DORMOY Marx

Par Justinien Raymond

Né le 1er août 1888 à Montluçon (Allier), assassiné le 26 juillet 1941 à Montélimar (Drôme) ; employé ; militant et élu socialiste de l’Allier ; membre de la CAP en 1908, 1916, 1918, 1934-1938 ; ministre du Front populaire.

Marx Dormoy était le fils de Jean Dormoy, disciple de Jules Guesde*, pionnier du socialisme dans l’Allier et un des pères de la manifestation prolétarienne du 1er Mai. Son prénom indique assez dans quelle atmosphère familiale il fut élevé. À sa sortie de l’école primaire, Marx Dormoy entra au lycée de Montluçon, mais la situation matérielle de sa mère, devenue veuve en 1898, ne lui permit pas d’y poursuivre ses études. Il alla en apprentissage chez un mécanicien, puis travailla à la Manufacture de machines à coudre fondée par Lucien Deslinières* et entra dans l’action syndicale. Il avait pourtant le goût de l’étude. Après un passage dans une grande maison de commerce de Montluçon, il entra comme employé à la mairie de sa ville jusqu’à son appel sous les drapeaux. Sur sa demande, il fut affecté en Algérie, à Hussein-Dey, au 4e régiment du Génie. Pendant ce séjour, il fonda un groupe de « Jeunesses socialistes » à Alger et un journal intitulé La Lutte sociale.
Il était pour ainsi dire né socialiste et s’inscrivit tôt aux « Jeunesses ». Dès son retour du service militaire, il publia ses premiers articles dans l’organe local Le Combat socialiste. Bientôt il en prendra la direction pour plus de quinze ans. Il écrivit pour l’Encyclopédie socialiste de Compère-Morel* le chapitre concernant la Fédération de l’Allier. Il correspondit avec Jules Guesde*, survivant presque unique de l’époque héroïque depuis la mort de Paul et de Laura Lafargue qui avaient entouré de leur sollicitude les deux enfants de leur camarade Jean Dormoy, Marx et sa sœur Marie. Après avoir combattu de 1914 à 1918 comme simple soldat au 4e Génie, il regagna Montluçon mais ne reprit pas son poste à la mairie. Il se fit représentant de commerce, vendant du verre à vitre et le charbon des mines du Bourbonnais, ce qui assurait son indépendance et lui permit, à la faveur de ses déplacements, de regrouper les militants socialistes de l’Allier après quatre années de guerre. Lui-même animait la section de Montluçon.
Il fut candidat, pour la première fois, sur la liste socialiste aux élections législatives du 16 novembre 1919 : il échoua avec tous ses colistiers, groupant 37 443 voix sur 88 972 votants et 126 628 inscrits. Un mois plus tard il fut élu conseiller d’arrondissement par le canton de Montluçon-Ouest. Toute l’année 1920 fut occupée par les controverses sur le problème de l’adhésion à la IIIe Internationale. Signataire de la motion Blum, Marx Dormoy prit la tête de ceux qui s’y refusaient, mais, au congrès de Tours (décembre 1920), où il intervint le 25, il affirma le « souci » de sa Fédération « de préserver l’unité socialiste » à condition qu’il n’y ait « aucune exclusion ». Il se retrouva donc dans la minorité qui continua le Parti socialiste SFIO et il fut au premier rang des reconstructeurs d’une Fédération dont il devint le secrétaire général en 1924, l’année même où ses efforts allaient porter ses fruits, pour d’autres, car lui-même très combatif était très combattu. Aux élections législatives de 1924, quatre socialistes étaient élus députés dans l’Allier, il était le seul à ne pas l’être malgré ses 46 482 voix sur 100 927 votants et 121 363 inscrits, alors que son concurrent plus heureux, n’en rassemblait que 26 932.
