Né le 7 novembre 1921 à Saint-Didier-en-Velay (Haute-Loire), mort le 21 février 1979 à Villeurbanne (Rhône) ; prêtre-ouvrier du Prado à Lyon (1946), insoumis (1954) ; métallurgiste, secrétaire de l’UD-CGT du Rhône (1953-1965) ; député suppléant communiste (1967-1973).

René Desgrand sur un tract électoral
Fils d’un tonnelier d’ascendance paysanne, René Desgrand fit au Puy (Haute-Loire) ses études secondaires qu’il poursuivit au séminaire diocésain. Appelé en 1942 aux Chantiers de jeunesse, il fut plus tard réfractaire au STO et se cacha dans le Velay. Ordonné prêtre en 1945, il fut admis l’année suivante à l’Institut du Prado à Lyon (Rhône), où il fut professeur pendant quelques mois.
Quand en 1946 Alfred Ancel, supérieur du Prado, fonda à Lyon la « Mission de la Part-Dieu », il en confia la responsabilité à René Desgrand qu’il appréciait beaucoup. Celui-ci s’installa au 145 rue Paul-Bert, dans le quartier de La Guillotière, avec un séminariste, Charles Chevrant-Breton. Cette mission ouvrière compta trois nouveaux membres jusqu’en 1949. Toute permission fut ensuite refusée aux prêtres qui demandaient de se joindre à elle. « Nous aurions dû, sans doute, retirer dès cette date, ceux qui s’y trouvaient. Mais ils étaient déjà tellement entrés dans l’équipe générale des prêtres-ouvriers que nous ne savions pas comment intervenir. [...] L’insoumission de nos prêtres de la mission ouvrière restera le souvenir le plus douloureux de mes douze ans de supériorat », écrira Mgr Ancel en 1955.
À l’exemple des pionniers de la Mission de Paris deux ans plus tôt, René Desgrand s’aperçut très vite qu’une « présence en monde ouvrier » sans partage de la condition ouvrière serait illusoire. En accord avec son supérieur, il fit partie des premiers prêtres-ouvriers lyonnais. Il entra dans la métallurgie le 4 avril 1947, incognito, c’est-à-dire sans indiquer sur sa fiche de renseignements qu’il était prêtre, aux établissements Durrschmidt, fabricants de meubles.
Il adhéra sans retard à la CGT et se lança dans l’action syndicale. Délégué du personnel, puis permanent CGT chez Durrschmidt, il organisa une grève de trois semaines en mars 1950, la première que l’entreprise ait connue depuis trente ans. Après avoir fait partie du comité d’étude pour l’établissement de la prime à la production pendant six mois, il obéit, dans les huit jours qui précédèrent sa mise en application, aux directives de la CGT qui s’opposait à son application. Comme un cadre lui demandait : « Pourquoi prenez-vous cette attitude contraire à l’intérêt de vos camarades ? », il répondit : « Parce que cette prime leur fera perdre leur combativité revendicative ! »
Le 28 juillet 1950, dans une lettre, le père Ancel, qui désapprouvait l’évolution des prêtres-ouvriers, fit à Desgrand la proposition suivante : « Je viens te demander, René, si tu accepterais, pour le bien général des prêtres-ouvriers et, par conséquent, du prolétariat, de quitter pour un temps le milieu ouvrier. Après plus de trois ans, tu as été suffisamment marqué pour que tu puisses rien oublier. Il faudrait maintenant que tu te mettes dans un milieu ecclésial pour le revoir par le dedans jusqu’à ce que tu arrives à le comprendre vraiment [...]. Dans ce que vous reprochez à l’Église, à la théologie, à la doctrine sociale de l’Église, il y a des choses que nous ne pouvons pas admettre parce que nous manquerions de fidélité au Christ. Il faudrait que quelqu’un soit à la fois assez intérieur au prolétariat et intérieur à l’Église visible pour critiquer du dedans. On ne peut pas critiquer du dehors. » Cet appel resta sans réponse.
Un jésuite, Paul Magand, entra en 1950 chez Durrschmidt, espérant faire contrepoids à l’influence marxisante qui s’exerçait sur les prêtres-ouvriers lyonnais, en particulier sur Desgrand. Posté à l’usine sur une machine voisine de celle de Desgrand, il entendait démontrer ce que devait être, selon lui, un prêtre-ouvrier au travail : soumis et discipliné, servant de relais entre les ouvriers et la direction. Le résultat ne se fit pas attendre. « Le préjudice est tel que notre camarade, bien qu’il soit secrétaire du comité d’entreprise, est licencié, comme le sera d’ailleurs six mois plus tard ce religieux [...]. Nous condamnons unanimement le comportement de Magand », écrit Jean-Marie Marzio, alors secrétaire de l’équipe nationale des prêtres-ouvriers dont René Desgrand était le correspondant lyonnais. Le licenciement de Desgrand, par ailleurs membre du bureau de l’Union départementale CGT, pour insuffisance de travail, fit grand bruit en 1952-1953. Dans une campagne de tracts, « le cas Desgrand » opposa la CGT et la CFTC à laquelle appartenait le père Magand et mit en relief l’hostilité de la centrale chrétienne envers les prêtres-ouvriers.
René Desgrand travailla ensuite chez Berliet. Il assura les fonctions de secrétaire permanent de l’Union départementale CGT de 1953 à 1965. Il fut également, pendant cinq ans, administrateur de la Caisse régionale de Sécurité sociale où il présida la commission de prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles. Figurant parmi ses camarades restés au travail après le 1er mars 1954, malgré les injonctions romaines, il fut aussi membre du secrétariat national des prêtres-ouvriers insoumis (1954-1955).
« Intelligent, il était une des têtes pensantes du mouvement ouvrier mais il avait gardé ses vertus pradosiennes. Son bon sens auvergnat, les pieds sur terre, et il tenait à garder "caché" son cœur d’or », a dit de lui son ami Charles Portal, autre prêtre-ouvrier. On le dépeignait aussi comme « très autoritaire, très manœuvrier ». « J’ai changé, je veux aller jusqu’au socialisme, le Parti communiste est une nécessité, l’Église est opposée au prolétariat », déclarait-il dans des réunions de 1955. Il disait avoir abandonné le culte pour un retour à l’Évangile : « Nous avons soumis la foi, le sacerdoce à l’épreuve de l’action ouvrière, ceci au nom de la foi elle-même. »
Continuant à participer aux réunions des prêtres-ouvriers insoumis de la région lyonnaise, René Desgrand se prononça en 1955 pour le vote communiste. Vivant à Villeurbanne (Rhône) et ayant rejoint les rangs du Parti communiste, il fut présenté comme remplaçant éventuel de Marcel Houel, maire de Vénissieux, député de la sixième circonscription du Rhône, aux élections législatives de 1967 et de 1968. Il fut à nouveau candidat du PCF, titulaire cette fois, dans la même circonscription, au renouvellement de 1973, mais il échoua face au réformateur Étienne Gagnaire, maire de Villeurbanne, ancien socialiste. Arrivé deuxième au premier tour avec 10 927 voix contre 11 375 à son principal concurrent, Desgrand fut battu au second tour par 20 410 voix contre 22 163 et ne se représenta pas en 1978. Charles Hernu, socialiste, devenu maire de Villeurbanne, emporta le siège.
Marié le 1er mars 1958 à Lyon avec Lucette Tournebize, ouvrière tordeuse, militante communiste, René Desgrand eut plusieurs enfants. Son acte de décès le dit cadre administratif. Le 7 mai 1979, le conseil municipal de Villeurbanne donna son nom à la rue Saint-Jean, dans un quartier où il avait beaucoup œuvré. Le 23 février 1980, la cellule de la rue Lafontaine où il avait habité prit son nom. En 1991, après le décès de sa femme, la rue René-Desgrand devint la rue Lucette-et-René-Desgrand.
René Desgrand était lié d’amitié avec Joseph Gouttebarge, prêtre-ouvrier de Saint-Étienne, qui suivit un itinéraire semblable.

