Né le 3 septembre 1859 à Castres (Tarn), mort assassiné à Paris le 31 juillet 1914 : venu lentement au socialisme, auquel il est définitivement acquis vers 1892-1893 ; grand intellectuel, militant ardent, député de Carmaux ; a donné son nom — mais pas davantage — au courant dit « jauressiste » ; le plus grand et le plus original des leaders du socialisme français ; passionnément attaché à l’Internationale, auprès des instances de laquelle il représenta constamment la France de mai 1901 à sa mort.

Jean Jaurès est né à Castres, aux portes de la Montagne noire, fief de la famille Reille, bonapartiste, alliée aux de Solages, monarchistes et propriétaires des mines de Carmaux. Sa famille ne devient paysanne que par accident. Par sa mère née Barbaza, comme par son père, Jules Jaurès, il appartient à la bourgeoisie urbaine plus ou moins aisée qui constitue les cadres de la société dans ce département majoritairement rural. Ce sont des négociants en laine chez qui la vocation militaire est fréquente : un frère de sa mère, deux frères de son père sont officiers (l’un d’eux est mort à Sébastopol), deux cousins de son père mourront amiraux. Des revers de fortune amènent ses parents à s’installer dans une petite ferme de six hectares, la Fedial, à quelques kilomètres de Castres, où Jean Jaurès et son frère Louis, plus jeune d’un an, apprennent le dialecte occitan et s’initient aux mille difficultés et aux joies de la vie rurale. Après avoir commencé l’étude du latin avec un prêtre de Castres, Jean Jaurès entre en 1868 au collège, où il remporte tous les prix et se signale déjà par son éloquence. Remarqué par un inspecteur général qui le détourne du concours des Postes, il obtient en 1877 une bourse d’internat au collège Sainte-Barbe et prépare à Louis-le-Grand l’École normale supérieure. En juin 1878 il obtient le premier prix au Concours général, en juillet il est reçu premier rue d’Ulm. Son horizon s’élargit alors très sensiblement. Il perfectionne sa connaissance du grec et se spécialise en philosophie. Il se passionne pour les luttes politiques : ayant perdu la foi à Sainte-Barbe, il prend parti pour Gambetta, puis pour Jules Ferry au moment du célèbre « article 7 », sans accepter pourtant, comme le montre son intervention en faveur du philosophe Ollé-Laprune, de confondre avec la défense de la laïcité des mesures de répression contre les catholiques (lettre du 7 novembre 1880 publiée le 9 novembre dans Le Gaulois). Il restera toute sa vie attaché au milieu normalien et il reviendra fréquemment à l’École, surtout lorsque Lucien Herr (promotion 1883) sera devenu, à la rentrée de 1888, responsable de la bibliothèque. En juillet 1881 il est reçu troisième à l’agrégation de philosophie, derrière Bergson.
De l’automne 1881 à l’automne 1885, Jaurès enseigne la philosophie d’abord à Albi (au lycée de garçons et épisodiquement à l’École normale) puis, à partir de 1883, à Toulouse comme chargé d’un cours de philosophie à l’université et d’un cours de psychologie au lycée de jeunes filles. La mort de son père, le 27 mai 1882, l’a déterminé à quitter le Tarn. Il a déjà choisi le sujet de sa thèse et il y travaille. Nous connaissons, par le cours qu’il a professé en 1882-1883 au lycée d’Albi, le point de départ de sa pensée philosophique après l’agrégation : il s’agit d’un criticisme kantien proche de l’enseignement de son maître Émile Boutroux, mais exprimé sur un ton vif qui impose l’idée d’une rupture radicale avec la foi catholique. Mais sa réflexion évolue très vite. Jaurès, qui s’affirme toujours ferryste, comme le montre la conférence qu’il prononce à Castres le 14 avril 1884 sous les auspices de l’Alliance française, n’a encore eu aucun contact sérieux avec la pensée socialiste, avec la classe ouvrière, moins encore avec le marxisme. Aux élections législatives de 1885, Jaurès, que plusieurs de ses anciens professeurs de Castres ont incité à entrer dans la bataille républicaine, et qui a fait une tournée très personnelle de conférences politiques dans le Tarn, est désigné officiellement comme candidat par le congrès des républicains d’Albi, le 16 août : sixième sur la liste d’Union républicaine, il est élu en tête dès le premier tour, le 4 octobre. « Le canard s’est jeté à l’eau », comme l’avait prédit l’amiral Benjamin Jaurès, et il a « atteint la rive ». À quelque temps de là, le 29 juin 1886, il se marie avec une jeune fille d’Albi, Louise Bois, dont le père est marchand de fromages en gros. Benjamin de la nouvelle Chambre, Jaurès y entre, fort de sa culture, de son éloquence et de son choix politique républicain, convaincu que ce choix dit tout et englobe toutes les évolutions, totalement ignorant des réalités sociales : « Dans les esprits ainsi préparés, écrira-t-il vingt ans plus tard, les informations les plus subtiles parfois et les plus profondes se juxtaposent aux plus singulières ignorances. »
De 1885 à 1892, Jaurès vient lentement au socialisme. Il ne parvient pas à s’adapter aux formes que prend la réussite sociale dans la société bourgeoise : il supporte mal le rôle qu’y joue l’argent, corrupteur des consciences et de la presse ; il s’étonne de la pauvreté de pensée des classes dirigeantes et de Jules Ferry lui-même ; il est déçu de l’inefficacité d’une Chambre où nulle réforme ne peut aboutir. Le « grand parti républicain » n’est-il qu’un mythe ? Jaurès n’est pourtant pas tenté par les radicaux : leur vision individualiste du monde lui est étrangère et il leur reproche une politique plus destructive que constructive. Sa conduite à la Chambre exprime cette difficile accoutumance : la seule pensée d’intervenir à la tribune lui cause « un effroi presque insurmontable ». Ses armes politiques, il les fourbit davantage hors du Parlement : à la Dépêche de Toulouse où, pour cent francs par mois, il rédige un article par semaine depuis le 21 janvier 1887 ; à l’Avenir du Tarn et à l’Union républicaine du Tarn, auxquels il avait déjà collaboré pendant sa campagne électorale ; enfin au cours de ses nombreux comptes rendus de mandat. Sa première intervention à la Chambre date du 21 octobre 1886 : il défend les droits des communes en matière d’enseignement primaire. En rupture latente avec l’opportunisme, mal content du radicalisme, il n’a pas encore opté pour le socialisme : les élus socialistes qu’il rencontre à la Chambre le rebutent souvent par leur apologie de la violence et il vote, le 10 mars 1886, contre la motion de censure du gouvernement déposée par Basly pendant la grève de Decazeville. Leur formulation dogmatique le heurte d’autant plus qu’il n’en voit pas les tenants et aboutissants, et c’est pourquoi sa tentative d’entrer en contact avec la Revue socialiste n’aboutit à rien en 1887. Convaincu assez tôt, quoique nous ne puissions fixer une date exacte, de la nécessité d’évoluer vers une société qui, tout en sauvegardant les droits de l’individu proclamés par la Révolution française, échapperait à la concurrence effrénée du capitalisme et à la puissance de l’argent et mettrait en oeuvre l’organisation collective, il ne pense pas en termes de classes sociales et il reste étroitement marqué par le franco-centrisme, comme le prouvent aussi bien la campagne qu’il mène à la fin de 1885 pour l’occupation du Tonkin que ses réactions au moment de l’affaire Schnaebelé en 1887. La France, pense-t-il, est porteuse à travers le monde de la plus haute civilisation. La République doit s’épanouir en démocratie, mais pour cela il lui faut « se ressaisir », combattre « l’aristocratie de la richesse » et modifier une Constitution qui dilue les responsabilités et élimine la réflexion. Les mesures dilatoires lui semblent en ce domaine hors de saison : il perçoit la vague de mécontentement social qui est à l’arrière-plan des succès du général Boulanger et il s’oppose, le 11 février 1889, au rétablissement du scrutin d’arr. Mais lorsque la République lui paraît attaquée, sa défense devient prioritaire : à la différence de nombreux socialistes il n’est pas tenté par le boulangisme et, en janvier 1889, lors de l’élection partielle de Paris, il soutient de sa parole Jacques, le candidat commun aux socialistes-possibilistes et aux républicains bourgeois.
L’évolution commencée pendant la législature 1885-1889 se poursuit et s’amplifie après son échec aux élections le 22 septembre 1889 : il est battu ce jour-là dans la circonscription de Castres par 8 776 voix contre 9 632 qui vont à son adversaire, Abrial, très lié à la famille Reille. Le retour à Toulouse, où il retrouve son poste à la Faculté, facilite en fait sa marche vers le socialisme. De 1885 à 1892, celle-ci se déroule sur deux plans : celui de la réflexion philosophique, celui de la découverte de la classe ouvrière et de la lutte des classes. La philosophie est pour lui l’univers de la métaphysique. Sa pensée progresse vers un « panenthéisme » moniste qui le sépare des philosophes de sa génération : à ses yeux Dieu est partout, y compris en Jésus, mais pas plus en Jésus que dans les autres consciences ou dans un quelconque morceau de l’univers ; dispersé, éclaté en une multitude de consciences aliénées, l’Être originel tend en permanence à se reconstituer. Il n’y a pas discordance entre la thèse à laquelle il travaille sur « la réalité du monde sensible » et le manuscrit, non publié de son vivant, qu’il rédige pendant l’été 1891 sous le titre « La question religieuse et le socialisme ». Mais il est certain que, tout en définissant en 1891-1892 une attitude philosophique dont il ne se départira guère, Jaurès est amené à prendre ses distances avec fermeté à l’égard de la « religiosité vague » dont il avait décelé les premiers signes chez ses camarades normaliens, comme à l’égard du « socialisme chrétien » dont se réclament Albert de Mun et, d’une certaine manière, l’Encyclique Rerum novarum, qu’il juge de nature semi-féodale. Toute métaphysique qu’elle soit, sa thèse est l’oeuvre d’un bon républicain.
Un bon républicain qui s’intéresse à la pensée socialiste. En quête d’éléments lui permettant de constituer une théorie socialiste susceptible de s’intégrer à sa métaphysique de l’être, il lit un grand nombre de textes d’orientations socialistes très diverses entre lesquelles il s’abstient de choisir : Louis Blanc et Proudhon, Lassalle, Karl Marx et Benoît Malon. Il voit en Marx, dont le nom apparaît sous sa plume au début de 1890, un très grand critique des « sophismes de l’économie libérale », non un philosophe. Or, pour Jaurès, « les événements découlent des idées, l’histoire découle de la philosophie », et la métaphysique est première. C’est dire que chez lui le processus de rupture avec la métaphysique qui caractérise le marxisme se heurte à une résistance insurmontable.
Son intérêt pour la pensée socialiste a été renforcé par ses discussions avec Lucien Herr, sa solide connaissance de l’allemand et l’essor du parti social-démocrate redevenu légal dans l’Allemagne postbismarckienne. Mais, dans son évolution, le rôle principal appartient à la lente découverte qu’il fait de la classe ouvrière. Depuis sa première campagne électorale, il étudie la condition ouvrière avec passion : il participe à Saint-Étienne au congrès des mineurs de France en janvier 1886 ; il est cosignataire, le 8 avril 1886, de l’exposé des motifs d’une « proposition de loi relative à l’organisation générale des caisses corporatives de secours, de retraite et de coopération pour les travailleurs de diverses industries » et il en défend le projet à Castres comme à Carmaux ; il est invité par certains présidents des chambres syndicales des départements voisins du Tarn. Surtout il acquiert une connaissance intime des difficultés des mineurs. Membre de la Commission des mines dans le cadre de laquelle il reçoit à la Chambre Jean-Baptiste Calvignac en mars 1886, il intervient à plusieurs reprises, en juin et juillet 1887, pour la création de délégués mineurs à la sécurité et il revient sur ce problème le 24 mai 1889. Devant l’impossibilité de faire aboutir un texte global, il lutte pour la création de caisses de secours et de retraite propres aux mineurs (Chambre, 24 mars 1890). Bref, cet homme qui n’a jamais manié le pic se transforme en « député-mineur », mais, élu de tout le département et porté par la puissance et la généralisation de sa vision, il ne s’enferme ni dans la défense d’une localité ni dans celle d’une profession.
D’autant moins qu’à partir de juillet 1890 ses activités toulousaines le mettent au contact d’un autre prolétariat. Il est en effet élu, le 27 juillet 1890, conseiller municipal de Toulouse lors d’une élection partielle qui complète un conseil « d’union républicaine radicale et radicale-socialiste ». Devenu adjoint au maire le 28 juillet, il conservera ce poste jusqu’à son élection à Carmaux en janvier 1893. Certes, ses attributions concernent essentiellement l’instruction publique. Favorable au développement des cultures régionales, il souligne la beauté de la langue d’oc, il défend les institutions culturelles locales, il achève la transformation en Faculté de l’École de médecine et de pharmacie, il fait construire une nouvelle Faculté des sciences que le président de la République inaugure le 9 avril 1891 ; de nouveaux bâtiments sont ouverts à la Faculté des Lettres le 17 novembre 1892. Mais en même temps, au conseil municipal, à la Bourse du Travail, dans les quartiers populaires, il a l’occasion de discuter avec des ouvriers qui appartiennent à des entreprises petites et très diversifiées. Il découvre leur misère et apprend à les estimer. Grâce à eux, il commence à se reconnaître parmi les multiples sectes socialistes dont certains se réclament.
