Né le 25 avril 1920 à Barberaz (Savoie), mort le 12 août 2016 ; ouvrier ébéniste ; membre du bureau fédéral (1945-1952), secrétaire général (1952-1962), puis président (1963-1969) de la fédération du Bâtiment CFTC-CFDT ; membre du conseil confédéral (1953-1970) et du bureau confédéral (1948-1952, puis 1957-1970) de la CFTC-CFDT, puis de la commission exécutive de la CFDT (1970-1974), responsable du secteur politique confédéral (1967-1974) ; directeur politique des Cahiers Reconstruction (1953-1963) et de CFDT-Aujourd’hui (1973-1974) ; chargé de mission, puis directeur adjoint de l’ANACT (1974-1980) ; enseignant, puis directeur adjoint du CELSA (1980-1985).

Albert Détraz en 2008
[cliché Claude Pennetier]
Albert Détraz naquit en Savoie, enfant unique d’un père savoyard et d’une mère d’origine champenoise, qui s’étaient rencontrés durant la Grande Guerre. Sa mère était couturière, son père avait été, entre autres, conducteur de tramway (« wattman ») à Lyon. Il devait caractériser plus tard son milieu d’origine comme « chrétien », mais « laïque » et « socialiste ». Lui-même fut baptisé, fit sa première communion, mais s’éloigna rapidement de la foi. Les deux branches de sa famille avaient été durement éprouvées par le conflit, notamment du côté paternel, où deux frères du père avaient été tués. Celui-ci, gazé, mourut prématurément, laissant seuls son épouse et son fils, alors âgé de treize ans. Le jeune Albert fit une année dans une école professionnelle à Lyon où il s’initia aux métiers du bois, passa son certificat d’études primaires à quatorze ans, puis exerça divers métiers : OS dans une usine textile, livreur... C’est dans le Lyon de la grande crise et de la montée du Front populaire que le jeune garçon fit ses premières armes militantes. Il adhéra aux Faucons rouges de la SFIO et au mouvement Amsterdam-Pleyel, tout en fréquentant avec intérêt des groupes anarchistes locaux. Il était alors résolument pacifiste. En 1937, sa mère, qui avait gardé des liens avec une partie de sa famille en région parisienne, vint s’installer avec son fils au Perreux, puis à Paris. Celui-ci entra comme apprenti ébéniste au faubourg Saint-Antoine. 1938 représenta pour lui une année décisive. Face à la menace hitlérienne, et devant la perspective d’une guerre qu’il estimait inéluctable, il rompit avec le pacifisme à l’occasion de Munich. À la déclaration de guerre, alors qu’il venait d’achever son apprentissage, il décida d’« accorder ses actes à ses propos » en s’engageant dans les chars. Après ses classes, il se porta volontaire pour Strasbourg, intégra les corps-francs, et fut deux fois sévèrement blessé en juin 1940, ce qui devait lui valoir la Croix de guerre. Évacué, opéré, hospitalisé plusieurs mois, il regagna Paris à la fin 1940 pour reprendre son travail, malgré les séquelles de ses blessures (une main en partie « morte »). En 1941, il fit la connaissance de militants jocistes dans le XXe arrondissement ainsi que d’un « aumônier remarquable ». Cette rencontre, ajoutée au traumatisme des combats et à un retour sur soi favorisé par l’immobilité forcée de l’hôpital, lui fit redécouvrir la foi. La dimension religieuse ne devait cependant pas représenter une clé essentielle de son action militante, et, dans les années 1980, il se définissait plutôt comme « un agnostique de civilisation chrétienne ». Il devint rapidement responsable de sa section JOC, tout en continuant à travailler. En 1943, refusant de partir pour le STO, il quitta Paris et passa à la clandestinité en Seine-et-Oise, en contact avec des milieux résistants. À l’approche de l’armée américaine, il se présenta comme éclaireur et participa dans ce cadre aux combats pour la libération de Melun. Il retourna ensuite à Paris afin d’y reprendre son travail. En décembre 1944, il épousa une jeune militante de la JOCF, Juliette Lalande, avec laquelle il eut trois enfants.
