DREYFUS Nicole

Par Vanessa Codaccioni

Née le 26 mai 1924 à Mulhouse (Haut-Rhin), morte le 11 février 2010 ; avocate communiste ; membre du collectif d’avocats pour la défense des militants PCA et FLN pendant la guerre d’Algérie ; membre du conseil national de l’Union des femmes françaises (1959-1989) ; secrétaire générale de l’Association française des juristes démocrates (1966-1979) ; membre du Comité de libération conditionnelle auprès du ministre de la Justice (1990-1996).

Issue d’une famille installée en Alsace depuis de nombreuses générations (ses ancêtres y étant déjà recensés en 1784 lors du dénombrement des juifs d’Alsace sous Louis XVI), Nicole Dreyfus fut détournée en 1932 de sa première vocation, la médecine, dont elle avait constaté l’impuissance, à cause du décès de son père, Armand Dreyfus. Toujours dans le souci d’apporter assistance à autrui, elle décida donc de devenir avocate. En 1937, elle s’installa avec sa mère, Berthe Dreyfus, à Nice et suivit les cours du lycée de jeunes filles. La guerre éclata et, après la défaite, le statut des juifs, promulgué le 2 octobre 1940, introduisit le numerus clausus dans les universités. Elle ne put donc être admise en première année de droit mais la faculté des lettres se montra plus clémente. Elle s’inscrivit en philosophie à l’Institut d’études littéraires de Nice qui dépendait de l’université d’Aix-en-Provence. Nice était sous occupation italienne, mais en septembre 1943, les Italiens s’étant retirés, les Allemands occupèrent la Côte-d’Azur. Ils se présentèrent au domicile de la famille pour procéder à son arrestation mais ses occupants ne s’y trouvaient pas. Grâce à ses camarades étudiants, Nicole Dreyfus et sa mère furent pourvues de fausses cartes d’identité et de fausses cartes d’alimentation et trouvèrent refuge à la principauté de Monaco où aucune arrestation n’avait lieu. En mars 1944, la principauté annonça que toute personne ne justifiant pas d’activité économique devait quitter la côte. Alors que des cousins résidant en Suisse leur avaient proposé deux fois, par l’intermédiaire d’un passeur, de venir les rejoindre, elles acceptèrent la troisième fois. Elles partirent le 15 mars 1944, accompagnées du passeur, et passèrent clandestinement la frontière. Elles trouvèrent alors refuge dans un camp d’accueil suisse où elles restèrent trois semaines, puis s’établirent à Genève. Elles revinrent en France en novembre 1944 après le débarquement des alliés en Provence. Nicole Dreyfus reprit ses études et obtint ainsi ses deux licences, de philosophie et de droit. Elle prêta serment à la cour d’appel d’Aix-en-Provence le 17 juin 1946, s’inscrivit au barreau de Nice, et l’année suivante, au barreau de Paris.