Toutefois, il ne s’est pas encore senti personnellement impliqué dans un conflit de classe. Il croit encore à l’absence de toute contradiction fondamentale entre patrons et ouvriers. C’est pourquoi il peut encore se représenter le parti républicain dans son entier comme « un immense parti socialiste » (Dépêche, 22 octobre 1890). C’est aussi pourquoi il condamne toute violence et toute organisation politique propre au prolétariat : le 28 mai 1891, au conseil municipal, il s’oppose à une adresse de félicitations socialistes aux députés qui ont demandé une enquête sur le récent massacre de Fourmies. Le mouvement ouvrier, pour lequel il demande le soutien des pouvoirs publics (grève des tramways de Toulouse, juillet 1891) et de l’opinion (grève des verriers, octobre 1891), lui apparaît non comme « un mouvement de classe », mais comme « une revendication de justice » (Dépêche, 1er juillet 1891) : c’est dire qu’il oppose encore l’un à l’autre, parce qu’il voit dans l’action de classe un facteur de division de la nation. Être socialiste c’est à ses yeux, jusqu’en 1892, avoir une vision socialiste de l’avenir et améliorer la condition ouvrière en s’appuyant sur les syndicats.
L’année 1892 est une année tournante. Après avoir soutenu à la Sorbonne, au début de février, sa thèse latine sur Les origines du socialisme allemand, il est reçu, le 12 mars, docteur en philosophie pour sa thèse principale La réalité du monde sensible. Le 27 mars, il discute toute une nuit avec Guesde, à Toulouse. Au lendemain des élections municipales de mai 1890, il se prononce, pour la première fois, pour le droit du « parti socialiste » à une existence distincte dans le cadre d’une politique d’alliance avec les radicaux. Le choc définitif lui vient de la grève des mineurs de Carmaux (16 août-3 novembre 1892). La mise en cause directe des droits du suffrage universel par le marquis de Solages, qui cumule le pouvoir social en tant que maître de la mine et le pouvoir politique comme député de la circonscription, lui fait apparaître prolétariat et patronat sous un jour nouveau. À partir du 29 août, il mène dans la Dépêche une campagne systématique en faveur des mineurs. Le marquis de Solages ayant démissionné le 14 octobre, le comité électoral socialiste de Carmaux, qui n’a pu ni se mettre d’accord sur une candidature Calvignac ni obtenir l’accord de Duc-Quercy, se tourne vers Jaurès. Les cercles socialistes lui imposent le programme de Marseille du Parti ouvrier. Jaurès accepte et arrive à Carmaux le 4 décembre. Mis en ballottage au premier tour avec 4 675 voix en raison de la candidature dissidente du maire socialiste de Rosières, Soulié, et de l’abstention de nombreux verriers, il est élu au second tour contre l’opportuniste Héral avec 5 317 voix. Carmaux-Ville lui donne la majorité de ses voix, mais 59 % des suffrages qu’il recueille proviennent des cantons ruraux : le député de Carmaux est aussi l’élu de toute la circonscription d’Albi-II. Aux élections générales d’août 1893, il recueillera dès le premier tour 5 695 voix.
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L’idéologie socialiste, fruit d’une longue réflexion, est désormais profondément intégrée à sa personnalité. Le socialisme est devenu le but avec la réalisation duquel se confond à ses yeux la croissance du prolétariat. Les prolétaires sont les nouveaux agents de l’histoire seuls susceptibles de combattre pour autre chose qu’eux-mêmes, pour la désaliénation de toute la société. Entre les capitalistes et eux, la propriété des moyens de production ou son absence fondent un radical antagonisme. Le dialogue que Jaurès engage publiquement avec le marxisme, à partir de 1894, va connaître jusqu’en 1904 des fortunes diverses : effort d’assimilation jusqu’en 1900, relations conflictuelles ensuite. Mais le député de Carmaux restera jusqu’à sa mort non seulement un démocrate avancé, mais un socialiste authentique. Il garde d’ailleurs de son passé ferryste un grand attachement aux valeurs libérales issues de la Révolution française et la conviction que la République constitue un régime supérieur aux autres, qui doit être défendu et qu’il est possible au prolétariat de pénétrer. Il se trouve d’autre part en contact personnel et politique avec des milieux sociaux fort divers : universitaires et intellectuels, membres de la petite bourgeoisie laborieuse, paysans et ouvriers. Est-il possible en France de s’appuyer sur l’ensemble de ces couches sociales, tout en reconnaissant dans le prolétariat le coeur de l’alliance, pour aller vers une transformation fondamentale de la société ? Jaurès pose en ces termes la question du socialisme. Enfin sa formation philosophique le tient à l’écart du courant économiste dominant dans la IIe Internationale : « Ce n’est pas avec des formules exclusives, qu’elles soient économiques, historiques ou morales, c’est avec l’homme tout entier que le socialisme doit aller au combat » (13 mai 1893). Chez lui l’humanisme et l’économisme ne vont pas de pair.
Entre 1893 et 1897 il croit, comme la majorité des socialistes, que la victoire est pour demain. Aussi met-il entre parenthèses ses divergences métaphysiques avec les guesdistes et, socialiste indépendant en ce sens qu’il n’est inscrit à aucun parti, collabore-t-il volontiers pendant deux ans au Socialiste et participe-t-il avec eux à une tournée nationale de meetings, notamment dans le Nord et dans le Sud-Ouest. Au contact de ces forces nouvelles, un nouvel orateur est né en Jaurès (Discours de la « vieille chanson » à la Chambre le 21 novembre 1893). D’où aussi le ton militant, offensif, sur lequel il s’exprime : ainsi dans sa plaidoirie contre Casimir Périer au procès du Chambard le 5 novembre 1894 et dans le discours qu’il prononce à la Chambre le 24 décembre, après la condamnation de Dreyfus, et qui lui vaut la censure avec exclusion temporaire, puis, le lendemain, un duel avec Barthou. Intellectuel « d’avant-garde », il tente aussi dans la Dépêche, du 15 mai 1893 au 22 octobre 1899, de faire le point sur la littérature de « la Jeunesse littéraire ». Il entre en contact avec les milieux étudiants militants : il fait partie des collaborateurs annoncés en 1893 par l’Ère nouvelle et du comité de patronage de l’éphémère Jeunesse socialiste ; en juillet et décembre 1894, il parle dans le cadre des conférences organisées par le groupe des Étudiants collectivistes de Paris ; il reviendra devant eux, en février 1900, les entretenir de Bernstein. C’est avec eux tout autant qu’en controversant avec Bernard Lavergne dans la Dépêche (septembre 1893-janvier 1894) ou en évoquant la future organisation socialiste dans la Revue socialiste (mars 1895-mai 1896) qu’il fait le point sur ce que le marxisme représente alors à ses yeux. En accord avec les guesdistes, il s’attache aussi à la propagande paysanne. Du 14 au 16 septembre 1894, il assiste au congrès de Nantes du POF. Le 14 décembre 1896, il demande à interpeller Méline sur son programme agricole. L’interpellation vient en juin 1897 : Jaurès parle trois samedis de suite en approfondissant la critique du protectionnisme qu’il avait déjà formulée à la Chambre le 8 mars 1887, en proposant des réformes concrètes empruntées au programme de Marseille du POF, en brossant un tableau de la société de classes au village ; ce discours, édité en brochure, sera une arme solide dans le combat des militants socialistes pour une lutte commune du prolétariat et de la « démocratie rurale ».
La nécessité de l’issue socialiste est confirmée à ses yeux par la rude grève des verriers de Carmaux ouverte à la fin de juillet 1895. Il y fait personnellement l’apprentissage de la violence policière dans la rue, de la persécution judiciaire et de la fourberie du pouvoir politique. Le lock-out de la verrerie Rességuier qui commence le 8 août malgré la prudence dont, sur le conseil de Jaurès, les verriers ont fait preuve depuis le début du mois, s’insère en effet dans une campagne destinée à abattre la combativité des ouvriers de Carmaux et à leur présenter Jaurès comme un dangereux agitateur responsable de leurs malheurs. À partir du 8 août, il s’engage à organiser le financement de la lutte des verriers, il prend la parole à Paris le 1er septembre. Le 5 octobre, le procureur d’Albi le met personnellement en cause ; le 8 octobre, Rességuier porte plainte contre lui pour ingérence dans une affaire privée et incitation au désordre ; les 24 et 25 octobre, Jaurès interpelle le ministère Ribot sur la conduite de ses agents. Le ministère tombe trois jours plus tard, mais Rességuier n’a pas cédé et la « consultation » qu’il demande à Waldeck-Rousseau donne à celui-ci l’occasion de mettre Jaurès en accusation : le tribunal de Toulouse rejette la plainte, mais, le 30 juin 1897, Rességuier gagne son procès en appel et Jaurès ainsi que la Dépêche et la Petite République se voient condamnés à lui payer une indemnité de 15 000 f. Sur le lock-out de Carmaux se greffe la création de la Verrerie ouvrière d’Albi. Jaurès, qui n’en a pas eu l’idée, la reprend dès octobre 1895 lorsqu’il s’aperçoit que rien ne fera fléchir Rességuier. Conscient des polémiques qui opposent les groupes socialistes sur le problème des coopératives de production, il présente le projet d’une verrerie ouvrière comme une oeuvre d’entraide et de solidarité. Il ne croit pas d’ailleurs que cette réalisation constitue un commencement de solution à la question sociale. Mais, convaincu de sa nécessité, il s’efforce d’en tirer le maximum et d’en hâter la réalisation en recherchant les crédits nécessaires et l’assurance d’une clientèle, en conciliant aussi les points de vue divergents des syndicats allemanistes et des coopératives parisiennes attachés à une « verrerie ouvrière » gérée par un conseil national d’administration et ceux des syndicats influencés par les guesdistes, alliés au début aux verriers de Carmaux et attachés à l’idée d’une « verrerie aux verriers » à l’étroite gestion locale ou professionnelle. Jaurès choisit la solution de la « verrerie ouvrière », mais à condition qu’elle consacre la collaboration de tous les groupes socialistes et non pas seulement des syndicats et des coopératives (Dépêche, 11 décembre 1895). La création de la Verrerie va pourtant lui enlever une partie de son audience à Carmaux : le 7 janvier 1896, en effet, la commission arbitrale désignée par les ouvriers décide de construire la verrerie à Albi où les conditions matérielles sont meilleures. Cette décision, à laquelle Jaurès se rallie entièrement, le prive de son électorat verrier et du soutien de nombreux petits commerçants qui voient s’éloigner leur clientèle ; elle éloigne de lui les mineurs qui pensent que Carmaux, « citadelle avancée de tout le parti », a été injustement frappée. Après trois mois de meetings et de démarches, Jaurès n’en inaugure pas moins la Verrerie d’Albi, le 25 octobre 1896, en entonnant la Carmagnole, debout sur la table du banquet. L’intellectuel socialiste est devenu un militant.
Pendant ces années, il commence enfin à élargir sa vision du socialisme en direction de l’Internationale. Il participe en effet au congrès de Londres, du 27 juillet au 2 août 1896, mais sa présence y soulève un problème débattu dès le premier jour dans la section française : comme Millerand et Viviani, il est venu sans mandat et comme eux il déclare permanent son mandat de député. Son admission est finalement approuvée par 61 voix contre 40, mais en séance plénière il lui faut exciper, le 29 juillet, d’un mandat régulier. Ses nombreuses interventions au cours du congrès, à l’intérieur de la section française, puis de sa fraction anti-anarchiste dite « navarraise », enfin en séance plénière et au meeting du Queens Hall mettent en lumière le caractère déjà international de sa réputation. Prenant appui sur la défaite subie à Carmaux par les syndicats, il combat fermement le refus de l’action politique et le bureau du congrès le désigne pour parler sur ce thème le 28 juillet. Solidaire des guesdistes et des socialistes indépendants, il refuse de siéger dans la même section que les antiparlementaires et il vote pour le rapport Liebknecht qui exclut à l’avenir, des congrès de l’Internationale, les délégués des syndicats qui ne reconnaîtront pas « la nécessité de l’action législative et parlementaire » et donc tous les anarchistes et les syndicats influencés par eux. Mais la grève de Carmaux, la bataille pour la Verrerie ouvrière ont créé entre Jaurès et les syndicalistes français des liens si étroits que ceux-ci ne l’attaquent jamais personnellement. Les choix qu’il a faits à Londres sollicitent cependant explication. Il n’a voulu ni exclure du « parti socialiste » l’ensemble des « organisations corporatives » (La Lanterne, 21 février 1897), ni réduire l’action politique à l’action parlementaire (intervention au congrès le 27 juillet), ni éliminer définitivement les anarchistes du socialisme (Petite République, 9 août 1896). Mais, d’une part, la grève des verriers lui a révélé l’efficacité de l’appareil d’État, et l’a renforcé dans sa conviction que le syndicalisme ne peut vaincre seul ; d’autre part les attentats anarchistes qu’il a interprétés — notamment à la Chambre le 25 juillet 1894 — comme la conséquence de la corruption des classes dirigeantes, sont utilisés par les « délégués ministériels à la justice » (tel est le nom qu’il donne aux procureurs manipulés) pour combattre partout groupes socialistes et syndicats ; enfin rien n’est plus étranger à Jaurès que le mythe du « Grand Soir ». Du concept d’évolution il tire la certitude que la société capitaliste » n’est pas cette sorte de Satan qu’imagine la mythologie anarchiste » (Petite République, 21 décembre 1893), mais un milieu social qui travaille à sa propre ruine et à l’intérieur duquel il faut d’abord organiser les travailleurs. Or les anarchistes commencent seulement en 1896 à pénétrer dans les syndicats ; l’action syndicale ne les a pas encore profondément transformés ; les propos d’un Tortelier, voire d’un Pouget restent aux yeux de Jaurès ambigus et même dangereux. Enfin sa confiance dans l’imminence d’une victoire est alors entière.