Dès son retour à Paris, dans l’élan de la Libération, il décida de se syndiquer. Il fut tenté par la CGT, mais son tempérament « libertaire » et ses convictions chrétiennes le rendaient réfractaire au communisme. Par ses amis de la JOC, il prit contact avec des responsables de la CFTC. En septembre 1944, il adhéra au syndicat de l’Ameublement de la région parisienne. Dès l’année suivante, il devint secrétaire permanent des syndicats du Bâtiment de la région parisienne et entra au bureau de la petite fédération CFTC du Bâtiment, où tout était à construire et où il fallait imposer sa présence face à la puissante CGT, en particulier dans les réunions paritaires. En 1946, il devint secrétaire fédéral, poste qu’il cumula jusqu’en 1949 avec celui de secrétaire du Bâtiment parisien. En 1952, Albert Détraz fut élu secrétaire général de sa fédération, à laquelle il imprima sa marque, à la tête d’une équipe renouvelée et rajeunie. À partir de 1950, la fédération, une des toutes premières de la CFTC à s’engager dans cette voie, opta clairement pour l’unité d’action interfédérale avec la CGT (et parfois avec FO), que Détraz développa de manière systématique, en veillant à la maintenir sur le terrain professionnel. Elle participa à de grandes grèves parfois très dures, comme en 1950 à Brest, dans un secteur où dominaient bas salaires, conditions de travail dangereuses et refus patronal de négocier. Au milieu des années cinquante, la mobilisation aboutit à la signature de conventions collectives nationales et d’accords d’entreprises, la fédération CFTC voyant sa légitimité pleinement reconnue, et sa position par rapport à la CGT progressivement améliorée.
Mais l’horizon d’Albert Détraz ne se limitait pas au Bâtiment. En 1945, le jeune responsable vit avec une certaine inquiétude le retour de dirigeants syndicalistes chrétiens de l’entre-deux-guerres, dans lesquels il ne se reconnaissait guère. Il découvrit les premiers numéros du bulletin Reconstruction dès 1946, qui répondirent à sa soif de formation et l’incitèrent à demeurer à la CFTC. Il rencontra ses fondateurs, Charles Savouillan*, Fernand Hennebicq*, Paul Vignaux et fit immédiatement siens leurs objectifs : transformer de l’intérieur le syndicalisme chrétien, le dégager de toute influence cléricale comme de toute subordination au jeune MRP, le réinsérer dans la tradition originelle du mouvement ouvrier, bâtir de solides fédérations d’industrie, explorer les voies d’un « socialisme démocratique » adapté aux sociétés modernes. Il s’agissait, selon sa propre formule, de bâtir un syndicalisme « techniquement révolutionnaire », radical dans ses objectifs, mais appuyé sur l’analyse économique la plus rigoureuse. Fidèle de ce groupe Reconstruction, dont il appréciait la totale liberté de discussion et l’ouverture sur le monde intellectuel et les syndicalismes étrangers, il fut également de tous les combats de la « minorité » qui s’affirmait au sein de la confédération chrétienne, entraînant derrière lui sa fédération. Depuis 1948, il défendait ses options dans le cadre du bureau confédéral de la CFTC. La montée des tensions avec la majorité de Gaston Tessier*, favorable à un retour au syndicalisme chrétien traditionnel, le conduisit, avec ses camarades de la minorité, à démissionner de cette instance en octobre 1952. L’année suivante, il succéda à Charles Savouillan*, parti pour Luxembourg, comme directeur politique des Cahiers Reconstruction. Assurant, aux côtés de Paul Vignaux toujours présent, la relève des fondateurs, il s’affirma alors comme le « leader » ouvrier des minoritaires. Toujours en 1953, la réforme des structures lui permit de siéger comme représentant de sa fédération au sein du nouvel organe directeur (conseil confédéral), mais il ne fit pas partie des minoritaires admis à l’organisme exécutif restreint (bureau confédéral). Pugnace dans sa condamnation de l’attitude de la direction de la CFTC lors des grèves de l’été 1953 comme dans sa défense du « socialisme démocratique », il fut élu de justesse au conseil confédéral lors du congrès de 1955, tandis que la minorité était totalement exclue du bureau confédéral. Très tôt cependant, il fut de ceux qui recherchèrent un accord avec l’aile « ouverte » de la majorité (André Jeanson*, Maurice Bouladoux) afin de maintenir l’unité de l’organisation et de préparer une transition en douceur. En 1957, en dépit d’un congrès encore marqué par les affrontements de tendance (et une élection au conseil confédéral à nouveau difficile pour le dirigeant du Bâtiment), les conversations reprirent, aboutissant à l’intégration de minoritaires à l’exécutif. Albert Détraz entra alors au bureau confédéral en tant que « conseiller technique, chargé des études », avec voix délibérative. Mais lui-même, pas davantage que d’autres figures de Reconstruction, ne pouvait, malgré les progrès de la minorité, prétendre prendre la tête de la CFTC pour la transformer. En dépit des réserves de certains minoritaires, il appuya la candidature d’Eugène Descamps, au profil plus acceptable par la masse des militants chrétiens, au secrétariat général en 1961. Celui-ci, une fois élu, lui proposa de rejoindre son équipe. En 1962, il abandonna ses fonctions à la tête du Bâtiment pour devenir permanent confédéral, adjoint d’André Jeanson au secteur politique. Il occupa cependant la présidence fédérale, fonction qui, entre autres, lui assurait un siège de conseiller confédéral, au titre de la désignation.