SOURCES : Fiches signalétiques de prêtres-ouvriers du diocèse de Lyon, année 1953, dossier 11/II/36 ; année 1955, dossier 11/II/37, arch. Cardinal Gerlier in Hélène Macillot, Prêtres et religieuses en monde ouvrier à Lyon après 1945, mémoire de maîtrise, Université Lumière Lyon II, 1999. — CAMT, Roubaix, 1993002/0002/0004. — Arch. historiques de l’archevêché de Paris, fonds Feltin. — Alfred Ancel, « La Mission de la Part-Dieu », Le Prado, n° 42, janvier 1947, p. 12-15. — Lettre d’Alfred Ancel à René Desgrand, 28 juillet 1950, arch. du Prado, Limonest. — Charles Monier, notes des 6-7 décembre 1952 ; lettre du 4 novembre 1953. — La Voix du militant, organe de l’UD-CFTC du Rhône, n° 2, février 1953. — Prêtres du Prado, bulletin trimestriel, avril 1953, n° 16 ; février 1955, n° 23 bis. — Pierre-Marie Dioudonnat et Sabine Bragadir, Dictionnaire des 10 000 dirigeants politiques français, Sedopols, 1977. — Olivier de Berranger, Alfred Ancel. Un homme pour l’Évangile 1898-1984, Le Centurion, 1988. — Jean-Marie Marzio, témoignage, 14 décembre 1996 ; « Obéir au pape ou à l’Évangile ? », La Mission de Paris, Karthala, 2002. — Lettre de Michel Meynet, 28 novembre 1997. — Témoignages de Marie Gouttebarge, novembre 1995 ; Georges Arnold, Michel Rager, 9 février 1998 ; Charles Chevrant-Breton, Limonest, juillet 1998 ; Maurice Combe, 2 octobre 2000. — Notes de Dominique Grard, archiviste de Villeurbanne, avril 2017.

André Caudron, Nathalie Viet-Depaule

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