DEMOLIN Dieudonné, Célestin, Joseph

Par Madeleine Singer

Né le 10 septembre 1927 à Marquette-lez-Lille (Nord) ; employé dans la métallurgie ; syndicaliste CFTC puis CFDT du Nord, membre du conseil de la Fédération CFTC de la Métallurgie (1960-1963).

[Arch. privées Dieudonné Demolin]

Dieudonné Demolin était le second des cinq enfants de Dieudonné, Jean-Baptiste Demolin ; celui-ci avait épousé Léontine, Marie, Joseph Hoine qui était alors ouvrière en usine après avoir été employée de maison et se consacra ensuite à son foyer. Lui-même était typographe et adhérait à la CFTC où il fut sans doute collecteur de cotisations. Catholique pratiquant comme sa femme, il allait avant la guerre 1914-1918 le dimanche à deux messes, celle de 8 heures pour communier, puis celle de 10 heures parce que c’était la grand-messe, ensuite aux vêpres l’après-midi. Tous deux appartenaient à la Ligue ouvrière chrétienne (LOC). Ils adhérèrent ensuite au Mouvement populaire des familles (MPF) qui avait succédé à la LOC ; elle eut le temps de s’y impliquer davantage : elle s’occupa de la coopérative créée par l’équipe locale du MPF et fut responsable locale lors du lancement des « Travailleuses familiales » de Marquette. Devenue veuve, elle fonda en 1954 la section locale de l’Association départementale des veuves civiles, aujourd’hui Association des conjoints survivants.

Comme à Marquette il n’y avait pas d’école libre de garçons, Dieudonné Demolin fréquenta d’abord l’école primaire publique, puis alla à Lille (Nord) à l’école libre Saint-Maximin et fit partie de la maîtrise de la cathédrale de la Treille qui recrutait de jeunes garçons. Après avoir obtenu son certificat d’études primaires, il suivit le cours complémentaire et entra en 1941 à l’école Charlemagne, rue de la Barre à Lille, pour préparer le brevet d’études primaires car il désirait devenir instituteur. L’année suivante, très influencé par ses maîtres et par sa mère qui souhaitait un enfant missionnaire, il passa en Sixième au petit séminaire de l’Immaculée conception à Haubourdin (Nord) où, pour rattraper partiellement son retard, il ne fit pas de Cinquième. Au bout de cinq ans, il alla au petit séminaire d’Hazebrouck (Nord). Il n’obtint pas le baccalauréat et le supérieur ne le présenta pas à l’entrée au Grand séminaire. Son père le fit alors embaucher dans l’imprimerie où il travaillait. Dieudonné Demolin y resta quatre mois comme correcteur et partit au service militaire qu’il fit dans la Deuxième DB (division Leclerc).

En rentrant en 1949, il ne retourna pas dans l’imprimerie, déjà en crise économique. Une amie de sa mère le fit embaucher dans une grosse entreprise métallurgique qui employait alors à Marquette environ 400 salariés, Massey Harris, qui s’appellera ultérieurement Massey Ferguson ; cette entreprise avait un effectif fluctuant car elle embauchait pour une période déterminée en fonction de son programme de travail. Il commença par faire la paye des ouvriers, à la main, avec quelques machines à calculer élémentaires. Il fit ensuite de la facturation, puis l’import-export où il put utiliser son anglais. Il passa à la comptabilité et devint finalement le collaborateur direct du secrétaire général de la Compagnie, poste qu’il occupa jusqu’à son élection comme délégué du personnel en 1954 ; il fut alors muté dans un poste subalterne, c’est-à-dire employé aux écritures jusqu’à sa retraite en 1982. Il la prit à 55 ans car d’une part la situation de son entreprise était critique et d’autre part Pierre Mauroy, Premier ministre, venait de créer les contrats de solidarité : un départ en retraite anticipé était compensé par l’embauche d’un jeune. Ayant fait campagne sur le thème « Mieux vaut un retraité qu’un chômeur », il ne pouvait que donner l’exemple. En fait chez Massey, il n’y eut que 80 embauches contre 200 départs, sur un effectif de 2500 salariés.

