DELANOUE Paul, Louis, Adrien

Par Jacques Girault

Né le 1er juin 1908 à Sonzay (Indre-et-Loire), mort le 20 mars 1983 à Saint-Avertin (Indre-et-Loire) ; instituteur ; militant syndicaliste de la FU, du SNI, de la FEN, militant communiste, secrétaire général puis président de la FISE.

Fils d’un petit exploitant et ouvrier agricole, tué sur le front dans la Somme en 1918, Paul Delanoue, pupille de la Nation, entra à l’École normale d’instituteurs de Loches (Indre-et-Loire) en 1923. Gagné aux idées révolutionnaires, lecteur de L’École émancipée, il organisa un mouvement de démission des normaliens de la préparation militaire supérieure.
Instituteur à Château-Renault en octobre 1926, Delanoue adhéra au Parti communiste, au syndicat unitaire de l’enseignement dont il fut membre du conseil syndical et contribua à la création d’un groupe de jeunes instituteurs en Indre-et-Loire dont il fut nommé secrétaire général. Il enseigna ensuite à Ballan, Saint-Senoch et Dierre. Exempté du service militaire pour troubles de la vue, il épousa en 1930 Marianne Moriet, fille d’instituteurs retraités militants. Ils eurent deux enfants.
En août 1927, au congrès de la Fédération unitaire de l’enseignement à Tours, Paul Delanoue présenta un rapport sur l’enseignement de la sociologie dans les écoles normales après l’avoir soumis au congrès national des groupes de jeunes. De 1929 à 1931, il fut l’un des secrétaires du comité central des groupes de jeunes de l’enseignement, chargé plus particulièrement des écoles normales, responsable plus tard de son périodique La Voix des Jeunes. Simultanément, il devenait le secrétaire de la branche « enseignement » de l’Union fédérale des étudiants et assurait la responsabilité de trésorier-gérant du Jeune Travailleur de l’Enseignement, son organe, en novembre 1932. Membre de la Minorité à partir de 1929, il signait des articles dans La Vie ouvrière critiquant les orientations de la Majorité de la FUE. Jusqu’à la réalisation de l’unité syndicale, il participa aux différents congrès de la FUE, de la CGTU et à ceux de l’Internationale des travailleurs de l’enseignement tenus à Anvers en 1930 et à Hambourg en août 1932 où il fut désigné comme membre suppléant du comité exécutif. En 1932, les Delanoue firent partie d’une délégation qui se rendit en Union soviétique.
De 1928 à 1939, Paul Delanoue fut membre du comité et du bureau de la région communiste, secrétaire du rayon de Loches à partir de 1929 puis du rayon de Bléré à partir de 1934. Il fut membre du bureau de la fraction communiste dans la FUE. Favorable à l’unité d’action avec les travailleurs socialistes, il défendit les positions développées par Maurice Thorez et représenta la région communiste à la conférence d’Ivry en 1934. À partir d’avril 1934 et jusqu’au début de l’année 1935, il assura les fonctions de secrétaire régional. En 1935, délégué du syndicat unitaire de l’enseignement et de divers syndicats ouvriers de Tours, il participa au congrès d’Issy-les-Moulineaux de la CGTU et à la séance commune de la Mutualité réunissant délégués CGT et CGTU.
Après une campagne active lors des élections législatives de 1936, Paul Delanoue fut élu secrétaire du comité de Front populaire du canton de Bléré. À la demande des socialistes, ce comité devint le « comité de soutien du Front populaire » et s’affilia en 1938, après les accords de Munich, au mouvement Amsterdam-Pleyel. En 1937, il fut délégué à la Conférence nationale de Montreuil du Parti communiste. Il adhérait aussi à la Libre-pensée et aux Amis de l’URSS.
Il subit plusieurs sanctions administratives ou blâmes. Tout en continuant à exercer comme instituteur, inscrit à la Faculté des sciences de Poitiers, il obtint le certificat de mathématiques générales (1940), prépara celui de mécanique rationnelle et suivit des cours d’ingénieur électronicien par correspondance. La guerre l’obligea à interrompre ces études.
Organisateur du travail clandestin dans la vallée du Cher après l’interdiction du Parti communiste, Paul Delanoue, mobilisé en avril 1940, fait prisonnier, s’évada. Il recommença le travail clandestin mais fut déplacé, avec son épouse, au Louroux (Indre-et-Loire) en décembre 1940, puis en Vendée en août 1941. Il passa complètement dans la clandestinité au printemps 1942 et, après un voyage en zone sud, vint travailler à Paris, comme technicien chargé de l’étude et de la fabrication d’appareils de mesure pour la Compagnie française de télévision alors filliale de la Compagnie des compteurs de Montrouge. Il participa aux activités du comité populaire des Compteurs de Montrouge. Cet emploi dans une entreprise essentielle pour le plan de l’information relevait sans doute d’un possible désir de pénétrer au cœur d’une usine essentielle pour la propagande allemande.
En mai 1943, alors que l’occupant mettait en place une émission régulière de télévision, Paul Delanoue quitta l’usine pour se consacrer à la reconstitution du mouvement syndical clandestin dans l’enseignement à partir des militants qui avaient manifesté leur hostilité aux accords de Munich ou de ceux qui s’étaient engagés dans une activité résistante. Il fut rédacteur en chef de L’École libératrice clandestine. Il participa à la rédaction de L’École laïque et de L’Université libre clandestines. Sous le pseudonyme de « Lelong », membre du Comité directeur du syndicat clandestin, il lança, avec d’autres dirigeants, dans L’École libératrice, en septembre 1944, un appel à constituer un Syndicat national des instituteurs dans chaque département. Le 5 octobre 1944, le bureau politique lui confia le poste de secrétaire pour les instituteurs dans le bureau provisoire des membres de l’enseignement des cinq régions parisiennes du PCF. Il fut chargé par la direction du parti d’organiser une campagne nationale en faveur de la laïcité, avec notamment comme mission la création d’un mouvement des Amis de l’école laïque. Parallèlement Benoît Frachon lui avait demandé d’être le rédacteur en chef de l’organe de la CGT, La Vie ouvrière, responsabilité qu’il assura de la Libération jusqu’en mars 1946.
