DOURLEN-ROLLIER Anne-Marie

Par Sandrine Garcia

Née le 22 février 1922 à Paris (XVIe arr.) ; avocate ; membre du conseil d’administration de Maternité heureuse, cofondatrice en 1969 de l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (ANEA), cofondatrice en 1976 de l’Association pour l’étude de la stérilisation volontaire ; membre, puis vice-présidente de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) ; franc-maçonne.

Fille d’un ingénieur chimiste et d’une institutrice socialiste, Anne-Marie Dourlen-Rollier eut, du côté de son père, une famille très engagée politiquement : son arrière-grand-père, qui était parti en exil avec Victor Hugo sous Napoléon III, était membre de la Première Internationale, tandis que son grand-père, ami de Clemenceau et médecin à Argenteuil, soignait les insurgés pendant la Commune. De son côté, sa mère était originaire d’une famille de paysans corréziens.
Anne-Marie Dourlen-Rollier fit ses études secondaires au lycée Molière, à Paris, puis entama des études à la Faculté de Droit de Paris. Titulaire d’une licence de droit en 1941, elle fut obligée de gagner sa vie, à cause de la mort précoce de son père en 1939. Elle travailla d’abord comme rédactrice au ministère de l’Air, tout en poursuivant ses études de droit qu’elle termina en 1962 par un doctorat, après avoir été diplômée en droit privé (DES en 1942) et en droit public (DES en 1943).
En novembre 1944, elle s’engagea dans l’armée où elle fut affectée à la mission militaire pour les affaires allemandes et travailla en qualité d’interprète d’anglais jusqu’en 1946. Elle se maria peu après avec Éric Rollier, dont elle eut un enfant. Elle prépara et obtint le certificat d’aptitude à la profession d’avocat (en 1951), qui constituait depuis le début de ses études sa véritable vocation. Elle entra alors au cabinet de Charles Libman et après quelques années de collaboration avec lui, décida d’ouvrir son propre cabinet en 1956.
Lorsqu’elle eut l’occasion de traiter ses propres dossiers, elle découvrit la situation des femmes confrontées à la répression qu’engendrait la loi de 1920, qui réprimait l’avortement et l’usage de la contraception à des fins natalistes. En effet, parmi les clientes qu’elle fut amenée à défendre se trouvaient des femmes qui étaient poursuivies devant le tribunal correctionnel pour avoir avorté, clandestinement, malgré l’interdiction. Son engagement, qui fit d’Anne-Marie Dourlen-Rollier une pionnière dans le combat pour la maternité consciente, se détermina à partir de ce constat. Révoltée par la situation des femmes poursuivies et réprimées pour avortement, elle fut informée par l’une de ses clientes de la démarche entreprise au même moment par la doctoresse Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé. Celle-ci, revenant des États-Unis où elle avait visité les centres de « birth control » qui s’étaient développés, avait fondé, en 1956, la Maternité heureuse qui deviendra ensuite le Mouvement français pour la planification familiale (MFPF), affilié au mouvement international.
Anne-Marie Dourlen-Rollier prit alors contact avec Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et devint une des figures les plus importantes de la Maternité heureuse, dont elle assura de manière bénévole, le conseil juridique. Elle milita à ses côtés pour changer la législation qui interdisait aux femmes tant la contraception que l’avortement. Ensemble, elles firent la promotion d’une « maternité consciente » alors vivement combattue par la droite conservatrice et le Parti communiste. À Maternité heureuse, elle rencontra Yvonne Dornès, franc-maçonne, qui dirigeait le réseau de télécommunication SVP. Par son intermédiaire, elle intégra la Grande loge féminine de France, qui défendait les idées dont elle se sentait proche. Le Planning familial comptait alors un nombre important de membres ou d’alliés qui appartenaient à la franc-maçonnerie, comme le docteur Simon ou le député Neuwirth.
Lorsqu’en 1967, la loi Neuwirth libéralisa la contraception, Anne-Marie Dourlen-Rollier estima nécessaire de prolonger la bataille du Planning familial pour obtenir une libéralisation partielle de l’avortement, alors que de son côté Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé y était opposée pour des raisons religieuses. Ainsi, en 1969, Anne-Marie Dourlen-Rollier fonda avec le docteur Raoul Palmer l’Association nationale pour l’étude de l’avortement (ANEA), dont elle fut la secrétaire générale. Étaient membres de l’ANEA une partie des militantes et militants de la première heure du Planning familial, comme le docteur Dalsace*, le journaliste Jacques Dérogy*, les gynécologues Christiane Verdoux ou Jacqueline Kahn-Nathan. L’ANEA mit en œuvre la stratégie qui permit de faire de Maternité heureuse une véritable institution (destinée à échapper à ses fondatrices) en recherchant l’adhésion de personnalités prestigieuses et d’experts qui faisaient autorité dans un domaine précis. Il s’agissait ainsi de constituer un mouvement d’opinion en s’appuyant sur la forte légitimité morale et professionnelle de ses membres.