Sur la liste socialiste menée par Paul Constans* aux élections municipales du 3 mai 1925, Marx Dormoy resta en ballottage mais fut élu huit jours plus tard. Le 9 mai 1926, à la suite de la démission de Paul Constans, il devint maire de Montluçon. Entre-temps, il avait enlevé le siège de conseiller général de Montluçon-Est, contre l’élu communiste sortant, le 25 juillet 1925. Marx Dormoy se révéla un excellent administrateur. Sous son impulsion, Montluçon prendra figure de grande ville : de vieux îlots sordides furent rasés, des rues furent percées, places et jardins furent aménagés, des écoles modernes s’ouvrirent dans tous les quartiers, des HLM s’élevèrent. Toute une politique s’affirma au service de l’hygiène et de la santé : colonies de vacances, école de plein air, maternité, consultations médicales, organisation médico-sportive, tout-à-l’égout. Marx Dormoy animera bientôt cette politique d’équipement à l’échelon départemental : les socialistes ayant conquis en 1928, la majorité au conseil général, il devint rapporteur du budget départemental et la disparition de Paul Constans le fit accéder, après avoir été réélu conseiller général le 18 octobre 1931, à la présidence de l’Assemblée départementale.
La disparition de Paul Constans rendit en outre libre le siège de député de la 2e circonscription de Montluçon, c’est-à-dire Montluçon-Ouest. Désigné par l’unanimité de ses camarades comme candidat, Marx Dormoy fut élu le 22 novembre 1931, au 1er tour de scrutin par 8 406 voix contre 4 386 à son adversaire communiste et 2 287 au candidat radical, sur 15 447 votants et 20 460 inscrits. Au printemps suivant, le renouvellement général de la Chambre des députés, le 1er mai 1932, fit plus que confirmer son audience : il l’emporta d’emblée par 10 708 voix contre 4 735 au vigneron communiste Pierre Aumoine, sur 16 543 votants et 21 012 inscrits. Dans le quartier ouvrier de la Ville-Gozet, Marx Dormoy groupa 3 720 voix contre 1 440. Le succès électoral de la gauche radicale et socialiste posa avec acuité le problème de la participation ministérielle des socialistes qui divisait le Parti et opposait la majorité de celui-ci hostile à la participation à la majorité du groupe parlementaire qui lui était favorable. Combiné avec le développement dans le Parti d’idées inspirées des régimes ou des mouvements autoritaires d’Italie et d’Allemagne, autour de Déat, de Marquet et de Montagnon*, ce problème conduisit, après le congrès de Paris (juillet 1933), à ce qu’on appela la scission « néo-socialiste ». Marx Dormoy souhaitait la participation des socialistes, mais il était imperméable aux idées, qu’il jugeait « aberrantes » soutenues dans un congrès socialiste à Paris et il resta un militant discipliné de la SFIO. S’il y faisait en somme figure de chef de file de la « droite » participationniste, il ne fut pas un des moins ardents à combattre le fascisme montant, au-dedans et au-dehors. Le 12 février 1934, en réplique à l’émeute parisienne du 6, il prit à Montluçon la tête d’un cortège de plus de 15 000 personnes, toutes forces populaires réunies. Lorsque le pacte d’unité d’action entre le Parti socialiste et le Parti communiste eût été signé, c’est lui qui présida dans sa ville la première manifestation commune où prirent la parole Jacques Duclos* et Léon Blum*, en octobre 1934. Mais il n’en resta pas moins circonspect à l’égard du Parti communiste. Dans un article du Populaire, il écrivait, le 11 novembre 1935 : « Prenons toutes les précautions afin de ne pas creuser de fossé entre le mouvement ouvrier français et international. » Cependant, il aurait souhaité l’unité de candidature entre les deux partis ouvriers aux élections législatives de 1936 : elle ne se réalisa pas. Le 26 avril, il fut réélu au 1er tour de scrutin par 8 212 voix contre 7 664 à Eugène Jardon*, communiste, sur 17 301 votants et 20 819 inscrits. Sa position était alors forte dans la SFIO bien qu’il ne se rangeât pas dans la majorité du Parti : il représentait une Fédération gardant une solide base ouvrière, il siégeait au Conseil national, paraissait dans tous les congrès et appartenait à la Commission administrative permanente (CAP).