Dans le premier numéro légal de L’École libératrice, à côté de l’article du secrétaire général du SNI Sénèze, Delanoue signait un article présentant l’action des anciens militants « unitaires » pendant la guerre, interprétation de la participation à la Résistance des instituteurs à laquelle s’opposèrent dans les années suivantes les dirigeants du SNI. Membre du bureau national élu lors de la réunion du conseil national du SNI, le 30 décembre 1945, il continuait à exercer la responsabilité de secrétaire de la commission d’action et de défense laïque. Pour lui, le combat pour la laïcité ne pouvait se concevoir que comme un aspect de la lutte de classe et ne pouvait être gagné que dans l’union avec la classe ouvrière. En octobre 1945, il rappelait ; par une formule, sa position sur la question laïque en discussion à propos des rapports avec l’Église, « Le curé à l’église, l’instituteur à l’école ; à l’un la religion, à l’autre l’école », formulation qui laissait à penser qu’il considérait le phénomène religieux comme légitime, donc inattaquable. Il représentait le primaire dans la commission d’étude sur le statut de l’enseignement privé Philip (fin 1944-début 1945). En décembre 1945, il fut chargé du lancement du Cartel d’action laïque à l’initiative du SNI.
Dans la section d’Indre-et-Loire du SNI, Paul Delanoue contribuait à renforcer la place des communistes dans la direction. Il demanda en août 1944 à Robert Boureau d’accepter le poste de secrétaire général. Le premier numéro du bulletin départemental, en octobre 1944, ne mentionnait que des communistes parmi « ceux qui ont tenu tête » et les « martyrs ». Malgré le rectificatif apporté dès le bulletin suivant, il en résulta une vive tension jusqu’à la victoire des partisans de la majorité du SNI en 1947.
En parallèle, Delanoue occupait la responsabilité des questions laïques dans la Fédération générale de l’enseignement. Secrétaire, dans le même temps, chargé des structures et de l’élaboration des statuts, il se montrait partisan d’une organisation en syndicats catégoriels laissant une place aux instances départementales. Quand elle se transforma en Fédération de l’éducation nationale, en avril 1946, il fut maintenu secrétaire national permanent. Il conserva nommément ces fonctions après la scission, jusqu’en décembre 1949.
Mais des divergences internes entre courant « confédéré » et courant « unitaire » s’aggravaient. Les militants « confédérés » exprimaient de plus en plus leurs convictions dans la scission en préparation et notamment commençaient à souhaiter qu’une des conditions pût être la constitution d’un exécutif homogène, s’opposant en somme au maintien d’une unité dans les directions syndicales. L’affrontement fut particulièrement accentué sur la question laïque. Paul Delanoue devint officiellement le porte-parole des cinq membres du bureau national du SNI, se reconnaissant dans le « courant qui est en accord avec la direction de la CGT » comme il l’indiquait lors de la réunion du bureau national, le 17 janvier 1946. En désaccord avec l’anticléricalisme de la plus grande partie des autres dirigeants, il refusa de continuer à diriger la commission d’action et de défense laïque dans le SNI et son secrétaire général Senèze, dans un éditorial de L’École libératrice du 25 janvier 1946 regretta cette décision tout en saluant sa « clairvoyance » et son « désintéressement ». Ces changements à la tête du SNI se répercutèrent dans la direction de la FEN.
À la veille du congrès du SNI en juillet 1946 à Grenoble, Paul Delanoue prononça une conférence sur le syndicalisme devant 80 jeunes militants qui fut publiée dans une brochure de 29 pages préfacée par Marcel Merville, secrétaire de la commission des jeunes du SNI. Les autres intervenants furent Jourdain, Clément Durand et Sénèze. Lors du congrès du SNI, son rapport « Programme d’action revendicative et mot d’ordre de l’échelle mobile » fut publié sans les annexes par L’École libératrice et le 26 juillet 1946, il s’opposa à la motion majoritaire présentée par le rapporteur Duthel dans laquelle il voyait un simple moyen d’agitation, estimant qu’il fallait en priorité obtenir « les moyens de l’indépendance économique du pays ». Sa motion recueillit 474 voix contre 741 à la motion de la majorité.
Pour la première fois, l’élection du bureau national du SNI se fit à la proportionnelle le 28 décembre 1947 et Paul Delanoue conduisait une liste de 20 candidats, « Pour un syndicalisme indépendant démocratique et efficace ». Elle obtint 627 voix et 7 élus.
Quand se discuta la conduite à tenir face à la scission syndicale, Paul Delanoue intervint souvent dans la presse syndicale, par exemple il titrait son article dans la tribune de discussion de L’École libératrice, le 5 février 1948, « Indépendance, démocratie, action ». Il apparaissait comme le chef de file des partisans du maintien dans la CGT désignés couramment comme des militants de la « tendance Delanoue ». Mais il se montra partisan du maintien dans le SNI, puis dans la FEN, choisissant l’autonomie en mars 1948. Dans l’année suivante, il joua un rôle essentiel pour donner la possibilité d’adhérer aussi à la CGT, possibilité qui fut acceptée par le conseil national du SNI, en juillet 1948. Il participa activement au lancement de la FEN-CGT à partir du printemps 1948 tout en refusant d’en être le principal dirigeant. Il continua à s’opposer à une structuration ferme de la minorité « cégétiste » dans les syndicats de la FEN.
