Annonay (Ardèche) et sa région : les fusillés de l’été 1944

Par Pierre Bonnaud

Le 6 juin 1944, Annonay, située à 20 km à l’écart de la vallée du Rhône, fit partie du petit nombre de villes françaises entièrement contrôlées par les autorités de la Résistance : ces « Républiques » constituaient des îlots de liberté qui défiaient l’occupant allemand et le pouvoir de Vichy ( le 6 juin 1944, Pétain était en déplacement à Saint-Étienne, à 40 Km d’Annonay).

Jean Jarret, chef des « sizaines » et des « dizaines » de l’AS (Armée secrète), et Joseph Forel à la tête des FTPF (francs-tireurs et Partisans) « légaux » de la localité, furent parmi les principaux acteurs de cette première libération : ils pouvaient compter sur environ cent cinquante résistants locaux faiblement armés.
Sous le commandement de Jarret et de Forel, Armée secrète et FTP prirent le contrôle de la gendarmerie (l’adjudant-chef Compan était acquis à la Résistance), du commissariat de police (où les accueillit le commissaire-résistant Georges Grattard) et de l’Hôtel de ville. La CGT clandestine, par l’intermédiaire d’André Fontanet et Louis Heller, appela à la grève générale insurrectionnelle.

Dans la matinée, le CLL s’installa à l’hôtel de ville d’où la délégation municipale de Vichy s’était volatilisée. Une municipalité provisoire fut mise en place. Jacques Méaudre de Sugny alias Loyola la présidait. “La République d’Annonay” perdura jusqu’au 19 juin.

Les groupes armés de la Résistance annonéenne reçurent vite des renforts : « planqués » dans un maquis-refuge au col du Juvenet, de jeunes maquisards de l’Armée secrète, pour la plupart réfractaires du STO, rallièrent Annonay ; depuis Lamastre, l’État-major FTP du commandant Ravel dirigea sur la ville un détachement de la 7101e compagnie commandée par Henri Morfin dit lieutenant « Honoré ».

Dès le 6 juin, un bureau de recrutement pour les FFI était ouvert à proximité de la mairie, dans le jardin Levert, doublé le 8 d’un autre bureau ouvert à Roiffieux. Plusieurs centaines de jeunes gens s’enrôlèrent entre le 6 et le 19 juin dans l’AS et les FTP. Trois nouvelles compagnies de l’AS purent être constituées. Le commissaire aux effectifs des FTP de l’Ardèche, Clovis Chirin rallia Annonay. Une nouvelle compagnie FTPF, la 3104e, fut placée sous le commandement de Rémy Sauer* dit lieutenant Marty.

Un réseau d’alerte fut mis en place par les employés des postes, notamment depuis la vallée du Rhône, pour signaler tout déplacement de troupes vers Annonay. Des détachements de maquisards surveillaient les principaux axes routiers qui donnaient accès à la ville. Annonay fut à plusieurs reprises, traversée ou approchée par des convois allemands et par les forces de répression de Vichy les 6,7, 9, 11, et 14 juin (ce jour-là, il y eut un mort aux portes d’Annonay, à Davézieux et 6 autres morts chez les résistants annonéens plus une victime civile dans un affrontement avec les Allemands à La Versanne*, dans la Loire.

Les 17 et 18 juin, les manœuvres d’encerclement de la ville se précisèrent. Des détachements allemands furent repérés à Talencieux puis à Saint-Jeure-d’Ay. Le 19, l’alerte générale fut donnée à la ville par sirène vers cinq heures du matin puis vers 8 heures : une colonne de GMR ( gardes mobiles de Réserve) peut être repoussée vers Peaugres, au prix de plusieurs pertes chez les résistants. Mais plusieurs colonnes de soldats allemands avec de l’armement lourd, flanqués de miliciens, de GMR, d’un escadron de la Garde, venus de Saint-Etienne, Tournon et de la vallée du Rhône, encerclèrent Annonay. Les habitants se terrèrent chez eux ou se réfugièrent dans les bois. Après quelques combats qui ralentirent l’ennemi aux alentours de la cité, les forces de la Résistance décrochèrent et évacuèrent la ville. L’AS regroupa ses maquisards au Monestier et à Vanosc , les compagnies FTP à Saint-Félicien et La louvesc. Ces petits villages ardéchois avec de nombreux écarts, se situaient dans un rayon de dix à trente kilomètres d’Annonay.

Après avoir réintroduit le maire nommé par Vichy à Annonay ( le colonel Lapize de Salée), les troupes allemandes et leurs supplétifs miliciens pillèrent et incendièrent le séminaire Saint-Charles qui avait accueilli un centre de recrutement et une compagnie FTP. Ils quittèrent la ville dans la soirée du 19 juin. Un détachement de GMR demeura à Annonay et assura le rétablissement de l’ordre vichyste. La Résistance ne put reprendre officiellement le contrôle de la ville que le 23 août.

