DUMONT René [écologiste]

Par Frédéric Cepède, Michel Dreyfus, Claude Pennetier

Né le 13 mars 1904 à Cambrai (Nord), mort le 18 juin 2001 à Fontenay-sous Bois (Val-de-Marne) ; universitaire, agronome spécialisé sur les problèmes de la faim dans le Tiers-monde ; écologiste ; candidat aux élections présidentielles de 1974 ; un des précurseurs de l’écologie politique.

René Dumont
René Dumont

Fils d’un professeur d’agriculture et d’une directrice de collège à Arras, petit-fils d’agriculteur, René Dumont fit ses études au lycée Henri IV, à l’Institut national agronomique et à l’Institut d’agronomie coloniale. Il en sortit ingénieur agronome.

Dans son livre, Seule une écologie socialiste... (Robert Laffont, 1977), il revint sur ses engagements socialistes. Ses premiers souvenirs étaient liés aux conférences socialistes internationales de Zimmerwald (1915) et Kienthal (1916) organisées pour parvenir à la paix entre les belligérants, ainsi qu’à à la rencontre dans un train, en 1917, de soldats permissionnaires en révolte contre des ordres d’assaut à la baïonnette qui les auraient menés à une mort certaine. Comme de nombreux militants de gauche de cette génération, René Dumont resta marqué par cette « boucherie » ce qui explique son « pacifisme intégral » et son antimilitarisme ultérieurs. Il lut La Vague, le journal du pacifiste Pierre Brizon, qui parut entre 1918 et 1923 et il lui aurait même envoyé un court entrefilet. En 1919, alors qu’il était en classe de première C à Montargis (Loiret), il assista aux meetings du socialiste Eugène Frot*, candidat opposé au Bloc national. Lors de la scission de la SFIO (Tours, 1920), il se dit plus proche de Blum que des partisans des 21 conditions d’adhésion à l’Internationale communiste, et, de façon plus générale, plus proche des socialistes que des communistes, sauf sur quelques questions, notamment celle du colonialisme. Il s’était enthousiasmé pour la Révolution d’Octobre mais, selon son propre témoignage, il prit rapidement ses distances vis-à-vis de l’Union soviétique puisque, dès 1921, il aurait été en contact avec un groupe d’anarchistes à Montargis ; il fut sensibilisé cette même année par la révolte de Kronstadt.

René Dumont faillit adhérer à la section SFIO à Hanoï lors de son séjour en Indochine (1929-1932), mais ne le fit pas pour ne pas avoir à soutenir la politique du socialiste indépendant Alexandre Varenne qui avait été nommé par le gouvernement en 1925, gouverneur général d’Indochine. À son retour d’Hanoï en 1932, René Dumont adhéra en 1932 à la section de Montargis, et assista, en mai, à l’élection d’Eugène Frot, socialiste participationniste qui, en octobre suivant, devint ministre dans le gouvernement de Paul Boncour, dont il avait été le secrétaire. Frot quitta alors la SFIO. René Dumont aurait lui-même démissionné de la SFIO en 1933 pour marquer son hostilité à la position de Frot, soutenue par sa section.

Sa passion pour les problèmes agronomiques remontait à une expérience qu’il avait faite en 1923 au Maroc où il se trouvait comme étudiant agronome : il avait vu alors à partir d’un cas précis, les effets de l’intégration de l’agriculture marocaine dans l’économie mondiale. De 1929 à 1933, René Dumont travailla aux services agricoles de l’Indochine puis il entreprit ensuite une ample carrière à l’Institut national agronomique.

À partir des années 1933-1934, René Dumont appartint aux milieux abondancistes et fut membre ou sympathisant de la Ligue du droit au travail, animée par Jacques Duboin*, le théoricien de l’abondancisme depuis 1932. Ce mouvement publia à partir d’octobre 1935 un journal, La Grande relève des hommes par la science. Réfléchissant sur les conséquences de la crise de 1929, les abondancistes étaient partisans d’une « économie distributive » qui reposerait sur une répartition nouvelle du pouvoir d’achat qui permettrait d’absorber l’ensemble des produits de la société industrielle. Lors du Front populaire, René Dumont publia plusieurs articles dans La Grande relève des hommes par la science. Il se prononçait contre la réduction de la production, pour une meilleure distribution et répartition faite par le gouvernement. Il conclut ainsi un de ses articles : « La famine dans l’abondance » : « Au lieu de restreindre, accroître la production jusqu’au taux indispensable au mieux-être général. Au lieu "d’assainir", de détruire, distribuer les excédents à ceux qui en ont besoin, premier pas vers la voie de l’économie distributive. »

René Dumont développa plus longuement ses thèses dans un livre, Misère ou prospérité paysanne, qui fut publié dans la collection du groupe Dynamo, groupe proche des Jeunes équipes unies pour une nouvelle économie sociale (JEUNES). Ce mouvement était composé de techniciens de toutes les branches de la production, répartis en douze commissions, chacune traitant une branche de l’économie nationale. JEUNES, influencé par les thèses de Jacques Duboin, avait alors comme « délégué général » Jean Nocher*. Un compte rendu élogieux du livre de René Dumont parut dans le journal du mouvement, JEUNES, sous la signature de l’ingénieur agronome Henri Deramond (IIe année, n° 10, septembre-octobre 1936). Jean Giono s’exprima également de façon favorable à son égard.

