DESANTI Dominique [née PERSKY Dominique, Anne]

Par Anna Trespeuch

Née le 31 août 1919 à Paris, morte le 8 avril 2011 à Paris ; journaliste-reporter en France et en Europe ; biographe, historienne et romancière, professeur de lettres et d’ethnologie à Paris et aux États-Unis ; militante du PCF ; militante tiers-mondiste et féministe.

Dominique Persky fut élevée par son père, Serge Persky, conseil juridique et membre du Grand Orient de France, ami d’Édouard Herriot ou encore de l’éditeur Gustave Payot, qui menait une vie mondaine dans le Paris littéraire de l’entre-deux-guerres. D’origine russe, il fut le traducteur de Maxime Gorki, Alexis Tolstoï, Léonide Andréief et l’auteur d’ouvrages sur la littérature russe, couronnés à trois reprises par l’Académie française. Il fréquentait les acteurs de la Révolution de Février exilés en France, Kerensky, Maklakov et Milioukov, et partageait leur ressentiment à l’égard des bolcheviks.
Dominique Persky grandit avenue Kléber à Paris (XVIe arr.). Son père s’appliqua à donner à sa fille unique une éducation à la fois bourgeoise et humaniste. Au lycée Molière, la jeune fille délaissait les matières scientifiques pour mieux se consacrer aux lettres. Rue de l’Odéon, la libraire Adrienne Monnier lui fit découvrir les surréalistes pour lesquels elle s’enthousiasma. À quatorze ans, elle entreprit la rédaction d’un roman et l’apprentissage du russe en cachette. Admise au Conservatoire, son père refusa qu’elle engageât une carrière de comédienne. Elle obtint le baccalauréat en 1936, puis étudia pendant deux mois en hypokhâgne avant de rejoindre les bancs de la Faculté de lettres et - pour contenter son père - ceux de la Faculté de droit. Soucieuse, raconte-t-elle, d’acquérir son indépendance financière, Dominique Persky travailla parallèlement pour l’agence de photographies « France-Presse-Voir » où elle fit ses premières armes de journaliste et où elle fit la connaissance de son directeur, Pierre Lazareff. Les manifestations contre la guerre d’Espagne et les échanges amicaux avec les grévistes de mai 1936 contribuèrent à son éveil politique ; elle prit sa carte à l’Union fédérale des étudiants, proche du Parti communiste.

Au printemps 1937, Dominique Persky rencontra Jean-Toussaint Desanti à une fête à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Ce normalien d’origine corse étudiait la philosophie. Ils se marièrent dès 1938. Le couple raconte dans ses mémoires que pour briser le modèle bourgeois, ils passèrent un contrat original : ils s’engageaient seulement pour six mois renouvelables, en laissant la liberté à l’autre de mener une vie sentimentale parallèle. Ils mirent ce contrat à l’épreuve pendant plus de soixante ans, jusqu’à la mort du philosophe en janvier 2002.

La guerre leur paraissait inévitable. Les jeunes mariés manifestèrent sous les fenêtres de l’ambassade d’Allemagne après la Nuit de Cristal du 10 novembre 1938, et ils ne furent, semble-t-il, pas dupes des accords de Munich.
Pendant la « drôle de guerre », Dominique Desanti sympathisa avec un groupe de normaliens scientifiques qui se baptisèrent le « Zoo ». Lors de la débâcle, c’est à Montpellier, où elle avait rejoint Jean-Toussaint, démobilisé, qu’elle entendit une émission de l’appel du général de Gaulle. À la rentrée 1940, le couple Desanti choisit de revenir à Paris où ils retrouvèrent le « Zoo ». Avec François Cuzin et Simone Debout notamment, leur activité résistante commença par la rédaction, la reproduction et la distribution clandestine d’un tract intitulé Sous la botte dans les rames du métro parisien. Malgré les risques encourus, Dominique Desanti accepta de travailler, de novembre 1940 à l’été 1941, pour le Comité d’aide aux prisonniers de la presse, financé par les nazis à des fins de propagande. Au printemps 1941, Jean-Paul Sartre, qui rentrait d’Allemagne où il était prisonnier et qui voulait participer à la Résistance contre l’occupant nazi, fut mis en relation avec le « Zoo » par Maurice Merleau-Ponty. Pendant six mois, ils rédigèrent ensemble Socialisme et Liberté. Ce fut l’occasion pour le couple Desanti de sympathiser avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
À la rentrée 1942, par précaution, le couple Desanti s’installa à Clermont-Ferrand où Dominique poursuivit ses études. Elle entra au Front national mais accomplit également des missions pour Ceux de la Résistance et pour le Mouvement national contre le racisme (MNCR). Les tâches qu’elle accomplissait contribuaient à assurer la sécurité et le ravitaillement du maquis et elle se souvient qu’elle devint spécialiste du vol de tampons administratifs. En 1943, après la bataille de Stalingrad, elle adhéra au Parti communiste clandestin.
À la libération de la région de Clermont-Ferrand, les réseaux de résistants confièrent à Dominique et Jean-Toussaint Desanti la direction de deux journaux locaux issus de la clandestinité : La Nation et Le Patriote qui disparurent dès 1945. Fin août-début septembre 1944, lors de la fondation de la Fédération de la presse, Dominique Desanti fut élue au Bureau des quotidiens régionaux.