On ne peut comprendre l’attitude de Paul Delanoue sans poser la question de son rapport avec le PCF. Il participait à de nombreuses réunions des instances dirigeantes. Il fut critiqué par le bureau politique, le 2 mai 1946 qui estimait que lors du 1er Mai 1946, les instituteurs communistes s’étaient détachés de leur groupe professionnel à l’initiative de Delanoue qui ne s’était pas « inspiré des directives du BP [...] ». Lors de la réunion du comité central, les 22 au 22 décembre 1947, il fit une courte intervention à propos de la grève des instituteurs de la Seine. Mais déjà il était sollicité pour exercer des responsabilités internationales dans la Fédération internationale des syndicats enseignants. Il participa à de nombreuses réunions (Allemagne, Varsovie, Autriche, Amsterdam) avec l’accord aussi bien du PCF que du SNI. Se pose alors la question du choix possible fait par la direction du PCF de l’éloigner de la vie syndicale française. Aucun élément n’apporte d’arguments à l’appui de cette hypothèse. En revanche, le choix fait, dans le cadre de la Guerre froide qui commençait, nous permet de penser que la direction du PCF pouvait estimer qu’il fallait renforcer l’organisation internationale chargée des questions enseignantes et donner ainsi une audience internationale aux positions françaises.
Par la suite, le secrétariat du parti, pour mieux définir sa politique vis-à-vis de l’école, souhaita, le 23 juillet 1951, discuter avec lui dès son retour de l’étranger à propos des questions laïques. Delanoue participa à une réunion du secrétariat, le 7 juillet 1953, où se discuta la tactique des communistes lors du prochain congrès du SNI. Il afficha son désaccord avec la décision du bureau politique, rendue publique le 4 janvier 1954, demandant aux instituteurs communistes de ne plus militer à la FEN-CGT.
Delanoue fut désigné pour siéger au conseil d’administration provisoire de la Mutuelle générale de l’éducation nationale, le 8 décembre 1946. En juillet 1947, l’assemblée générale décida de rééquilibrer la direction de la MGEN pour donner plus de représentants aux sociétés départementales de secours mutuels qui se sabordaient. Dans ces conditions, il fut écarté comme d’autres militants parisiens. Cette mesure pouvait aussi être interprétée comme une sanction d’une autre nature.
Lors des élections du bureau national du SNI, en 1949, Paul Delanoue était en première position sur la liste « Par l’unité et l’action, nous œuvrerons à la sauvegarde de l’école, de la liberté et de la paix ». Le BN, le 9 novembre 1949, décidait qu’il ne pourrait « cumuler le poste de membre du BN avec le secrétariat de la FISE ». En août 1949, il fut élu secrétaire général de la Fédération internationale des syndicats d’enseignants, fonction qu’il devait conserver jusqu’en 1961. Son remplacement fut discuté lors de la réunion du secrétariat du PCF, le 29 août 1961 sans sa présence. Durant cette période, il se consacra plus particulièrement à l’organisation des syndicats d’enseignants dans les pays coloniaux et dépendants. Il parcourut, notamment, les pays d’Afrique Noire de colonisation française (congrès de Bamako, Conakry, Dakar, Niamey) et les pays de l’Amérique latine (congrès continentaux de Lima, Rio de Janeiro, Mexico). Il fut le directeur de la revue Enseignants du Monde publiée selon les périodes en quatre, cinq ou six langues. Admiratif devant les réalisations en matière d’enseignement des pays socialistes, il fut élu président de la FISE - successeur d’Henri Wallon - en 1964, puis président d’honneur en 1974.
De 1949 à 1968, Paul Delanoue participa aux congrès de la Fédération syndicale mondiale et y développa des interventions sur le rôle des enseignants dans le mouvement ouvrier. Il représenta la CGT et la FSM à diverses occasions notamment au congrès de Dakar des syndicats ouvriers de l’AOF qui devait être le point de départ d’un vaste mouvement de grèves pour le Code du Travail en Afrique.
En 1961, Delanoue reprit un poste dans l’enseignement et enseigna les mathématiques aux lycées parisiens Maurice Ravel et Henri Bergson jusqu’à sa retraite en 1966. Il habitait depuis la guerre le XIIe arrondissement de Paris. Président de la section d’Indre-et-Loire de l’Association nationale des Anciens combattants de la Résistance, de l’Amicale des vétérans du PCF de l’Indre-et-Loire, il était membre du conseil d’administration de l’Institut Maurice Thorez. L’approbation par la direction du PCF de l’intervention soviétique en Afghanistan à la fin de l’année 1979, l’amena à manifester publiquement ses désaccords. Il signa en janvier 1980 une pétition de membres du PCF demandant le retrait des troupes soviétiques. Dans une lettre publiée par Les Nouvelles littéraires (20-27 mars 1980), il annonça sa démission de la présidence de l’Amicale des vétérans d’Indre-et-Loire pour protester contre « certaines orientations de la direction du PCF » et contre « l’intervention télévisée de Georges Marchais en direct de Moscou ».
Delanoue déposa ses archives au Centre de recherches d’histoire des mouvements sociaux et du syndicalisme, devenu Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’Université de Paris I. Il décéda à l’hôpital Trousseau de Tours sur la commune de Saint-Avertin.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21937, notice DELANOUE Paul, Louis, Adrien par Jacques Girault, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 24 octobre 2018.