La victoire du Front populaire allait donner un rôle national à Marx Dormoy et, à retardement, lui coûter la vie. Le 4 juin 1936, il devint, en qualité de sous-secrétaire d’État à la présidence du conseil, l’un des plus proches collaborateurs de Léon Blum* : il participa à la négociation des accords Matignon et arbitra un certain nombre de conflits sociaux. L’esprit de décision, le talent de négociateur dont il donna la preuve expliquent qu’après la mort tragique de Roger Salengro*, il ait été appelé, le 25 novembre 1936, à lui succéder au ministère de l’Intérieur, c’est-à-dire à un poste-clé du gouvernement. Il y sera maintenu dans le cabinet Chautemps (22 juin 1937-14 janvier 1938) et dans le second cabinet Blum (13 mars-8 avril 1938). Son passage au ministère de l’Intérieur est lié à la découverte du complot du CSAR dit complot de la « Cagoule », révélé au pays le 23 novembre 1937 alors que quelques arrestations avaient déjà été opérées les jours précédents et d’une organisation clandestine, de type fasciste, structurée, dotée d’armes militaires, en grande partie de provenance étrangère, soutenue par de grandes firmes capitalistes et par des gouvernements autoritaires étrangers. Ainsi la clairvoyance et le courage de Marx Dormoy permirent de découvrir et de paralyser une entreprise sérieuse dirigée contre les institutions républicaines et contre le pays lui-même. La destruction de la « Cagoule » ne fut peut-être pas poussée à fond et c’est Dormoy lui-même qui en sera la victime aux jours sombres de l’Occupation.
Avant de quitter le ministère de l’Intérieur, Dormoy eut encore l’occasion de s’attirer la haine des fascistes. Sous la direction de Jacques Doriot* transfuge du communisme, la mairie de Saint-Denis était devenue le quartier général de l’agitation antidémocratique et antinationale. Le « Parti populaire français », type du parti autoritaire, y tenait le haut du pavé. Une enquête ayant révélé des irrégularités administratives dans la gestion municipale, Marx Dormoy, ministre de l’Intérieur, signa le décret de révocation du maire de Saint-Denis.
Mais la guerre se profilait à l’horizon : Marx Dormoy compta parmi ceux qui furent clairvoyants et vigilants, mais il n’était plus au pouvoir depuis la chute du second cabinet Léon Blum*. En octobre 1938, en pleine alerte diplomatique, il fut élu sénateur de l’Allier battant Marcel Régnier, ancien ministre, représentant le radicalisme conservateur hostile au Front populaire et partisan de la politique extérieure dite « d’apaisement », politique à laquelle Marx Dormoy opposait la politique de résistance au fascisme à l’extérieur comme à l’intérieur. Au cours de la campagne sénatoriale, il fut traité de « belliciste » comme le furent tous ceux qui partageaient ses vues. Déjà, lors des événements du début de l’année 1938 qui conduisirent à l’Anschluss, il avait décelé les dangers qui menaçaient la République, la France et la paix. « Ce n’est pas un hasard, écrivait-il, qui a amené M. Flandin à prendre en main le destin de la réaction en déroute, au lendemain de son voyage en Allemagne auprès de Hitler et de Goering. Il a tenu de bien étranges propos sur la politique intérieure et sur la politique extérieure, propos illustrés de singulière façon par le coup de force contre l’Autriche. Nous y reviendrons. Tout cela se tient en effet. Et la grande conspiration de la réaction contre la démocratie française dépasse nos frontières. Elle donne l’explication de bien des événements depuis le 6 février jusqu’à l’assassinat des frères Rosselli et l’explosion de la rue de Presbourg, en passant par l’affaire de Clichy. » (Le Combat social de l’Allier, 27 février 1938). Quelques mois plus tard c’étaient les accords de Munich. Antimunichois de la première heure, Marx Dormoy dénonça la fragilité de cette « paix » qui, renforçant le prestige des États totalitaires et leurs positions stratégiques, devait encore stimuler leur arrogance et jeter le désarroi dans le camp des démocraties ; dans un article du Combat social, sous le titre « Dormoy-la-Guerre », il répondit de façon cinglante aux campagnes de ses adversaires. Si le Pacte germano-soviétique l’affecta profondément et accrut ses inquiétudes, lui qui, dans les combats quotidiens n’avait guère ménagé les communistes, il ne fit pas chorus avec ceux qui poussaient à la répression gouvernementale. Il monta à la tribune du Sénat pour souligner le cas des députés mobilisés, demandant que l’on ne se prêtât point à des mesures qui pourraient conduire à inscrire sur une croix de bois au-dessous de « Mort pour la France » cette mention : « Exclu du Parlement français » (Le Combat social, 28 janvier 1940).