René Dumont entretint de bonnes relations avec Georges Monnet, ministre de l’Agriculture dans les ministères Blum et Chautemps (1936-1937), au cabinet duquel il aurait fait un intérim à l’été 1937.

Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, René Dumont resta lié aux milieux abondancistes et il écrivit encore plusieurs articles dans La Grande relève des hommes par la science, tous consacrés aux questions agricoles. En 1939, il participa à une série de conférences faites salle Wagram et salle Poissonnière, qui réunirent divers spécialistes dont l’architecte Le Corbusier. René Dumont y traita de « L’Abondance et l’Empire français ». Durant les mêmes années, il soutint la Ligue internationale des combattants de la paix (LICP) avec des hommes qui, comme Robert Jospin*, devaient rester parmi ses proches. D’après l’historien Nicolas Offenstadt, la section de la LICP de Montargis se développa, car, selon son fondateur, André Castelbon, elle avait « de bons orateurs ». En 1936, René Dumont y fit une conférence consacrée au « pacifisme et colonialisme ».

« Attentiste » durant la guerre, René Dumont, écrivit des articles sur l’agriculture dans l’hebdomadaire, La Terre française, qui défendait le corporatisme agricole de Vichy. René Dumont devait écrire en 1974 dans Agronome de la faim : « Comme j’avais, en 1943-1944, publié une série d’articles dans Terre française, autorisé et donc contrôlé par les Allemands — il me fallait alerter la masse des agriculteurs sur les évolutions qui s’imposaient — je crus devoir en rendre compte, sans la moindre gêne, à la Libération. Le comité d’épuration du ministère de l’agriculture refusa de me faire passer en jugement. »

Après la Seconde Guerre mondiale, René Dumont enseigna à l’Institut d’études politiques de Paris, tout en continuant sa carrière à l’Institut d’agronomie coloniale. À partir de 1958, il donna également des cours à l’Institut de développement économique et social. Et surtout, il devint un expert de réputation mondiale en matière d’économie agricole dans les pays du Tiers-monde. « Agronome de la faim », il fut un ardent défenseur du Tiers-monde à partir des années 1950, sur le terrain, à l’Organisation des nations unies ou à la FAO. Il fit de très nombreux voyages d’études et fut souvent appelé comme expert ; il publia beaucoup d’ouvrages sur les problèmes agricoles du Tiers-monde, qu’il s’agisse de l’Afrique, de l’Asie ou de l’Amérique Latine.

Il eut des engagements éphémères dans des organisations politiques : la Nouvelle Gauche à l’été 1957, l’UGS à sa création, à Montargis et à Fontenay-sous-Bois en 1960, et il fut membre de sa commission agricole.

Faisant preuve d’un dynamisme débordant il se présenta aux élections présidentielles du 5 mai 1974 comme candidat écologiste où il recueillit 337 800 voix (1,32 % des suffrages exprimés). Son style marqua : pas de veste, pas de cravate, un éternel pull-over rouge, des explications et des mots simples associés à des produits (la pomme, le verre d’eau) au service d’une pédagogie de l’écologie. Sans appartenir à un parti politique (« Je suis trop socialiste pour adhérer au PS », déclara-il en mai 1983, lors d’un entretien au journal Le Nouvel Observateur), René Dumont essaya de concilier socialisme et développement dans une perspective écologiste. Il soutint les Verts dont il peut apparaître avec le recul comme des inspirateurs, tout comme il le fut également de l’altermondialisme. Il fut aussi un des fondateurs d’ATTAC.

Désintéressé, toujours sur la brèche, multipliant livres et articles, notant, précisant et corrigeant d’un livre à l’autre ses positions sur la Chine, Cuba et les pays du Tiers-monde, il attira ainsi l’attention du grand public sur le sort de ses habitants, sur les questions environnementales et ce qu’on appelle aujourd’hui le développement durable. Il s’imposa par un style simple et direct, mêlant l’autorité de l’expert au sens de la formule et de sa mise en scène : « Je préfère pêcher par excès que par défaut », devait-il confier au soir de sa vie.

Par l’ensemble de son œuvre orientée sur les aspects du développement, René Dumont contribua à attirer l’attention sur un des problèmes majeurs de notre temps. Comme l’écrit W. Sejeau dans Ruralia, « il s’intéressa de façon large au développement rural, c’est à dire à la satisfaction des besoins fondamentaux... Était-il productiviste ou s’appliquait-il plutôt à répondre à des problématiques sociales (bornées dans le temps) aussi prégnantes que la faim et le rationnement... ? (Il s’efforça) d’enrichir sa démarche des apports des différentes disciplines, l’économie, la géographie, la sociologie »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23340, notice DUMONT René [écologiste] par Frédéric Cepède, Michel Dreyfus, Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 28 août 2018.