En 1949, elle adhéra au Parti communiste français, qui, selon elle, était « le seul qui ouvrait vraiment l’avenir, un avenir favorable à la classe ouvrière ». Elle anima successivement deux cellules, celle de Passy, dans le XVIe arrondissement, et la cellule Pittard, l’une des cellules du Palais. En pleine crise du logement, elle devint l’un des avocats de la fédération des locataires. Lors de la période de répression politique pendant les grandes grèves des mineurs et la lutte contre la guerre d’Indochine, elle participa, sous les auspices du Secours populaire français, à la défense des militants poursuivis. En 1952, elle fit partie du groupe d’avocats défenseurs des militants emprisonnés à la suite du prétendu « Complot des pigeons voyageurs ». En 1957, anticolonialiste et solidaire des aspirations du peuple algérien à l’indépendance, elle fit alors partie du collectif d’avocats communistes chargés de la défense des militants FLN et PCA animé par Henri Douzon, Michel Bruguier et Pierre Braun. Elle participa au « pont aérien » entre Paris et Alger qui permettait aux avocats métropolitains d’aller plaider bénévolement en Algérie. Elle réalisa ainsi, entre 1957 et 1962, trois à quatre voyages par an pour le collectif communiste mais également pour le collectif de gauche non communiste dirigé par Pierre Stibbe. Parmi les nombreuses affaires qu’elle plaida, il faut citer l’affaire Gacem et Labti, accusés du meurtre d’un commissaire de police. Le 13 mars, la salle d’audience du tribunal militaire était pleine de monde, et dans la foule se trouvait le bourreau d’Alger. L’atmosphère de l’audience était particulièrement lourde. Les deux accusés furent condamnés à mort et exécutés. Le 15 mars 1957, Nicole Dreyfus plaida l’affaire dite « du stade » devant le tribunal militaire d’Alger. Au cours de deux matchs de football au stade d’El Biar et au stade d’Alger, des bombes avaient éclaté dans la foule, faisant dix-sept morts et quarante-cinq blessés. Les auteurs, quatre hommes, furent déférés devant le tribunal. À l’ouverture de l’audience, lorsque l’avocate se présenta, la foule cria : « À mort ! » Les accusés furent condamnés à mort. Le président de la République rejeta leur demande de grâce et ils furent exécutés. Les deux jeunes filles qui les accompagnaient, Baya Hocine et Djohar Akrour, âgées de seize ans, furent déférées devant la cour d’assise des mineurs d’Alger et condamnées à mort le 6 décembre 1957. L’arrêt fut cassé par le tribunal de cassation et l’affaire fut à nouveau plaidée devant la cour d’assise des mineurs d’Oran qui prononça la réclusion criminelle à perpétuité. Les deux jeunes filles furent ainsi sauvées. Nicole Dreyfus fut également défenseur de nombreuses jeunes femmes membres du FLN parmi lesquelles Malika Koriche, une jeune Algérienne, et Jeanne Marie Francès, une Française, bibliothécaire à Alger et accusée d’aide au FLN.

Parallèlement, Nicole Dreyfus fut membre du conseil national de l’Union des femmes françaises (UFF) de 1959 à 1989, et à ce titre, participa notamment après Sabra et Chatila à une délégation internationale pour s’informer de la situation au Liban. Elle fut aussi membre de l’Association française des juristes démocrates dont elle devint de 1966 à 1979 la secrétaire générale. Dès lors, et souvent à la demande de l’Association internationale des juristes démocrates, elle participa à de nombreuses missions d’observations judiciaires. Peu de temps après le massacre de Tlatelolco à Mexico du 2 octobre 1968, elle rendit visite dans leur prison aux manifestants arrêtés à cette occasion, notamment l’écrivain José Revueltas, incarcéré pour sa participation au mouvement étudiant. Puis, deux mois plus tard, elle partit en Grèce alors que se déroulait le procès de seize étudiants (20-23 novembre 1968), membres de l’organisation Rigos Ferraios, procès à propos duquel elle publia ses observations dans un ouvrage, Les étudiants grecs accusent. Dossier du procès d’Athènes aux Éditeurs français réunis. Puis, elle partit au Canada assister au « procès des cinq » felquistes (1er février au 12 février 1971), accusés de conspiration séditieuse, pendant les actions du Front de Libération du Québec (FLQ). À partir de cette date, elle se rendit plusieurs fois au Sénégal, plaida devant la Cour suprême au moment de la dissolution du syndicat sénégalais, et défendit notamment Iba Der Thiam, futur ministre de l’Éducation nationale.

