Né le 26 septembre 1898 à Bresles (Oise), mort le 22 février 1945 à Mengen (Allemagne) ; ouvrier métallurgiste ; décoré de la Croix de guerre en 1918 ; secrétaire de la Fédération des jeunesses communistes (1923-1924), membre du comité directeur puis du bureau politique du Parti communiste français (1924-1934) ; député (1924-1937) ; maire de Saint-Denis (1931-1937) ; exclu du PCF le 27 juin 1934 ; fondateur et président du Parti populaire français (1936-1945) ; membre du Conseil national de Vichy ; combattant de la Légion des volontaires français sur le front russe (1941-1944) ; décoré de la Croix de fer.

[Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936]
Né à Bresles, petit village de l’Oise, Jacques Doriot était le fils unique d’un forgeron, devenu contremaître, originaire du Morvan et d’une femme de milieu modeste aux ascendances flamande et bretonne. Son père était anticlérical, sa mère fidèle catholique, mais en matière de religion comme dans le domaine politique, ses parents n’exercèrent aucune influence apparente sur son évolution. Jusqu’en 1911, le jeune Doriot fréquenta l’école primaire, puis l’école professionnelle de Creil, et travailla dans une laiterie. À l’automne 1915, il gagna Paris, puis Saint-Denis, où il habita durant deux ans une chambre meublée à l’hôtel Terminus, 4 rue de la Légion d’honneur (à proximité de la Basilique et de la Mairie), dont les patrons lui témoignèrent gentillesse et affection.
Grand, maigre, dégingandé, le jeune homme semblait plutôt timide derrière ses lorgnons. Il travailla comme manœuvre, puis comme ajusteur, dans plusieurs usines, chez Sohier à la Courneuve ; puis chez Aster, où un vieux militant anarcho-syndicaliste l’initia aux questions politiques et où il fit la connaissance d’un compagnon d’atelier qui deviendra son ami et son second, Marschall ; enfin à l’usine la Fournaise. Il s’inscrivit en 1916 aux Jeunesses socialistes, mais n’y milita pas alors très activement ; il préférait fréquenter le milieu des boxeurs, auxquels à l’occasion il empruntait les gants, et consumer ses soirées à la lecture d’ouvrages hétéroclites.
Incorporé le 18 avril 1917, Jacques Doriot reçut son instruction militaire au 128e RI de Landerneau, puis partit pour le front en septembre avec le 264e RI. L’épreuve du feu fut terrible. En quelques jours, à l’automne 1918, son régiment compta 115 tués. Un peu plus tard, Doriot se retrouva sur le front de Lorraine où, ayant ramené dans les lignes un de ses camarades blessés, il fut cité à l’ordre de l’armée. Après l’armistice, son unité fut affectée à l’armée d’Orient et participa aux événements de Hongrie (été 1919) et d’Italie (Fiume, septembre 1919), avant de stationner quelque temps en Albanie : Doriot, en tant qu’ouvrier métallurgiste, y fut employé à la construction d’une centrale électrique. Il était alors soldat de première classe. Ses démêlés avec l’autorité militaire semblent s’être bornés au mois de prison qu’il fit alors pour indiscipline.
Lorsqu’en mai 1920, ses trois ans de service accomplis, il revint à Saint-Denis, il reprit sa carte aux Jeunesses socialistes, mais ne milita pas tout de suite très ardemment. Ce fut une sorte de hasard qui l’entraîna sur la voie de la politique active : Henri Lozeray*, secrétaire de la JS de Saint-Denis, étant tombé malade, ce fut Doriot qui fut choisi pour le remplacer comme délégué au congrès national des Jeunesses socialistes, début novembre 1920. Le congrès, deux mois avant la naissance de la SFIC, décida la fondation des Jeunesses communistes, et Doriot, qui s’était fait connaître en proposant une motion, fut élu membre suppléant du Comité directeur de la nouvelle formation.
Après avoir, en l’absence de ses responsables alors incarcérés, assumé la direction effective des JC au début de 1921, Doriot fut envoyé à Moscou représenter son organisation au IIe congrès de l’Internationale communiste des Jeunes (ICJ), qui se tint en juin-juillet parallèlement au IIIe congrès de l’Internationale communiste. Il resta six mois dans la capitale soviétique, comme représentant des JC au Comité exécutif de l’Internationale communiste des Jeunes. En mars 1922, il était de nouveau à Moscou, où il fut nommé secrétaire de cette instance ; comme tel, il siégea (à vingt-trois ans !) au Présidum du CE de l’IC. Il demeura en Union soviétique jusqu’au IVe congrès de l’IC, auquel il assista (5 novembre-5 décembre 1922). Quelques mois après, en mai 1923, il était secrétaire de la Fédération française des JC.
Cette ascension prodigieusement rapide au sein de l’appareil communiste national et international avait été rendue possible par la confiance que l’obéissance absolue de Jacques Doriot avait suscitée chez les responsables soviétiques. Maurice Laporte*, fondateur et premier secrétaire des JC relate que, se trouvant à Moscou en 1923, il demanda leur appui à certains communistes français présents afin de connaître la vérité sur la disparition de son ami Gino di Marchi, délégué italien au Comité exécutif de l’Internationale des Jeunes. Doriot lui aurait répondu cyniquement : « un vrai communiste doit tuer, chez lui, toute espèce de sensibilité ». En fait Doriot, comme ses compagnons du jeune PCF, était animé par l’intransigeance et le fanatisme d’une foi absolue. En septembre 1921, il avait envoyé à l’hebdomadaire communiste du canton de Saint-Denis L’Émancipation un article (« Impressions de Russie », 10 septembre 1921) où il décrivait les difficultés que devait affronter le nouveau régime soviétique ; il y exhortait les ouvriers à « sauver la révolution » : « Le prolétariat de Saint-Denis, trompant la renommée qu’il possède, travaille toujours à faire des munitions. Vous tenez le poignard qui assassine la Révolution russe. Comprenez-le. Je vous donne la parole. »
La promotion de Doriot avait marché de pair avec une activité débordante. Il avait animé, en France et en Allemagne, la campagne des JC contre l’occupation de la Ruhr, au cours de laquelle les soldats français avaient été invités à désobéir et à déserter. Déjà condamné à douze mois de prison pour propagande antimilitariste, à l’automne 1921, recherché en permanence par la police, Doriot finit par se faire prendre, à la Noël 1923. Une série de six jugements qui s’échelonnèrent de décembre 1923 à mai 1924 le condamnèrent, pour provocation de militaires à la désobéissance, à un total de trente-quatre mois de prison et 600 francs d’amende.