Les années 1897-1898 marquent dans la vie de Jaurès le début d’une nouvelle étape dont le terme coïncidera avec la réalisation de l’unité socialiste. L’optimisme à court terme des années précédentes a fléchi : il ne croit plus à l’imminence du socialisme. Une longue période de préparation, d’organisation et presque d’investissement de l’État lui semble nécessaire : telles sont les conclusions qu’il tire des événements vécus en 1897-1898. Et d’abord des défaites successives infligées à ses partisans carmausins par la répression antisocialiste : il doit renoncer, à partir du 6 mai 1897, à tenir des réunions dans sa circonscription, où sa seule présence, protégée par des militants, suscite la chasse à l’homme. En septembre de la même année, son élimination du Matin souligne sa rupture avec la politique étrangère de la France, qu’il juge à présent dangereuse en raison de son secret, de sa soumission aux intérêts bancaires en Turquie et d’une façon générale aux intérêts russes, y compris dans l’affaire arménienne (discours du 15 mars 1897) et dans l’affaire crétoise. Plus graves encore les conclusions qu’il tire du procès Zola, où il comparaît comme témoin de moralité le 12 février 1898. La haine houleuse qui enveloppe Zola à la sortie du tribunal convainc Jaurès que l’appareil d’État n’est pas seul en cause : l’opinion publique dans la capitale des révolutions peut manifester bruyamment contre les juifs et pour l’arbitraire militaire sans se heurter à un puissant courant populaire. Les élections de mai 1898 achèvent cette prise de conscience. Après une campagne électorale très difficile où il est presque constamment empêché de parler, il est battu le 8 mai dès le premier tour par 5 115 voix contre 6 702 au marquis de Solages. Le 10 mai, les élus socialistes de Paris obtiennent d’un conseiller municipal du Ve arr., Ch. Gras, en bonne position pour le second tour, qu’il se désiste en faveur de Jaurès. Mais, le 11 mai, ce dernier refuse. Rendu pour quatre ans aux activités d’un simple citoyen, il cherche à la fois le moyen de gagner sa vie (chose d’autant plus nécessaire qu’il a une fille et qu’il attend pour la fin du mois d’août la naissance d’un autre enfant : ce sera son fils Louis) et une occasion de « retrouver les vastes horizons de pensée et de lumière ». Il postule un cours libre à la Sorbonne où il examinerait « les principes du socialisme [...] en se plaçant à un point de vue tout philosophique et doctrinal ». Mais, le 18 juillet, l’assemblée de la Faculté des Lettres de Paris s’y oppose par 21 voix contre 16 et un bulletin blanc. La Petite République lui a par contre offert de partager sa direction politique avec Gérault-Richard pour mille francs par mois : il va y écrire un article tous les deux jours, au moins. Enfin il se tourne vers l’histoire. En juin 1898, l’éditeur populaire Rouff lui propose de prendre la direction d’une histoire collective de la France et d’en rédiger lui-même plusieurs volumes : ce sera l’Histoire socialiste dont les premiers fascicules, consacrés à la Constituante, sortiront des presses en février 1900. Aidé pour sa documentation de Rouanet et de Deville, Jaurès assurera entre 1900 et 1903, par un véritable prodige de travail, la rédaction de tous les volumes consacrés à la phase ascendante de la Révolution.
Dans l’immédiat, sa défaite électorale le libère des contraintes du groupe parlementaire socialiste et rend possible son engagement total dans l’affaire Dreyfus, pour lequel la Petite République lui offre une tribune permanente. Sa certitude est d’assez fraîche date. Très hostile dès 1890 à l’antijudaïsme boulangiste auquel il trouvait une odeur de sacristie, il avait pourtant, depuis 1892, été quelque peu effleuré par le courant antisémite populaire où il lui était arrivé de déceler « un véritable esprit révolutionnaire ». Après le bref voyage qu’il avait fait en Algérie à la fin d’avril 1895, il avait parfois employé le concept équivoque de « juiverie » pour désigner la finance juive. D’autre part, il avait dénoncé à la Chambre, le 24 décembre 1894, la non-condamnation à mort de Dreyfus comme une manifestation de l’esprit de caste caractéristique de la haute armée. Le 4 décembre 1897, il s’abstient encore à la Chambre, comme Jules Guesde et Édouard Vaillant, sur un texte du boulangiste Marcel Habert, opposé à la demande de révision formulée par Scheurer-Kestner. L’influence de Lucien Herr, celle des jeunes Normaliens groupés autour de Péguy, le « J’accuse » de Zola emportent sa conviction (discours à la Chambre du 22 janvier). Freiné par ses amis socialistes indépendants, il se rallie pourtant encore le 19 janvier au Manifeste du groupe socialiste qui prend position contre « l’équivoque antisémite et militaire », mais appelle les prolétaires à ne s’enrôler « dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ». Ni dans la Dépêche ni dans la Lanterne il ne peut en février faire passer sa conviction, non seulement de la nécessité de la révision, mais de l’innocence de Dreyfus. Il y consacrera, à partir du 17 mai, ses articles de la Petite République, et, en particulier, du 9 août au 20 septembre, les textes aussitôt réunis en un volume de Preuves. Il y consacrera aussi plusieurs tournées de meetings dans le Midi en juillet 1898, dans la région lyonnaise en octobre, à Marseille et en Provence au printemps 1899. Cet engagement ne se démentira pas : en août 1899, il assiste au procès de Rennes ; le 11 septembre, ayant fini par admettre le principe de la grâce, il rédige la déclaration qu’Alfred Dreyfus rendra publique après sa libération ; pendant toute l’année 1900, il continue à évoquer l’Affaire en province et, malgré l’amnistie, qu’il a d’ailleurs acceptée, il tentera, en vain, les 6 et 7 avril 1903, de relancer l’Affaire à la Chambre.
Sa participation active au mouvement dreyfusiste le rapproche de milieux français nouveaux : intellectuels parisiens, anarchistes révolutionnaires dont il évoque l’attitude courageuse avec une grande sympathie (Dépêche, 16 septembre 1900). Par contre, de graves divergences l’opposent longtemps non point tant au socialisme international qu’à divers courants dans le socialisme français : les indépendants d’abord, puis, à partir du 24 juillet 1898, les guesdistes. Tous exigent que dans l’Affaire il n’agisse qu’en son nom personnel. Les guesdistes ne lui reprochent pas seulement d’abandonner la révolution sociale, ils condamnent sa tactique unitaire : le 7 juin 1898, en effet, au cours d’un immense punch socialiste au Tivoli-Vauxhall, il a utilisé la pression de la base pour amener les organisations socialistes à se rassembler en un congrès général qui organiserait l’action commune. Le 16 octobre 1898, il préside la réunion de constitution du Comité de vigilance socialiste qui, en janvier 1899, deviendra Comité d’entente et appellera à la manifestation de Longchamp le 11 juin 1899. La campagne de Jaurès a donc obtenu quelques résultats. Elle est appuyée par une nouvelle revue, Le Mouvement socialiste, que Hubert Lagardelle, jeune transfuge du guesdisme, et Jean Longuet fondent en janvier 1899 : c’est à l’unité socialiste qu’est consacré le grand article de Jaurès sur lequel s’ouvre son premier numéro. Ses positions dreyfusardes, il sait leur donner une expression et une dimension qui touchent la classe ouvrière : il présente l’Affaire comme une bataille où le prolétariat à l’occasion de prouver « qu’il serait capable demain de lutter pour l’humanité » ; à travers « le sabre et le goupillon », il vise des adversaires réels des militants ouvriers français et il relie les luttes ouvrières — ainsi la grève du bâtiment parisien en octobre 1898 — au mouvement dreyfusard contre l’appareil d’État.
La conviction qu’il faut et qu’on peut peser du dedans sur l’État pour sauvegarder les principes mêmes de la République et gagner le temps nécessaire au recul des forces matérielles et idéologiques les plus hostiles au socialisme — l’Église et l’Armée — inspire pour l’essentiel Jaurès au moment de la constitution du cabinet Waldeck-Rousseau. Le 24 juin 1899, il approuve publiquement Millerand d’être entré dans ce « ministère de combat ». Le soir même il fait voter par le Comité d’entente une motion qui déclare que Millerand n’engage pas le parti, mais, devant le manifeste séparé publié le 14 juillet par le POF et le PSR, il en appelle « au juge suprême, le parti socialiste tout entier réuni dans un Congrès national » : l’objectif qu’il avait défini au punch du Tivoli-Vauxhall est resté le sien. Pendant la préparation du congrès, il reprend contact avec Carmaux — où, le 17 septembre 1899, a lieu la première grande manifestation de rue depuis de longues années — et avec Albi où le 24 septembre la Verrerie ouvrière inaugure son troisième four. Au congrès général d’unité qui s’ouvre au gymnase Japy le 23 décembre, sa motion est repoussée au profit d’une motion Delesalle à laquelle il se rallie : il a été chaleureusement applaudi par la grande majorité des délégués. Au Comité général qui est chargé par le congrès de gérer le nouveau « Parti socialiste », coalition d’organisations, Jaurès tente, souvent en vain, d’impulser le développement de fédérations départementales dont la base serait unitaire : de même, sa proposition d’un appel unique du Comité pour les élections municipales du 6 mai 1900 est repoussée. Pour sa part, il prend au sérieux les perspectives d’unité : le 10 février 1900, il défend pour l’essentiel les bases de l’économie marxiste lors de sa conférence sur Bernstein, et lorsque, le 11 avril, il se rend à Bordeaux, il parle aussi bien devant la Fédération du POF qu’au congrès des socialistes indépendants. Au Ve congrès de la IIe Internationale qui se réunit à Paris du 23 au 27 septembre et dont il préside la première séance, il se rallie sans peine à la motion Kautsky dite « résolution caoutchouc », qui considère l’entrée d’un socialiste dans un ministère bourgeois comme un expédient exceptionnel. Il n’est pas toutefois obsédé par ce problème : il attache la plus grande importance au renforcement des liens internationaux entre les socialistes — il a parlé en ce sens à Londres le 8 mars 1899, puis les 2-3 avril à Bruxelles pour l’inauguration de la Maison du Peuple — et il suggère au congrès la création d’une Ligue européenne pour la paix. Mais le congrès en débat à peine et l’espérance unitaire se brise bientôt : le 28 septembre, les guesdistes quittent le congrès national. Jaurès ne semble pas avoir pleinement conscience de la portée de ce geste : il compte sur le référendum décidé à Japy et sur la propagande qu’il organise dans le Nord — la controverse de Lille sur « les deux méthodes », le 16 novembre 1900, en est une pièce de choix — pour déborder la direction du POF. Mais en votant constamment pour le ministère, en freinant de son mieux, au début de mai 1901, la grève générale décidée par la Fédération des mineurs, il heurte la sensibilité des ouvriers révolutionnaires. Au IIIe congrès socialiste qui s’ouvre le 28 mai 1901 à Lyon, il parvient bien à faire rejeter, en séance plénière, la motion antimillerandiste d’Amédée de la Porte, mais ses adversaires quittent le congrès et le parti. Ultime déception : l’anticléricalisme, qui constitue un des ciments solides du parti ainsi amaigri, s’exprime pendant l’été et l’automne 1901 par de violentes attaques contre Jaurès que suscite la première communion, le 7 juillet, de sa fille Madeleine. Il échappe quelque peu à cette triste atmosphère en allant, lorsque sa gorge malade s’est rétablie, commenter à Genève, en février 1902, la pensée de Nietzsche. Quant au Parti socialiste français qui s’organise définitivement au congrès de Tours du 2 au 4 mars 1902 et auquel il fixe comme objectif de prouver la validité de « la méthode de légalité, d’évolution et de pénétration », Jaurès, qui s’efforce d’y maintenir un difficile équilibre entre le Comité général et le groupe parlementaire, et qui parvient — notamment en avril 1903 au congrès de Bordeaux — à éviter (jusqu’en janvier 1904) l’exclusion de Millerand, n’y verra jamais qu’une solution provisoire.