Dieudonné Demolin avait épousé en 1959 Agnès Verstricht, employée, qui était jociste depuis une dizaine d’années ; elle fut responsable fédérale de la JOCF (Jeunesse ouvrière chrétienne féminine) et passa à l’ACO (Action catholique ouvrière) un an avant son mariage. Elle était membre du conseil syndical CFTC de la métallurgie à Lille, conseil dont Dieudonné Demolin était le secrétaire. Membre du comité d’entreprise chez Nicodème, entreprise de négoce de produits non-ferreux, ferreux et sanitaires, sise à Lille, elle était en 1959 en instance de licenciement pour son activité syndicale. Elle fut ensuite embauchée à la Biscuiterie nantaise à La Madeleine-les-Lille (Nord). Ayant cessé le travail lors du congé prénatal du premier enfant, elle ne reprit pas son poste à l’issue du congé de maternité. Elle milita alors en particulier à l’APF (Association populaire des familles), devenue en 1976 la Confédération syndicale du cadre de vie (CSCV) qui, dans les quartiers, organisait des usagers et des consommateurs et pas seulement des familles. Agnès Demolin travailla toutefois à mi-temps à partir de 1983 après avoir élevé leurs cinq enfants : quatre filles qui furent aide ménagère, éducatrice technique spécialisée, documentaliste, visiteuse médicale ; un fils qui, avec le niveau du DEUG (Diplôme d’études universitaires générales) en espagnol, était, depuis 1992 demandeur d’emploi. Lors de son mariage, le couple s’était installé à Marquette dans un petit appartement, puis se lança en 1966 dans l’accession à la propriété d’une maison, toujours sur Marquette.

À dix ans, Dieudonné Demolin avait fait partie de la Croisade eucharistique et l’année suivante entra aux Cœurs vaillants qu’il quitta en arrivant au petit séminaire. Il suivit alors un cercle biblique et milita à la JEC pendant ses études secondaires. Vers 1950 il devint membre de l’ACO naissante et participa aux réunions locales sur Marquette. Il contribua à la renaissance de la chorale paroissiale qu’il dirigea jusque 1970 : il dut l’abandonner en raison de la surcharge de travail et de l’incompatibilité des horaires avec l’action syndicale.

En effet son père lui ayant indiqué la nécessité d’être syndiqué dès son entrée au travail, il adhéra aussitôt à la CFTC. Chez Massey Harris il se retrouva dans le Syndicat des employés, techniciens et agents de maîtrise (ETAM) CFTC. Or l’ACO invitait les chrétiens insérés dans la vie de travail « à s’engager dans les actions et les structures de changement et de libération de la classe ouvrière ». Dieudonné Demolin fit donc partie des adhérents CFTC de Massey qui, après les grèves de l’été 1953, se réunirent dans un local paroissial pour envisager de se présenter aux élections de délégués du personnel. Ce fut chose faite en 1954 ; c’était la première fois qu’il y avait une liste CFTC dans cette usine où la CGT était très active : cette liste obtint 22 % des suffrages. Dieudonné Demolin qui, depuis l’année précédente, était secrétaire de la section CFTC, fut élu dans le collège « employés ». Soucieux d’éviter les cumuls et de promouvoir les camarades dans tous les secteurs et ateliers, il occupa suivant les nécessités et les opportunités du moment tous les postes de titulaire ou de suppléant, tant comme délégué du personnel qu’au comité d’entreprise ; il fut également représentant syndical au comité d’entreprise ou au comité central d’entreprise, étant ainsi élu ou mandaté sans interruption jusqu’à sa retraite.