Ses amis des JC de Saint-Denis, au premier chef Henri Barbé et Marcel Marschall*, après avoir obtenu l’approbation de la section, puis l’acquiescement des responsables nationaux des JC, Ferrat*, François Chasseigne, François Billoux, firent pression sur la direction de la Fédération de la Seine et sur celle du parti lui-même – que la popularité et l’ascension si rapide du jeune protégé de Moscou rendirent d’abord réticente – pour que Doriot fût placé en bonne position sur la liste présentée par le parti dans le 4e secteur (banlieue) de la Seine, aux législatives du 11 mai 1924. En effet, le maire de Saint-Denis Gaston Philippe, dont la candidature avait été rejetée de façon presque injurieuse par la direction du parti, venait de quitter ce dernier avec un bon nombre de conseillers municipaux.
Le PC plaça finalement Jacques Doriot au deuxième rang des dix-neuf candidats présentés dans le 4e secteur. Au cours de la campagne qu’organisèrent avec Henri Barbé les militants de la JC, ses amis insistèrent sur le côté « victime de la répression bourgeoise » que revêtait sa candidature et sur le vote de solidarité qu’elle appelait ; ainsi de la mention « prison de la Santé » qui se trouvait portée, non sans affectation, comme étant son adresse, sur les circulaires électorales. Dans le 4e secteur de la Seine, le scrutin fut très favorable au Bloc ouvrier et paysan présenté par le PC : il obtenait neuf élus, dont Doriot arrivé sans surprise au deuxième rang. Après une nouvelle campagne de quelques jours, le nouveau député, qui avait interjeté appel de sa condamnation, fut, le 17 mai, libéré de prison.
Jacques Doriot se spécialisa très vite dans l’agitation anticolonialiste. Le 11 septembre 1924, Pierre Semard et lui-même, respectivement au nom du parti et des JC, expédièrent un télégramme resté fameux à Abd-el-Krim, qui le félicitait pour ses succès contre les Espagnols de Primo de Rivera et l’incitait à poursuivre « la lutte contre tous les impérialistes, français compris, jusqu’à la libération complète du sol marocain ». Doriot surtout multipliait les discours anticolonialistes à la Chambre des députés ; l’un, le 27 mai 1925, lui valut la censure de ses collègues ; il était devenu la cible de toute la presse de droite qui lui reprochait violemment d’attiser la rébellion. Au mois de mai, le bureau politique du parti décida de constituer un large comité central d’action, à la tête duquel fut placé Maurice Thorez, qui organisa une série de rassemblements ouvriers contre la guerre du Maroc. Puis ce fut, à la fin d’août, l’envoi d’une délégation chargée d’aller porter à Abd-el-Krim l’assurance de la solidarité des travailleurs français ; mission périlleuse, pour laquelle les candidats ne se bousculèrent pas : parmi ses sept membres, Jacques Doriot, Henri Barbé, Lucienne Marranne pour les femmes, mais pas de dirigeant plus en vue du parti. La délégation, rendue en Algérie, ne put passer au Maroc, mais l’opinion communiste s’enthousiasma pour les tribulations de Doriot, déguisé en Arabe et semant les limiers attachés à ses trousses. À son retour, l’ancien dirigeant des Jeunesses déchaîna les acclamations dans les réunions communistes.
La guerre était entrée dans une phase active ; le parti intensifia sa campagne, qui atteignit son point culminant avec la grève du 12 octobre 1925, première grande grève politique de l’après-guerre. Le mouvement, très combatif à Saint-Denis et dans quelques villes ouvrières, se solda par un échec relatif. Jacques Doriot pour sa part anima un meeting au siège de la CGTU à Paris, rue de la Grange-aux-Belles ; à la sortie, il fut au premier rang d’une bagarre mémorable contre la police, bagarre dont il sera reparlé, tenant tête à lui seul à une meute d’agents, en assommant plusieurs au moyen d’un banc, avant de s’effondrer sous le poids du nombre. Cette action d’éclat lui valut huit jours d’incarcération.
Jacques Doriot était sous le coup d’un nombre important de condamnations, surtout pour provocation de militaires à la désobéissance. Les députés communistes emprisonnés étaient alors libérés à l’ouverture des sessions parlementaires, et prenaient le large avant leur clôture Pendant plusieurs années, Doriot partagea ainsi son temps entre la prison, l’ » illégalité », et les séjours à Moscou, sans parler des missions subséquentes que lui confiait l’Internationale : telle la « délégation ouvrière » à laquelle il participa en Chine de février à mai 1927 ; chargée d’une mission de propagande et d’information auprès du Kuo-min-tang, la délégation était sur place lors du massacre par Tchang-Kai-Chek des communistes chinois et ne put que constater, même si elle n’en dit mot, l’inefficience de la politique de Staline.