C’est au Parlement que, de 1902 à 1904, se développe l’essentiel de l’activité de Jaurès. Aux élections législatives de 1902, il reconquiert de justesse au premier tour, le 27 avril, le siège de Carmaux, avec 390 voix de majorité. La campagne a été marquée par de véritables marches militantes d’une trentaine de kilomètres parfois. De retour à la Chambre et débarrassé, après la démission de Waldeck-Rousseau, de l’hypothèque du ministérialisme, il devient, sans renoncer aux perspectives du socialisme, un des leaders de la majorité combiste : « Nous voulons collaborer avec toute la gauche pour une oeuvre d’action républicaine et réformatrice. Nous voulons en même temps poursuivre les fins supérieures en vue desquelles le prolétariat s’est organisé » (Chambre, 13 juin 1902). Il joue un rôle considérable dans la Délégation des gauches. Le 17 octobre 1902, elle le choisit pour être un des quatre candidats à la vice-présidence de la Chambre, fonction à laquelle il est élu le 13 janvier 1903 grâce à la discipline radicale. Ses votes sont le plus souvent conformes à ceux de tout son groupe et très souvent à ceux de tous les socialistes, qu’il s’agisse de l’impôt sur le revenu, en faveur duquel le 20 décembre 1904 il parvient à entraîner la majorité, ou des rapports entre l’Église et l’État, en particulier lorsque les socialistes s’opposent à la majorité : ainsi pour la suppression du budget des Cultes, à laquelle ils sont tous favorables, pour le manuel d’histoire de Gustave Hervé à propos duquel ils votent, le 3 juin 1904, contre l’ordre du jour du gouvernement et de la droite ou, le 21 mars 1904, à propos de l’amendement Leygues qui exempte de la suppression des établissements congréganistes les noviciats qui forment les personnels des missions : tous les socialistes votent contre l’amendement qui est pourtant approuvé. Mais, si le ministère risque d’être mis en difficulté, Jaurès, qui croit à la loyauté républicaine de Combes, et pense qu’il faut donner aux radicaux la possibilité d’aller jusqu’à la séparation de l’Église et de l’État, se porte aussitôt à son secours. Ainsi en est-il lors de la venue à Paris de Victor-Emmanuel III, le 14 octobre 1903 : il se rend à la cérémonie, suscitant ainsi une vive protestation du Comité interfédéral du PSF ; quinze jours plus tard, le 30 octobre, au lendemain des troubles graves provoqués à la Bourse du Travail par la brutalité du préfet de police Lépine, il vote pour le gouvernement — qui a d’ailleurs présenté ses excuses — avec une petite minorité de socialistes. Il s’efforce pourtant de ne pas laisser se relâcher ses contacts avec la classe ouvrière : en octobre 1902, pendant la grève des mineurs, il participe, à Carmaux, à une grande manifestation et, le 23 octobre, puis le 30, il intervient à la Chambre pour inviter le gouvernement à rechercher un arbitrage. Fin octobre et début novembre 1903, il participe à une commission d’enquête parlementaire suscitée par la grève des ouvriers du textile de la vallée de la Lys ; il y découvre une misère ouvrière inconnue dans le Carmausin ; il dirige lui-même assez sèchement l’interrogatoire des fabricants d’Armentières ; il prend plusieurs fois la parole en public à Armentières le 24 octobre, à Caudry le 25, au Cateau-Cambrésis le 1er novembre ; et, à la Chambre, le 7 novembre, il attaque ouvertement le patronat du Nord. Il conserve aussi une large indépendance pour les problèmes qui touchent à la politique internationale. Il en acquiert alors une vue mondiale, comme le montre la préface qu’il écrit en 1900 pour le livre de Henri Turot Les Hommes de révolution : Aguinaldo et les Philippins. Il juge toujours aussi sévèrement la politique arménienne du gouvernement français : il prend la parole au congrès international arménien de Bruxelles en juillet 1902, et, en octobre 1903, il participe aux journées d’études internationales de Paris. Au début de septembre 1902, il adresse au leader socialiste italien Andrea Costa une lettre où il se félicite que la Triplice fasse contrepoids au chauvinisme français et à l’alliance franco-russe ; pendant deux semaines, il la commente dans la Petite République ; le 29 décembre 1902, à la deuxième réunion du Bureau socialiste international, où il représente le PSF, il obtient le vote unanime d’un ordre du jour pour une étude sérieuse de la situation internationale, et, le 23 janvier 1903, il prononce sur ce thème à la Chambre un discours d’ailleurs profondément optimiste.
C’est en 1904 que se dessinent aux yeux de Jaurès les éléments qui vont le conduire à accepter en avril 1905 la réalisation de l’unité socialiste sur des bases qu’il avait repoussées en 1899-1900. Le 13 janvier 1904, il est battu lors du renouvellement de la vice-présidence de la Chambre, en raison de la dissidence d’un certain nombre de radicaux. Au congrès de Saint-Étienne du PSF (14-16 février 1904), il doit reconnaître l’hémorragie des effectifs de son parti et la faiblesse des résultats sociaux acquis par le Bloc. Il est, à cette date, privé de tribune parisienne : à la fin de décembre 1903, il a quitté la Petite République où les opérations commerciales de Gérault-Richard le compromettaient, et il prépare, avec Herr, Lévy-Bruhl et Léon Blum (mais sans Millerand) le lancement de L’Humanité : le premier numéro du « journal des dix-sept agrégés » paraît le 18 avril 1904. À cette date, deux autres processus sont en cours, dont le succès rendra possibles la fin du Bloc et l’unité socialiste. La séparation de l’Église et de l’État d’abord ; Jaurès y contribue par une longue campagne de presse de mai 1904 à décembre 1905 et une série d’initiatives : publication le 17 mai 1904 dans l’Humanité de la « note Merry del Val », discours du Cirque d’Hiver le 28 mai, soutien impétueux à Combes le 28 octobre lors de l’interpellation Guyot de Villeneuve sur l’affaire des « fiches », participation éminente à la rédaction de l’article IV de la loi qui laisse une place à la hiérarchie catholique dans l’organisation des associations culturelles et facilite ainsi le vote de la loi, grand discours à la Chambre le 21 avril 1905, pour dégager dans ce sens la philosophie de la loi, nouveau discours le 30 avril. D’autre part, la pression internationale en faveur de l’unité s’exprime en août 1904 au congrès d’Amsterdam : Jaurès y prononce, le 19 août, un mémorable discours destiné à définir devant le socialisme international sa « méthode » et à l’opposer à celle des guesdistes et de la social-démocratie allemande. Le vote du congrès en faveur de la motion de Dresde condamne la tactique jaurésienne, mais, comme Vaillant et Guesde, il approuve la résolution qui les appelle à l’unité. Sans renoncer à mettre au premier plan de ses préoccupations le vote de la Séparation (meeting de Carmaux le 26 septembre 1904), poussé par la gauche de son parti et par le PS de F, il accepte, à la fin du mois d’octobre, que le PSF soit représenté à la Commission d’unification. Dès lors les atermoiements disparaissent : malgré son duel avec Déroulède le 4 décembre, Jaurès participe régulièrement aux travaux de la Commission, jusqu’à la Déclaration commune du 30 décembre ; il empêche Briand d’entrer dans le ministère Rouvier et, à partir du « dimanche rouge » (22 janvier 1905), il mène dans l’Humanité et dans les meetings une campagne unitaire pour la Révolution russe ; au congrès de Rouen du PSF il obtient, le 29 mars 1905, une adhésion unanime quoique formelle à l’unité. Celle-ci se réalise au congrès du Globe (23-24 avril 1905). Député, Jaurès ne fait pas partie de la Commission administrative permanente, mais il figure parmi les douze délégués du groupe parlementaire au Conseil national.
La réalisation de l’unité ne supprime évidemment pas les tensions à l’intérieur du socialisme français. Elle coïncide d’autre part ou peu s’en faut avec l’apparition de violents conflits qui concernent non seulement la société et la vie politique françaises, mais leur place et leur rôle dans le monde où l’impérialisme se développe dangereusement. Jaurès se situe au coeur de cette crise qui, à des degrés divers, se prolonge du printemps 1905 jusqu’à l’automne 1908. Dès la fin du congrès du Globe, aucun socialiste français ne se sent plus intensément concerné par les risques de guerre et, de façon connexe, par les problèmes qui touchent au fait national. Le discours que le gouvernement allemand lui interdit de prononcer le 9 juillet 1905 à Berlin, où il était l’invité de la social-démocratie, exprime son inquiétude devant l’anarchie concurrentielle du « monde capitaliste » et sa volonté de répudier, au nom de la SFIO, « toute guerre de revanche ». Sommé au même moment par les interventions fracassantes de Gustave Hervé (meeting de clôture du congrès du Globe) de s’engager dans « l’antipatriotisme » et d’approuver l’appel à la désertion et à l’insurrection en cas de guerre, il réagit d’abord avec agacement et même avec une certaine hostilité, puis il entreprend, pendant l’été 1905, une réflexion difficile sur le concept de nation et sur les relations entre patrie et prolétariat dans la société capitaliste. En septembre 1905, il est d’accord avec Vaillant pour proposer de mettre à l’ordre du jour du BSI l’étude des mesures propres à empêcher la guerre dans le cadre de chaque parti comme dans celui de l’Internationale : son alliance avec Vaillant, dont il était séparé depuis 1901, ne se démentira plus. Le 26 décembre 1905 il comparaît comme témoin à décharge dans le procès intenté aux antimilitaristes signataires de « l’Affiche rouge ». Au congrès de Limoges de la SFIO (1er-4 novembre 1906) il se rallie à la motion de la Seine (c’est-à-dire à la motion Vaillant) qui préconise contre la guerre l’emploi de tous les moyens, jusqu’à la grève générale et à l’insurrection : sur ce point en particulier sa rupture avec les guesdistes durera jusqu’en 1914. L’année suivante, au congrès de Nancy (11-14 août 1907) il fait à nouveau approuver la motion votée à Limoges, mais cette fois c’est son intervention qui domine les débats. Au congrès international de Stuttgart (16-24 août 1907), en commission comme en séance plénière, son autorité s’affirme également sans que l’on puisse dire que la motion votée reflète pleinement ses positions, auxquelles les délégués allemands, absolument hostiles à la grève générale, se sont en partie opposés. Le texte approuvé paraît pourtant incendiaire : au retour de Stuttgart il en présente les attendus et les perspectives, le 7 septembre, au Tivoli-Vaux-hall, dans un discours qui déchaîne contre lui non seulement la droite et les modérés, mais la grande majorité des radicaux. Jaurès est entré en dissidence avec la classe politique et la quasi-totalité de la presse française sur un problème essentiel.
La vigueur et l’obstination avec laquelle il défend l’analyse et les conclusions auxquelles il s’est arrêté tiennent aussi aux liens qu’il a noués ou renoués avec des milieux dont sa vie parlementaire et presque gouvernementale l’avait en partie écarté au temps du Bloc. Il en est ainsi même pour les instituteurs pourtant en accord avec l’anticléricalisme de l’époque combiste : depuis le 1er octobre 1905, en effet, il donne chaque quinzaine un article à la Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, où il a remplacé Gustave Hervé qui ne le lui pardonnera pas ; le 7 mai 1905, il s’oppose aux poursuites engagées contre quarante instituteurs pour constitution d’un syndicat ; il condamne de même dans un grand discours, les 10 et 14 mai 1907, les sanctions prises contre Nègre. Ces interventions de plus en plus vigoureuses ont une vaste portée : plus encore que les instituteurs, ce sont les organisations syndicales qu’il a en effet retrouvées et non plus seulement à Carmaux. La circonscription d’Albi 2, toujours disputée avec véhémence, lui reste fidèle, comme le montrent les résultats des élections du 6 mai 1906, où il obtient au premier tour 6 427 voix contre 6 147 au marquis de Solages, et lorsqu’il présentera une motion dans les congrès SFIO, ce sera généralement au nom de la fédération du Tarn dont Carmaux constitue le pilier. Surtout ses relations avec la CGT se modifient. Il ne se borne pas à faire campagne dans l’Humanité et la Dépêche pour les retraites ouvrières, de novembre 1905 à février 1906 (il était déjà intervenu à la Chambre le 9 juin 1903 et le 12 juillet 1905, il récidive le 13 février 1906), ni même à soutenir les grandes grèves de ces années mouvementées : celle des arsenaux (17 novembre 1905), de Courrières (3 avril 1906), des électriciens (11 mars 1907). Il fait l’éloge de la CGT : c’est dans les Bourses du Travail, déclare-t-il à la Chambre les 8-15 décembre 1905, que « le verbe de la France s’est fait chair » et que s’élabore une culture ouvrière authentique. Il souhaite que les syndicats d’instituteurs adhèrent à la CGT et qu’ainsi s’opère la rencontre entre la culture des livres et celle que crée le prolétariat. Il ouvre dans l’Humanité, le 11 août 1906, une « Tribune libre » pour la CGT, dont elle ne se servira pas toujours avec discrétion, et qui vaudra à Jaurès de véhémentes attaques guesdistes. Au congrès de Limoges, au lendemain du congrès confédéral d’Amiens, il souligne la nécessité de respecter à la fois l’entière autonomie de la Confédération et « l’ampleur de la pensée syndicaliste », c’est-à-dire le droit de la CGT à définir sa propre vision du socialisme : son intervention assure une victoire difficile (18 voix de majorité) à la motion du Tarn qui n’envisage qu’une « coopération volontaire » entre le Parti et la CGT. Cette ligne politique se nourrit de la certitude que toutes les forces anticapitalistes doivent délibérer ensemble car, dans notre société déchirée par la propriété privée, le prolétariat est la seule puissance de vie en relation cohérente avec l’humanité ; il est de plus la seule force internationale capable de faire un jour obstacle à la guerre. Dès lors, les critiques que Jaurès ne dissimule jamais — phrase déclamatoire, véhémence verbale, inefficace — lui paraissent secondaires. D’où l’horreur que lui inspire l’usage fait par Clemenceau des provocations et de la violence policière, notamment à Courrières, ou en juin-juillet 1908 lors des graves incidents de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. D’où surtout le mépris qu’il commence à éprouver pour son ex-ami Briand : « Pas çà ou pas vous ! » (Chambre, 11 mai 1907).
