DUMAS Roland, Léon, Louis

Par Jean-Marcel Bichat

Né le 23 août 1922 à Limoges (Haute-Vienne) ; avocat ; résistant ; militant de l’UDSR, de la CIR puis du PS ; député de la Haute-Vienne (1956-1958), de la Corrèze (1967-1968), puis de la Dordogne (1981-1983, 1986-1988) ; ministre des Affaires européennes (1983-1984), ministre des Relations extérieures (1984-1986), puis ministre des Affaires étrangères (1988-1993) ; président du Conseil constitutionnel (1995-2000).

Fils de Georges Dumas, directeur de l’octroi et des régies municipales de Limoges, et d’Élisabeth Lecanuet, Roland Dumas suivit des études au lycée de Limoges, puis à la Faculté de Droit de Paris

Membre du Parti socialiste clandestin, son père Georges Dumas participa à la Résistance au sein de l’Armée secrète et devint en 1943 chef départemental puis régional du Noyautage des administrations publiques (NAP). Dénoncé, arrêté par la Gestapo le 24 mars 1944, il fut fusillé à Brantôme, le 26, avec vingt-quatre autres résistants. Roland Dumas participa lui aussi à la Résistance, au sein des Mouvements unis de la Résistance (MUR). Il convoya des armes dans la région de Grenoble pour les maquis et fut arrêté par la police française à la suite de l’organisation du boycottage de l’Orchestre philarmonique de Berlin par les étudiants. Ses actions lui valurent, à la Libération, la Croix de guerre 1939-1945 et la Croix du combattant volontaire.

Après la guerre, Roland Dumas acheva ses études de droit à Paris, obtenant une licence, complétée par des diplômes de la London School of Economics, de l’École libre des sciences politiques et par une formation à l’École des langues orientales.

Inscrit au barreau à la cour d’appel de Paris à partir de 1950, il fut également journaliste de 1949 jusqu’en 1955. Il était notamment chef du service étranger à l’Agence économique et financière (AGEFI) et à L’Information. Deux affaires, l’affaire Guingouin* et l’affaire Jean Mons (liée à l’« affaire des fuites ») assirent sa réputation d’avocat et le lièrent au monde politique, notamment à François Mitterrand*. Ministre de l’Intérieur du gouvernement Mendès France, François Mitterrand était accusé par des responsables policiers d’extrême droite de communiquer les comptes rendus du comité de la Défense nationale à la direction du Parti communiste. Il se maria une première fois à la mairie du XIIe arrondissement de Paris, en décembre 1951, avec Théodora Voultepsis dont il divorça en novembre 1954.

En 1956, Gaston Charlet*, premier adjoint au maire de Limoges et sénateur de la Haute-Vienne, qui avait été exclu de la SFIO pour avoir voté contre le traité de la CED, céda à Roland Dumas la première place sur une liste socialiste dissidente. Roland Dumas fut élu député à l’âge de trente-trois ans et était par ailleurs directeur politique du journal de Charlet et de ses amis, Le Socialiste limousin. Apparenté à l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR), il appartint à la commission de la presse et à celle de la production industrielle dont il fut élu secrétaire. Il déposa huit propositions de loi et deux de résolution et émit un avis au nom de la commission de la presse sur le projet de loi sur la propriété littéraire et artistique (14 décembre 1956). Il fut également rapporteur pour avis, au nom de la même commission, et présenta sept amendements sur divers articles du projet de loi concernant les œuvres cinématographiques dont plusieurs furent adoptés (séance du 20 avril 1956).

Ses autres interventions orales importantes furent suscitées par la guerre d’Algérie. Le 17 juillet 1957, à propos du projet de loi portant reconduction de la loi du 16 mars 1956 autorisant le gouvernement à mettre en œuvre des mesures exceptionnelles compte tenu de la situation intérieure, Roland Dumas fit adopter, par 380 voix contre 103, un amendement visant à empêcher l’assignation à résidence en Algérie des individus réputés « dangereux », ce qui pouvait donner lieu à des abus à l’encontre de ceux qui contestaient la politique algérienne officielle. Le 18 mars 1958, il s’opposa à un amendement au projet de loi d’amnistie dans certains territoires d’outre-mer, trop restrictif selon lui pour avoir l’effet politique positif nécessaire à la réconciliation avec la population des territoires concernés. Lors du débat sur la construction de la Communauté économique européenne, Roland Dumas fut hostile à celle-ci, par crainte de favoriser l’hégémonie allemande dans l’Europe des six, et vota contre la ratification du Traité de Rome. Il fit partie, avec François Mitterrand, des quatre députés sur quatorze de l’UDSR qui refusèrent l’investiture du général de Gaulle le 1er juin 1958. Il avait participé aux « Forums de l’Express » comme orateur en province et avait tenté en vain de se faire élire au conseil général contre Louis Longequeue* en avril 1958.