Par Jacques Girault

ŒUVRE : Les enseignants. La lutte syndicale du Front populaire à la Libération, préface de Georges Cogniot, Éd. sociales, 1973, 411 p. — Nombreux articles et brochures.

SOURCES : Arch. Nat. AN F1a 3207, 3252, 3358. — Arch. Komintern, Moscou, RGASPI, 495 270 451 (autobiographie du 22 décembre 1938), 517 1 1819, 1893, 1908, 534 6 110. — Arch. FEN. — Fonds P. Delanoue (Centre d’histoire sociale du XXe siècle, Université de Paris I). — Arch. comité national du PCF. — Arch. de la Fédération d’Indre-et-Loire du PCF. — Notice DBMOF, par Jean Maitron et Claude Pennetier. — Presse syndicale et presse nationale. — Travaux de Laurent Frajerman. — Notes d’A. Lainé et de J. Veyret. — Renseignements fournis par l’intéressé.

Iconographie : Paul Delanoue lors de l’assemblée générale de la coopérative de l’enseignement laïc avant le congrès de la Fédération unitaire en 1928. Debout, de gauche à droite, X, Raoul Tessier (Indre-et-Loire), Yves Caps, Gauthier (Loiret), Paul Delanoue (Indre-et-Loire), X, X, Raoul Faure (Isère), Rémy Boyau (Gironde), Célestin Freinet, Florentin Alziary (Var), Marguerite Beau (Isère), René Daniel (Finistère). Assises : de gauche à droite, Élise Freinet, Marguerite Bouscarrut (Gironde), Jean Gorce (Gironde), Alberthe Faure (Isère), Odette Boyau ( ?, Gironde), Jeanne Tessier (Indre-et-Loire).

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