Elle apprit que son père avait été assassiné par les nazis en août 1944 dans le camp de Compiègne dont elle n’était pas parvenue à le faire sortir. Dans l’Europe au sortir de la guerre, Dominique Desanti effectua plusieurs reportages pour Action, lié au PCF mais à cette date encore pluraliste, et pour Résistance la voix de Paris, un journal franc-maçon qui disparut en 1947. À Paris, dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, elle fréquentait la « bande de la rue Saint-Benoît » : Marguerite Duras, Robert Antelme, Jorge Semprun, Dionys Mascolo, Edgar Morin, Claude Roy et d’autres intellectuels alors membres du PCF. Lors de ses voyages réguliers en Europe de l’Est, elle devint l’intime du Polonais Jerzy Borejsza, l’un de ceux qui animeraient bientôt le Conseil mondial de la paix.
En 1947, année de l’entrée dans la Guerre froide, Dominique Desanti se soumit à la radicalisation de la ligne politique du PCF, édictée par le rapport Jdanov. Elle rompit progressivement ses relations avec les non-communistes et s’investit activement dans le Conseil mondial de la paix dont elle raconta les congrès dans plusieurs de ses ouvrages. Dès lors, elle écrivait exclusivement pour la presse communiste : Action - désormais contrôlé par le parti -, L’Humanité, Démocratie nouvelle et La Nouvelle critique, fondée en 1948. En 1949, elle rédigea sur commande un ouvrage de propagande anti-titiste : Masques et visages de Tito et des siens. Elle écrivit enfin des romans qui glorifiaient les valeurs communistes : La Grisette à l’hortensia, Le Matou dans la neige et À bras le corps, publiés sous forme de feuilletons dans la presse communiste.

Dans Les Staliniens, puis dans ses mémoires, Dominique Desanti explique la foi qu’elle eut dans le communisme : la conviction d’une révolution prochaine, la compassion pour les ouvriers qu’elle côtoyait, la convivialité de la « contre-société communiste ». Mais elle raconte également les événements qui ont semé le doute dans sa croyance. En décembre 1949, lors du procès du bulgare Kostov qu’elle couvrait pour la presse communiste, elle ne put s’empêcher de croire Kostov, condamné à mort, lorsqu’il déclara à la presse étrangère que ses aveux avaient été extorqués. En 1951, la disgrâce en Pologne de Jerzy Borejsza la fit de nouveau douter. En 1953, l’affaire des blouses blanches et l’exclusion de Marty et Tillon aggravèrent son trouble. En 1955, Fadéïev, le président de l’Union des écrivains soviétiques, invita Dominique Desanti, accompagnée de Catherine Winter, à visiter librement l’URSS. Les deux militantes, dans leurs échanges avec les Soviétiques, découvrirent des habitants désabusés, pauvres et muselés par un régime totalitaire.

En 1956, des amis d’Europe de l’Est lui transmirent une version du rapport Khrouchtchev qui la décida à quitter le parti. Avec cette rupture, elle perdait ses amis, son travail et une complicité avec son mari qui, bien que de plus en plus distant, resta au parti jusqu’en 1960.

L’ex-militante reprit des études d’histoire et chercha à travailler dans la presse qu’elle qualifiait naguère de « bourgeoise ». Mais, craignant que sa signature servît la propagande anti-communiste, elle utilisa le pseudonyme de Camille Destouches pour rédiger des articles pour la presse scientifique, puis les biographies romancées de deux femmes du XIXe siècle : Marie Curie et Antoinette Lix, surnommée Michel le Sombre. À partir de 1958, elle tint la rubrique « la lettre du cœur » de L’Écho de la mode et elle travailla pour le magazine de société Constellation.
Puis dans les années 1960, dans le cadre de la décolonisation et de sa relation avec Jacques de Sugny, homme qui compta dans sa vie, elle partit à la découverte de l’Afrique. À partir de 1963, elle collabora à la revue Jeune Afrique et à African Arts  ; dans ses articles, elle se faisait tantôt ethnologue pour décrire les paysages, les habitants et les arts africains, tantôt militante pour montrer les difficultés d’un continent à trouver ses propres marques après l’acculturation de la décolonisation.

