DUPERRAY Jean, Antoine

Par Jean Lorcin, Jean Maitron

Né le 9 avril 1910 à Coutouvre (Loire), mort en 1993 ; instituteur ; syndicaliste révolutionnaire de Saint-Étienne (Loire).

Fils d’un instituteur et d’une couturière, Jean Duperray fit ses études au lycée Claude Fauriel de Saint-Étienne (Loire) puis à l’École primaire supérieure de Montbrison (Loire), enfin comme élève-maître à l’École normale de cette ville, promotion 1928-1931.

Après des lectures variées parmi lesquelles au point de vue sociologique, un certain nombre d’ouvrages de Proudhon et du militant anarchiste Sébastien Faure, Jean Duperray entra en rapports avec le communiste Albert Dolmazon* et, par lui, avec les écrits de Barbusse et de Romain Rolland. En 1928, pendant ses vacances d’été, il travailla dans le Bâtiment et prit une carte de sympathisant communiste. À l’École normale, il eut pour camarade René Garand* avec lequel il militera plus tard à la Voix syndicaliste de la Loire puis, sous l’Occupation à L’Insurgé de Lyon clandestin et il adhéra à la section clandestine de l’UGE (Union générale des étudiants), le régime de l’École normale étant « assez rigide ».

À sa sortie de l’École normale, Jean Duperray fit, avec sa promotion, un voyage en Allemagne préhitlérienne puis, après une brève fugue à Marseille, travailla quelques semaines dans le Bâtiment et, finalement, rentra dans sa famille. En 1931-1932, il accomplit son service militaire à Clermont-Ferrand, lut beaucoup et trouva dans les doctrines syndicalistes révolutionnaires l’équilibre qu’il cherchait entre communisme et anarchisme.

Nommé en 1932 instituteur à La Talaudière (Loire), Jean Duperray adhéra au SNI de la Loire et à la LICP, se lia aux libertaires, aux syndicalistes ; il s’abonna à la Révolution prolétarienne de tendance syndicaliste révolutionnaire, milita à l’Union locale et à l’Union départementale CGT de la Loire, fut, vers 1933-1934, un des compagnons de route de Simone Weil et fut délégué suppléant au congrès de la CGT à Paris. Il fit partie de la minorité ex-confédérée de l’UD-CGT après la réunification syndicale. Actif sympathisant de l’Espagne républicaine et surtout du syndicalisme CNT-FAI et UGT en lutte contre Franco, membre de la SIA (Solidarité internationale antifasciste), membre du comité de défense Garnier-David en 1938, il milita en tant que syndicaliste minoritaire oppositionnel, défenseur de l’indépendance du syndicalisme à l’égard des partis politiques, face à la « colonisation » de la CGT par le PC, et défendit en particulier ses positions lors du IIIe congrès départemental CGT. Jusqu’à la déclaration de guerre de 1939, il participa aux actions de toutes les tendances syndicales, libertaires ou socialistes qui tentaient de concilier le pacifisme ouvrier et la lutte contre la guerre avec le soutien de l’Espagne antifranquiste, la lutte antifasciste et la lutte antihitlérienne.

Membre du conseil syndical, de la CE du SNI de la Loire, de la CE de la Fédération générale de l’enseignement, Jean Duperray fit, entre autres, la grève le 30 novembre 1938 et fut sanctionné.

Mobilisé en septembre 1939, il connut les premières lignes, la retraite par Dunkerque, l’Angleterre, le retour par Cherbourg, la débâcle en direction du Sud. Il entra en 1942 dans la Résistance à l’Insurgé de Lyon avec, souhaitait-il, des militants du PSOP, des syndicalistes révolutionnaires de l’enseignement et de la CGT-SR, des membres de l’équipe de la Révolution prolétarienne mais aussi des syndicalistes de la majorité CGT de l’enseignement, de Syndicats, des Centristes CGT.

