GIPULO Pierre

Par André Balent

Né le 26 juin 1890 à Vinça (Pyrénées-Orientales), mort le 11 mai 1945 à Sulingen (Basse-Saxe, Allemagne) ; négociant en farines à Vinça ; militant socialiste SFIO ; maire de Vinça (1935-1941) ; résistant, chef de « Libération-Sud » de l’arrondissement de Prades.

Pierre Gipulo dans les années 1930
Pierre Gipulo dans les années 1930
[Coll. Pierre Rivière]

Pierre Gipulo était originaire de Vinça, importante bourgade agricole du Bas Conflent. Sa famille, dont le nom est également orthographié « Gipolo » était implantée à Vinça depuis le XVIe siècle au moins (voir Gipulo Joseph, Gipolo Henri). Son père, Sébastien Gipulo, né à Vinça le 23 août 1864 exerça le métier de boulanger. Sa mère, Thérèse Serrano, était sans profession. La famille de Pierre Gipulo était de vieille tradition « républicaine ». Ses parents, bien que modestes, lui firent faire des études secondaires. Après avoir fréquenté l’école primaire de Vinça et obtenu le certificat d’études primaires, il entra au collège de Perpignan qu’il fréquenta jusqu’à l’âge de dix-sept ans. A-t-il obtenu son baccalauréat ? Sa femme, Marie Gipulo, née Campagnach et sa fille, Pierrette de Girvès, ne le pensent pas. Elles croient savoir que Pierre Gipulo quitta le collège de Perpignan avant la fin de sa scolarité secondaire, à cause des difficultés financières de la famille. Toutefois, il est mentionné sur son livret militaire qu’il était titulaire du « baccalauréat ès sciences ».

D’après la tradition orale de la famille Gipulo, Pierre Gipulo aurait adhéré au Parti socialiste très jeune, avant de s’engager à l’armée. Fut-il influencé en cela par son oncle, Joseph Gipulo (1861-1933), militant socialiste qui fut conseiller municipal de Vinça de 1919 à 1933 ? C’est possible. Les deux branches de la famille maintenaient en effet des contacts très étroits.

Pierre Gipulo devança l’appel et s’engagea pour quatre ans dans l’artillerie à compter du 9 août 1907. Ce furent les problèmes financiers de son père qui l’incitèrent à prendre cette décision. Il fréquenta plusieurs « écoles à feu » (Mailly, en 1910 ; Châlons en 1911) et participa à des grandes manœuvres en Picardie en 1910. Il renouvela son engagement à l’issue de quatre ans et participa à la Grande Guerre qu’il fit entièrement sur le front de l’ouest. Il fut blessé et fut également victime des gaz asphyxiants. Il obtint la Médaille militaire. La Croix de guerre lui fut également attribuée, avec trois citations. Il fut démobilisé (avec le grade de maréchal des logis-chef) le 2 juillet 1919 et regagna son village natal où il installa un négoce en farines.

Peu de temps avant d’être rendu à la vie civile, il épousa, le 4 mars 1919, Marie Campagnach, originaire du hameau de Sahorle, dans la commune de Vinça. La cérémonie du mariage fut à la fois civile et religieuse. De cette union naquirent trois enfants : en 1920, Hyacinthe qui devint docteur en médecine ; en 1922, Éloi qui devint ingénieur des Arts et Métiers ; en 1929, Pierrette qui, après avoir commencé des études universitaires à Montpellier, fit carrière dans l’enseignement, comme professeur d’enseignement général des collèges.

À partir des années 1920, Pierre Gipulo devint un actif militant du Parti socialiste SFIO. La section locale de ce parti fut fondée en 1924 et Pierre Gipulo en devint le secrétaire. Il fut élu à la commission administrative de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales par le congrès fédéral du 24 mai 1924 et désigné le 1er février 1925, comme délégué au congrès national du Parti socialiste SFIO de Grenoble (8-12 février 1925). Le 19 juillet 1925, il fut une première fois candidat de la SFIO au conseil d’arrondissement de Prades dans le canton de Vinça. Il fut battu par G. Gallia (1 013 voix) et Mary (997 voix).

Le 2 juin 1926, le comité fédéral de la SFIO le désigna comme membre de la commission des conflits des Pyrénées-Orientales.
Le congrès fédéral extraordinaire du 27 septembre 1931 le désigna à nouveau comme candidat de la SFIO au conseil d’arrondissement de Prades dans le canton de Vinça (scrutin du 18 octobre 1931) : il fut à nouveau battu par les conseillers sortants (Gallia : 970 voix ; Mary : 892 voix ; Gipulo : 511 voix ; Puig, républicain de gauche : 48 voix).
Dans les années 1920 et 1930, Pierre Gipulo fut le leader de la SFIO à Vinça.