Avant même son arrivée à la confédération, Albert Détraz, fidèle aux orientations de Reconstruction, avait toujours porté la plus grande attention à la dimension politique du syndicalisme, tout en demeurant extrêmement sourcilleux, sensibilité « libertaire » oblige, sur la question de l’indépendance syndicale. Il se prononça ainsi, comme ses amis de Reconstruction, pour un « soutien syndical » critique à Mendès France, ainsi que pour un vote en faveur du Front républicain. Sous son impulsion, sa fédération prit position en 1958 contre le retour de De Gaulle et contre le projet de constitution. La même année, au titre de Reconstruction, il participa aux côtés de Paul Vignaux à la création de l’Union des forces démocratiques, première tentative de regroupement de la gauche non communiste, sans y exercer de responsabilités officielles. Son engagement contre la guerre d’Algérie ne prit pas que la forme de déclarations, manifestations et meetings, où il représentait la CFTC dans les dernières années de la guerre. Il aida matériellement des syndicalistes du FLN, agissant sous le couvert de l’AGTA. En février 1962, son appartement parisien fut plastiqué par l’OAS. Au lendemain de la déconfessionnalisation, il défendit, au sein d’un « groupe de travail idéologique » formé pour clarifier le projet de la nouvelle CFDT, l’importance de l’autonomie stratégique du syndicalisme, face à Marcel Gonin* et Edmond Maire*, qui prônaient une « stratégie commune » aux syndicats et aux partis de gauche. Cette approche se retrouvait dans sa conception du secteur politique, dont il hérita en 1967 après l’accession de Jeanson* à la présidence confédérale : fonction de « relations extérieures », contacts et échanges d’informations avec les partis, syndicats, mouvements, organisations étudiantes, sans jamais risquer d’aliéner l’indépendance syndicale, si chère à une « classe ouvrière latine ». Parallèlement, ce « passionné d’idéologie » et d’histoire ouvrière se pencha tôt sur la notion de « contrôle ouvrier », qu’il considérait comme plus pertinente pour un pays développé comme la France que celle « d’autogestion », défendue au milieu des années 1960 par Edmond Maire.
C’est pourtant Albert Détraz qui, le 16 mai 1968, rédigea pour le bureau confédéral le fameux communiqué qui engagea la CFDT tout entière dans la voie de l’autogestion. Le mot lui serait venu d’un dîner improvisé la veille avec Eugène Descamps, Jacques Delors et Jean Boissonnat, ce dernier ayant qualifié le mouvement en cours d’« autogestionnaire ». L’expression traduisait alors pour lui la « libération de la parole », « l’épanchement du rêve dans la réalité », la dimension libertaire et culturelle de Mai avec laquelle il se sentit pleinement en phase. Ses contacts avec le monde étudiant au secteur politique facilitèrent sa compréhension de l’événement, de même que ses discussions avec ses propres enfants, intéressés par les thèses situationnistes. Dans la période nouvelle qui s’ouvrit alors pour la CFDT, il se situa dans une position médiane, mal à l’aise face au « terrorisme verbal » de l’extrême gauche et au purisme de militants chrétiens radicalisés (par exemple, quand la CFDT appela à voter Poher face à Pompidou en 1969), mais soucieux d’accorder l’héritage de Reconstruction avec celui de Mai 68. Il se reconnut ainsi dans les orientations du congrès de 1970 (planification démocratique, propriété sociale des moyens de production, autogestion), saluant, dans le discours de clôture qu’il prononça à cette occasion, l’entrée « debout » de la CFDT dans la famille socialiste.