Jean Duperray, qui y représentait le Syndicat clandestin de l’Enseignement, était soucieux, en effet, de maintenir l’action commune sur « un terrain de classe » (Mémorial de l’Insurgé, p. 42). Cette préoccupation l’avait détourné d’organisations de Résistance, gaullistes notamment, qui s’en tenaient à ses yeux au « nationalisme le plus rétrograde » sans aucune « préoccupation sociale ». C’est ce qui l’avait amené à L’Insurgé qui préconisait « l’unité d’action prolétarienne », arborait la devise des « Canuts » : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant », et persistait à dénoncer la guerre impérialiste voulue par la « ploutocratie anglo-américaine » (L’Insurgé, 2e année, n° 15) qu’il fallait transformer en guerre révolutionnaire. Divers syndicalistes y avaient ouvert, en octobre 1942, une rubrique intitulée « CGT. Journal pour la liberté française et européenne, pour la reconstruction du syndicalisme mondial », puis, à partir du n° 15 de mai 1943, « Le peuple syndicaliste fondé par les syndicalistes militants de la CGT » dans laquelle « le groupe stéphanois développe ses positions, en les reliant à celles du passé » (Mémorial de l’Insurgé, p. 47). À un petit congrès clandestin tenu à Villeurbanne en octobre 1943, les délégués de la Loire adoptèrent « la thèse du socialisme technicien à base syndicaliste ouvrière et paysanne, inspirée par certains éléments du POUM (Parti ouvrier d’unification marxiste). » À la fin de 1943, les militants stéphanois de l’Insurgé faisaient paraître Action ouvrière, participaient à une publication de l’École libératrice propre la Loire et faisaient insérer des articles dans La Résistance ouvrière.

Dès la Libération, il œuvra à la reconstruction des sections SNI, dont il était secrétaire adjoint, et FEN de la Loire, où il animait la tendance « École émancipée », après avoir participé à leur vie clandestine sous l’Occupation.

Fidèle à la tradition ouvrière du SNI de la Loire dont on a vu les liens, avant la guerre, avec les militants communistes de la CGTU, Jean Duperray, dans un long article intitulé : « Comment le SNI de la Loire conçoit les listes uniques de reconstruction » (Le Patriote, 28 décembre 1944), préconisait, pour que le « Travail » occupe « la place que tout le monde prétend d’ailleurs lui donner sous la IVe République (en devenir) : la première », que le « syndicalisme » devienne « la pièce maîtresse de l’organisation économique et sociale de la France nouvelle ». Au reste, il appartint au bureau de l’UD-CGT jusqu’à la scission. Jean Duperray s’inscrivait encore en faux contre la formule du « chef d’orchestre clandestin » lancée par Ramadier le 3 juin pour expliquer les grèves du printemps 1947 : « Il paraît indéniable qu’il est trop facile de rechercher un chef d’orchestre clandestin. Il vaudrait mieux chercher les causes profondes de ces grèves et se rendre compte qu’elles se font avec la CGT ou malgré elle ou contre elle » (La Dépêche, 11 juin 1947. - L’École syndicaliste de la Loire (organe du SNI), n° 18, p. 8). Il n’en soulignait pas moins la difficulté de garder au syndicat « une indépendance maximum » (L’École syndicaliste de la Loire (organe du SNI), juin-juillet 1947, p. 29). C’est la mort dans l’âme qu’après la grève des enseignants du 6 décembre 1948, il rejoignait dans l’autonomie la majorité du SNI-Loire dont il restait le secrétaire adjoint, et remettait son mandat de membre de la CE de l’UD-CGT à Thibaud : « Je ne dis adieu ni à la CGT, ni à l’unité des travailleurs sn dicalistes. Nous avons œuvré ensemble en connaissance de nos divergences car nous n’avons ni les uns ni les autres, l’habitude de les taire. C’est sur cette liberté d’expression [...] que je compte le plus pour que se reconstitue l’unité du monde du travail. [...] Vive l’unité syndicale ! Vive la CGT unique de tous les travailleurs !! »