Marx Dormoy qui était redevenu secrétaire de la fédération socialiste de l’Allier en 1939 refusa, le 21 mars 1940 d’entrer dans le cabinet Paul Reynaud. L’invasion déchaînée, il regagna Montluçon, accompagné de Léon Blum*. Il alla à Bordeaux, toujours avec Léon Blum*, toujours hostile à l’idée d’armistice. Le 10 juillet 1940, à Vichy, il vota contre l’octroi des pleins pouvoirs au Maréchal Pétain, puis regagna Montluçon où, dans la débâcle, la besogne ne lui manquait pas. Il tenta d’obtenir, en vain, la convocation du conseil général en session extraordinaire. Le 20 septembre 1940, le maire et le conseil municipal de Montluçon étaient suspendus. Le 25, au matin, Marx Dormoy était arrêté, sur ordre du gouvernement et conduit au Centre d’internement de Pellevoisin (Indre) où seule, sa sœur, une fois par semaine, pouvait lui parler. Le 31 décembre 1940, il fut transféré à Vals-les-Bains dans la montagne ardéchoise. Après six mois de détention le 27 mars 1941, il fut placé en résidence surveillée à Montélimar (Drôme), à l’hôtel appelé « Le Relai de l’Empereur », à l’angle de la petite place qui porte aujourd’hui son nom. Le 18 juillet 1941, un arrêté signé de l’Amiral Darlan déclarait Marx Dormoy démissionnaire d’office de son mandat de conseiller général. Injurié quotidiennement par les gens de la Révolution nationale Dormoy se savait menacé. Dans l’après-midi du 25 juillet 1941, trois visiteurs errant dans l’hôtel l’inquiétèrent. Non sans raison. Dans la nuit du 25 au 26 juillet. — il allait être deux heures du matin. — une explosion ébranla l’hôtel, provenant d’une bombe à retardement placée sous son lit : dans la pièce en ruines, on trouva, horriblement mutilé, le corps de Marx Dormoy gisant parmi les plâtras et les flaques de sang.
Le gouvernement de Vichy interdit le retour de sa dépouille à Montluçon. Ce n’est qu’après la Libération que le corps de Marx Dormoy, salué par toute la population, fut tiré de la fosse commune et reconduit à Montluçon, le 9 décembre 1945. Le nom de cette victime d’un évident crime politique, honore nombre de voies publiques et de places dans plusieurs villes de France. Une station du métro parisien porte ce nom. Le 25 juillet 1948, un monument élevé à sa mémoire fut inauguré à Montluçon.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22869, notice DORMOY Marx par Justinien Raymond, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 16 décembre 2018.

Par Justinien Raymond

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique. — Le Combat social. — La Vie socialiste, 28 novembre 1931, 14 mai 1932. — Le Populaire, 11 novembre 1935. — Georges Lefranc, Le Mouvement socialiste sous la IIIe République, op. cit., (p. 365-366). — J. Jolly, Dictionnaire des Parlementaires. — Le Congrès de Tours, édition critique, op. cit. — Martine Lamouche, Marx Dormoy de 1888 à 1935, mémoire de maîtrise, Clermont-Ferrand II, 1972. — Les Cahiers d’Information du militant, op. cit., n° 16, mai 1936. — Georges Rougeron, Marx Dormoy (1888-1941), Montluçon, 1956, 16 pages. — Enquête auprès de Marie Dormoy, sœur de Marx Dormoy en 1957 (née à Montluçon le 13 février 1886, elle mourut dans sa ville natale le 5 août 1975).

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