilleur à l’usine Citroën de Rennes de la Barre Thomas qui avait ouvert en 1954. Il milita à la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) dont il fut le responsable fédéral pour l’Ille-et-Vilaine, puis à l’Action catholique ouvrière (ACO).
Il adhéra à la CGT en 1963. La répression était féroce au sein de l’entreprise, la direction de Citroën faisait régner un climat de peur : provocations, chantage, intimidation, surveillance et contrôle permanents du personnel à l’intérieur comme à l’extérieur, délation, licenciements, à l’encontre des ouvriers qui osaient se syndiquer à la CGT ou à la CFDT ; et encore plus vis-à-vis de ceux qui se présentaient à des élections professionnelles ou occupaient des responsabilités syndicales. Il entreprit, clandestinement, avec d’autres militants d’oeuvrer pour faire avancer les droits syndicaux notamment ceux permettant l’élection des délégués du personnel et des délégués au comité d’entreprise. Ce travail porta ses fruits en septembre 1965, dans un scrutin où la participation des salariés fut exceptionnelle, atteignant 76 %. Il fut élu délégué du personnel sur la liste CGT qui obtint 58 % des suffrages. La CFDT recueillit pour sa part 42 %. La direction, surprise du résultat, fit tout pour retarder les élections au comité d’entreprise afin de « reprendre en mains » les salariés. En juin 1966 à force de chantage et de manœuvres d’intimidation provoquant la peur dans les ateliers et favorisant une abstention massive au 1er tour qui atteignit 99 % du personnel, la direction réduisit l’audience des syndicats représentatifs. Le quorum ne fut pas atteint ce qui permit la présentation de « délégués libres », c’est-à-dire des hommes de paille de la direction, qui obtinrent la majorité au comité d’entreprise lors du deuxième tour. En 1967, seuls vingt salariés eurent le courage d’aller voter sur les 6440 inscrits (soit 0,3 % de votants).
Il organisa et participa, en mars, avril et mai 1966, à des débrayages dans l’usine sur les questions de salaire, de conditions de travail et de respect des libertés syndicales. En novembre 1965, lors du premier congrès du syndicat CGT Citroën de Rennes qui regroupait les syndiqués des deux usines (La Barre Thomas et La Janais), il fut élu secrétaire général. Cette même année, il devint également membre de la commission exécutive et du bureau de la Fédération des Travailleurs de la Métallurgie, Ce fut dans le cadre de l’exercice de ses fonctions syndicales qu’il se trouva au centre d’un événement qui eut de profondes répercussions.
Le 21 décembre 1966, alors qu’il était à son poste de travail, il demanda un bon de délégation pour participer à une réunion syndicale avec ses collègues CGT de l’usine Citroën de La Janais. Le chef de secteur Schwanhard refusa. Malgré ce refus, Frémin quitta l’atelier pour se rendre au rendez-vous préalablement fixé. L’après-midi, lorsqu’il reprit son poste de travail, Schwanhard lui remit un avertissement motivé par le fait qu’il avait quitté le travail sans autorisation. Frémin rétorqua qu’il n’admettait pas que l’exercice de son mandat soit subordonné aux appréciations d’un chef de secteur. La discussion devint plus vive, à tel point que Schwanhard gifla par deux fois le représentant du personnel devant un nombre important d’ouvriers. Le 24 décembre, le Comité d’Établissement fut saisi d’une demande de licenciement à l’encontre de Frémin, pour injure envers un supérieur. Le 27 décembre, le CE, où les délégués du syndicat maison à la solde de la direction étaient majoritaires, accepta la demande de la direction de l’usine de le licencier par 6 voix pour, un bulletin blanc et 4 contre (CGT et CFDT). La direction avait refusé au délégué syndical CFDT l’entrée du Comité d’Établissement. Frémin déposa plainte pour coups et blessures, un procès-verbal fut dressé par l’inspection du travail pour entrave à la liberté syndicale.
Ce fut le début d’une affaire qui défraya la chronique sociale rennaise, régionale et bien au-delà – c’est ainsi que le magazine d’information Zoom, diffusé sur la deuxième chaîne de l’ORTF consacra un sujet de 12 minutes à Yannick Frémin le 11 avril 1967 - pendant plusieurs semaines parce que, outre le fait qu’elle posait la question de la reconnaissance du syndicat dans l’entreprise, elle servit de révélateur d’une situation qui durait depuis des années. Depuis 1962, l’entreprise rennaise avait licencié trois militants CGT, deux de la CFDT, procédé à des mises à pied, manipulé les élections. Le 1er juillet 1965, une délégation CGT-CFDT, reçue lors de son passage à Rennes par le Premier ministre Georges Pompidou, lui avait posé le problème des libertés syndicales à Citroën.