Mais ses responsabilités dépassaient le plan de l’usine. En 1960 il fut élu secrétaire du syndicat CFTC de la métallurgie de Lille et environs ; en octobre il assista au congrès national de la métallurgie à Lyon (Rhône). Le conseil syndical de Lille insista pour qu’il présentât sa candidature au conseil fédéral afin de faire barrage à la candidature d’un camarade opposé à l’évolution de la CFTC car la dénomination confédérale avait été mise en question au cours de plusieurs congrès fédéraux. Il ne resta au conseil fédéral que le temps de son mandat, c’est-à-dire trois ans, mais garda ensuite des responsabilités au conseil de la branche « Machinisme agricole » et participa notamment à ce titre aux travaux du IVe Plan. À cette époque la guerre s’intensifiait en Algérie. Chez Massey, dit-il, nous avons été les premiers à réagir lors du putsch des généraux à Alger, le 22 avril 1961 : dès le lendemain nous avons diffusé un tract, au grand dépit des cégétistes dont l’un d’eux déclara : « C’est quand même dégoûtant, on est averti par la CFTC ». Comme à partir de 1961, l’OAS menaçait de dissoudre les syndicats, Dieudonné Demolin pensa avec quelques camarades qu’il fallait se prémunir contre cette éventualité en fondant une association locale régie par la loi de 1901. Dès 1961-1962 ils créèrent le Centre marquettois d’activités syndicales CFTC dont les statuts furent déposés le 22 février 1963 et qui subsistait toujours en 2001.

Lorsque la question des statuts et du titre de la CFTC fut débattue avant le congrès national extraordinaire de novembre 1964, le vote du Syndicat lillois CFTC de la métallurgie donna la majorité pour l’évolution. Dieudonné Demolin ne sentait pas le besoin de cette évolution, mais il l’acceptait car « le contenu des effectifs avait changé. Il fallait adapter l’étiquette au contenu de la bouteille ». Chez Massey un seul adhérent démissionna et revint à la CFDT quelque temps après. Vint Mai 68 : chez Massey ils ne furent pas les premiers à débrayer. Ils démarrèrent le 20 mai, occupèrent l’usine et firent débrayer d’autres entreprises. La section CFDT de l’usine avait des revendications autogestionnaires ; les patrons des environs venaient demander au Comité de grève, unitaire, l’autorisation de « faire tourner la boutique ». Les ouvriers tentèrent de fabriquer des presses ramasseuses car ils avaient reçu un télégramme d’un revendeur de l’Ouest qui était d’accord pour verser 50 000 anciens francs au Comité de grève si on lui fournissait une machine. Après les quatre semaines de grève, ils obtinrent une augmentation de salaire. Dieudonné Demolin eut à défendre de nombreux camarades de Massey et d’ailleurs car aux prud’hommes il y eut une trentaine de procès pour des questions de salaire, de licenciements hors-norme, etc.

Lui-même pendant des années eut à faire face à bien des sanctions patronales car on voulait faire cesser son activité syndicale. Il eut sa dernière augmentation de salaire individuel sept ou huit mois après sa première élection comme délégué du personnel. On tenta par deux fois de le déclasser ; on limita son horaire à 40 heures alors que les autres faisaient 45 ou 48 heures. Outre les mises à pied de deux jours, de cinq jours, de huit jours pour diverses actions syndicales (distribution de tracts dans les ateliers, etc.), il fut mis à pied pendant un mois parce que sans avoir de bon de délégation, il avait écrit au PD-G pendant ses heures de travail sur une machine appartenant à la société ! Il fut réintégré après des interventions de l’inspecteur du travail et, dit-on, du cardinal Liénart, appuyées par une grève unitaire de ses camarades qui faisaient bloc quand il fallait défendre un délégué CFDT ou CGT. Une mise à pied de deux mois sanctionna son intervention au comité d’entreprise où il voulait faire évoluer les positions de la direction : « Il n’y a que les poteaux télégraphiques et les imbéciles qui ne bougent pas », avait-il déclaré.

