LÉVY Armand, François, Théodore

Né à Précy-sous-Thil (Côte-d’Or) le 12 mars 1827, mort dans la nuit du 21 au 22 mars 1891. Journaliste, franc-maçon ardent, à la fois libéral et autoritaire, qui a eu d’assez larges contacts avec les ouvriers et qui, un moment, rêva d’une sorte d’Empire plus ou moins socialiste dont la classe ouvrière eût été la pièce maîtresse.

Armand Lévy était le fils d’un fonctionnaire de l’Empire qui devint notaire royal à Précy après 1814 et fut nommé maire de la localité en 1829. Sa famille était d’origine israélite, mais convertie au catholicisme et d’opinions si modérées que le père fut suspendu de sa magistrature municipale en 1830.
Armand Lévy fit ses études au collège de Semur-en-Auxois où l’un de ses professeurs, le réfugié polonais Malinowski, lui fit connaître les idées de Fourier et de Pierre Leroux. En 1845, il vint faire son droit à Paris, fréquenta les cours de Mickiewicz, de Quinet, de Michelet, et milita dans les rangs de l’opposition républicaine.Il apprit sans doute le polonais puisqu’on le retrouve traducteur de Mickiewicz, dont il deviendra suffisamment l’intime pour être institué, par testament, tuteur de ses enfants mineurs.
Il combattit sur les barricades de Février 1848 et alla faire de la propagande républicaine en province. Il fut président du club des Égalitaires et délégué par ce dernier au Club des Clubs. Après la journée du 15 mai 1848, il fut emprisonné à Vincennes. Il écrivit ensuite dans divers journaux et publia, avec Henri Valleton, une brochure, Démocratie sociale (in-12, 24 pages) puis Les Émeutiers !... Les deux lundis, 1849. Démocratie sociale avait été publiée par les soins de la Propagande démocratique et sociale. Voir Ballard J.
Il fut plusieurs fois condamné pour délit de presse. Il participa à l’affaire du 13 juin 1849 et dut se réfugier en Belgique, puis à Londres. Toutefois, il ne fut pas mis en cause par le procès et put revenir en France.
Il ne fut pas poursuivi après le 2 décembre 1851. Cependant, il s’enfuit à l’étranger, mais il était déjà de retour en septembre 1852. En septembre 1855, vraisemblablement, il s’embarqua avec Mickiewicz pour l’Orient et s’engagea avec lui dans la légion polonaise (1855). Il ramena en France la dépouille de Mickiewicz, mort du choléra à Constantinople, le 26 novembre 1855, et fit partie avec Michelet du conseil de famille chargé des intérêts de ses enfants. Sa sympathie pour la cause des nationalités lui fit approuver la politique extérieure de Napoléon III, en Roumanie et en Italie surtout. Il entra en relations suivies avec Napoléon-Jérôme Bonaparte, dit Plon-Plon, et créa, à Genève, un journal pour la défense des peuples opprimés, L’Espérance (fin 1859). Il y défendit le principe des nationalités, mais aussi la politique de « la démocratie impérialiste ». Il renoua des relations avec certains ouvriers qu’il avait connus dans les clubs et les banquets socialistes et leur proposa de collaborer à son journal où une rubrique spéciale, « la Tribune des travailleurs », serait mise à leur disposition. Il voulait y plaider la cause des associations ouvrières qui pourraient reprendre leur développement à la faveur de la tolérance administrative. Certains ouvriers rejetèrent cette compromission avec le régime impérial. Malgré tout, un petit groupe se constitua qui essaya de propager un socialisme quasi sans doctrine : mystique humanitaire, internationalisme et trade-unionisme, car, d’après Armand Lévy, la socialisation des moyens de production devait se faire sur une base corporative. Le 22 avril 1861, Lévy put adresser à Persigny une pétition couverte de plusieurs centaines de signatures d’ouvriers qui réclamaient du gouvernement impérial un régime de liberté tout en se déclarant fidèles à la dynastie napoléonienne (cette pétition se trouve aux Arch. Nat. dans le carton F 18/549).
Comme on était à la veille de l’Exposition universelle de Londres, Armand Lévy crut devoir faire remarquer à Plon-Plon, président de la commission française, qu’il serait de bonne politique de favoriser l’envoi d’une délégation ouvrière française à Londres. Une demande fut formulée dans deux lettres adressées, l’une au prince Jérôme-Napoléon, l’autre à l’empereur, et signées par des ouvriers, pour la plupart rédacteurs à L’Espérance. On sait que, de retour à Paris, les ouvriers de la délégation s’empressèrent de rompre avec le prince Jérôme-Napoléon. Armand Lévy abandonna alors son projet primitif et suspendit la publication de L’Espérance. Puis il fit paraître avec un certain nombre de collaborateurs une série de brochures « ouvrières », sous couverture orange, qui furent vues d’un bon œil par l’administration impériale.
Quoique n’étant pas inscrit au barreau, il participa en 1862 à la défense des ouvriers typographes parisiens poursuivis pour coalition. Il eut en fin de compte l’audience des ouvriers d’opinion proudhonienne qui créèrent la Section française de l’Association internationale des Travailleurs en 1865 et il s’efforça dans L’Espérance de concilier le bonapartisme, le nationalisme de plusieurs de ses riches bailleurs de fonds et les idées plus raisonnables de la Section française de l’Internationale sur les nationalités.
En 1864, il critiqua l’insuffisance du projet de loi rapporté par Émile Ollivier sur le droit de coalition. Il avait été candidat républicain aux élections de 1857 dans les arrondissements de Semur et de Châtillon-sur-Seine, mais sans succès. Pour le scrutin de 1863, il rédigea le programme « ouvrier » du candidat Louis Leroy, typographe, qui se présentait dans la 7e circonscription de Paris : liberté d’association et de réunion, droit de grève, constitution de chambres corporatives composées de patrons et d’ouvriers. On continuait cependant de l’accuser de compromission avec l’Empire. Pourtant, il prenait de plus en plus ses distances vis-à-vis du régime.