Jaurès n’a pourtant renoncé ni à faire prévaloir, en matière de tactique électorale, le respect de la discipline républicaine, ni à commencer dès aujourd’hui l’organisation rudimentaire de l’avenir socialiste. Sa vision du monde intègre sans peine ces éléments que ses adversaires jugent contradictoires, et les guesdistes significatifs de son ignorance théorique. Au congrès de Chalon qui, du 29 octobre au 1er novembre 1905, a discuté de la préparation des élections de 1906, il a souhaité qu’au second tour on laisse les fédérations libres de décider de leur attitude ; et entre les deux tours il blâme vigoureusement ceux qui, comme Aubriot à Paris, ne respectent pas la discipline républicaine. Dans son discours de rentrée à la Chambre, le 14 juin 1906, il explique un peu longuement, face à un Clemenceau goguenard, ses fins lointaines et les moyens légaux et pacifiques d’y parvenir : indemnisation des détenteurs du capital, extension du contrôle de la collectivité nationale qui fasse place aux producteurs comme aux délégués de la nation. Un an plus tard, le 11 juin 1907, au coeur de la rafale qui souffle sur le Midi languedocien, il dépose à la Chambre un projet de nationalisation des vignes, hâtivement élaboré, mais qui s’intègre bien à sa problématique et dont il ne désespère pas, à moyen terme, de le voir reconnu comme la seule solution raisonnable et efficace. Ces initiatives le placent au noeud des oppositions qui rendent si fragile la jeune SFIO. Vigoureusement contesté dans le parti, aussi bien par les hervéistes et les amis de Lagardelle que par les broussistes et surtout les guesdistes, il apparaît quelque temps comme un homme seul à l’intérieur de « l’appareil ». L’Humanité elle-même, son arme principale, est dangereusement menacée : le 13 octobre 1906 il lance pour la sauver un appel solennel, au meeting du manège de Saint-Paul. Au prix d’une plus grande diversité à l’intérieur de la rédaction, d’un certain contrôle des différentes tendances du Parti, et d’un soutien financier français et international, le journal survit pourtant et Jaurès en reste le directeur. Finalement, délivré de l’écran que les cadres des vieilles organisations plaçaient entre les masses et lui, il parvient à rassembler le parti autour d’objectifs communs et même, temporairement, à symboliser son unité au plan institutionnel : telle est la signification du vote unanime (moins une voix) de la motion de synthèse qu’il présente le 18 octobre 1908 au congrès de Toulouse.
De la fin de 1908 à la fin de 1912, Jaurès, qui est réélu député de Carmaux en mai 1910, par 6 445 voix contre 5 843 (mais au second tour seulement en raison d’un troisième candidat, radical, qui s’est retiré après le premier tour) doit faire face à la dégradation de la vie politique nationale et découvre de nouveaux horizons. Son influence grandit en même temps dans divers secteurs de la société française et dans l’Internationale. Il est fort malaisé d’évoquer une activité aussi pluricentrée. Le rôle qu’il joue dans les instances régulières du parti souligne l’accroissement de son audience interne. Il préside par exemple de nombreux congrès fédéraux — ainsi celui de l’Allier, vieux département guesdiste et blanquiste, le 19 décembre 1910 — et lorsqu’il doit déclarer forfait — ainsi en Corse ou à Amiens, à la veille du congrès de Bâle — c’est le désespoir. Au groupe parlementaire son influence s’exerce d’abord en faveur d’une organisation meilleure du travail du parti : le 17 décembre 1909, par exemple, il demande au groupe de constituer une commission de onze membres pour étudier les moyens de combattre les trusts qui convoitent les richesses nationales (mines de Lorraine, houille blanche). Elle s’exerce aussi de façon critique : c’est lui qui, avec Vaillant, fait échouer, le 8 mars 1912, le projet d’un guesdiste, Deslinières, d’organiser une « colonie socialiste » au Maroc, en chassant les Arabes des territoires de l’oued Sebou pour y établir des Français compétents. Il est le porte-parole de son parti dans quatre des grandes commissions permanentes constituées au lendemain des élections de 1910 : Armée, Suffrage universel, Règlement, Budget. Dans les congrès, il parvient régulièrement à entraîner la majorité : ainsi à Nîmes, en février 1910 — après un débat passionné — en faveur du projet de loi sur les retraites ouvrières, dont il critique certaines modalités, mais où il voit la première pierre d’une oeuvre de sécurité répondant à une aspiration ancienne et profonde des travailleurs. Au congrès de Saint-Quentin (avril 1911), les guesdistes, pour ne pas se déconsidérer, doivent se démarquer d’un des leurs, Rappoport, qui a mis en cause, en termes blessants, les origines financières de l’Humanité. Il faut un problème aussi brûlant que celui du comportement de la CGT pour que, au congrès de Lyon (février 1912), Jaurès soit en fait mis en minorité : la motion votée à l’occasion de l’affaire Ghesquière-Compère-Morel montre à quel point le syndicalisme révolutionnaire reste impopulaire dans le parti. Pourtant, grâce au soutien public de Jaurès, les « socialistes ouvriers » eux-mêmes auront la parole dans l’École socialiste qui s’ouvre en octobre 1909 et dont les diverses tendances du parti auraient aimé avoir le monopole.
Hors du parti enfin son rayonnement personnel apparaît en pleine lumière. Malgré le mécontentement qu’en éprouvent certains radicaux, c’est lui qui préside, depuis juillet 1910, la commission parlementaire d’enquête sur l’affaire Rochette. Membre du comité de la Ligue d’électeurs pour le suffrage aux femmes, et du comité de patronage de nombreuses sociétés à caractère souvent culturel, ou humanitaire, il s’occupe avec diligence de la commission chargée de recenser et publier les documents relatifs à la vie économique de la Révolution française, commission qui a été créée sur sa demande le 23 décembre 1903 et qu’il préside jusqu’à sa mort. Mais il sait aussi dire non : ainsi, par amitié pour Aulard sans doute, lorsque Mathiez le sollicite d’entrer au comité de rédaction de la Société des études robespierristes ; et par inquiétude devant les tendances monopolisantes des guesdistes et blessure personnelle profonde, lorsque, quelques mois après le congrès de Saint-Quentin, il refuse à Compère-Morel sa participation à l’Encyclopédie socialiste. À l’écoute non plus de l’avant-garde littéraire — c’est à Tolstoï qu’il consacre sa conférence de Toulouse en février 1911 — du moins de ce qui, dans les nouvelles techniques, peut enrichir le trésor culturel de l’humanité, il écrit sur l’aviation, le cinéma, et s’inquiète de l’évolution idéologique de ces nouveaux intellectuels, les ingénieurs. Le voyage qu’il entreprend en Amérique latine — Brésil, Uruguay, Argentine surtout — de juillet à octobre 1911, lui est l’occasion non seulement d’étoffer la caisse de l’Humanité, mais d’exalter en une série de conférences ces nouvelles civilisations qui grandissent au contact de plusieurs sociétés. À Paris d’ailleurs, comme au BSI dont il ne manque presque aucune séance, il entre en contact avec des révolutionnaires de bien des pays : avec les Russes d’abord, de toutes tendances, dont Paris est comme la capitale en exil ; les juifs émigrés qui le mettent au courant du sionisme dont l’idéologie lui demeure étrangère ; les Espagnols — il conduit le 15 octobre 1909 la manifestation des boulevards, après l’assassinat de Ferrer ; les Hongrois, les Hindous — il intervient avec efficacité en 1910 pour Savarkhar. Surtout peut-être il se tourne vers l’Islam : il se lie d’amitié avec les leaders Jeunes Turcs, tout en ouvrant les colonnes de l’Humanité aux premiers socialistes turcs persécutés, et avec quelques Égyptiens modernistes. Grâce à eux sans doute il parvient à une vision originale de la civilisation arabe dont il fera l’éloge à la Chambre le 1er février 1912. Il accède ainsi, rompant insensiblement avec le franco-centrisme de ses jeunes années et même de sa maturité, à un pluralisme culturel exceptionnel chez les socialistes de sa génération. Le « réveil de l’Asie » (Chambre, 28 juin 1912), la lutte que mènent en 1911 les Marocains contre la conquête française le conduisent enfin à penser que les peuples colonisés, lorsqu’ils témoignent d’une indéniable conscience nationale, ont droit au respect de leur indépendance (Chambre, 16 juin 1911, Humanité, 22 avril 1912, etc.). Le 1er juillet 1912, il vote naturellement contre le traité établissant le protectorat français sur le Maroc.
Est-ce à dire qu’il en arrive à préconiser par principe l’indépendance des peuples coloniaux ? Il continue à penser, comme il l’avait écrit dans la Petite République dès le 17 mai 1896, que la colonisation n’est pas forcément exclusive d’une « sollicitude constante pour les races opprimées » et que la domination française pourrait être porteuse de progrès. Mais il est de plus en plus frappé par la dégradation profonde du système sous l’influence de militaires avides de gloire et d’hommes d’affaires avides de richesses et soutenus par les milieux officiels de la République : cf. l’affaire d’Amade (mars 1908), celle des mines de l’Ouenza (mars 1909), le système des grandes concessions en Afrique équatoriale (discours du 6 avril 1911), l’affaire Couitéas à travers laquelle il découvre en 1911 l’inversion des Droits de l’homme à laquelle conduit le colonialisme. Dans chacun de ces cas, tout en dénonçant le système, il met en cause la responsabilité du gouvernement. Mais il attend, pour l’accuser, que celui-ci ait fait ses preuves. Aussi appelle-t-il le plus souvent les socialistes à s’abstenir lorsqu’un nouveau ministère se présente devant eux : ainsi pour l’investiture de Clemenceau le 5 novembre 1906, de Briand le 27 juillet 1909, de Monis le 6 mars 1911.
En fait, à partir de juillet 1909, il dénonce sans relâche ce qu’il nomme « le briandisme » : politique de désagrégation des partis, de pseudo-apaisement social, de fausse unanimité à l’intérieur d’un soi-disant « parti national ». Il y a des classes : elles peuvent au besoin collaborer, mais il faut alors que la présence de la classe ouvrière soit assurée par celle de la CGT. La grève des cheminots d’octobre 1910 lui est l’occasion de démontrer les intentions profondes de « l’homme de l’apaisement » : alors qu’il avait en août demandé aux cheminots de retarder leur grève générale, il ouvre à leurs dirigeants, en octobre, les locaux de l’Humanité, et le 8 novembre il condamne véhémentement à la Chambre la conduite de Briand. Il dirigera personnellement ensuite la campagne pour leur réintégration et, en accord avec le parti, il votera contre l’investiture du ministère Caillaux le 27 juin 1911, celui-ci refusant de s’engager à exiger des Compagnies la réintégration des exclus. Contre le briandisme il fait confiance à l’établissement de la représentation proportionnelle qui obligera, pense-t-il, les partis à s’organiser et permettra au parti radical d’échapper à la désagrégation de la vie publique. Dès 1907, il fait partie du groupe parlementaire pour la réalisation de la RP ; d’octobre 1909 à juillet 1912 il ne lui consacre pas moins de neuf discours. Le texte qu’il vote, comme la quasi-unanimité des socialistes, le 10 juillet 1912, est pourtant bien éloigné des objectifs proportionnalistes. Il compte dès lors sur d’autres forces pour opérer le redressement du parti radical.