Dieudonné Demolin menait en même temps une action interprofessionnelle. Élu en 1962 au conseil d’administration de la Caisse primaire d’assurance maladie de Lille, il y siégea jusqu’en 1996, ayant été désigné par la CFDT lorsque les ordonnances du 21 avril 1967 remplacèrent les administrateurs élus par des administrateurs désignés par les confédérations. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 amena à nouveau des élections comme le souhaitaient les confédérations ; il fit donc partie des administrateurs élus pour six ans le 31 octobre 1983. Mais en 1989 il fut à nouveau désigné par la CFDT car on était revenu à ce processus vu que les confédérations avaient dans l’intervalle changé d’avis. Or son mandat à la CPAM amena Dieudonné Demolin à être également administrateur de l’URSSAF à Lambersart (Nord) ainsi que de plusieurs établissements hospitaliers sans compter sa participation à de nombreuses commissions. Il se préoccupa aussi de la mutuelle fondée avant la guerre de 1939-1940 par la Chambre patronale de la métallurgie, mutuelle où celle-ci était représentée en qualité de membre bienfaiteur par le biais de cotisations patronales. Après plusieurs essais infructueux, les syndicats CFDT et CGT de Lille réussirent à en prendre le contrôle et confièrent la présidence du conseil d’administration à Dieudonné Demolin le 28 novembre 1979.

Toute cette activité syndicale n’empêchait pas Dieudonné Demolin de militer sur le plan politique. Il adhéra au Parti socialiste (PS) vers 1971-1972, après le congrès d’Épinay (Seine-Saint-Denis). En 1977, lors des élections municipales à Marquette, il prit la tête d’une liste PS constituée à côté de celle du Parti communiste (PC) qui auparavant se présentait seul ; malgré les 26,77 % de suffrages obtenus, le système électoral ne lui donna pas d’élus. Après avoir refusé en 1983 de figurer sur une liste d’union qui se réclamait du programme commun de la gauche, il ne fut pas accepté sur la liste du PS en 1989, car il ne voulait pas signer la « démission en blanc » demandée par ses colistiers. En 1995, comme en 2001, il se contenta de participer à la campagne électorale sans faire partie de la liste d’union PS-PC car on refusait sa proposition de limiter les indemnités du maire et des adjoints en-dessous du maximum autorisé.

La retraite de Dieudonné Demolin ne fut pas seulement consacrée à des activités politiques. La mutuelle « La famille », crée par des militants chrétiens à Roubaix (Nord) avant 1914, connaissait depuis 1992-1993 des difficultés qui avaient entraîné la désignation d’administrateurs provisoires. Le permanent de l’Union régionale interprofessionnelle CFDT recruta une équipe qui fut chargée de redresser la situation ; Dieudonné Demolin en fit partie comme secrétaire, puis comme trésorier jusqu’en 1999. En outre le Code du travail prévoyant l’existence d’un « conseiller du salarié », destiné à aider les personnes menacées de licenciement dans les entreprises dépourvues de représentation salariale, l’Inspecteur de travail lui demanda en 1993 de remplir cette fonction dans trois arrondissements du Nord : Lille, Douai et Dunkerque ; Dieudonné Demolin cessa de jouer ce rôle le 8 août 2001. Mais à cette époque, il assurait encore, outre des activités paroissiales, la présidence de Marquette-Solidarité, association qui depuis 1981 luttait contre les exclusions, en proposant notamment depuis 1987 une aide aux demandeurs d’emploi par l’intermédiaire de l’Association Lille et environs orientation relais emploi (ALORE). Ainsi après une vie militante menée avec le soutien de sa femme qui avait pris en charge la majeure partie des tâches familiales, Dieudonné Demolin ne mettait pas encore de terme à ses activités sociales.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article22213, notice DEMOLIN Dieudonné, Célestin, Joseph par Madeleine Singer, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 4 décembre 2008.

Par Madeleine Singer

[Arch. privées Dieudonné Demolin]

SOURCES : Christine Bard, Paroles de militants, Association 1884-1984, Lille, 1990 (avec le compte rendu dactylographié de l’interview de Dieudonné Demolin, 7 p.). — Lettres de D. Demolin à M. Singer, 29 avril 2001, 4 juin 2001, 17 juin 2001, 18 juillet 2001. — Articles de Nord-Éclair sur Marquette-Solidarité, 23 avril 2000, 29 mars 2001 (Arch. Gilbert Ryon).

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