En 1864, il rompit complètement avec le Palais-Royal et, en 1869, collabora à La Tribune populaire, « organe de la démocratie radicale et socialiste », en compagnie de Charles Longuet, de Briosne, de Verdure et de Millière. Il voyagea également en Orient où il intervint en faveur des juifs roumains. Il était affilié à la franc-maçonnerie — voir Thirifocq Eugène — depuis 1858 et membre de l’Internationale.
Armand Lévy ne rentra à Paris qu’en juillet 1870. Il conduisit, le 3 septembre, sur les grands boulevards, une manifestation contre l’Empire, et participa le 4 à l’invasion du Corps législatif. (Voir Raisant A.) Membre du comité de Vigilance du Ve arr., membre de l’« Association républicaine du VIe arr. (section de l’Internationale), il fit partie du Comité central républicain des vingt arrondissements formé le 5 septembre et publia le quotidien Le Patriote (6-29 septembre 1870, puis 19-24 mars 1871), organe de l’Association républicaine du VIe arr. — Voir Dict., t. IV, p. 47. Il participa à la journée du 31 octobre et fut un des 46 signataires de l’« Affiche rouge » du 6 janvier 1871, appel lancé par les délégués des vingt arrondissements de Paris aux habitants de la capitale et se terminant par ces mots : « Place au Peuple ! Place à la Commune ! » — voir Ansel. Du 27 décembre 1870 au 18 janvier 1871, il publia un autre journal, La Lutte à outrance, journal du club de l’École de Médecine (dans le dernier numéro — celui du 28 janvier — il était annoncé qu’une partie du journal serait désormais réservée à l’Association internationale des Travailleurs).
Au Comité central républicain des vingt arrondissements, il prit position contre les partisans d’une dictature ouvrière dans la forme jacobine, avant et pendant la Commune.

Présenté le 26 mars 1871, avec Lacord et A. Lallement par le club de l’École de Médecine, le Comité central des vingt arrondissements et l’Association républicaine du VIe arr., aux élections à la Commune de Paris dans le VIe arr., il n’obtint que 385 voix sur 9 499 votants — voir Leroy. Il soutint toutefois la Commune et se rapprocha des blanquistes Ranc, Protot et Tridon, malgré ses idées spiritualistes et déistes.
Après l’écrasement de la Commune, il s’enfuit en Italie où il fréquenta Mazzini et participa à de nombreuses réunions pour la démocratie et la liberté des peuples. Il rentra en France après l’amnistie de 1880. Il n’adhéra pas au Parti ouvrier, mais à diverses petites « chapelles » socialistes (attitude proche de celle de J. Vallès ou de Rochefort). Il fut candidat dans l’arr. de Semur en 1881 avec un programme démocrate socialiste, mais fut battu par le candidat opportuniste. En 1889, son désistement assura l’élection du radical Bizouard-Bert. Son activité de publiciste avait également repris après la Commune, toujours au profit des nationalités, roumaine et polonaise en particulier.
Armand Lévy mourut dans la nuit du 21 au 22 mars 1891 et fut inhumé dans la fosse commune des israélites, au cimetière Montparnasse.Curieuse figure que la sienne ! Jean Gaumont le défend d’avoir été un agent du bonapartisme. Confident du prince Napoléon ? « Oui, peut-être. Oui, sans doute même. Instrument, non », et il le définit comme « une figure du paladin de la démocratie quarante-huitarde, humanitaire et socialiste, tout à la fois croyante et ennemie de l’Église, remplie d’admiration pour l’esprit et les idées de la Grande Révolution, d’espoir et de foi en une nouvelle religion, celle de la République du Peuple. »
Telle n’était pas, assurément, l’opinion d’un grand nombre de ses contemporains, pour qui Armand Lévy fut, à tout le moins, un personnage inquiétant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article219212, notice LÉVY Armand, François, Théodore, version mise en ligne le 29 septembre 2019, dernière modification le 29 septembre 2019.

ŒUVRE : Mémoire pour les ouvriers typographes par Armand Lévy leur défenseur, Paris, Poulet-Malassis, 1862, in-4°, 77 p.

SOURCES : Dans Un républicain révolutionnaire romantique, Armand Lévy (1827-1891), Paris, 1932, Bibl. Nat., 4° Ln 27/81718, Jean Gaumont fournit, au hasard des notes, les références les plus utiles. — I. Tchernoff, Le Parti républicain au coup d’État et sous le Second Empire, Paris, 1906. — Jean Dautry et Lucien Scheler, Le Comité central républicain des vingt arrondissement (septembre 1870-mai 1871), Paris, 1960. — J.O. Commune, op. cit., 31 mars. — Murailles... 1871, op. cit., p. 113.

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