De nombreuses plaques, des noms de rue, plusieurs monuments évoquent ces événements à Annonay et dans les villages alentour.

Sous le titre “Combat de la ville d’Annonay 19 juin 1944”, une stèle érigée place de la Libération, proche de l’hôtel de ville, avec des noms gravés, fait état d’un bilan où huit résistants et six civils perdirent la vie ce jour-là. La liste des victimes ainsi établie ne correspond pas exactement à la répression du 19 juin 1944. . Ainsi Simone Devys* (orthographiée Dewis sur la stèle) a été tuée le 6 juin 1944 ; soeur Marie-Marguerite*, une religieuse, dont le nom clôt la liste, a été tuée en juin 1940 lors des combats liés à la première occupation d’Annonay par les Allemands ; Maurice Chomel*, un jeune berger, a été pris pour cible et tué le 7 juin 1944 ; enfin, d’ autres victimes civiles, mortes à la périphérie d’Annonay le 19 juin, ne sont pas mentionnées.

La vague d’arrestations et de déportations qui suivit le 19 juin (jusqu’au 29 juin) concerna quinze autres personnes. Les miliciens et les allemands arrêtèrent et déportèrent notamment l’épouse de Jacques Méaudre de Sugny et l’institutrice de ses enfants (qui revinrent des camps en 1945). Dans le lot des déportés, deux résistants annonéens (Jean Blanchonnet, Maurice Bernon*), arrêtés le 23 juin, périrent dans les camps en Allemagne. Les allemands réservèrent un sort particulier au docteur Yves Barry, emprisonné à Montluc, torturé, puis fusillé le 8 juillet à Portes-Les-Valence.

La ville et la région d’Annonay demeurèrent des zones d’insécurité pratiquement jusqu’à la fin août  : des accrochages opposèrent les maquisards annonéens et des éléments de l’armée allemande le 17 juillet 1944 à Burdignes*( 4 résistants FTP du camp de Saint-Félicien morts au combat ou faits prisonniers puis fusillés) ; le 19 juillet, le petit village du Monestier, où l’Armée secrète avait regroupé un contingent important de maquisards, fut l’objet d’un bombardement aérien allemand ( une fillette de 10 ans tuée ainsi qu’un membre d’un groupe franc).

Alors qu’elle ne contrôlait pas véritablement la ville, la Résistance annonéenne réalisa un exploit le 4 août 1944 : un groupe franc de l’Armée Secrète, avec la complicité de cheminots, détourna un train de déportés depuis la vallée du Rhône vers Annonay puis procéda à la libération des détenus (fait unique en France ?). Le bref combat qui opposa l’escorte allemande aux Résistants annonéens renforcés d’un commando américain ( l’OG Betsy) fit cependant 3 victimes parmi les prisonniers du train, pris comme boucliers par les allemands. 66 détenus retrouvèrent la liberté.

Dans le courant du mois d’août, les résistants annonéens furent impliqués dans de multiples accrochages avec l’armée allemande qui battait en retraite, sur les marges du département ou en vallée du Rhône. A proximité d’Annonay, un groupe de militaires allemands et les maquisards FTP s’affrontèrent le 8 août 1944 à Boulieu-Les-Annonay (deux civils tués).

Le 10 août 1944, un bombardement et mitraillage aérien allemand sur Vanosc fit 4 morts (un jeune résistant, un membre d’un commando américain, deux religieuses ).

Le 27 août, les compagnies de l’AS et des FTP de l’Ardèche reçurent l’ordre de marcher sur Lyon, toujours occupée. Le 28 août, 3 maquisards (AS) perdirent la vie dans un combat avec les allemands entre Givors (Rhône) et Rive-De-Gier (Loire). Le même jour, un autre maquisard fut tué à Préaux (Ardèche).

Les avions de chasse américains mitraillèrent par erreur à plusieurs reprises des véhicules de la Résistance ardéchoise qui faisaient route vers Lyon, faisant des victimes : le 28 août, un mort à Saint-Cyr (Ardèche), 4 morts à Saint-julien-Molin-Molette (Loire) ; le 30 août 3 morts à Saint-Jeure -d’Ay (Ardèche).

Dans les combats pour la libération de Lyon, le 3 septembre, un maquisard annonéen trouva la mort, victime d’un tir des miliciens retranchés sur les toits de la ville.