Les premiers doutes dans l’esprit de Doriot semblent être nés au cours de ces années 1925-1927. Henri Barbé souligne dans ses Souvenirs qu’il venait de vivre cinq années extrêmement dures, consacrées exclusivement à l’action révolutionnaire, affrontant la clandestinité, la prison, les poursuites, les dangers – ajoutons : la gloire et la popularité des premiers rôles. « Mais, écrit Barbé, il commença à se rendre compte que les autres dirigeants du parti, non seulement le laissaient seul, mais qu’on savait bien par contre utiliser ce qu’il faisait tout en le dénigrant sournoisement. » Ce fut la première faille qui explique partiellement le début chez Doriot d’une crise morale profonde en même temps qu’une profonde déception. En tout cas, opportunisme ou conviction, il resta jusqu’à la fin de 1927 un homme de la « majorité », désireux avant tout, semble-t-il, de monter dans la hiérarchie du parti et de l’Internationale.
Ainsi en 1924 et 1925, il apparaît comme très lié à Treint*, participant de façon très active à la campagne de bolchevisation ; dans les instances de l’IC, après avoir été partisan de Trotski en 1923, il passe dans le camp de Zinoviev, au moment où ce dernier est le personnage le plus en vue de la troïka constituée après la mort de Lénine, et il apparaît au sein du parti français, bien qu’à un degré moindre que Treint, comme l’homme de Zinoviev. Fin 1925, appelé à Moscou avec Henri Barbé pour rendre compte de l’action des JC contre la guerre du Rif, Jacques Doriot aurait reçu les félicitations du Komintern, et Zinoviev aurait dit de lui : « Nous avons enfin en France un authentique bolchevik. » Un peu plus tard, au VIe Plénum de l’Internationale (février-mars 1926), il se rangea résolument aux côtés de Staline contre la gauche trotskiste et se découvrit, selon l’expression de Ruth Fischer, comme « un admirateur passionné de Staline », qui lui fit l’insigne honneur de l’inviter à un dîner restreint.
Cette faveur ne suffit point cependant à faire de Doriot le secrétaire général du parti français. Peu soucieux de placer à ce poste une forte personnalité, qui plus est, très populaire, Staline préféra faciliter, peut-on penser, l’ascension d’un dirigeant plus effacé et plus malléable, Pierre Semard. Celui-ci fut effectivement désigné, au congrès de Lille (juin 1926) au poste de Treint. Doriot joua par la suite un rôle de premier plan, exerçant par exemple l’intérim conjoint de Semard au secrétariat et de Vaillant-Couturier à l’Humanité, en décembre 1927, parlant au nom de la majorité contre la fraction Treint-Suzanne Girault* à la conférence nationale tenue par le parti à Saint-Denis, fin juin 1927. Mais la déconvenue avait été forte ; elle explique sans doute la réaction de Doriot qui sembla se désintéresser des problèmes de la direction et ne fit aucun effort pour se mettre en avant, alors qu’il aurait pu facilement devenir l’homme fort du parti. « On eut au contraire l’impression – écrit Barbé – qu’il voulait simplement vivre sur sa réputation et sa popularité passées. Il travaillait beaucoup moins et affichait une espèce de dilettantisme qui surprenait tout le monde. » Son voyage en Chine enfin éveilla en lui de sérieux doutes sur la politique de Staline et contribua à faire perdre la foi, au moins dans les dirigeants russes, au « fanatique moine bolchevique ».
Fin 1927, Jacques Doriot, avec la plupart des dirigeants du parti, fut littéralement abasourdi par les consignes de l’Internationale relatives à la tactique « classe contre classe », mais il semble avoir rapidement discerné les motifs du « tournant ». Il louvoya, se déclara d’accord avec la tactique électorale proposée de non-désistement en faveur des candidats socialistes mieux placés, mais sous réserve d’un certain nombre de cas particuliers. Cette situation difficile semble avoir à nouveau suscité en lui l’espoir d’accéder au secrétariat du parti, ainsi que l’atteste une note émanant d’un informateur de police très haut placé (proche du BP mais, semble-t-il, n’en étant pas membre). L’informateur rapporte en effet qu’en février-mars 1928, Doriot, « malgré l’insistance de Semard et de Bouthonnier, se montrait hésitant à solliciter le renouvellement de son mandat [législatif]. Il prétextait la fatigue, mais en réalité, il briguait le poste de secrétaire général du parti qui est, en principe, incompatible avec un mandat électif. Mais l’Internationale a considéré comme indispensable la présence de Doriot au sein de la fraction communiste au Parlement. Il sera donc candidat aux prochaines élections législatives dans la 4e circonscription de Saint-Denis pour laquelle l’a désigné la Commission centrale électorale du parti ».
Candidat aux élections législatives d’avril 1928 à Saint-Denis, Doriot, comme quatre ans auparavant, ne put assurer lui-même la direction de sa campagne. Il était en effet sous le coup d’une condamnation à treize mois de prison (et à 3 000 francs d’amende) prononcée le 10 mai 1927 par la Cour d’appel de Paris pour provocation de militaires à la désobéissance. Or il n’avait accompli qu’une faible partie de cette peine : il avait été emprisonné du 18 juillet au 3 novembre 1927, avant d’être libéré pour la session parlementaire ; puis il avait faussé compagnie à la justice, avant d’être de nouveau arrêté à Valenciennes, au cours d’une réunion dont il assurait la direction.
La campagne électorale fut difficile, et Doriot dut affronter la candidature du publiciste Barthélemy qui, lié au Redressement français d’Ernest Mercier, disposait de gros moyens matériels. Il l’emporta cependant au second tour, par 11 036 voix contre 9 122 à son adversaire, la circonscription étant l’une des plus prolétaires du pays (environ les deux tiers des électeurs étaient ouvriers). À la différence de 1924, Doriot resta incarcéré après sa réélection. Il fut libéré à l’expiration de sa peine, le 25 octobre. Mais quelques semaines plus tard, il était à nouveau condamné : le 19 novembre, la 11e Chambre correctionnelle lui infligeait deux peines de deux ans et de un an de prison, et de 3 000 et 1 000 francs d’amende, toujours pour provocation de militaires à la désobéissance, à la suite d’articles publiés dans L’Avant-Garde, organe des JC dont il était le gérant. Le 4 février 1929, la Chambre des appels correctionnels confirmait ces jugements, supprimant même la confusion des peines qui avait été accordée en première instance ; sur nouvel appel (Doriot avait déclaré faire défaut), cette même Chambre devait, le 29 mai, maintenir les peines prononcées précédemment, mais en accordant leur confusion.
