RÉ Michel

Par Frédéric Stévenot

Né le 16 février 1937 à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône) ; cultivateur, travailleur précaire ; militant UJCF ; réfractaire à la guerre d’Algérie condamné.

Michel Ré est le fils d’un immigré anti-fasciste italien, qui s’installa comme agriculteur à Sénas (au Pertus) en 1927, et hébergea des maquisards italiens pendant la guerre. La nationalité française lui fut toujours refusée en raison de l’action de son fils en Algérie.

Le frère de Michel Ré s’engagea dans la Légion étrangère et participa aux opérations en Algérie. Militant des Jeunesses communistes (UJCF) dans les Bouches-du-Rhône, Michel Ré fut également envoyé en Algérie, le 15 septembre 1957. Il y resta sept mois, non loin de la ligne Morice, à la frontière tunisienne, point de passage des maquisards de l’ALN de la wilaya des Aurès-Nementchas. Pendant une permission du 30 mars au 18 avril 1958 à Sénas, Michel Ré déclara lors d’une manifestation des Jeunesses communistes : « Moi je pense que ce qu’on fait là-bas déshonore la France, et que le devoir d’un soldat français, c’est de servir l’armée française, bien enttendu, mais en aucun cas de torturer, de massacrer, et surtout pas de faire la guerre au peuple algérien qui se bat pour son indépendance ». Il fut alors aidé par Marcel Tassy, secrétaire départemental de l’UJCF) ; cinq membres de l’UJCF des Bouches-du-Rhône avaient déjà exprimé leur refus de participer à la guerre en Algérie. En même temps, ils se placèrent contre la position du parti, qui recommandait aux appelés de rejoindre leur unité afin de poursuivre leur action militante.

Michel Ré écrivit alors au président de la République, René Coty, en s’appuyant sur la Constitution de 1946 : « il est dit que la République française ne prendara jamais les armes contre un peuple qui lutte pour son indépendance et sa liberté dans un but de conquête ». Son acte releva alors de la désobéissance (loi du 9 mars 1928, art. 205), sanctionnée par une peine de un à deux ans d’emprisonnement, renouvelables autant de fois que le militaire refuse de se soumettre à ses obligations.

Le 18 avril 1958, Michel Ré était de retour dans son unité, et exprimé son refus de porter les armes à sa hiérarchie. Il subit alors une série de sévices physiques et d’humiliations, « enfermé toute la nuit dans un petit placard où on ne pouvait rester ni assis, ni debout, ni couché […], le visage contre le mur […], attaché à un arbre […], des chaînes aux pieds et aux mains […] ». Le 29 août 1958, le tribunal militaire de Constantine le condamna à deux ans de prison, à compter de la date de son refus. Michel Ré fut enfermé à la prison civile de Constantine, avant d’être expédié le 8 décembre suivant au bagne de Lambèse, dans les Aurès, avec trois camarades. Il y resta jusqu’à la fin du mois d’avril 1959, dans des conditions extrêmement difficiles. Dans son témoignage, Algérie, récit anachronique, Daniel Timsit évoque la famine, la fièvre typhoïde, l’amaigrissement, la violence de l’encadrement carcéral ; selon lui, une bonne centaine de personnes y sont mortes. Il évoqué un personnage que Michel Ré a connu, et que celui a décrit : « on l’appelait Sanglier. Un bonhomme qui faisait un mètre quatre-vingts, rien que du muscle. À force de cogner, il m’avait envoyé dans les pommes. Je me suis réveillé en cellule. Tout ce que j’avais, c’était deux couvertures par terre, et deux dessus — et Lambèse, c’est à quinze cents mètres d’altitude ». À l’automne 1958, envoyée en mission par le ministre de la Justice, Edmond Michelet, Simone Veil demanda à rencontrer les prisonniers français, qui lui dirent les conditions de leur incarcération. Parmi eux se trouvaient Daniel Timsit, Francis Renda et Jacques Alexandre.