En mai 1935, il fut candidat aux élections municipales à Vinça. Lors de ce scrutin, la liste qu’il conduisait et qui était composée de socialistes et de radicaux l’emporta (la préfecture des Pyrénées-Orientales classa, de façon erronée, Pierre Gipulo parmi les élus radicaux-socialistes). Pour la première fois, la gauche était majoritaire au conseil municipal de Vinça.
Lors qu’éclata, dans la Fédération des Pyrénées-Orientales la crise qui opposa Jean Payra* et Joseph Rous*, Pierre Gipulo aurait pris parti pour ce dernier (témoignages de sa fille et d’un de ses fils). Si tel fut le cas il revint, au moins au début de 1937, à la Fédération officielle. Lorsque la section « nouvellement créée » à Vinça (février 1937) demanda son intégration dans la Fédération officielle de la SFIO, la CAF réunie le 28 février 1937, écouta notamment l’avis de Pierre Gipulo et décida que cette section ne pouvait être admise dans les rangs de la Fédération. Cette section était-elle suspecte aux yeux des dirigeants officiels du parti, parce que composée de « roussistes » repentis ? C’est probable. En effet, elle ne fut admise à nouveau dans les rangs de la SFIO qu’après que les « dissidents » se furent mis d’accord avec la Fédération « officielle » afin de réunifier leurs organisations respectives (Comignan Marianne*). La CAF ratifia l’admission de la section de Vinça lors de la séance du 14 novembre 1937.

Entre-temps, les militants de Vinça parmi lesquels Pierre Gipulo, participèrent à une réunion cantonale de la SFIO, tenue dans leur commune et animée par Marcel Maynéris*, afin de désigner les candidats du Parti aux élections au conseil d’arrondissement dans le canton de Vinça. Pierre Gipulo, à nouveau sollicité pour être candidat, refusa. Dominique Parsuire*, qui n’avait pas d’attaches avec le canton de Vinça et Lucien Doste, originaire d’Ille-sur-Têt, la principale localité du canton de Vinça, furent désignés comme candidats et furent élus.
Le 20 novembre 1938, Pierre Gipulo fut élu (avec Amédée Barraut, maire de Cassagnes et Sébastien Soubielle*, maire de Fontrabiouse « délégué municipal » pour la circonscription de Prades de l’« Union départementale des élus et des municipalités socialistes SFIO » nouvellement créée.

En septembre 1939, Pierre Gipulo ne fut pas mobilisé. Après l’installation du gouvernement du Maréchal Pétain, il devint très rapidement un opposant actif. D’après une attestation de Lucie Aubrac, il se serait associé aux activités clandestines de Libération à partir du début de 1941. En tout cas, par la suite, il fut un militant actif de Libération dont il devint le chef pour l’arrondissement de Prades.
Au mois de janvier 1941, les autorités vichyssoises décidèrent de destituer la municipalité de Vinça. Le 28 janvier 1941, le sous-préfet Palmade envoyait, à ce propos, un rapport au préfet des Pyrénées-Orientales où il affirmait que « (...) cette municipalité sociale-communiste [souligné par Palmade] qui ne comprend que quatre membres modérés, n’a manifesté aucune sympathie à œuvre de redressement national entreprise par le Chef de l’État.

« Les mesures prescrites à l’effet de redresser le pays sont éludées par cette assemblée qui ne s’est pas départie de son esprit partisan et il n’y a aucun espoir de la voir prendre une meilleure voie.
« La cérémonie du 14 juillet [1940] était commémorée tous les ans dans cette commune par un défilé précédé du drapeau rouge et clôturée par le chant de l’Internationale ; les membres de cette assemblée municipale tenaient à manifester leur approbation à ces faits par leur présence agissante.

« Par ailleurs le maire et les conseillers de sa nuance politique, anciens combattants, ne se sont pas inscrits à la Légion française. Étant magistrats et appelés aux premières fonctions, ils auraient dû, cependant, en raison de leurs fonctions, donner l’exemple aux autres habitants de la commune (...). »
Le 27 février 1941, Pierre Gipulo envoyait au préfet des Pyrénées-Orientales une lettre dans laquelle il déclarait par « discipline » accepter la destitution dont il était l’objet, lui et ses collègues. Toutefois, en son « nom personnel et sans se préoccuper de l’avis de qui que ce soit » il éleva « très respectueusement, une protestation contre le motif invoqué ». Il ajoutait : « Fier de l’œuvre accomplie et de l’esprit d’impartialité que j’ai mis au service de mon village natal, certain de la confiance et des regrets de la très grande majorité de la population, je rentre dans le rang en criant de toute la force de mon être : " VIVE LA FRANCE IMMORTELLE ". »