Ces déboires étaient peu de chose pour Doriot, en face des attaques que lui valaient au sein du parti ses positions « opportunistes ». Au cours du comité central de février 1929, Doriot exposa, avec Ferrat, ses désaccords avec la nouvelle ligne, réclamant en particulier une collaboration avec le Parti socialiste et la CGT. Après avoir déclaré qu’il soumettrait le problème au VIe congrès du parti, qui allait se réunir à Saint-Denis du 31 mars au 7 avril, il se rétracta, alors que selon Henri Barbé et Pierre Célor, qui allaient former avec Maurice Thorez et Benoît Frachon la nouvelle direction du PCF, il aurait pu rassembler 60 % des délégués derrière lui. Sur son état d’esprit, les Souvenirs de Barbé, qui semblent fiables à cet égard, nous renseignent avec précision. Relatant une conversation qu’à sa demande, il eut à Bruxelles avec Doriot, peu avant le congrès, Barbé écrit : « Il [...] se considérait déjà comme en dehors de tout le jeu infernal du Komintern [...] J’avais devant moi un Doriot entièrement transformé. Le moine fanatique bolchevik, dévoré par la foi et la volonté révolutionnaires, s’était changé en un politique astucieux, sceptique, désabusé, caustique et "je m’enfichiste" qui s’amusait et ironisait sur tout ce qu’il vénérait quelques années avant. »
Jacques Doriot s’abstint de participer à la discussion préparatoire au congrès national, donnant seulement à l’Humanité quelques papiers doctrinaux sur Marx et Engels fort peu compromettants. Le 10 mars, à l’assemblée du neuvième rayon de la région parisienne, il déclara cependant qu’il votait sans réserves les thèses du comité central, et qu’il reconnaissait ses erreurs sur la social-démocratie. Une semaine après, semoncé par Marschall au congrès de la Région parisienne qui se tenait à Clichy, il dut faire une autocritique abondante et circonstanciée, dont toute la presse s’empara. Le 31 mars, au congrès national, Doriot prononça un long discours, dans lequel il reconnaissait et analysait ses erreurs, tout en promettant d’aider de toutes ses forces au redressement du parti. Vassart* estime dans ses Mémoires : « Étant donné le caractère altier qu’on lui connaissait, cet exercice d’autocritique n’avait pas dû être facile pour Doriot. Mais enfin il l’avait fait et la grosse majorité des congressistes pensait qu’il ne pouvait pas faire davantage. » Malgré cela, un nouveau et long réquisitoire fut prononcé contre lui, qui le laissa « complètement décontenancé ». « Il me donna l’impression d’être réellement désemparé – termine Vassart – et la façon dont il a été traité à ce congrès a sans doute beaucoup contribué à son évolution ultérieure. »
La direction du parti, pour laquelle Jacques Doriot restait le centre de tous les éléments conciliatoires et devait prouver la sincérité de sa rétractation par le travail, estimait que le maintien de Doriot au bureau politique, imposé par l’Internationale, était encore trop. Aussi n’entendit-elle point faciliter son implantation à Saint-Denis en le laissant participer à la liste communiste pour les élections municipales de mai 1929. La bataille promettait pourtant d’être rude. Barthélemy, auquel son demi-échec n’avait pas fait perdre l’espoir de détrôner le communisme à Saint-Denis, était venu s’établir dans la cité où il avait réussi à fédérer toutes les forces non socialistes et non communistes. Les militants de Saint-Denis eussent été désemparés s’ils n’avaient eu Doriot à leurs côtés. Le député anima tous les meetings du parti, répondant avec des accents chaleureux à la question de savoir pourquoi il ne figurait pas sur la liste de ses amis. Cette dernière, à la surprise générale, l’emporta dès le premier tour (51,4 % des suffrages exprimés pour la tête de liste).
Au cours de ces années difficiles que fut pour le PC la période de la tactique « classe contre classe », Doriot anima les luttes locales. Le 1er mai 1930, il figura, aux côtés du maire Venet, parmi les cent cinquante communistes arrêtés préventivement et détenus pendant vingt-quatre heures au Fort-de-l’Est. Le 31 juillet 1932, il présida le meeting de la traditionnelle manifestation internationale du 1er août « contre la guerre impérialiste ». Lors des exclusions prononcées à l’encontre des trois conseillers généraux de la Seine (dont Louis Laporte* et Jules Lauze*, élus des cantons de Saint-Denis nord et sud), en septembre 1929, Doriot ne manifesta pas un zèle partisan excessif ; il anima deux réunions contre les exclus, mais la presse releva l’indulgence et la courtoisie dont il fit preuve à leur égard.
La défection du maire Villaumé, de Louis Laporte* et d’un autre conseiller municipal conduisirent le parti à faire démissionner ses trente-trois fidèles du conseil municipal de Saint-Denis, afin de provoquer des élections générales. Doriot qui, comme en 1929, anima la campagne, était placé cette fois en tête de la liste. Bien qu’en recul (en raison de la présence d’une liste « dissidente » du Parti ouvrier paysan), la liste du Parti communiste l’emporta au second tour par 51,9 % des suffrages exprimés. La direction du parti ayant mis son veto à l’égard de Doriot, c’est à l’ouvrier métallurgiste Gaston Venet* qu’échut le poste de maire. Mais bientôt, en raison d’irrégularités graves constatées dans la gestion municipale, Venet et deux adjoints, Delhomme et Marschall, furent révoqués par un décret du ministre de l’Intérieur (19 janvier 1931). Le danger sembla très grave à la direction du rayon. Aussi son secrétaire Marcel Marschall*, qui s’était entre-temps réconcilié avec Doriot, alla plaider auprès de la direction du parti que la seule issue possible résidait dans l’élection de Doriot comme maire. Malgré les incertitudes que laissaient planer les anciennes divergences politiques du député de Saint-Denis, la direction finit par accepter. C’est ainsi qu’au cours de sa séance du 1er février 1931, le conseil municipal de Saint-Denis porta Doriot au poste de maire.