Roland Dumas fut l’avocat du réseau de Francis Jeanson* qui organisait en France le soutien au FLN algérien, les « porteurs de valise du FLN ». Il fut aussi l’avocat de Jean-Paul Sartre* et de Simone de Beauvoir qui manifestaient leur soutien à ce réseau et aux signataires du Manifeste des 121 qui proclamait le droit à l’insoumission. Il fut membre du comité central de la Ligue des droits de l’Homme en 1963-1964. Il se remaria à Podensac (Gironde) en avril 1961 avec Anne-Marie Lillet.

Roland Dumas appartint dans ces années au club des Jacobins (gauche du Parti radical), fondé par Charles Hernu* en 1951, et qui rassembla à partir de 1956 des élus de gauche hostiles à la politique de Guy Mollet*. En 1959, il adhéra au Parti socialiste SFIO autonome, mais participa avec François Mitterrand et d’autres membres du club des Jacobins à la création de la Ligue pour le combat républicain. En mai 1963, celle-ci s’associa au Club des Jacobins pour former le Centre d’action institutionnel. Début 1964 le CAI organisa à Paris un colloque rassemblant une cinquantaine de clubs de gauche qui constitua le congrès constitutif de la Convention des institutions républicaines (CIR). Le 13 juillet 1965, à l’initiative de la CIR, la SFIO, le Parti radical, l’UDSR et divers clubs décidèrent de créer une « fédération démocrate et socialiste », à l’origine de la FGDS. Roland Dumas fut l’un des principaux acteurs de la campagne présidentielle de François Mitterrand, chargé des contacts avec les partis. Il assura dès juin 1965 les premiers contacts avec le Parti communiste, rencontrant régulièrement et discrètement son collègue, l’avocat Jules Borker*, proche du secrétaire général du PCF, Waldeck Rochet.

Membre du Comité exécutif de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) au nom de la CIR à sa fondation en décembre 1965, président départemental de la FGDS de Corrèze où il commença à s’installer, il participa au contre-gouvernement, avec le titre d’assistant de François Mitterrand. Au sein de la CIR, il fut membre du groupe permanent en octobre 1968, puis membre du bureau national en 1970. Il était également directeur politique du journal La Corrèze républicaine et socialiste depuis 1967.

Lors des élections législatives de mars 1967, Roland Dumas fut élu député CIR-FGDS de la Corrèze, dans la 2e circonscription (Brive-la-Gaillarde). Il obtint 15 215 voix (29,65 %) derrière le jeune espoir gaulliste Jean Charbonnel (25 096 voix, soit 48,91 %), mais le battit au second tour, par 27 396 suffrages contre 26 979, soit 50,38 %. Il devint vice-président de l’Assemblée nationale, d’avril à la dissolution de l’Assemblée fin mai. Le 23 avril 1968, il défendit la motion de censure de l’opposition sur l’information et le fonctionnement de la télévision, au moment de l’introduction de la publicité de marques à l’ORTF. Il fut battu lors des élections de juin 1968 par Jean Charbonnel, avec 15 860 contre 26 455 voix sur 51 853 exprimés. Il demeura un soutien de François Mitterrand lors de ses années de traversée du désert, de 1968 à 1971. Il fut membre du groupe permanent de la CIR en octobre 1968 et de son bureau national en 1970.

En 1969, lors de l’« affaire Markovic », il fut l’avocat d’Alexandre Markovic, frère du jeune Stéphane Markovic, ancien garde du corps d’Alain Delon, assassiné et dont le corps avait été retrouvé dans une décharge le 1er octobre 1968, dans le village d’Élancourt (Yvelines).

Même s’il ne prit pas de responsabilité au sein de la direction du Parti socialiste au lendemain du congrès d’Épinay, Roland Dumas participa activement aux discussions préparatoires à la constitution de la future majorité du PS, avec François Mitterrand et Georges Dayan*, d’une part, Pierre Mauroy*, Gaston Defferre*, Gérard Jaquet* et Robert Pontillon*, d’autre part.

Dans ces années, il était surtout en vue comme avocat de Pablo Picasso*, Jean Genet et Jacques Lacan, mais aussi celui du Canard enchaîné, notamment lors de deux affaires très médiatiques. Tout d’abord l’« affaire des micros » posés par des agents de la DST (les « plombiers ») dans les nouveaux bureaux de celui-ci et découverts fortuitement le soir du 3 décembre 1973 par le dessinateur et administrateur du Canard, André Escaro. Puis, lors du procès intenté au Canard par des membres de la famille Giscard d’Estaing au sujet de l’«  affaire des diamants  » offerts par le président et futur empereur centrafricain Jean Bedel Bokassa dans les années 1970, affaire révélée par le Canard du 10 octobre 1979.