Le quotidien régional Ouest-France en fit sa « une » à deux reprises (le 28 décembre 1966 et le 5 janvier 1967) et tint ses lecteurs informés de l’évolution des choses. Les unions départementales CGT et CFDT, les différents syndicats qui leur étaient affiliés, exprimèrent leur « indignation contre le licenciement d’un délégué du personnel et l’attaque ainsi portée à l’exercice des libertés syndicales » et organisèrent la riposte en intervenant à différents niveaux. FO et la FEN se joignirent à eux dans une démarche près de M. Fréville, député-maire MRP de Rennes, lequel ouvrit la séance du conseil municipal du 29 décembre 1966 par une déclaration générale dans laquelle, « sans faire le procès de personne », refusant donc de prendre position malgré l’évidence des faits que l’on pouvait reprocher à la direction de l’usine, il proposait de jouer les médiateurs « en mettant au premier plan ces valeurs premières que sont le respect des personnes, le respect des libertés et des libertés syndicales ». Une délégation des syndicats CGT et CFDT des usines Citroën de la région parisienne fut également reçue au ministère des Affaires sociales pour évoquer l’affaire. Les partis de gauche (FGDS, PCF, PSU), l’Association Générale des Étudiants Rennais affiliée à l’UNEF, protestèrent également en exigeant la réintégration de Frémin chez Citroën, ainsi que l’Action Catholique Ouvrière lors de son comité national des 14 et 15 janvier 1967.
Mais une des interventions les plus fortes fut celle de l’archevêque de Rennes, Mgr Gouyon. Outre le fait qu’il écrivit personnellement à Yannick Frémin le 24 décembre 1966 (archives de Madame Frémin) pour l’assurer de son soutien, tout en notant en conclusion : « Votre exemple peut enflammer des courages dans le combat pour la justice » ; il rédigea une très longue déclaration qui fut intégralement publiée par Ouest-France le 3 janvier 1967 sous le titre « Travailleurs et liberté syndicale ». Loin des prudences du maire de Rennes, M. Henri Frévillle qui se voulait au-dessus de la mêlée, le prélat prit position sans ambiguïté et admonesta le patronat, plus particulièrement celui de l’usine Citroën de Rennes, même s’il n’est pas nommément cité. Après avoir souligné les bienfaits économiques et sociaux de l’industrialisation de la Bretagne, il rappela que l’homme au travail doit être libre et sa dignité reconnue par le respect du contrat de travail et son droit à l’expression dans l’entreprise. Il souligna que le syndicat est l’association légitime des travailleurs pour exprimer leurs revendications ; la liberté syndicale un droit essentiel de l’homme et que « Toute répression ouverte ou camouflée, de l’action syndicale est une atteinte à ce droit fondamental. Cette atteinte ne saurait être admise par les hommes qui ont le souci de rendre le monde plus juste et plus fraternel ». Il s’adressa enfin aux « chefs d’entreprise pour qu’ils veillent à ne pas prendre des attitudes, hélas ! Encore trop fréquentes, qui aboutissent à un douloureux écrasement de l’homme », appela à la reconnaissance de l’aspect positif de la contestation et de l’opposition ouvrière et au dialogue constructif entre toutes les parties pour résoudre les problèmes.
Le point culminant de la mobilisation syndicale fut la manifestation et le meeting du 5 janvier 1967, organisé sous l’égide de la CGT, de la CFDT, de FO et de la FEN, qui réunit plusieurs milliers de personnes dont des ouvriers de Citroën. Certains d’entre eux firent de la résistance passive en refusant d’occuper l’établi de Frémin à l’usine. Mais l’affaire eut encore d’autres prolongements. C’est ainsi que lors de la réunion de la Commission de Développement Économique Régional du 13 janvier 1967 présidée par M. René Pleven – organisme au sein duquel siégeait depuis 1964 le PDG de Citroën, M. Pierre Bercot, « déjà célèbre pour ses méthodes de lutte antisyndicale » note l’universitaire Michel Phlipponeau* – au titre des personnes qualifiées désignées par le Premier ministre – MM. Bronnec* (CGT) et Collinot (FO) réussirent à soulever la question des atteintes portées aux droits syndicaux dans les usines Citroën et demandèrent l’exclusion de M. Bercot. Ce dernier enfin, dans une lettre au ton arrogant, voire méprisant, adressée au maire de Rennes qu’il avait rencontré quelques jours auparavant, et qui fut rendue publique au Conseil municipal du 30 janvier 1967, rejeta toute critique et notamment celles de l’archevêque, justifia les exactions de l’agent de maîtrise, qualifia tout cela d’agitation politique. Citroën fut condamnée par les tribunaux en 1968 mais Frémin ne réintégra pas l’entreprise. Après une période de chômage il occupa un poste de permanent syndical au syndicat CGT des métaux en septembre 1968, puis de l’Union départementale CGT Ille-et-Vilaine et fit partie de son bureau. Il adhéra au PCF au cours du mois de mai 1968 et devint ultérieurement membre du bureau fédéral d’Ille et Vilaine.
