DEVIENNE Jean, pseudonymes dans la Résistance Xavier puis François

Par Christian Bougeard

Né le 16 octobre 1911 à Montigny-en Gohelle (Pas-de-Calais), mort le 25 février 1949 à Hué (Indochine) ; instituteur ; chef départemental du mouvement de résistance le Front national des Côtes-du-Nord ; membre actif du Comité départemental de Libération (CDL).

Originaire du Pas-de-Calais, Jean Devienne naquit dans une famille de gauche laïque de dix enfants. Son père était instituteur et secrétaire de mairie à Coquelles, près de Calais, et son grand-père directeur d’école. Titulaire du brevet élémentaire en 1929, Jean Devienne devint d’abord instituteur auxiliaire, titularisé en 1935 et nommé à Calais jusqu’à la guerre. Militant au SNI avec son épouse Éliane, institutrice, dont il eut deux fils, Jean Devienne fut à partir de 1932 secrétaire départemental des Jeunesses socialistes et délégué à la propagande dans le Pas-de-Calais. En outre, il participait au mouvement des Auberges de jeunesse, à une chorale ouvrière, animait un groupe pacifiste et était sympathisant de la Ligue des droits de l’Homme. C’était aussi le responsable d’un groupe de la Libre-pensée.
Affecté un temps à Guingamp (Côtes-du-Nord) comme gestionnaire pendant la drôle de guerre, fait prisonnier le 18 juin 1940, Jean Devienne s’évada du camp d’Amiens en septembre 1940. Il serait venu s’installer en octobre 1942 dans la région de Guingamp (Côtes-du-Nord). Cette date est discutée, était-il déjà résistant ou recherché ? Nous l’ignorons. En janvier 1943, Louis Pichouron qui avait participé à la reconstitution du PCF, alors chef des FTP des Côtes-du-Nord, fut chargé par un envoyé venu de Paris de trouver un responsable du Front national (FN). Le communiste et FTP, André Cavelan, de Châtelaudren, lui aurait alors proposé Jean Devienne, sans doute en février 1943. Ce dernier, alias « Xavier » puis « François », chargé d’abord du nord des Côtes-du-Nord, s’imposa vite comme le chef du premier mouvement de résistance structuré. Il élargit l’audience du FN en créant de nombreux comités locaux bénéficiant du rejet du STO, d’un vaste réfractariat et du démantèlement du PCF après les rafles d’août 1943. Il était très proche du PCF clandestin qui dirigeait le FN, relevant selon Jean Le Jeune*, à la fois les cotisations du FN et celles du PCF.
Jean Devienne diffusa France d’abord, le journal des FTP, puis lança en septembre 1943 une feuille clandestine : La France combattante des Côtes-du-Nord devenue au n° 4 Le Patriote des Côtes-du-Nord. Ce journal, imprimé gratuitement à Morlaix par la famille Boclé, fut surtout rédigé par Jean Devienne et par son agent de liaison, l’institutrice Marie Le Bihan-« Christiane ». Dix numéros furent diffusés de septembre 1943 à août 1944, passant de 1 500 à 10 000 exemplaires. Reconnu pour son courage et son efficacité, et malgré la rupture (pour cause de répression) des liaisons entre le PCF-FN et les autres mouvements (Libération-Nord, Défense de la France), Jean Devienne occupa le siège réservé au FN lors de la première réunion à Saint-Brieuc du CDL, présidé par Henri Avril*, dont il devint le secrétaire. En février 1944, il participa à une réunion régionale des chefs de l’Armée secrète (AS) dans le golfe du Morbihan alors que le poids des FTP et du FN s’accroissait dans les Côtes-du-Nord à la suite des arrestations de responsables de l’AS et de Libération-Nord. Jean Devienne, déjà chargé par le CDL de l’armement des mouvements, mit sur pied en avril 1944 un état-major départemental des FFI dont le chef, désigné à la fin mai, fut l’instituteur Yves Le Hégarat-« Marceau », issu du FN, mais plutôt proche de la SFIO. Il y fut chargé du premier bureau avec le grade de commandant à titre temporaire et participa en juin et juillet 1944 à plusieurs parachutages d’armes. Le 9 ou 10 juin 1944, « François » prit contact avec les parachutistes SAS largués depuis le 6 sur la base Samwest dans la forêt de Duault. Après la destruction de la base par les Allemands, le 12, il se chargea avec les FTP de la région de récupérer les armes abandonnées dans la forêt, puis de les distribuer aux nombreux maquis en formation. Jean Devienne réceptionna l’équipe Jedburgh Félix près de Jugon le 9 juillet et ordonna l’attaque de la prison de Saint-Brieuc le 1er août 1944 qui libéra une trentaine de patriotes, opération réalisée par le groupe de Max Le Bail*.