Que le système reste susceptible d’amendement, c’est aussi ce que signifie l’Armée nouvelle. Ce grand livre, dont le texte est déposé à la Chambre le 14 novembre 1910 sous la forme d’un commentaire à une proposition de loi, est l’aboutissement d’une méditation entreprise lors du congrès d’Amsterdam. Pour le préparer, Jaurès a beaucoup lu ; grâce au capitaine Gérard qui, sous la signature Rossel, tient dans l’Humanité une rubrique militaire d’octobre 1907 à novembre 1909, il est entré en relations avec de jeunes officiers démocrates ; il a participé assidûment à la Commission de l’Armée depuis juin 1910. Il croit applicable son projet d’organisation des réserves et d’intégration des masses populaires à la défense nationale, dans le cadre d’une politique extérieure strictement pacifique. Et pourtant la secrète mélancolie qui sourd souvent de son livre trahit non seulement ses chagrins privés — le mariage peu heureux de sa fille en 1909, la naissance d’un petit-fils infirme — mais l’inquiétude qui commence à s’emparer de lui devant la folie du monde, devant le refus qu’oppose la bourgeoisie française aux changements nécessaires et l’impuissance d’un prolétariat insuffisamment organisé en France, insuffisamment révolutionnaire en Allemagne. C’est pourquoi tous ses efforts tendent dans cette double direction. En France : renforcer la CGT par l’adhésion de grandes fédérations comme celle des mineurs et l’orienter vers une pleine maîtrise d’elle-même (juin-septembre 1908) ; favoriser le regroupement des coopératives (cf. son intervention au congrès extraordinaire de la Confédération des coopératives socialistes et ouvrières le 1er novembre 1912) ; tendre à l’apaisement à l’intérieur du parti. En direction de la social-démocratie allemande : préconiser, la motion en faveur de la grève générale ouvrière contre la guerre, présentée au congrès de Copenhague qui s’ouvre le 29 août 1910 ; exiger en cas de crise la réunion immédiate du BSI et l’organisation de démonstrations internationales contre la guerre auxquelles les socialistes allemands sont peu favorables (cf. les manifestations de novembre 1911). Lorsqu’en octobre 1912 la crise balkanique s’amplifie, Jaurès obtient, le 28 octobre, du BSI la convocation d’urgence d’un congrès extraordinaire dont le Parti allemand ne voulait à aucun prix ; il va parler à Berlin le 17 novembre ; le discours qu’il prononce à Bâle dans la cathédrale, le 24, au deuxième jour du congrès, est resté célèbre, et c’est lui qui présente aux délégués la résolution qui « déclare la guerre à la guerre », dont il a été l’un des auteurs.
En janvier 1913, l’élection de Deschanel à la présidence de la Chambre, celle de Poincaré à la présidence de la République et la constitution du ministère Briand annoncent une nouvelle période. Le 25 janvier l’Humanité passe à six pages et Jaurès souligne la portée de cette transformation : donner au socialisme et à la paix un grand organe quotidien. Dès lors, le briandisme se découvrant comme un mouvement de droite dont le nationalisme est une forme militante, les deux camps se dessinent avec plus de clarté. Le 6 mars, lorsque Briand présente à la Chambre le projet de loi de trois ans, Jaurès le définit comme « un crime contre la République et contre la France » qui menace la paix et affaiblit la défense nationale. Pendant quatre mois il dirige la campagne de masse de la SFIO dans la presse, dans le pays et à la Chambre où il défend un contre-projet dans un grand discours, les 17 et 18 juin. Il renforce son audience dans tout le parti : la Guerre sociale renonce à l’attaquer « de gauche » et il rencontre fréquemment le nouveau secrétaire de la fédération de la Seine, Pierre Dormoy, fort lié au syndicalisme révolutionnaire. Les relations avec la CGT, très mauvaises en août-septembre 1912 (affaire de « l’Encyclique des cinq »), s’améliorent nettement : Jouhaux vient au grand meeting du Pré-Saint-Gervais le 25 mai 1913, où Jaurès parle devant 150 000 personnes. Enfin une partie des radicaux modifient leur attitude au lendemain du congrès de Pau (16-18 octobre) au cours duquel le Parti radical se donne un nouveau président, Caillaux, favorable à l’impôt sur le revenu et hostile à la loi de trois ans. Les guesdistes accusent Jaurès de songer à reconstituer le Bloc ; il leur répond aussitôt (Dépêche, 19 octobre) que les alliances parlementaires sont au fond secondaires et qu’il n’est « ni pour ni contre le Bloc » : ce qui compte c’est que le Parti radical parvienne à se ressaisir. Hors de France enfin il semble à Jaurès que les socialistes français sont moins isolés : le 13 mai 1913, il participe, à Berne, à une rencontre entre parlementaires français et allemands et il est élu membre du Comité de rapprochement entre les deux pays ; surtout, relativement satisfait du comportement de la social-démocratie qui lance avec la SFIO un manifeste pour l’arbitrage et les milices, le 1er mars, il la défend en mars-avril au cours d’une pénible polémique contre le socialiste Charles Andler qui a dénoncé les progrès de l’impérialisme chez les socialistes allemands.
Les élections d’avril-mai 1914 renforcent Jaurès dans le sentiment que quelque chose a changé : les désistements avec les radicaux au second tour se sont faits contre la loi de trois ans et pour l’impôt sur le revenu ; la SFIO gagne une trentaine de sièges ; lui-même est réélu dès le premier tour à Carmaux, et, pour la première fois depuis août 1893, avec près de 2 000 voix d’avance. Son optimisme reprend-il a alors le dessus ? La réponse à cette question se situe à plusieurs niveaux. D’une part le monde et la France lui semblent toujours couverts d’épaix nuages. Les insultes dont il est l’objet depuis sa campagne contre la conquête du Maroc et davantage encore depuis la loi de trois ans l’atteignent par la dégradation qu’elles révèlent dans la mentalité rationnelle : s’il ne prend pas la peine de répondre à un Urbain Gohier, à un Charles Maurras qui l’appellent « Herr Jaurès », à un Péguy qui le menace de la guillotine, il s’élève, le 22 janvier 1914, après les obsèques de son ami Francis de Pressensé, contre « ceux qui conseillent sous le nom de philosophie de l’instinct et de l’intuition l’abdication de l’intelligence ». La conduite de la Russie, celle des États balkaniques, face auxquels il défend jusqu’en 1914 la nécessité d’une présence turque en Europe comme un lieu de rencontre entre des civilisations différentes, lui semblent toujours aussi dangereuses. À propos des mines de l’Ouenza (discours du 23 janvier 1914) ou de l’affaire Krupp-Poutilov où il met en cause les Schneider (Dépêche et Humanité, fin janvier-début février 1914), il dénonce « l’Internationale des obus et des canons ». Mais à très court terme il lui semble, en particulier en raison du rapprochement anglo-allemand, que les risques de guerre ont reculé et que les forces politiques et sociales pacifiques ont consolidé leurs positions (participation à la Conférence parlementaire franco-allemande de Berne, 31 mai 1914). À long terme, d’autre part, il a sans doute tendance à croire, comme de nombreux socialistes et en particulier Kautsky, que le capitalisme mondial peut devenir un jour une force de paix s’il sait comprendre ses vrais intérêts. Dès lors le mot d’ordre de « grève générale ouvrière internationalement organisée contre la guerre » peut agir dans l’avenir comme un catalyseur efficace sur le prolétariat et donner à réfléchir aux gouvernants qui seraient tentés par l’aventure. C’est pourquoi il exige que le débat sur l’amendement Keir Hardie-Vaillant reste inscrit au programme du congrès de l’Internationale qui doit s’ouvrir à Vienne le 23 août ; il refuse de rédiger son rapport sur l’impérialisme pour mieux développer in extremis ce thème politique, délicat puisque les socialistes allemands lui sont toujours hostiles, et, au congrès extraordinaire de la SFIO (14-16 juillet 1914, Paris) il obtient sur cette formule la majorité contre les guesdistes. Il reste que, dans les semaines qui précèdent la guerre et même après l’attentat de Sarajevo, Jaurès, tout en prenant la parole le 7 juillet contre les crédits demandés pour le voyage de Poincaré en Russie, ne semble pas obsédé par le risque de guerre. Si la constitution du ministère Viviani, au lendemain des élections, ne l’a pas rassuré, elle ne l’a pas inquiété non plus. De toute façon, il ne prend aucune position publique au sujet du « ministère Caillaux-Jaurès » dont bruissent les couloirs du Parlement mais qui est impossible tant que dure le procès de Mme Caillaux et fort invraisemblable ensuite, étant donné la charte de la SFIO. Il ne renonce d’ailleurs à critiquer Caillaux ni le 5 mars où il l’a interpellé vivement à propos de l’omission, dans un document soumis au Sénat, de l’impôt qui devait peser sur la rente, ni le 31 mars où, en tant que président de la commission Rochette, il le blâme pour les pressions auxquelles il a, en 1911, soumis les magistrats. La dernière grande intervention de Jaurès au Parlement (12-15 juillet 1914) concerne l’impôt sur le revenu, voté le 9 mars et dont certaines modalités et la finalité sont aussitôt remises en question au Sénat et même à la Chambre : « Il n’y a plus d’impôt sur le revenu », s’écrie-t-il le 15 juillet.
La dernière semaine de la vie de Jaurès commence le 25 juillet lorsqu’il apprend l’ultimatum autrichien à la Serbie. Il télégraphie à Huysmans son accord avec la convocation urgente du BSI. À Vaise, le soir, dans la banlieue de Lyon, il évoque la responsabilité de tous les pays, de tous les peuples dans le massacre qu’il entrevoit clairement. Le 27 juillet, il rédige la motion adoptée par la CAP et le 28 celle du groupe parlementaire socialiste : elles manifestent sa confiance dans la politique de l’actuel gouvernement français et son inquiétude devant l’alliance russe. À Bruxelles, le 29 et le 30 juillet, il participe à la réunion du BSI ; le 29 au soir il prend la parole au grand meeting de Bruxelles ; il garde espoir : « Attila trébuche ». De retour à Paris dans l’après-midi, il presse le ministre Malvy d’écouter l’appel pacifique de l’Internationale. Le soir il reçoit à l’Humanité une délégation du Bureau confédéral de la CGT. Il la convainc de renoncer à l’organisation d’une manifestation massive contre la guerre le 2 août : mieux vaut attendre le 9 août, date que le BSI a fixée pour l’ouverture à Paris du congrès de l’Internationale, car l’état actuel de tension va encore se prolonger. Le 31 juillet, au Palais-Bourbon, au début de l’après-midi, il apprend la mobilisation autrichienne et l’annonce du Kriegsgefahrzustand par l’Allemagne. Dans l’impossibilité d’être reçu par Viviani, il obtient une audience du sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, Abel Ferry : « Vous êtes victimes d’Isvolsky et d’une intrigue russe : nous allons vous dénoncer, ministres à la tête légère, dussions-nous être fusillés ». De retour à l’Humanité, il annonce qu’il va écrire « l’article décisif » qui va dégager la responsabilité du parti. Au café du Croissant, où il va dîner avec quelques collaborateurs, il est assassiné par Raoul Villain. Sa mort est immédiate.
***
La mort de Jaurès puise son sens tragique non seulement dans les événements, mais dans sa coïncidence avec le début du grand massacre. Au reste, à Carmaux comme à Paris où Renaudel détourne de toute manifestation la foule assemblée devant les locaux de l’Humanité, elle est interprétée comme un sauf-conduit délivré à la guerre. Jaurès ne sera évidemment responsable ni de l’union sacrée qui se manifeste dès le 4 août autour de son cercueil — véritable triomphe de cet apaisement social et de ce faux consensus qu’il avait condamnés dans le briandisme — ni des interprétations divergentes qui seront à partir de 1915 données de son action contre la guerre. Mais il faut noter, et pas seulement pour l’anecdote, que le 29 mars 1919 Villain sera acquitté, et Mme Jaurès, partie civile, condamnée aux dépens, et que l’entrée des cendres de Jaurès au Panthéon le 23 novembre 1924 revêtira, après de pénibles maquignonnages, un caractère « officiel » qui aurait certes surpris l’homme qui était entré en dissidence avec la société française sur les problèmes de politique coloniale et internationale où elle ne supportait que de légers dissentiments.
Réformiste certes, mais non « révisionniste », de plus en plus conscient, au fur et à mesure qu’il vieillissait, du caractère intolérable d’un monde dominé par le capitalisme, susceptible d’analyses de caractère révolutionnaire qui coexistaient chez lui avec une pratique quotidienne favorable aux plus menues transformations à condition qu’elles détiennent un grain d’avenir, passionnément attaché à la France et à son histoire, mais y puisant des raisons supplémentaires d’humanisme et d’humanité, partisan convaincu de l’abolition de la peine de mort (discours du 18 novembre 1908), ennemi de la violence et capable d’y faire face, prenant au pied de la lettre les thèses de Marx sur le prolétariat comme agent d’une future société sans classe, méfiant devant les risques de bureaucratie et devant l’éparpillement de l’atelier, tel est Jaurès. Cet inclassable mobilisait constamment, comme l’écrit Trotsky, des forces cachées en lui-même et chez les autres. Homme du XIXe siècle finissant, il entrevit les plus grands problèmes de notre temps (les dangers de l’étatisme, la décolonisation), mais il n’était sans doute pas fait pour les ruptures dramatiques apparues dans le mouvement ouvrier à la fin de la Première Guerre mondiale. Signe de jeunesse, on continue aujourd’hui à se disputer autour de l’héritage politique de celui dont un humble militant de Nîmes pouvait dire un jour à Marcel Sembat : « Je ne sais pas si j’exagère, mais il me semble que j’ai vu passer Jaurès » (Humanité, 23 octobre 1912).