Au cours de ce même mois, en Ille-et-Vilaine comme dans le reste du pays, la contestation étudiante et le mouvement gréviste s’imposèrent et il fut avec les autres dirigeants de CGT très actif pour soutenir et développer le mouvement dans le secteur de la métallurgie. De violents incidents se déroulèrent aux portes des deux entreprises Citroën le 8 mai 1968. Face à cette situation, l’ensemble des organisations syndicales étudiantes distribua des tracts devant les deux sites le 13 mai. La direction, très inquiète suite à quelques débrayages ponctuels, préféra fermer ses deux usines. Elle mena par l’intermédiaire de ses nervis, souvent membres des commandos du SAC, une grande campagne de provocation et d’intimidation contre le mouvement ouvrier rennais. Après les grèves, un protocole d’accord fut signé le 21 juin 1968 garantissant théoriquement les libertés syndicales. Les élections des délégués au comité d’entreprise prévues le 8 juin 1968 furent reportées au 17 juillet. Au 1er tour la direction fit en sorte que seuls les travailleurs se reconnaissant dans les confédérations CGT et CFDT aillent voter pour mieux les isoler. Mais quelques semaines plus tard le 18 septembre 1968, lors du second tour le syndicat maison SICS nouvellement créé renversa la situation obtenant 84 % des suffrages : les vrais syndicats n’obtenant que des « miettes » (CGT 13 %, CFDT 3 %).
Après 1968, la répression antisyndicale continua de frapper d’autres militants de la CGT.
Ainsi Yves Gaillot, délégué syndical, fut licencié le 3 janvier 1969 pour « insuffisance professionnelle », assortie du reproche d’une faute vieille de dix ans ; Michel Méance, syndiqué de la CGT fut mis à pied au printemps 1969. Le 30 août 1972 un délégué CGT Hurault fut blessé alors qu’il distribuait des tracts devant l’entreprise. La situation créée par le patronat souleva l’indignation d’une partie de plus en plus grande de l’opinion rennaise. Yannick Frémin prit la parole lors du meeting unitaire au nom de l’ensemble des organisations syndicales (CGT, CFDT, FO, FEN, CDJA et MODEF) du 30 juin 1970 contre les agissements fascistes et pour le respect des libertés syndicales. Les partis politiques de gauche (PCF, PS et PSU) apportèrent leur soutien à cette initiative. Deux stratégies s’affrontèrent : d’un côté des affrontements extrêmement violents entre les mouvements d’extrême gauche (LCR et PCMLF principalement) et le service d’ordre de Citroën à l’extérieur de l’usine pour des distributions de tracts musclées ; de l’autre la volonté des syndicats de s’implanter dans l’entreprise démocratiquement.
En 1971, il fut élu secrétaire général de l’Union départementale CGT en remplacement de Simone Guerlavas* qui avait été désignée à ce poste pour la première fois en 1952. Il occupa cette fonction jusqu’en 1982. Pendant son mandat l’UD vit ses effectifs progresser. La CGT s’imposa au sein du groupe Citroën. En 1982, il fut sollicité par la Confédération pour intégrer le secteur organisation où on le chargea du suivi et du développement des Unions locales dans les départements. De retour à Rennes en 1990, comme collaborateur du Comité régional de la CGT, il reprit sa place au sein de la direction communiste du département. Victime d’une grave maladie, il décéda le 2 décembre 1991 à cinquante-trois ans.
Son combat pour la justice sociale, pour les libertés fut honoré par le conseil municipal de Rennes. Le 25 mars 2006 sous la présidence du maire de Rennes, Edmond Hervé, devant plusieurs centaines de personnes, le square Yannick Frémin à Cleunay, quartier proche de l’usine de la Barre Thomas où il travaillait, fut inauguré.
L’épouse de Yannick Frémin, Yvette fut également une militante du syndicat CGT des PTT. Les époux Frémin eurent trois enfants.

SOURCES : Archives de la mairie de Rennes ; Archives municipales, procès-verbaux du conseil municipal de décembre 1966 et janvier 1967 (1 D 202 et 1 D 203). — Ouest-France des 16 février 1961, décembre et janvier 1967, 26-27 juin 1982. — Interview de Y. Frémin à Bretagne-Nouvelle, N° 15, 28 juillet 1968 et N° 19, 12 septembre 1971. — Documents de l’Institut CGT d’Histoire Sociale de Bretagne. — Le Chevron rouge journal des communistes de Citroën Rennes , n° 119, décembre 1991. — Evelyne Delion, Le Syndicalisme CGT dans les usines Citroën de Rennes de 1962 à 1981, mémoire de maîtrise, Rennes 2, 1998, 106 p. — Marcel Caille, Les truands du patronat, Editions sociales, 1977. —Michel Phlipponeau, Debout Bretagne, P.U.B., 1970. — Entretiens (plus documentation) avec Joseph Cussonneau, militant CGT à Citroën Rennes de 1964 à 2001. — Témoignage de l’épouse de Yannick Frémin à Christian Benoist, dirigeant de la fédération du PCF dans les années 60 et 70, ancien adjoint au maire de Rennes. — Citroën par ceux qui l’ont fait, Éditions de l’Atelier, 2013.

Alain Prigent, Jacques Thouroude

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