En janvier 1948, il lançait l’appel « Pour l’unité par la démocratie » et continuait à œuvrer pour « l’unité d’action » entre les différentes composantes du mouvement syndical dans la Loire, CGT, CFTC, FO, FEN et SNI (Arch. Dép. Loire, 20 J 38. Lettre de J. Duperray au Secrétaire de l’UD-CGT-FO, Saint-Etienne, 13 octobre 1949). En attendant, il représenta la FEN au Comité de liaison intersyndical de la Loire, créé en 1949 pour faire se rencontrer régulièrement les UD-FO et CFTC et les sections départementales FEN-SNI de la Loire de façon à contrebalancer l’influence majoritaire de la CGT. Cela n’excluait pas l’unité d’action avec la CGT, en attendant une unité durable que Duperray persistait à appeler de ses vœux. C’est dans cet esprit qu’il représentait l’Union des Syndicalistes, qui regroupait les Amis de La Révolution Prolétarienne, au PUMSUD. On le retrouve aux côtés des mêmes minoritaires dans les Comités de défense des libertés des Peuples d’Outre-Mer. Il entra également, à titre individuel, au bureau du « Groupement Intersyndical d’Éducation et de Culture ouvrière » fondé à Saint-Étienne le 21 novembre 1959 par la Table ronde syndicaliste sous la présidence du syndicaliste FO Soffietto avec la participation de la CFTC pour contribuer à la « formation des responsables ouvriers » en expérimentant une « pédagogie nouvelle » afin de rendre plus efficace « la diffusion de leur pensée », et, plus largement, de contribuer à « la formation culturelle des travailleurs ».

Il prit sa retraite en 1965 et, après 1969, consacra ses loisirs à écrire de façon très éclectique : études sociales, études sur le roman populaire, films, chansons etc. En 1972, d’assez graves accidents oculaires l’obligèrent à limiter beaucoup ses activités

Jean Duperray était marié et père d’un fils.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23366, notice DUPERRAY Jean, Antoine par Jean Lorcin, Jean Maitron, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 6 juillet 2014.

Par Jean Lorcin, Jean Maitron

ŒUVRE : Dora Providence, 1 600 p. réduites à 331 au Club français du Livre, 1951. — Harengs frits au sang (NRF, collection blanche). Prix de l’humour noir. — Duperray écrivit aussi des nouvelles et collabora à la Voix syndicaliste, à la Révolution prolétarienne, puis à l’Insurgé de Lyon clandestin (voir le Mémorial de l’Insurgé, Lyon 1968, 116 pages), au Mercure de France, à Europe, aux Lettres Nouvelles, etc.

SOURCES : Arch. Dép. Loire, 85 W 94, 85 W 206, 97 VT 49, 20 J 32, 20 J 35, 20 J 38, 20 J 44, 20 J 51-52, 20 J 61, 342 VT 1. — La Tribune républicaine, 13 octobre et 13 novembre 1938, 9 et 16 mars, 18 avril 1939. — Le Cri du Peuple, 20 avril 1939. — La Voix syndicaliste, n° 7, août 1937, n° 16, mai 1938. — L’Insurgé. — « Six ans de liaisons intersyndicales dans la Loire... », dans La Révolution prolétarienne, n° 397 (96 de la nouvelle série). — R. Fiat, « L’Insurgé », in : Aspects de la Résistance française, n° spécial de la Revue d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, n° 47, juillet 1962, p. 61-78. — Jean Duperray, « L’équipe de « L’Insurgé » », in Mémorial de l’Insurgé, édité par Marie-Gabriel Fugère, Lyon, Imprimerie Nouvelle Lyonnaise, 1968, 116 p., p. 39-52. — Michelle et Gérard Raffaelli, Introduction bibliographique, méthodologique et biographique à l’étude de l’évolution économique et sociale du département de la Loire, 1914-1920. Le Mouvement ouvrier contre la guerre, mémoire de maîtrise d’histoire, Paris X Nanterre, 1969. — Henry Destour, Les syndicalistes révolutionnaires et le mouvement syndical dans le département de la Loire entre les deux guerres mondiales. Aperçu des luttes de tendances dans les syndicats ouvriers de la Loire entre les deux Guerres mondiales, mémoire de maîtrise d’Histoire, Saint-Étienne, 1971. — Simone Pétrement, La vie de Simone Weil, Fayard, 1973, 1. 1909-1934 ; 2. 1934-1943. — Hervé Blettery, Le mouvement ouvrier dans la Loire sous la IVe République. Pluralisme syndical et unité d’action dans la région stéphanoise (1944-1948), mémoire de maîtrise, Saint-Étienne, 1985 (Arch. Dép. Loire, 37 J 98). — Notes de J. Duperray et de M. Moissonnier, Jean-Michel Steiner.

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