Dans sa gestion, Jacques Doriot accentua fortement les lignes directrices de la politique municipale mise en œuvre dans les communes communistes : essor considérable des dépenses d’assistance et d’aide sociale, large développement des crédits d’instruction et des œuvres en faveur de l’enfance, inflation générale de toutes les dépenses d’administration et d’entretien, destinées notamment à la rémunération des nombreux ouvriers et employés communaux (550 en 1931). Dans sa gestion quotidienne, il faisait preuve d’une souplesse qui tranchait sur le comportement habituel des maires communistes, recevant avec bienveillance tous ses administrés, de quelque opinion qu’ils fussent, entretenant les meilleures relations avec le curé et la section locale des Croix-de-feu.
Sa popularité se confirma dès les législatives de 1932 : alors que le PC essuyait un recul général, Doriot fut réélu dès le premier tour, avec 55,2 % des suffrages exprimés. La campagne électorale, qui fut marquée par des violences, lui permit de renforcer son implantation et d’étoffer les forces étiolées du parti. Saint-Denis crut avoir trouvé son enfant chéri. C’est ainsi que naquit ce qu’on peut appeler un véritable « culte de la personnalité ».
Or la « personnalité » n’était pas solide dans ses convictions bolcheviques. Doriot s’était mis à persifler et à jouer les iconoclastes. Discutant avec A. Vassart lors du VIIe congrès du parti, en mars 1932, il lâcha en parlant de Staline : « Si seulement je savais exactement ce que veut cette canaille de Géorgien ! » Dans ses conversations avec ses collègues de la Chambre, il donnait à croire que sa fidélité au mouvement communiste n’était pas indéfectible et ne faisait rien pour étouffer les bruits selon lesquels il était promis à un « brillant avenir ». Il entretenait des relations amicales avec des personnalités « bourgeoises » du régime comme Maurice Foulon*, député d’Aubervilliers, qui fut un temps sous-secrétaire d’État au Travail. Dans le domaine de la vie privée, l’austérité monacale de jadis s’était bien relâchée. Quelques notes de police attestent que, dès 1932, il arrivait à Doriot de passer à Paris des soirées agréables, dont les limiers de la préfecture ne perdaient pas une miette, ou presque.
Au plan politique, les positions de Doriot reflétèrent une parfaite orthodoxie – ce qui lui valut les louanges publiques de Thorez lors du comité central de la fin septembre 1931 – jusqu’aux élections de 1932. C’est le résultat de ces dernières et le sentiment que le redressement du PC se trouvait subordonné à un changement de ligne politique, qui conduisirent Jacques Doriot à s’insurger, lors d’une séance du BP tenu le 12 mai, contre la rigidité de la tactique « classe contre classe » imposée par l’Internationale, « tactique imbécile et absurde » selon ses propres termes – si l’on en croit le court rapport d’un informateur de police, haut placé dans la hiérarchie du parti. L’intervention de Doriot fit sensation ; Thorez condamna sévèrement « cette nouvelle déviation opportuniste » et la plupart des membres du BP s’accordèrent à penser que le député de Saint-Denis « ne tarderait pas à rejoindre le clan des renégats ».
En fait, Jacques Doriot, qui sentait que la situation ne pourrait plus se prolonger très longtemps et jugeait probable une intervention de l’Internationale pour liquider la direction Thorez*-Duclos comme en 1931 le groupe Barbé-Célor, prenait rang pour la succession. Il crut avoir fait un sérieux pas en ce sens lors du XIIe Plénum de l’IC, en août-septembre 1932. Mais, demeuré à Moscou une dizaine de jours de plus que Doriot, qui croyait être reparti victorieux, Thorez regagna une grande partie du terrain perdu et revint avec un plan de décentralisation de la Région parisienne dont un seul des cinq secteurs, la Région Paris-Nord, serait confié à Doriot.
Ce dernier dut alors sentir que la direction du parti lui échappait pour longtemps, et que l’IC préférait à une personnalité affirmée comme la sienne la subordination d’un Thorez, qui acceptait d’avance toutes les décisions. Il ne risquait rien de toute façon à renouveler ses propositions d’entente « au sommet » avec les socialistes, ce qu’il fit au XIIIe Plénum de l’Internationale en novembre 1933, puis au comité central du parti français en janvier 1934. On lui notifia bien entendu que ses positions étaient celles d’un militant qui « se déconcertait devant la pression de l’ennemi » et que ses thèses auraient « conduit à la capitulation devant la social-démocratie ». Doriot cependant n’enfreignait toujours en rien les règles de la discipline. Ainsi, au moment du congrès de Pleyel (4-6 juin 1933), c’est lui qui fut chargé de combattre l’élargissement du « front unique » préconisé par Bergery ; il « s’en acquitta avec discipline sinon avec conviction », observe Vassart, et son attitude lui valut l’approbation de Jacques Duclos dans les Cahiers du bolchevisme. Aussi bien, avec l’appui de l’IC qui n’entendait sans doute pas laisser les mains libres à l’équipe Thorez-Duclos, conserva-t-il jusqu’en 1934 des charges de premier plan : « fraction parlementaire », Fédération des municipalités communistes, et même secrétariat de la Commission centrale de Contrôle, à partir de juin 1933, auquel il est tout de même bien curieux que la direction du parti l’ait fait accéder.
Jacques Doriot, de toute façon, n’attendait plus que l’occasion propice pour quitter le parti en entraînant le plus grand nombre de militants. Elle survint avec les événements de février 1934. Avant d’étudier le rôle qu’ils jouèrent dans l’évolution de Doriot, il convient de faire le point sur le problème d’un Doriot « tenu » par la police.