Par Frédéric Cepède, Michel Dreyfus, Claude Pennetier

René Dumont
René Dumont

ŒUVRE CHOISIE : La Grande relève des hommes par la science, n° 17 (7 juin 1936) ; 18 (1-15 juillet 1936) ; 20 (1-15 août 1936) ; n° 30 (1-15 janvier 1937) ; n° 62 (juillet 1938). — Misère ou prospérité paysanne, préface de Jacques Duboin, Fustier, 1936. — Actualité : «  L’Abondance » : conférences faites salles Wagram et Poissonnière par Jean Maillot, Jacques Duboin, Le Corbusier, Paul Marme, Docteur Toulouse, Jean Decroix, Docteur Jaworski, René Dumont, André Sarger, Sainte-Lagüe, Abbé Monin, Le Droit au travail dans l’abondance, 1939. — Économie agricole dans le monde, Dalloz, 1953. — Révolution dans les campagnes chinoises, Seuil, 1957. — Terres vivantes, Seuil, 1961. — L’Afrique Noire est mal partie, Seuil, 1962. — Sovkhoz, Kolkhoz ou la problématique communiste, Seuil, 1964. — Cuba, socialisme et développement, Seuil, 1964. — Chine surpeuplée, Tiers monde affamé, Seuil, 1965. — Développement agricole africain, Paris, Presses universitaires de France, 1965. — Nous allons à la famine, en collaboration avec B. Rosier, Seuil, 1965. — Développement et socialismes, en collaboration avec M. Mazoyer, Seuil, 1969. — Cuba est-il socialiste ?, Seuil, 1970. — Paysanneries aux abois : Ceylan, Tunisie, Sénégal, Seuil, 1972. — L’Utopie ou la mort, Seuil, 1974. — Agronome de la faim, R. Laffont, 1974. — La croissance... de la famine. Une agriculture repensée, Seuil, 1975. — Chine, la révolution culturale, Seuil, 1976. — Seule une écologie socialiste..., R. Laffont, 1976. — Nouveaux voyages dans les campagnes françaises, en collaboration avec F. de Ravignan, Seuil, 1977. — Paysans écrasés, terres massacrées, R. Laffont, 1978. — The Growth of Hunger, en collaboration avec Nicolas Cohen, London, Marions Boyars, 1979. — L’Afrique étranglée, en collaboration avec Marie-France Mottin, Seuil, 1980. — Le mal-développement en Amérique latine. Mexique, Colombie, Brésil, en collaboration avec Marie-France Mottin, Seuil, 1981. — Pour l’Afrique, j’accuse, en collaboration avec Charlotte Paquet, Plon, 1986. — Un monde intolérable : le libéralisme en question, Seuil, 1988. — Mes combats. Dans quinze ans, les dés seront jetés, Plon, 1989. — Démocratie pour l’Afrique. La longue marche de l’Afrique noire vers la liberté, Seuil, 1991. — Cette guerre nous déshonore. Quel nouvel ordre mondial ? en collaboration avec Charlotte Paquet, Seuil, 1992. — Famines, le retour. Désordre libéral et démographique non contrôlée. Famines, le retour, Politis/Ed. Arléa, 1997.
Un agronome dans son siècle. Actualité de René Dumont, sous la direction de Marc Dufumier, (Karthala Éditions, consultable en partie sur http://books.Google.fr) propose une bibliographie très complète des œuvres de René Dumont : 52 ouvrages principaux en français, seul ou en collaboration, soit 13 000 pages en total cumulé des premières éditions, 14 ouvrages secondaires et 360 articles. Cf. également la « Bibliographie de l’œuvre de René Dumont », établie par Igor Besson, consultée sur Internet le 24 mai 2008.
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SOURCES : Who’s Who in France, 1979-1980. — « La semaine de René Dumont », Le Nouvel Observateur, 27 mai 1983. — La Grande relève des hommes par la science, articles cités in biographie. — JEUNES, passim. — Actualité : « L’Abondance », op. cit. — N. Offenstadt, Histoire de la LICP, 1931-1939, Maîtrise, Paris 1, 1999. — Misère ou prospérité paysanne, op. cit. — J.-P. Besset, René Dumont, une vie saisie par l’écologie, Stock, 1992. — W. Séjeau, « René Dumont agronome », Ruralia, revue de l’Association des ruralistes français, n° 15, 2004. — René Dumont, citoyen de la planète Terre, un film-portait de Bernard Baissat, co-production La Lanterne, France 3, 1992, durée 105 minutes. http://bbernard.canalblog.com/archives/2013/02/03/26317776.html

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