Dans les années 1980, elle se rendit à deux reprises en Israël. Son premier déplacement eut lieu en 1988 lors de l’affaire Mordechaï Vanunu. Ayant révélé au Sunday Times l’existence d’une usine où se fabriquaient les bombes atomiques israëliennes, Vanunu fut condamné à dix-huit ans de prison pour trahison, espionnage et divulgation de secrets d’État. Elle y partit une seconde fois à la demande de certains juristes palestiniens lors de la première Intifada pour observer la situation des territoires occupés. Durant cette période, elle devint l’avocate du bureau de l’African national congress (ANC) et de la famille de Dulcie September, assassinée le 26 mars 1988 à Paris.
En 1990, Nicole Dreyfus fut désignée par Pierre Arpaillange, ministre de la Justice, pour participer au travail du Comité de libération conditionnelle dont elle fut membre pendant six ans. À cette période commença l’un des plus grands procès de sa carrière, le procès du sang contaminé, où elle défendit Jacques Roux, membre de l’académie de médecine, ancien président de l’Organisation mondiale de la santé mais aussi responsable de la commission médicale du PCF et ancien membre du comité central où il fut élu en 1965. Devant l’importance du procès, elle cessa de se présenter sur les listes du Parti communiste, ce qu’elle avait fait auparavant de nombreuses fois pour le XVIe arrondissement. Enfin, en 1993, elle plaida l’affaire « Manufrance », un procès qui donna lieu à de grandes manifestations de la part de la CGT et à de nombreux appels du Comité de défense des libertés et des droits de l’homme en France et dans le monde.

Durant toutes ces années, Nicole Dreyfus n’avait jamais oublié la guerre d’Algérie et les exactions commises au nom de la colonisation. En 1998, elle devint l’avocate des rescapés du massacre du 17 octobre 1961 et de leurs familles, affaire qu’elle porta même devant la Cour européenne des droits de l’homme. Marcel Manville, aux côtés duquel elle plaidait, se présenta devant la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris et fut victime à la porte de la salle d’audience d’une crise cardiaque qui l’emporta. Il mourut dans ses bras. Elle participa aussi à la rédaction de l’ouvrage Le 17 octobre 1961. Un crime d’État à Paris, publié sous la direction d’Olivier Le Cour Grandmaison. Elle poursuivit son combat contre la torture en lançant le 31 octobre 2000 « l’appel des douze » qui s’inscrivait non seulement dans un travail de vérité mais aussi dans un travail de mémoire. Rédigé notamment avec Henri Alleg, Pierre Vidal-Naquet, Simone de la Bollardière, Germaine Tillon, Laurent Schwartz, Madeleine Rébérioux et Gisèle Halimi, il demandait aux plus hautes autorités de l’État de reconnaître l’usage systématique de la torture et de la condamner publiquement. Cet appel initia un regain d’intérêt pour la guerre d’Algérie, ce qui l’amena à faire de nombreuses conférences dans la région parisienne et sa banlieue. L’année suivante, elle devint l’avocate de Josette Audin, veuve de Maurice Audin, qu’elle avait déjà rencontrée à Alger au moment de la disparition de ce dernier en 1957. Le 9 mai 2001, six jours après la publication des mémoires d’Aussarresses, et sur la demande de Josette Audin, elle déposa une plainte contre X pour « enlèvement et séquestration », constituant un « crime contre l’humanité ». Parallèlement, elle soutint le vœu déposé par les élus communistes de Paris d’inaugurer une rue Maurice Audin, et fit partie du comité de parrainage destiné à préparer l’événement. La même année, Nicole Dreyfus fut nommée Chevalier de l’ordre national du Mérite, distinction qui lui fut remise par Henri Leclerc, ex-président de la Ligue des droits de l’Homme. Le 13 janvier 2006, elle reçut la Médaille de la reconnaissance et du mérite de l’État algérien. Enfin, le 31 décembre 2006, Nicole Dreyfus prit sa retraite, après soixante ans d’exercice de la profession d’avocat.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22971, notice DREYFUS Nicole par Vanessa Codaccioni, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 8 décembre 2018.

Par Vanessa Codaccioni

SOURCES : Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, La Découverte, 2004. — Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Flammarion, 2005. — Entretien avec Nicole Dreyfus le 2 avril 2007 à Paris. — Le Monde, 20 février 2010.

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