Après sa dissidence, le PCF fit courir le bruit qu’il était un indicateur ; par la suite, plusieurs dirigeants, dont Jacques Duclos et Fernand Grenier*, reprirent l’accusation. Une grande partie de leur argumentation repose sur la manifestation du 12 octobre 1925 où Doriot, avant de s’effondrer assommé, porta un coup au bas-ventre d’un agent atteint d’une maladie de la vessie. Doriot fut gardé en détention préventive du 12 au 19 octobre 1925 puis, le 20 janvier 1926, condamné à huit jours de prison ; l’agent blessé vint témoigner à la barre, mais mourut quelques mois après des suites du coup reçu. Il suffit de commettre une « erreur » de chronologie et d’indiquer que l’agent mourut le 12 octobre ou peu après, pour faire apparaître comme très probable que « Doriot a obtenu sa libération en promettant de porter des coups contre le parti quand la bourgeoisie estimerait le moment venu » (F. Grenier), et soutenir que Doriot semblait bien désormais avoir « un fil à la patte » (Jacques Duclos).
Dans ses Mémoires, Jules Humbert-Droz* relate de son côté qu’à Moscou, en 1937, Vaillant-Couturier* lui affirma que c’était Jacques Doriot qui, lors de son séjour à Paris en novembre 1927, l’avait dénoncé à la police. Mais l’explication avancée de « délits découverts par le préfet » dans la gestion municipale ne tient pas, puisque Doriot ne devait accéder au poste de maire qu’en février 1931. Quant au témoignage d’un fonctionnaire des Renseignements généraux, qui après lecture de L’Œil de Moscou à Paris, publié en 1964, aurait confirmé à J. Humbert-Droz l’appartenance de Doriot à la police, il n’entraîne pas la conviction, ne serait-ce qu’en raison de l’absence de toute précision. Laissant de côté l’aspect psychologique des choses et le sentiment forcément subjectif que le personnage de Doriot, avec certaines de ses attitudes lors de ces années 1925-1934, coïncide mal avec celui d’un indicateur, nous signalerons seulement que les dizaines de cartons d’archives que nous avons dépouillés à la préfecture de police (dont les dossiers Doriot) ne renferment aucun document qui laisserait penser que la police disposait d’un informateur au sein même du bureau politique. En l’état actuel de la documentation, il est donc impossible de conclure d’une façon tranchée.
Les événements de février 1934 ne modifièrent pas l’analyse formulée par le PCF à propos de la social-démocratie, du « social-fascisme » et de la fascisation inéluctable du régime bourgeois. Le 9 février au soir, il appela à une manifestation – qui fut interdite – place de la République. Malgré les vives protestations de Doriot, le bureau politique décida qu’en raison des menaces d’arrestation qui pesaient sur eux, les dirigeants se mettraient à l’abri hors de Paris. Les affrontements furent effectivement d’une extrême violence, en particulier autour de la gare de l’Est puis rue du faubourg Saint-Martin où, avec Jacques Doriot et Henri Barbé, plusieurs milliers d’ouvriers, dont beaucoup de Saint-Denis et de Saint-Ouen (Barbé était secrétaire du rayon de Saint-Ouen) tinrent tête à la police et à la garde-mobile, qui, à plusieurs reprises, tirèrent à balles. L’absence de l’état-major communiste, hormis Doriot, Marcel Capron et Renaud Jean, fut mal comprise par de nombreux militants : elle portait par contraste au zénith la popularité du maire de Saint-Denis. Ce dernier semble en avoir été lui-même profondément marqué. Plusieurs rapports de police font état de son « écœurement » devant « les procédés dont on use à son égard et des attaques continuelles dont il est l’objet », alors qu’il avait pratiquement seul « sauvé l’honneur ». Aussi ne céda-t-il pas aux sollicitations du secrétariat du parti et se refusa-t-il à mobiliser les éléments communistes de Saint-Denis pour la manifestation du 12 au Cours de Vincennes. Il était parfaitement conscient des risques qu’il courait, mais s’était assuré préalablement de l’entière solidarité des militants et des conseillers municipaux de Saint-Denis.
Le 12 février 1934 fut une des plus grandes « journées » de la Ville rouge. La grève fut générale. Deux meetings unitaires se tinrent, une manifestation rassembla plus de 10 000 personnes, et dans un enthousiasme indescriptible, Doriot installa un Comité de Vigilance antifasciste, composé de représentants locaux du PC et de la CGTU d’une part (nettement majoritaires), de la SFIO et de la CGT d’autre part. Ce faisant, il transgressait ouvertement les instructions du parti, qui récusaient formellement toute espèce d’accord « au sommet » avec la social-démocratie. La direction, redoutant l’émotion que l’exclusion de Doriot provoquerait dans les rangs du parti, entreprit de procéder par étapes, et d’abord de l’isoler dans son fief de Saint-Denis. Elle y parvint, par les vertus du « centralisme démocratique », en évitant que les positions de Doriot ne transpirent à l’extérieur, en envoyant de nombreux membres du comité central « travailler » les cellules, et en établissant un « cordon sanitaire » autour du rayon de Saint-Denis. Doriot, qui voulait obliger la direction à procéder à une exclusion publique et motivée, n’entama pas de campagne de presse pour faire connaître ses positions avant que, le 6 avril, son nom ait été cité en clair et son attitude dénoncée par l’Humanité.
Trois jours plus tard, une brochure était répandue à 30 000 exemplaires par les amis de Doriot. Adoptée par la conférence de rayon des 10-12 mars, elle portait pour titre : « Les communistes de Saint-Denis et les événements du 6 au 12 février. Pour l’unité d’action ! Lettre ouverte à l’Internationale communiste. » Le document, qui était un appel au Komintern mieux informé, fut remis au BP le 11 avril, pour qu’il le fît suivre à Moscou ; il consistait en une analyse précise et circonstanciée des événements de février, au plan national et à Saint-Denis, soulignant les multiples erreurs de la direction du parti et, par contraste, la justesse des positions de Doriot.