ŒUVRE :

La publication des œuvres de Jaurès est en préparation sous la direction de Madeleine Rebérioux et Gilles Candar.

La majeure partie de l’oeuvre de Jaurès reste dispersée. Principaux instruments bibliographiques disponibles : G. Tétard, Essais sur Jean Jaurès, Colombes, 1959, 270 p. et, depuis 1960, Bulletin de la Siciété d’Études jaurésiennes.

Anthologies les plus récentes : L. Lévy, Anthologie de Jean Jaurès, Londres. 1947, 224 p. — M. Rebérioux, Jean Jaurès, Textes choisis : contre la guerre et la politique coloniale, Paris, 1959, 236 p. (traduit en russe, préface de A. Manfred). — J. Rabaut, Jean Jaurès : l’esprit du socialisme, Paris, 1964, 198 p. — A. Robinet, Jaurès et l’unité de l’Être, Paris, 1964, 192 p. — Jan Strzelecki et Jerzy J. Wiatr, Jean Jaurès, Wybor Pism, Varsovie, 1970, 1090 p. — Max Bonnafous a publié à Paris, de 1931 à 1939, neuf tomes des Œuvres de Jean Jaurès comprenant De la réalité du monde sensible, L’Armée nouvelle, deux volumes d’Études socialistes (1888-1901), cinq volumes Pour la Paix 1887-1914).