Dans le cadre de l’ANEA, Anne-Marie Dourlen-Rollier rédigea une proposition de loi pour libéraliser l’avortement, qui prévoyait d’étendre aux « cas sociaux » les indications de l’avortement thérapeutique. Les positions de l’ANEA étaient plus libérales que celles que prévoyait alors la droite. Mais parce qu’elle définissait une commission chargée d’apprécier la réalité et la gravité des cas sociaux, composée en partie de médecins et de travailleurs sociaux, l’ANEA refusa que la décision d’avorter appartînt à la femme. Bien que représentant une ouverture par rapport à l’avortement strictement thérapeutique, cette conception de la libéralisation fut perçue par les mouvements plus récents et liés à l’extrême gauche (comme le MLF ou le MLAC) comme l’incarnation même du pouvoir des « experts » qu’ils combattaient et ce d’autant plus que l’ANEA était considérée comme une interlocutrice de choix par une gauche intellectuelle qui soutenait le combat de Maternité heureuse depuis ses débuts et qui lui avait donné la parole à travers des journaux comme Libération, France Observateur, Le Monde et plus tard, Le Nouvel Observateur.
Les rapports entre les porte-parole de l’ANEA et le MLF furent donc parfois conflictuels : ce fut ainsi qu’en mai 1971, lors d’un débat organisé par Le Nouvel Observateur sur l’avortement, Anne-Marie Dourlen-Rollier et d’autres représentants de l’ANEA (dont Évelyne Sullerot, le docteur Milliez) furent interrompus par les militantes du MLF venues « donner la parole à la salle ». Ulcérés, ils quittèrent la salle et le débat s’organisa sans eux. L’écart entre les générations était grand, mais il se doublait d’un écart social car le Planning familial et l’ANEA recrutaient plus souvent ses adhérents dans les professions libérales que le MLAC et le MLF, dont les composantes étaient plus souvent issues de la petite bourgeoisie.
Les divergences entre « gauchistes » et « pionniers » se reflétaient dans les différents manifestes qui étaient à l’époque publiés pour obliger les législateurs à libéraliser l’avortement. Au manifeste des 331, publié par les médecins du GIS (groupe information santé, organisé sur le modèle du GIP animé par Michel Foucault), l’ANEA opposa une charte des 201 médecins qui déclaraient avoir fait des avortements. Ces divergences s’exprimaient aussi à l’intérieur du Planning, traversé par la contestation du mode de fonctionnement institutionnel instauré par les pionniers : ainsi, des militantes plus proches de la mouvance gauchiste s’organisaient pour prendre le pouvoir au sein du conseil d’administration du Planning familial. Elles contestaient la division du travail entre les médecins du Planning qui possédaient des responsabilités et les hôtesses d’accueil, exclues des conseils d’administration. Elles voulaient aussi radicaliser la lutte pour l’avortement. Simone Iff prit alors la tête du Planning familial, provoquant la démission des pionniers dont Anne-Marie Dourlen-Rollier, mais l’ANEA poursuivit son travail jusqu’au vote de la loi Veil. Le combat contre l’ordre moral qui rapprochait les gauchistes et les pionniers fut toutefois plus fort que les clivages qui les opposaient de fait : lorsque le pouvoir politique tenta de les mettre en rivalité, les représentants de l’ANEA affirmèrent leur solidarité avec les signataires du manifeste des 331.
La place occupée par le procès de Bobigny dans la libéralisation de l’avortement et le rôle central qu’y joua Gisèle Halimi, ne permirent pas à l’ANEA et à ses porte-parole d’être les moteurs de cette bataille. Si l’ancienne avocate du FLN invita le docteur Palmer à venir témoigner, l’ANEA n’apparut pas en tant que telle et Anne-Marie Dourlen-Rollier fut éclipsée, sans que l’on pût dire qu’elle avait été écartée. Toutefois, l’ANEA fut entendue, avec d’autres organisations, par la commission Berger chargée d’auditionner avant le vote de la loi Veil les protagonistes du débat sur l’avortement.
Après le vote de la loi Veil en 1975, qui réalisa un compromis entre les partisans de l’avortement libre et les positions plus modérées comme celles défendues par l’ANEA, Anne-Marie Dourlen-Rollier fonda, toujours avec le docteur Palmer, l’association pour l’étude de la stérilisation volontaire dont elle assura la présidence. Puis, en 1980, elle adhèra à l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, qui promouvait le droit de choisir le moment de sa mort. Elle en assura la vice-présidence. À travers ce combat pour la mort volontaire, c’était toujours le même idéal qu’elle défendait : celui de la maîtrise totale de son destin par l’homme et à laquelle se refusaient ceux qui, contre la mort volontaire, militaient pour le développement des soins palliatifs. Après avoir exercé pendant trente et un ans dans son propre cabinet, Anne-Marie Dourlen-Rollier, spécialiste en droit familial et en droit médical, devint magistrate, nommée au tribunal de Grande instance de Meaux aux affaires matrimoniales puis à Bobigny où elle travailla jusqu’en 1986.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22924, notice DOURLEN-ROLLIER Anne-Marie par Sandrine Garcia, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.

Par Sandrine Garcia

ŒUVRE : La vérité sur l’avortement, Maloine, 1963. — L’avortement autorisé ou défendu, Buchet Chastel, 1965. — L’avortement en France, Maloine, 1967. — Le Planning familial dans le monde, Payot, 1969. — L’avortement (avec le docteur Dalsace), Casterman, 1970. — La société, le sexe et la loi (avec Pierre Ansart), Casterman, 1971. — Le comportement sexuel des français, avec le docteur Julliard et alii, Julliard, 1972. — Le divorce à la carte (avec Colette Holstein), Le Centurion, 1976. — La stérilisation volontaire en France et dans le monde (avec le docteur Palmer), Masson, 1981.

SOURCES  : Sylvie Chaperon, Les années Beauvoir, Fayard, 2000. — Françoise Picq, Les années mouvements, Le Seuil, 1993. — Planning familial, D’une révolte à une lutte, vingt-cinq ans de Planning familial. — Entretiens avec Anne-Marie Dourlen-Rollier (2001).

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