L’Internationale rendit sa sentence en convoquant, dans un télégramme reçu le 21 avril, Thorez et Doriot à Moscou et en enjoignant au BP de « cesser la lutte intérieure dans le parti ». À la différence de Thorez, Doriot refusa de partir, prétextant des élections municipales partielles qui devaient avoir lieu le 6 mai à Saint-Denis, et qui constituaient, selon son expression, un véritable « référendum » sur la politique de l’unité d’action. Devant l’impossibilité de provoquer dans des délais rapprochés une élection législative partielle, Doriot avait en effet renoncé à démissionner de son mandat de député, mais s’était démis de ses fonctions de maire et de conseiller municipal. Le 6 mai, Doriot et ses trois colistiers, auxquels aucune autre candidature ne s’opposait, obtinrent un indéniable succès : 57,6 % des inscrits, 75,9 % des votants. Convoqué le 10 mai par un nouveau télégramme du Comité exécutif de l’IC, Doriot tergiversa, puis refusa clairement d’obtempérer.
Fort du soutien de la grande majorité des membres du rayon et du conseil municipal, Doriot était cependant isolé dans son fief de Saint-Denis. C’est pourquoi la direction, habilitée par l’Internationale à prendre toute mesure à son encontre (« L’Internationale a parlé », titrait l’Humanité du 18 mai), prépara son exclusion. Celle-ci fut prononcée par le comité central le 27 juin, peu après la conférence nationale d’Ivry (23-26 juin 1934) à l’issue de laquelle, à l’instigation de l’IC, le PCF adoptait la stratégie de rapprochement avec les socialistes que Doriot n’avait cessé de préconiser.
Le PCF engagea alors contre le dissident un combat sans rémission pour la reconquête de la Ville rouge. Mais l’implantation de Doriot était si puissante que Saint-Denis le suivit pendant trois longues années dans son évolution politique extraordinairement rapide. Environ 800 militants sur 900 rejoignirent le « rayon majoritaire » – appellation adoptée pour faire pièce à la création par le parti d’un « rayon communiste » à Épinay, le 3 novembre ; restèrent aussi aux côtés de Doriot les « cercles extérieurs » du parti (Comité intersyndical, Comité des chômeurs, section de l’ARAC), ainsi que les socialistes locaux. En revanche, Doriot ne réussit point à « sortir de Saint-Denis » ; si les petites communes voisines étaient assez profondément touchées par la dissidence, il ne parvint pas à implanter des structures étoffées (groupes d’ » Amis de l’Unité ouvrière » ou Comités de défense de l’Émancipation) dans le reste de la région parisienne ou en province. Le PCF de même n’eut de cesse qu’au plan national, Doriot et ses amis fussent rejetés des comités et commissions qui rassemblaient la gauche ; c’était chose faite en novembre 1935.
À Saint-Denis même, Jacques Doriot perdit beaucoup de terrain en 1935 et 1936. Aux élections municipales de mai 1935, il obtint encore 56,8 % des suffrages exprimés à la tête de sa liste d’« Unité ouvrière », contre 22,8 % à Jacques Duclos envoyé conduire une liste communiste, Aux législatives de l’année suivante, il fut réélu, au deuxième tour, avec l’appui discret de toute la droite, mais avec une marge relativement faible (11 587 voix dans la circonscription, soit 51,4 % des suffrages exprimés), contre le candidat communiste Fernand Grenier* (10 887, 48,3 %).
Encerclé à Saint-Denis, laminé par la dynamique du rapprochement entre socialistes et communistes, ancré jusqu’à l’absurde sur les traditionnelles positions communistes en politique extérieure (pacifisme, défaitisme révolutionnaire), Doriot n’eut que peu de chemin à parcourir pour se retrouver à la tête d’un parti fasciste. Fondé les 27 et 28 juin 1936 au « rendez-vous de Saint-Denis » (l’expression devenue célèbre est de Drieu la Rochelle), le Parti populaire français bénéficia tout de suite d’un important flux d’adhésion chez les très nombreux anciens adhérents du PC et dans les milieux des classes moyennes apeurées par la victoire électorale du Front populaire et les grèves de juin 1936. Son histoire, jusque dans la collaboration la plus active avec l’occupant nazi, devait se développer selon la trame d’une logique démentielle ou désespérée, tout entière axée sur l’obsession de l’anticommunisme.
Le destin de Jacques Doriot se confondit dès lors avec celui du PPF. Au plan local, ce dernier dut céder de plus en plus de terrain au PCF qui, en mars 1937, semblait avoir reconquis le pavé de Saint-Denis. Le coup le plus grave qui fut porté à Doriot fut sa révocation comme maire, par un décret du 25 mai signé du ministre de l’Intérieur Marx Dormoy. L’enquête de l’administration, minutieuse mais trop juridique et formelle, était en fait passée à côté de l’essentiel, et nul ne s’est longtemps douté de l’ampleur du préjudice causé à la ville par les ententes en sous-main avec un gros dépositaire de charbon et une entreprise de fournitures électriques ; en outre, le décret de révocation avait été pris sans que la procédure habituelle fût respectée et sa rédaction apparaissait comme maladroite.
Dès l’annonce de sa révocation, « dans un premier mouvement qui ne manquait pas de courage » (D. Wolf), Doriot démissionna du conseil municipal. Il escomptait sans doute un plébiscite sur sa gestion, dont la partie sociale était la plus visible, mais le 20 juin, il fut écrasé avec ses colistiers (moins de 38 % des suffrages) par la liste du Front populaire (61,5 %). Devant ce désaveu, il annonça le soir même sa démission de son siège de député, et le 1er août Fernand Grenier* fut élu sans difficulté (54 % des suffrages exprimés), contre le candidat du PPF Yves Malo (25,9 %). Doriot et le PPF vécurent alors à Saint-Denis des mois difficiles : le PPF s’incrustait à la mairie, mais le PC était maître de la rue.