La Classe ouvrière, Maspero, 1976 (tetxes rassemblés et publiés par Madeleine Rebérioux). — L’intolérable, Les Editions ouvrières, 1984 (présenté par Gilles Candar). — Jean Jaurès, Calmann-Lévy, 1983 (réédition, préface de Madeleine Rebérioux). — Libertés, Ligue des droits de l’homme, EDI, 1987 (textes présentés par Gilles Candar).

Livres : De la réalité du monde sensible, Paris, 1891, 371 p., rééd. 1902 ; nouv. rééd. Bonnafous, Œuvres, t. VIII. — De primis socialismi germanici lineamentis apud Lutherum, Kant, Fichte, Hegel, Toulouse, 1891, 96 p. ; texte français Revue socialiste juin-août 1892 ; rééd. Bonnafous, Œuvres, t. III ; nouv. rééd. Paris 1959 (préface de L. Goldmann). — Histoire socialiste, t. I à IV, Paris, 1900-1903 ; rééd. Histoire socialiste de la Révolution française, A. Mathiez, Paris, 1922-1924, huit tomes ; nouv. rééd. A. Soboul, Paris, 1969-1972, six tomes (préface de E. Labrousse, présentation de M. Rebérioux). Trad. italienne, Rome, 1953 (préface de G. Manacorda). — La Guerre franco-allemande 1870-1871, (Histoire socialiste, t. IX), Paris, 1908 ; rééd. Paris, 1971 (préface de J.-B. Duroselle, postface de M. Rebérioux). — L’organisation socialiste de la France : L’Armée nouvelle, Paris, 1910, 686 p., rééd. Paris 1915, E. Bonnafous Œuvres, t. IV ; rééd. partielle, Paris, 1969 (présentation de M. Rebérioux).

Recueils d’articles et de discours parus du vivant de Jaurès : Les Preuves, Paris 1898, 294 p. — Action socialiste 1re série, Paris, 1899, 558 p. — Études socialistes, Paris, 1901, 276 p. — Discours parlementaires, Paris, t. I, 1904, 900 p. (Longue introduction de Jaurès sur « Socialisme et Radicalisme en 1885 » ; texte présenté par E. Claris ; ce volume reprend tous les discours de Jaurès de 1885 à 1894). — Conferencias, Buenos Aires, 1911, Prologo de Juan B. Justo (Certaines conférences d’Argentine seulement ont été retraduites en français).

Discours, conférences et articles publiés séparément : Ajouter à la liste établie par G. Tétard : Conférence de M. Jean Jaurès, Alliance française, Albi, s.d. (1884) 16 p. — Les Idées politiques et sociales de Jean-Jacques Rousseau, Paris, 1912. — La Question religieuse et le socialisme, Paris, 1959 (présentation par M. Launay).

Préfaces : Ajouter à la liste établie par G. Tétard : Jean Colly à la Chambre des Députés. La politique briandiste. Les cheminots. La CGT, Paris, s.d. (1911).

Journaux et revues auxquels Jaurès a collaboré régulièrement : La Dépêche, 1887-1914 (de 1893 à 1898, Jaurès y tient en outre la rubrique de critique littéraire signée « Le Liseur »). — La Petite République, 1893-1903. — Le Matin, mars 1896-août 1897. — La Lanterne, février 1897-mai 1898. — L’Humanité, avril 1904-juillet 1914. — La Revue de l’enseignement primaire et primaire supérieur, octobre 1905-juillet 1914.

Journaux et revues où sa collaboration est épisodique : L’Avenir du Tarn et l’Union républicaine du Tarn, 1885-1889. — Le Socialiste, 1893-1895. — Le Figaro, 1895. — La Voix des travailleurs du Tarn, 1893-1897. — Le Cri des travailleurs du Tarn. Après 1898. — La Revue bleue, 1894 et 1897. — Pro Armenia, nov. 1900-1908. — La Revue de Paris, 1898 et 1910. — Cosmopolis, 1898. — La Revue socialiste, surtout en 1895-1896 et entre 1898 et 1903. — Le Mouvement socialiste, 1899 à 1901 ; 1910. — La Revue d’art dramatique, 1900. — L’Européen, 1903. — Les Documents du Progrès, 1910 et 1912. — Bulletin de la Ligue des Droits de l’Homme, 1914. — De très nombreux journaux de province reprennent à partir de 1893 des éditoriaux parisiens de Jaurès.

SOURCES : Actes des congrès français : Jaurès a participé, depuis 1899, aux premiers congrès du Parti socialiste, à tous les congrès du Parti Socialiste Français, à tous ceux de la SFIO, sauf celui de Brest en 1913. Il est intervenu en 1900 au congrès de Paris des Coopératives, et en novembre 1912 au congrès de Paris de la Confédération des Coopératives socialistes et ouvrières.

Jaurès et l’Internationale : Voir A. Hamon, Le Socialisme et le congrès de Londres, Paris, 1897 ; puis les comptes rendus des congrès de l’Internationale ouvrière et socialiste depuis 1900. Voir aussi les interventions de Jaurès au Bureau socialiste international dans G. Haupt, Bureau socialiste international, 1900-1907, vol. I. Paris-La Haye, 1969.

Correspondance : assez peu abondante et encore très dispersée. Voir en particulier les fonds du musée Jaurès à Castres, du musée de Montreuil, du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale, de l’Institut français d’Histoire sociale, de l’Institut Émile Vandervelde de Bruxelles, de l’Institut international d’Histoire sociale d’Amsterdam, de l’Institut du marxisme-léninisme de Moscou. L’exploration des fonds étrangers n’est pas achevée. Un certain nombre de lettres ont été publiées du vivant de Jaurès dans différents journaux de province et après sa mort dans différentes revues. À la liste des lettres publiées établie par G. Tétard et complétée par le Bulletin de la SEJ, ajouter : Revue d’Histoire économique et sociale, 1960, n° 1, et Annuaire d’Études françaises de Moscou, 1971. Ne pas oublier « lettres à Charles Salomon », in L. Lévy-Brühl, Jean-Jaurès , Paris, 1924.

Inédits : Le texte du cours de philosophie de 1882-1883 est conservé manuscrit au lycée Rascol d’Albi. Larges extraits publiés dans Europe, oct.-nov. 1958, et Revue du Tarn, mars 1959.

Archives publiques : Archives municipales de Toulouse (Bulletin du Conseil municipal, juillet 1890-janvier 1893). — Archives départementales du Tarn et de la Haute-Garonne. — Préfecture de Police de Paris. — Archives nationales, passim. — Archives de l’Assemblée nationale (comptes rendus manuscrits des travaux des commissions et enquêtes parlementaires).

TRAVAUX SUR JAURÈS

Principaux instruments bibliographiques : G. Têtard, Essais sur Jean Jaurès. — Bulletin de la Société d’Études jaurésiennes. — Ajouter : Bibliographie française et internationale établie par M. Rebérioux dans le numéro spécial du Mouvement social, avril-juin 1962. — Actes du Colloque Jaurès et la Nation, Toulouse, 1965 (ces deux recueils contiennent de nombreuses études). — Album J. Jaurès, Castres, t. I, 1959, t. II, 1965.

Biographies récentes : J. H. Jackson, Jean Jaurès, Londres, 1943, Hambourg, 1949, Zurich, 1950. — M. Auclair, La Vie de Jaurès, Paris, 1954, rééd. 1972. — H. Goldberg, The life of Jean Jaurès, Madison, (USA), 1962 ; rééd. 1972 ; trad. Jean Jaurès, Paris, 1970. — V. Auriol éd. Jean Jaurès, Paris, 1964. — F. Fonvieille-Alquier, Ils ont tué Jaurès, Paris 1968. — H. Moltchanov, Jaurès, Moscou, 1969. — J. Jemnitz, Jaurès, Budapest, 1970. — J. Rabaut, Jean Jaurès, Paris, 1971.

Quelques études : M. Launay, Jaurès orateur, DES, Sorbonne, 1955. — G. Vidal-Naquet, Jaurès et la Révolution française, DES, Sorbonne 1956. — J. Gaumont, Jaurès coopérateur, Paris, 1959. — A. Waringhien, Jaurès et le syndicalisme, Faculté de Droit, Paris, 1960. — M. Rebérioux « Socialisme et Religion : un inédit de Jaurès », Annales ESC, nov.-déc. 1961. — E. Feller-Benoît, Jaurès et l’Unité socialiste, DES, Sorbonne, 1962. — A. Kriegel « Jaurès, le Parti socialiste et la CGT à la fin de juillet 1914 », Bulletin de la SEJ, oct.-déc. 1962. — Ch.-R. Ageron, « Jaurès et les socialistes français devant la question algérienne », Le Mouvement social, janvier-mars 1963. — F. Prigent, Jaurès critique littéraire, DES, Sorbonne, 1964. — R. Trempé « Jaurès et la Verrerie ouvrière », annexe à Actes du colloque Jaurès et la Nation. — M. Rebérioux, « Jaurès et l’unité ouvrière », 1904-1914, La Pensée, mars-avril 1965. — P. Prévost, Jaurès et le socialisme bordelais, DES Bordeaux, 1965. — M. Dommanget, M. Rebérioux, "Jaurès et la Révolution française », La Pensée socialiste devant la Révolution française, Paris, 1966 — H. Mitchell, « Jean Jaurès, socialist doctrine and colonial problems », Canadian journal of History, mars 1966. — Henri Guillemin, L’arrière-pensée de Jaurès, Paris, 1966. — E. Cahm, « Peguy, Jaurès et la théorie du socialisme », Le Mouvement social, juillet-sept. 1967. — G. Provost, Les mots socialisme et socialiste chez Jean Jaurès, DES Nanterre, 1968. — A. Robinet, Péguy entre Jaurès, Bergson et l’Église, Paris, 1968. — G. Lefranc, Jaurès et le socialisme des intellectuels, Paris, 1968. — D.T. Marchesi, France as nation-guide in the thought of Peguy and Jaurès, Melbourne, 1969. — H. Goldberg, « Jaurès et Rappoport », Le Mouvement social, oct.-déc. 1970. — M. Dommanget, « Jean Jaurès », Les grands socialistes et l’éducation, Paris, 1970. — C. Pinzani, Jaurès, l’Internazionale e la guerra, Bari, 1970. — M. Rebérioux, « Marxisme et critique du marxisme chez Jean Jaurès », Annali Feltrinelli, 1974. — Max Gallo, Le Grand Jaurès, Paris, Pocket, 1986. — Jean Rabaut, Jaurès assassiné, 1914, Bruxelles, Complexe, 1984. — Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, Jaurès et les intellectuels, Les Editions de l’Atelier, 1994

La connaissance des milieux jaurésiens a été en partie renouvelée par Cl. Willard, Le Mouvement socialiste en France, 1893-1905, les Guesdistes, Paris, 1965 — et par R. Trempé, Les Mineurs de Carmaux, Paris, 1970, 2 vol.
Bibliographie récente dans Madeleine Rebérioux, Jaurès. La parole et les actes, Découvertes Gallimard, 1994.

Madeleine Rebérioux

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