Résistants morts le 14 juin à Davézieux (Ardèche) et à La Versanne (Loire) :
Batisse Armand (notice de Michelle Destour)
Deschaux Georges (notice de Michelle Destour)
Loux Jean (notice de Michelle Destour)
Rozant Jacques (notice de Michelle Destour)
Roset Paul Auguste (notice de Michelle Destour)
Spotti Amatore (notice de Michelle Destour)
Vallet Constant (notice de Michelle Destour)
une victime civile : Flouret Jean (notice de Michelle Destour)

Résistants morts le 19 juin 1944 : ( Peaugres, Annonay, Roiffieux)
Astier Louis*
Avenas André*
Bayon Jean*
Bruyère Marcel*
Chirin Clovis (notice de Pascale quincy-Lefebvre)
Garnier Marius*
Marthouret Michel*
Pilon Jean-Alexandre*

Victimes civiles mortes du 6 au 19 juin 1944 : (Annonay, Boulieu-Les-Annonay, Roiffieux, Saint-Marcel-Les-Annonay)
Bugnazet Jeanne*
Chomel Maurice*
Devys Simone*
Landy Paul*
Landy René*
Mourelon Auguste (notice de Michelle Destour)

Arrestations de résistants à Annonay (à partir du 19 juin) fusillés ou morts en déportation :
Yves Barry (notice de Pierre Bonnaud)
Maurice Bernon*
Jean Blanchonnet*

Résistants annonéens morts à Burdignes (Loire) : 17 juillet 1944 ou fusillés ultérierement.
Ferry Jean ( notice d’Henri Destour)
Poulain Edmond*(notice d’Henry Destour)
Racamier Emile (notice d’HenryDestour)
Sauvignet Henri (notice d’Henry Destour)

Victimes du bombardement aérien allemand du Monestier le 19 juillet 1944 :
Thérèse Fanget*
François Schroeder*

Victimes civiles mortes dans l’opération de libération d’un train de déportés le 4 août 1944 :
René Bernard*
Marius Béranger*
Isaac Schwartz*

Résistants et civils annonéens morts en Août 1944 :

à Langogne (Lozère) : 6 août 1944
Chareyron Léon (notice de Pierre Bonnaud)

à Boulieu-Les-Annonay :le 8 août 944
Gay Jules*
Grenier Léon*

à Vanosc le 10 août 1944 :
Raymond Ponson*
Camille Barnabé*
Soeur Raymonde Arnaud*
Soeur Marie Sage*

à Serrières (Ardèche) : 12 août 1944
Grimberg Marcel * dit Zazou

à Peyraud (Ardèche) : 14 août
Jacques Mercey*

à Sarras (Ardèche) : 22 août :
Marcel Sartre*

à Givors-Rive-De-Gier (Loire) : 28 août
Louis Ravel*
Henri Seitier*
Marcel Tavenard*

à Préaux (Ardèche) : 28 aoùt 1944
André-Jacques Laffont*

Résistants, civils et militaires américains morts suite aux mitraillages aériens de la Chasse américaine :

à Saint-Cyr : 28 août 1944
un mort civil (?)
À saint-julien-Molin-Molette : 28 août 1944
Edmond Osset (notice de Frédéric Stévenot)
Bisson* (sergent américain)
Joseph Zwiebel* dit docteur Nabuque
Fernand Dupasquier* dit capitaine Dubuc

à Saint-Jeure-D’Ay : 30 août 1944
Edmond Ducros*
Ernest Jomard*
Christian Jay*

Résistant annonéen mort à Lyon le 3 septembre 1944 au cours des opérations de libération de la ville :
Paul vigier*

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article222028, notice Annonay (Ardèche) et sa région : les fusillés de l'été 1944 par Pierre Bonnaud, version mise en ligne le 14 janvier 2020, dernière modification le 14 janvier 2020.

Par Pierre Bonnaud

SOURCES : Mémorial de l’oppression, Arch. Dép. du Rhône, 3808W, Annonay 142-149.
Fonds du Musée de la résistance et de la Déportation en Ardèche, Arch. Dép. de l’Ardèche, 70J.
Joseph Chatagner, La libération d’Annonay et de sa région, tapuscrit, 1946.
Adolphe Demontès, L’Ardèche martyre, imp. Mazel, 1946.
Louis-Frédéric Ducros, Montagnes ardéchoises dans la Guerre, T. III, 1981
ANACR, Mémorial de la Résistance en Ardèche, 1994.
Anne Boudon, Des grenades sous le plancher, Carnets de La Vanaude, 2001.
CD-Rom AERI(coord. Raoul Galataud), La Résistance en Ardèche, 2004.
Aimé Duranton, FTP 7104 et 7113es Cies, commando 13 de la 13e demi-brigade de la légion étrangère, tapuscrit, 66p., sd.
André Grenier, Résistant puis insurgé, souvenirs d’un FFI 1935-1945.
Pierre Bonnaud, La République d’Annonay, cahier MATP N°122, 2014.
Pierre Bonnaud, L’Ardèche dans la Guerre 1939-1945, De Borée, 20017.

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