Un second souffle fut cependant donné à Doriot par l’arrêt pris par le Conseil d’État le 3 décembre 1937, annulant sa révocation. La haute assemblée avait cassé le décret de M. Dormoy pour les irrégularités incontestables que Doriot avait dénoncées dans son recours, mais n’avait pas examiné l’affaire au fond. Jusqu’à la guerre, malgré de violents accrochages avec les troupes communistes, Doriot et le PPF – bien qu’ils fussent visiblement minoritaires – purent garder le contrôle de Saint-Denis.
Au plan national, les grandes idées que fit passer Doriot dans le PPF tournent autour de trois thèmes : l’union du peuple de France avec le rejet des « haines fratricides », des traditionnelles lignes de clivage, et des vieux partis qui ont fait faillite ; la rénovation politique et spirituelle de la nation ; la paix et la sécurité internationale. À tous égards, Doriot semble alors mû par un ressentiment viscéral envers le communisme et l’URSS, qui représentaient pour lui le mal absolu, bien plus que par une appréciation sereine et honnête de l’intérêt du pays. Après Munich, il persista ainsi dans sa ligne pro-allemande, et son attitude sur ce point compta largement dans le départ du PPF de nombreux intellectuels et dirigeants du parti, qui aspiraient à un fascisme plus dur, qui permettrait de résister efficacement aux menaces hitlériennes. En mars 1939, l’invasion de la Tchécoslovaquie fut en revanche immédiatement condamnée par Doriot qui se rallia dès lors à l’esprit d’union nationale ; l’Émancipation nationale se rangea parmi les journaux les plus chauvins.
En juin 1940, l’unité où Doriot avait été mobilisé à la déclaration de guerre, fut dissoute en zone libre. Le « Chef » du PPF tenta de jouer sur les deux tableaux, mais en vain. Auprès de l’occupant, qui considérait que l’instauration en France d’une dictature nationale-socialiste – éventuellement sous l’égide de Doriot – risquait de créer une atmosphère de guerre civile et donc de nuire aux intérêts allemands, il n’obtint qu’en décembre 1941 l’autorisation officielle du PPF, et il fut supplanté par le Rassemblement national populaire de Marcel Déat. À Vichy, après s’être proclamé « l’homme du Maréchal » et avoir été nommé membre du Conseil national, en janvier 1941, Doriot se fit évincer par l’équipe des transfuges du PPF de 1938-1939 (Pucheu, Marion, Paringaux). C’est dans ces conditions que, par une sorte de fuite en avant, Doriot devint un extrémiste de la collaboration.
Lors de l’invasion de l’URSS par Hitler, Doriot qui déclarait que la guerre lui était désormais « sympathique », proposa de fonder, une légion de volontaires – la « Légion des volontaires français contre le bolchevisme » vit le jour dès le début juillet – et annonça qu’il partirait avec le premier contingent ; ce qu’il fit le 4 septembre 1941. Jusqu’au printemps 1944, Doriot servit au total près d’un an et demi dans la LVF, sous l’uniforme de la Wehrmacht, comme sous-officier, puis comme lieutenant. Mais au plan politique, son engagement lui fut de peu de profit. L’occupant s’accommoda beaucoup mieux de Laval, après son retour au pouvoir en avril 1942, tout en continuant à se servir de Doriot comme d’un moyen de pression sur Vichy. Adoptant à tous égards une politique de surenchère sur le gouvernement de Vichy, en réclamant par exemple qu’on déclarât la guerre à l’Angleterre et aux États-Unis, ou en apportant une aide sans réserves aux autorités allemandes dans la mise en œuvre du STO, le PPF « a sans aucun doute contribué à rendre le gouvernement français plus malléable aux exigences des Allemands » (D. Wolf).
Malgré la protection du gauleiter Sauckel, Jacques Doriot n’accéda pas au pouvoir à la fin de l’occupation. Fuyant l’avance des armées alliées, Doriot et les inconditionnels de la collaboration se retrouvèrent en Allemagne où, escomptant une tentative communiste de prise du pouvoir et une guerre civile en France, ainsi qu’une rupture entre l’Union soviétique et les Alliés, ils continuèrent à se disputer l’ombre du pouvoir. Doriot fut bien près de l’obtenir. Dans l’île de Mainau, sur le lac de Constance, où il se trouvait à la tête de deux ou trois centaines de partisans, il annonça, le 6 janvier 1945, la création d’un « Comité français de Libération ». C’est en allant rencontrer Marcel Déat et Darnand à Mengen, afin de sceller une réconciliation générale sous son égide, que, le 22 février 1945, sa voiture fut mitraillée par deux avions non identifiés. Jacques Doriot fut atteint mortellement par une rafale. Quatre jours plus tard, il fut inhumé au cimetière de Mengen.

ŒUVRE : Nombreuses brochures reproduisant, souvent, des discours prononcés à la Chambre. On se reportera, si besoin, à Dieter Wolf, op. cit.

SOURCES : Arch. PPo., B a/337 (Parti populaire français, 9 dossiers) et B a/341 (Doriot Jacques, 5 dossiers). — Arch. Jean Maitron. — Dieter Wolf, Doriot. Du communisme à la collaboration, Fayard, 1969. — Jean-Paul Brunet, Saint-Denis la Ville rouge (1890-1939), Hachette, 1980 et Un demi-siècle d’action municipale à Saint-Denis-la-Rouge (1890-1939), Éditions Cujas, 1981. — Jean-Paul Brunet, « Un fascisme français : le Parti populaire français de Doriot (1936-1939) », Revue française de science politique, n° 2, avril 1983. — Jean-Paul Brunet, Doriot. Du communisme au fascisme, Éd. Balland, 1986.

Jean-Paul Brunet

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