À l’occasion de la succession d’Eugène Descamps en 1971, il appuya, comme ce dernier, l’idée d’une candidature de Jean Monnier*, des Pays de la Loire, partisan de la stratégie autonome, au secrétariat général. Celui-ci ayant décliné la proposition, il soutint loyalement Edmond Maire*. Dans la nouvelle configuration, il souhaita être maintenu à la tête du secteur politique, plutôt que de prendre en charge l’international, qui l’intéressait moins. Membre de la commission exécutive confédérale, selon les nouveaux statuts adoptés en 1970, il poursuivit une politique de rencontres avec les formations de gauche, allant jusqu’à la Ligue communiste. Parmi les recherches qu’il fut amené à commander en tant que responsable du bureau d’études de la CFDT (BRAEC) figurait en bonne place un panorama des groupes et des théories marxistes et anarchistes, univers peu familier aux militants cédétistes. Il participa également à la naissance en 1973 de la nouvelle revue théorique confédérale, CFDT Aujourd’hui, dont il fut le directeur politique et Pierre Rosanvallon le rédacteur en chef.
Dubitatif sur les chances de succès du PS d’Épinay à sa création, il prit cependant acte de la dynamique électorale du Programme commun, tout en critiquant son approche étatiste et en refusant de se lier les mains. Au lendemain de l’élection présidentielle de 1974, il figura cependant parmi les dirigeants confédéraux qui appelèrent les militants à rejoindre le PS dans le cadre des Assises du socialisme. Il expliqua par la suite cette position étonnante pour celui qui fut le chantre de l’autonomie du syndicalisme. Pour lui, les choses étaient décidées de toute manière, et il aurait préféré accompagner l’opération. Il s’agissait, selon lui, de permettre à Michel Rocard*, venu du petit PSU et proche de la CFDT, de ne pas arriver les mains vides au PS. Paradoxalement, les Assises auraient dû clarifier la situation et favoriser l’autonomie du syndicat : Rocard, ayant cette fois un véritable espace politique où agir, il aurait été moins « présent » à la CFDT. À titre personnel enfin, Détraz dit ne s’être engagé au PS que parce qu’il savait devoir quitter ses responsabilités confédérales avant la tenue des Assises. Il confessa cependant plus tard une « erreur » et il ne fut adhérent que trois ans au PS, vite lassé, comme son ami Eugène Descamps, par la « querelle des chefs ». Il refusa les propositions qui lui furent faites de siéger à la direction du PS ou de briguer un mandat de député.
À l’été 1974, il quitta la confédération et le secteur politique, plus tardivement qu’il ne l’avait souhaité au départ, après avoir préparé la transition avec son successeur, Jacques Moreau. Il fut alors recruté comme l’un des premiers chargés de mission à l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail. Son expérience et ses qualités d’organisateur lui permirent d’en être nommé directeur adjoint. À partir de 1980, à l’expiration de son contrat à l’ANACT, il enseigna l’histoire du syndicalisme au Centre d’études littéraires et scientifiques appliquées (CELSA), rattaché à l’Université Paris IV. Il devint également directeur adjoint de cette école. Il cessa ses activités professionnelles en 1985. À partir de 1987, ne se sentant plus tenu par un « devoir de réserve », il intervint à plusieurs reprises pour critiquer publiquement les orientations récentes de la CFDT et ce qu’il qualifia de « dérive opportuniste et droitière » de l’organisation qu’il avait contribué à bâtir.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : dossier personnel ; interview par Pierre Autexier et Louisette Battais, 9 février 1988. — Jean Églin, De 1934 à nos jours. Un grand chantier. 60 ans d’histoire de la fédération de la Construction et du Bois CFDT, Éd. de l’Atelier, 1994. — Frank Georgi, L’Invention de la CFDT 1957-1970, Éd. de l’Atelier, CNRS, 1995. — Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Gérard Adam, La CFTC 1940-1958. Histoire politique et idéologique, Armand Colin, 1964. — Paul Vignaux, De la CFTC à la CFDT. Syndicalisme et socialisme : « Reconstruction » 1946-1972, Éd. Ouvrières/Ed. de l’Atelier, 1980. — René Chilin, Aimée Moutet, Martine Muller, Histoire de l’ANACT. 20 ans pour l’amélioration des conditions de travail, Syros, 1994. — Nicolas Defaud, L’« adaptation » de la CFDT. Sociologie d’une conversion politique (1970-1995), thèse de sciences politiques, Paris Dauphine, 2006. — Dossier : « La CFDT, une aventure humaine », Les Cahiers du Forum social européen, vol. 1, 2007. — Entretiens avec l’auteur (1987, 2008).

Frank Georgi

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