En mars 1977, il conduisit la liste d’union de la gauche à Bordeaux, face à Jacques Chaban-Delmas. Celui-ci recula d’une dizaine de points par rapport à l’élection de 1971 mais fut réélu dès le premier tour avec près de 53 % des voix contre 34,9 % à la gauche unie.

En juin 1981, Roland Dumas fut élu député de la Dordogne (1re circonscription : Périgueux), battant avec 57,1 % des voix le député sortant, l’ancien ministre Yves Guéna. Il fut réélu en mars 1986, tête de liste de la liste socialiste (37,2 % derrière la liste RPR conduite par Yves Guéna, 46,3 %), puis en juin 1988, mais dans la 4e circonscription (Sarlat-la-Canéda) où il battit un proche de Jacques Chirac, Jean-Jacques de Peretti, avec 55,30 % des voix. Grâce à quelques voix dissidentes du RPR, il fut élu président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale en 1986, pendant la première cohabitation.

En décembre 1983, il fut nommé ministre des Affaires européennes et devint également, en juin 1984, porte-parole du gouvernement. En septembre 1984, il accéda aux fonctions de ministre des Relations extérieures du gouvernement de Laurent Fabius. Président de la commission des Affaires étrangères pendant la cohabitation, il retrouva le Quai d’Orsay après la seconde victoire de François Mitterrand en 1988, jusqu’en 1993 avec le portefeuille de ministre des Affaires étrangères. Proche de nombreux dirigeants arabes, Roland Dumas expliqua notamment dans ses mémoires son rôle dans l’évolution de Yasser Arafat à propos de l’État d’Israël (la déclaration le 2 mai 1989, à Paris, du président palestinien sur le caractère « caduque » de la Charte de l’OLP adoptée en 1964 et prônant la destruction de l’État juif), ses relations avec le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, la politique de la France au lendemain de la chute du mur de Berlin, la réunification de l’Allemagne, la reconnaissance des frontières Oder-Neisse et l’approfondissement de la construction européenne qui aboutit en février 1992 au traité de Maastricht, la crise yougoslave et la préparation du voyage de François Mitterrand dans Sarajevo assiégé le 28 juin 1992. Lors des élections législatives de mars 1993, Roland Dumas fut battu par Jean-Jacques de Peretti par 55,01 % des voix contre 44,98 %.

En 1995, Roland Dumas fut nommé par François Mitterrand membre et président du Conseil constitutionnel. Sous sa présidence, ce conseil rendit un avis affirmant que l’immunité judiciaire du président de la République s’imposait, y compris pour les crimes et délits de droit commun. Cet avis fut très controversé étant donné l’implication présumée du président Jacques Chirac dans de nombreuses affaires politico-financières. Mis en cause par la justice, Roland Dumas décida de suspendre l’exercice de ses fonctions le 24 mars 1999, puis démissionna du Conseil constitutionnel le 1er mars 2000. Condamné par la justice à six mois de prison ferme en 2003, il fit appel et le tribunal le relaxa.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article23305, notice DUMAS Roland, Léon, Louis par Jean-Marcel Bichat, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 18 mars 2015.

Par Jean-Marcel Bichat

ŒUVRE : Presse citée, passim. — J’ai vu vivre la Chine, Fayard, 1960. — Les Avocats, Grasset, 1977. — Le Droit de l’information et de la presse, PUF, 1981. — Plaidoyer pour Roger Gilbert-Lecomte, Gallimard, 1985. — Le Droit de la Propriété littéraire et artistique, PUF, 1987. — Le Peuple assemblé, Flammarion, 1989. — Le Fil et la Pelote, Plon, 1996. — L’Épreuve, les preuves, Michel Lafon, 2003. — Affaires étrangères, t. I : 1981-1988, Fayard, 2007. — Roland Dumas, Coups et blessures : 50 ans de secrets partagés avec François Mitterrand, Le Cherche-Midi, 2011, 522p.

SOURCES : Arch. Nat., F/1cII/323 et arch. A. Seurat. — Arch. OURS, dossier Haute-Vienne et dossier personnel. — Assemblée nationale, dossier personnel. — Directives, n° 2, 20 janvier 1958. — Le Monde, dossiers et documents, « Les élections législatives de juin 1981 ». — AFP, Législatives et régionales 86, volume III. — Who’s Who in France. — Le Monde, 21 février 2015. — Notes de Gilles Morin.— État civil.