À la suite de sa destitution il connut des déboires d’ordre professionnel provoqués par les partisans de Vichy. Il dut se reconvertir tant bien que mal dans le commerce des fruits et des légumes.
Pierre Gipulo qui demeurait suspect aux yeux des autorités vichyssoises, puis, à compter de novembre 1942, de ceux des forces d’occupation allemandes, poursuivit ses activités clandestines dans le cadre du mouvement « Libération ».

Au printemps de 1944, sa position était très compromise car les autorités allemandes étaient au courant de son action. Il fut mis au courant de son arrestation imminente par Georg Necker, interprète de la Sicherheipolizei à Prades qui jouait le double jeu et permit la fuite de nombreux résistants.

Mais, n’ayant pu tenir compte à temps de cette mise en garde, Georg Walter Wiese, de la police allemande de Prades, accompagné d’un soldat, vint l’arrêter à son domicile, tôt le matin, le 13 avril 1944. Son arrestation s’accompagna d’une fouille systématique de sa maison. Dans un premier temps, Pierre Gipulo fut conduit au siège de la « Sicherheitspolizei » de Prades. Puis, il fut transféré à Perpignan où il fut torturé par la police allemande et incarcéré pendant plusieurs jours (environ un mois ?) à la citadelle où étaient groupés les prisonniers politiques des Pyrénées-Orientales. Pierre Gipulo fut conduit à Compiègne. Puis, le 13 avril 1944, il fut déporté en Allemagne, au camp de Buchenwald-Dora. Peu de temps avant la capitulation de l’Allemagne, les nazis firent évacuer ce camp de concentration. Pierre Gipulo fit partie d’un convoi qui gagna, à marches forcées, le camp de concentration de Bergen-Belsen. Entre-temps, il avait contracté le typhus qui faisait des ravages dans les rangs des déportés. Il mourut après avoir été libéré, le 11 mai 1945, à l’hôpital anglais de Sulingen, localité de la Basse-Saxe, près de Hanovre.

Pierre Gipulo reçut, à titre posthume, la médaille de la Résistance et fut, également à titre posthume, fait chevalier de la Légion d’honneur. Le 14 avril 1946, il fut cité à l’ordre de la Nation. La salle de fêtes de Vinça porte son nom.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23973, notice GIPULO Pierre par André Balent, version mise en ligne le 23 décembre 2008, dernière modification le 31 juillet 2010.

Par André Balent

Pierre Gipulo dans les années 1930
Pierre Gipulo dans les années 1930
[Coll. Pierre Rivière]

SOURCES : Arch. A. Balent, manuscrit daté 10 juillet 1983 réunis par M. Marcel Maynéris. — Arch. de la famille Gipulo (nombreux documents, y compris le rapport, cité dans la biographie du sous-préfet Palmade). —Le Cri Catalan, hebdomadaire (officieux) de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 31 mai 1924, 1er novembre 1924, 7 février 1925, 11 juillet 1925, 8 juin 1926. — Le Cri Socialiste, hebdomadaire (officiel) de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 27 septembre 1931. — Le Socialiste des Pyrénées-Orientales, hebdomadaire (officiel) de la Fédération socialiste SFIO des Pyrénées-Orientales, 4 mars 1937, 18 novembre 1937. — Le Républicain (quotidien, Perpignan), 1945, 1946. — Horace Chauvet, La politique roussillonnaise (de 1870 à nos jours), Perpignan, 1934.— Émilienne Eychenne, Les portes de la liberté. Le franchissement clandestin de la frontière espagnole dans les Pyrénées-Orientales de 1939 à 1945, Toulouse, Privat, 1985, p. 90. — Annuaire-Guide des Pyrénées-Orientales, Nîmes, Chastanier et Alméras, 1937. — Témoignage de M. Marcel Maynéris, ancien secrétaire fédéral administratif de la SFIO et militant clandestin du mouvement « Libération » (10 juillet 1983). — Entretien (25 octobre 1983 et 30 juin 1984) avec Madame Pierrette de Girvès, professeur au collège JS Pons de Perpignan, fille de Pierre Gipulo et Madame Marie Gipulo, née Campagnach, veuve de Pierre Gipulo. — Lettre de M. le maire de Vinça (10 septembre 1983). — Lettre de Mme Pierrette de Girvés (2 novembre 1983).

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