Partisane d’une Algérie indépendante, elle participa avec Jean-Toussaint Deanti au réseau Jeanson. Si elle fit passer des colis, elle refusa en revanche de signer le « Manifeste des 121 », jugeant qu’il était inconscient d’encourager des jeunes gens à prendre le risque de déserter.

En mars 1968, l’Université de Californie l’invita à donner un cours sur le roman français de l’entre-deux-guerres. Elle y découvrit la contre-culture de la jeunesse américaine avec enthousiasme. En mai, elle était loin des barricades de Paris qu’elle ne parvint à regagner que la dernière semaine du mois : elle se fit alors embaucher dans une usine Citroën pour vivre l’expérience du travail à la chaîne d’un OS.

Au début de la décennie 1970, le couple Desanti sympathisa avec de jeunes maoïstes : Judith Lacan, élève de Jean-Toussaint, et les frères Jacques-Alain et Gérard Miller, puis Philippe Sollers et Julia Kristeva. Pour les anciens résistants, ce fut l’occasion de reconquérir auprès de cette nouvelle génération une légitimité politique inespérée.

Les années 1970 furent aussi celles du militantisme féministe : en 1971, Dominique Desanti signa le manifeste des « 343 Salopes » et, en octobre 1972, elle fut active lors du procès de Bobigny à l’encontre d’une mère et de sa fille mineure accusée d’avoir avorté. Mais elle prit rapidement ses distances à l’égard des militantes du Mouvement de libération de la femme et rompit même son amitié avec Simone de Beauvoir. Dominique Desanti ne se reconnaissait plus dans ce qu’elle qualifia dans ses mémoires de « guerre des sexes ».

La crise idéologique qui suivit la publication de L’Archipel du Goulag conduisit Dominique Desanti à revenir sur son passé communiste. Elle publia une série de trois ouvrages sur l’histoire du communisme que Les Staliniens vinrent clore. Ce récit documenté de son aveuglement au parti entre 1944 et 1956 eut un fort impact. Parallèlement, elle poursuivait son expérience d’enseignante à l’université de Los Angeles, mais aussi à l’Université de Paris VII où elle anima un séminaire d’ethnologie du quotidien de 1978 à 1990.

Pleinement intégrée dans le milieu intellectuel parisien, elle participa, entre 1978 et 1984, aux rencontres de Beaubourg portant sur l’actualité artistique. Elle voyagea beaucoup par le biais des colloques organisés par un psychanalyste controversé, Armando Verdiglione. Si elle ne renonça pas à l’engagement politique, ce dernier était désormais ponctuel : soit les pétitions qu’elle signait servaient une cause humanitaire, à l’instar de la pétition de 1978, « Un bateau pour le Vietnam » en faveur des boat-people, soit elles contestaient une mesure politique précise (par exemple le projet de loi Jean-Louis Debré sur l’immigration en 1996).

À la fin des année 1970, la journaliste se spécialisa dans la critique littéraire et elle tint une chronique intitulée « Une femme à sa fenêtre » pour Le Monde. Puis, Dominique Desanti se consacra à l’écriture de son œuvre, composée de romans, d’essais historiques et de biographies. En 1998, elle fut faite commandeur des Arts et Lettres.

En 1991, la secrétaire d’État chargée du Droit des femmes, Michèle André, fit Dominique Desanti chevalier de la Légion d’honneur pour son action de résistante et de féministe. En 2002, le ministère de la Culture la fit accéder au grade d’officier de la Légion d’honneur. La République rendait ainsi hommage à une femme qui, en dépit des déchirements que l’engagement politique suppose, ne se résolut jamais à y renoncer.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22400, notice DESANTI Dominique [née PERSKY Dominique, Anne] par Anna Trespeuch, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 11 avril 2011.

Par Anna Trespeuch

SOURCES : Janine Verdès-Leroux, Au service des intellectuels, le Parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Fayard/Minuit, 1983. — Annie Kriegel, Les communistes français dans le premier demi-siècle (1920-1970), Seuil, 1985. — Françoise Picq, Libération des femmes, les années-mouvement, Seuil, 1993. — Rémi Rieffel, La tribu des clercs, Les intellectuels sous la Ve République, Calmann-Lévy, 1993. — Jacques Julliard et Michel Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français, Seuil, 1996. — « Dominique Desanti. Un hommage », Dalhousie french studies, Special Issue, vol. 54, printemps 2001. — Anna Trespeuch, Dominique et Jean-Toussaint Desanti, Une éthique à l’épreuve du vingtième siècle, L’Harmattan, 2003. — Entretiens le 3 décembre 1998 et le 18 février 1999. — Deux vies, une éthique. Dominique et Jean-Toussaint Desanti, mémoire de maîtrise de l’Université Paris I sous la dir. de Pascal Ory, juin 1999. — Le Monde, 12 avril 2011.

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