Ces prisonniers furent renvoyés en métropole, et incarcérés à la prison des Baumettes, à Marseille. « Je suis arrivé le 1er mai aux Baumettes. Le Secours populaire a fait une fête pour essayer de nous faire libérer. On nous a d’abord mis avec les détenus de droit commun. On a protesté, et on a été mis avec les politiques. Là, on a pu organiser des manifestations, des animations théâtrales […], une grève de la faim contre les tortures et les sévices qu’on faisant dans les prisons de Rennes ». L’administration proposa en septembre 1959 aux prisonniers de partir en Corse, ce qu’ils refusèrent. En novembre, elle réitéra ; ils acceptèrent alors quand ils apprirent qu’Edmond Michelet était à l’origine de la proposition, et furent envoyés au camp agricole de Casabianda. Les prisonniers étaient en semi-liberté.

La détention de Michel Ré s’acheva le 21 avril 1960. Ayant accepté de finir sa période militaire au sein d’une unité, il fut affecté dans une caserne de Montpellier (Hérault), puis en Algérie comme instructeur puis dans une batterie-fanfare. Il continua à diffuser les idées pour lesquelles il avait été condamné. De retour en métropole, le 16 novembre 1960, il se maria. Il fut affecté à Draguignan le 26 avril 1961, au centre d’instruction du 19e régiment d’artillerie, comme jardinier au service d’un colonel, jusqu’à sa libération le 15 septembre 1960. Il obtient même un certificat de bonne conduite

L’action des prisonniers avait été soutenue par le Secours populaire, seul pendant un an, y compris dans la rétribution des avocats et la médiatisation. La Croix-Rouge (agence centrale des prisonniers de guerre) s’engagea auprès de leur famille. La section départementale de l’UJCF se mobilisa également, avec son secrétaire Marcel Tassy. Celui-ci fut inquiété par la justice, et une pétition fut lancée en 1959 : « pour l’acquittement de Marcel Tassy, secrétaire départemental des Bouches-du-Rhône de l’Union des jeunesses communistes de France, qui doit compéraître le 3 octobre 1959 devant la 7e chambre correctionnelle, inculpé de "provocation de militaires à la désobéissance", pour une circulaire intéreiur à l’UJCF qui faisait connaître la vie du jeune cultivateur de Sénas, Michel Ré, emprisonné pour avoir refusé de faire la guere au peuple algérien » (L’Avant-Garde). Le parti communiste afficha sa solidarité, entre septembre 1957 et janvier 1958, en demandant la libération des emprisonnés, mais sans changer sa position. Léon Feix, chargé des questions coloniales et de l’outre-mer au bureau politique, reconnut que « c’est à l’honneur du Parti communiste [que] d’avoir formé de tels hommes ».

Libéré, Michel Ré eut beaucoup de difficulté à trouver du travail. Un temps, il fut démarcheur de journal au sein du PCF, puis ouvrier agricole, élagueur après 1968, pompiste. En 1970, il finit par se déclarer paysan pendant une dizaine d’années, s’employant à l’occasion comme ouvrier dans des fermes.

Il fut privé de ses droits civiques. La loi du 17 juin 1966 s’appliquait aux faits de désertion et d’insoumission : Michel Ré retrouva ses droits en 1968. Mais il ne semble pas avoir été réhabilité, en dépit de la loi du 16 juillet 1974.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article220226, notice RÉ Michel par Frédéric Stévenot, version mise en ligne le 8 novembre 2019, dernière modification le 8 novembre 2019.

Par Frédéric Stévenot

SOURCES. Sites Internet : Wikipedia. — Hélène Bracco, Pour avoir dit non : actes de refus dans la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris-Méditerranée, 2003 ; Hélène Bracco, « Refus militaire : Michel Ré, soldat du refus », Gavroche, n° 160,‎ octobre- décembre 2009 ; Daniel Timsit, Algérie, récit anachronique, éd. Bouchène, Saint-Denis, 1998.

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