Après la libération des Côtes-du-Nord (août 1944), Jean Devienne s’occupa de l’épuration des municipalités et des fonctionnaires au CDL. Du fait de son activisme et de son influence, il entra fréquemment en conflit avec le préfet Gamblin qui le considérait comme un « jeune agitateur communisant » (13 novembre 1944) et se plaignait d’une dualité des pouvoirs avec le CDL et le FN. En réalité, Jean Devienne contribua à désamorcer et à régler les inévitables tensions acceptant à la mi-août 1944 le « retour immédiat à la légalité ». Il s’engagea nettement : « Le FN ne procédera plus à aucune arrestation ni à aucune tonte de femmes. Je veillerai à ce que ces prescriptions soient observées et l’ordre maintenu » (16 août 1944). Mais avec le PCF et la SFIO, il s’opposa en novembre 1944 à la dissolution des milices patriotiques par le général de Gaulle. Le très populaire chef du Front national, dont le charisme marqua ceux qui l’ont connu, se fit le chantre de son mouvement qui aurait eu 10 000 adhérents lors de son premier congrès départemental en janvier 1945 en animant des dizaines de réunions publiques. Il était alors partisan de l’unification de tous les mouvements de résistance, de même qu’il défendit la réunification du PCF et de la SFIO acceptée par la SFIO à son congrès fédéral du 5 août 1945. Pourtant, lors du congrès départemental du FN en janvier 1945, des manœuvres avaient tenté de l’écarter de la direction du mouvement et Henri Avril avait pris sa défense. Il semblait pourtant proche des positions du PCF : au moment où Thorez acceptait la légalité républicaine et le désarmement des gardes civiques, Jean Devienne adressait une lettre à plusieurs maires pour les inviter à former des milices patriotiques avec l’appui du FN (une vingtaine en janvier-février 1945, vite dissoutes mais traduisant un courant révolutionnaire au sein du PCF). Il fut élu au comité directeur du FN lors du congrès national.
Le CDL proposa en janvier 1945 Devienne comme conseiller général de Saint-Brieuc-Nord, en remplacement de Pierre Michel, le député puis sénateur radical-socialiste de Saint-Brieuc qui avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Mais Jean Devienne refusa d’être candidat aux élections cantonales de septembre 1945. De même quand Henri Avril, nommé préfet des Côtes-du-Nord, proposa à Devienne, élu à l’unanimité le 15 juin 1945, la présidence du CDL, il déclina cette responsabilité préférant se consacrer au FN. Après l’échec de la fusion FN-MLN et de l’unification PCF-SFIO, les deux partis de gauche s’affrontèrent rudement aux élections législatives d’octobre 1945. Dès lors, celui qui avait été courtisé par le PCF rentra au bercail socialiste. Dans le Combat social du 20 octobre 1945, Jean Devienne appela à voter pour la liste de la SFIO conduite par son camarade du CDL Yves Henry*, affirmant qu’il était socialiste : « Aujourd’hui, je rentre dans le rang comme grandi par la lutte. » Son rêve d’unité de la Résistance et des partis marxistes se dissipa dans l’amertume. Le 29 novembre 1945, le comité directeur du FN des Côtes-du-Nord se réunit dans un climat d’aigreur et de polémiques à gauche. Jean Devienne s’opposa au contrôle du FN devenu MURF et du Patriote par le PCF : à la majorité fut décidée la dissolution, au 1er décembre 1945 au moment où le CDL disparaissait, et le versement des fonds au COSOR, une association de soutien aux victimes résistantes. La SFIO, dont il ne faisait pas partie de la direction fédérale, approuva cette dissolution et appela ses militants à se consacrer au parti et à ne pas aller au MURF.
Depuis septembre 1944, l’ancien instituteur en disponibilité de l’Éducation nationale avait été nommé à la tête de la commission militaire départementale avec le grade de capitaine. Le 8 décembre 1947, Jean Devienne s’engagea pour dix-huit mois dans l’administration du service de santé en Extrême-Orient et partit en Indochine. Il fut affecté comme capitaine gestionnaire de l’hôpital militaire de Hué (Annam) et fut promu commandant en 1948. C’est là que Jean Devienne disparut le 25 février 1949 dans des conditions assez troubles lors d’un « accident » chez lui (deux balles dans le dos). Le 8 mai 1997, la ville de Saint-Brieuc honora sa mémoire en lui dédiant une rue.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22624, notice DEVIENNE Jean, pseudonymes dans la Résistance Xavier puis François par Christian Bougeard, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.

Par Christian Bougeard

SOURCES : Arch. Dép. Côtes-d’Armor, 1 W à 1 W 7, rapports des préfets et des sous-préfets ; 1140 W 1, vœux du CDL ; 1140 W 17, la situation des élus à la Libération. — Le Combat Social et L’Aube nouvelle (1944-1946). — Louis Pichouron, FTP. Mémoires d’un partisan breton, Saint-Brieuc, PU de Bretagne, sans date. — Roger Huguen, « Jean Devienne, alias François », Nekepell, n° 52, 7 mai 1997. — Christian Bougeard, Le choc de la guerre dans un département breton : les Côtes-du-Nord des années 1920 aux années 1950, thèse d’État, Rennes 2, 1986. — Alain Lozac’h, Visages de la Résistance bretonne, notice Jean Devienne notamment d’après le témoignage d’Éliane Devienne, Coop Breizh, 2003.

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