DELAISI Francis [DELAISI François, Almire, dit]

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

Né le 19 novembre 1873 à Bazougers (Mayenne), mort le 22 juillet 1947 à Paris ; professeur d’histoire et économiste ; militant socialiste, munichois, favorable à Marcel Déat.

D’origine modeste - son père était charron de village - Francis Delaisi fit d’excellentes études à Laval puis à Rennes où il se lia d’amitié avec un répétiteur : Gustave Hervé. Il échoua à l’agrégation d’histoire de 1900 à 1902. Co-fondateur de la section rennaise de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), il collabora dès 1903 aux revues Temps Nouveaux, Grande Revue et Pages Libres et dès sa création en 1906 à la Guerre Sociale de Gustave Hervé ; il abandonna le professorat dans les lycées de l’Ouest pour venir à Paris faire une carrière de journaliste. Spécialisé dans les questions économiques, il travailla, antérieurement à la guerre, en liaison étroite avec les milieux syndicalistes révolutionnaires et tout particulièrement avec Merrheim. La Métallurgie est certainement « le fruit de leur travail commun » (Ch. Gras, Le Mouvement social, op. cit.). À la Vie ouvrière, Delaisi fut un conseiller apprécié : il insistait sur la nécessité de considérer les luttes ouvrières contre le patronat comme des entreprises sérieuses et dont le succès était conditionné par la connaissance approfondie des milieux capitaliste et ouvrier au moment où était lancée une grève. Il estimait que les ouvriers ont à acquérir les capacités économiques indispensables s’ils veulent transformer un jour la société. L’influence de Delaisi s’exprima dans les solides études et monographies que publia la Vie ouvrière avant la guerre. En 1908 il fut désigné comme rédacteur en chef du premier quotidien que la CGT tenait à posséder : Les Nouvelles, dénommé aussi La République qui parut de février 1908 à mars 1909. En octobre 1909 La Vie ouvrière fut créée et Pierre Monatte en prit la direction. Delaisi entra dans le comité de rédaction.
Observateur perspicace, Delaisi dénonça dès 1911 dans la Guerre sociale « la guerre qui vient » ; il prévit la violation de la neutralité belge et indiqua les moyens susceptibles, selon lui, de sauver la paix.
En 1913, Delaisi servit d’intermédiaire pour acheminer à la Bataille syndicaliste des subventions gouvernementales en vue d’affaiblir, par contrecoup, l’Humanité dont, en novembre 1910, dans la Guerre sociale, il avait mis en cause l’indépendance financière (dans les numéros des 16 et 29 novembre 1910, il avait révélé l’origine des fonds qui permirent la publication de l’Humanité). Merrheim, Rosmer et Monatte dénoncèrent le procédé sans ébruiter l’affaire et rompirent alors avec Delaisi (cf. Ch. Gras, A. Rosmer, op. cit., p. 62-63).
Durant la guerre, Delaisi fonda l’œuvre « Les Orphelins de la guerre » et la dirigea. Elle réunissait 450 enfants en 1915 selon une lettre qu’il adressait le 21 avril à Jean Grave, lettre déposée à l’IFHS. Il lui disait consacrer alors ses loisirs à amasser des documents et à consigner ses observations. « À quoi bon tenter de parler à des sourds avec un bâillon sur la bouche » ajoutait-il ; et il précisait : « La crise actuelle ne m’a pas surpris, c’est sans doute pour cela qu’elle ne m’a (pas) changé ; comme tant d’autres. »
Sans doute à cause de sa campagne d’avant-guerre contre l’Humanité, Delaisi demeurait mal vu des socialistes SFIO mais il était resté en très bons termes avec les syndicalistes de la CGT, notamment avec Jouhaux, qui le consultait volontiers.
Après l’armistice de novembre 1918, Francis Delaisi publia de nombreux ouvrages sur l’économie et fit partie de la Confédération des travailleurs intellectuels, de la Fédération internationale des journalistes et du Syndicat national des journalistes. Il organisa, en 1925, dans le cadre de la Ligue de la République, une série de confrontations tripartites - ouvriers, patrons, consommateurs - pour l’étude des grandes réformes économiques. Il milita au sein des associations qui soutenaient la politique de Paix d’Aristide Briand (en particulier le mouvement Pan-Europa). Il fut associé à l’élaboration du Plan de la CGT (1934-1935) comme à la campagne planiste qui se prolongea par la publication du mensuel L’Atelier pour le Plan. Dans cette même période, il a été chargé à l’Institut supérieur ouvrier du cours d’économie qu’Étienne Antonelli avait dû abandonner. Son talent de vulgarisateur attirait de nombreux auditeurs. Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes publia en 1936 son ouvrage sur La Banque de France aux mains des 200 familles. Delaisi s’affirma, à L’Œuvre, un munichois résolu.
En 1940, Francis Delaisi resta à L’Œuvre avec Marcel Déat dont il partageait les analyses, et collabora à L’Atelier, revue syndicaliste, à La France socialiste et à Germinal. Membre de la Ligue de la Pensée française, il donna des conférences pour le RNP. Il avait accepté d’être envoyé à la foire de Leipzig en 1941. Veuf depuis 1939, il vécut à Laval à partir d’octobre 1941, y écrivit La Révolution européenne, puis revint à Paris en janvier 1943. On peut suivre une de ses petites-filles qui le présente comme un collaborationniste plus que comme un collaborateur, voulant par cette nuance souligner la dimension intellectuelle, sans antisémitisme, et non active, de son acceptation de l’Occupation. À la Libération, le Conseil national des écrivains le frappa d’interdit. Le 6 avril 1945, la Cour de justice l’inculpa de complot contre la sûreté de l’État mais la mort mit fin à l’action qui reposait uniquement sur ses articles parus dans la presse collaborationniste. Il mourut à Paris trois ans plus tard, presque oublié et dans la gêne, hébergé par son ancienne femme de ménage. Son fils, Pierre Delaisi, avocat, était en froid avec son père depuis 1933 après son mariage religieux et le baptême de son premier enfant ; s’y ajoutèrent ensuite les divergences politiques. Francis Delaisi et sa femme avaient adopté un orphelin de guerre prénommé Yves.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21920, notice DELAISI Francis [DELAISI François, Almire, dit] par Jean Maitron, Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 juillet 2018.

Par Jean Maitron, Claude Pennetier

ŒUVRE : La Démocratie et les Financiers, Éditions de la Guerre sociale, Paris, 1911, 205 p. — La Guerre qui vient, Paris, 1911. — Contre la loi Millerand, Publication des Temps nouveaux, n° 60, 1912, 32 p. — Le Patriotisme des plaques blindées, Nîmes, 1913. — (A. Merrheim et F. Delaisi), La Métallurgie. Son origine et son développement. Les forces motrices, Paris, 1913, X-640 p. — Le Pétrole, 1921. — Les Contradictions du monde moderne, Payot, 1925. — Les Bases économiques des États-Unis d’Europe, 1926. — Les deux Europes, Payot, 1929. — La Bataille de l’Or, Payot, 1933. — La Banque de France aux mains des 200 familles, Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, 1936. — La Révolution européenne, Édition de la Toison d’or, Bruxelles, 1942. — L’ouvrier européen, préface de Georges Albertini, Édition de l’Atelier, 1942. — Paradoxes économiques, préface de Georges Albertini, Éditions du RNP, 1943.

SOURCES : Arch. Nat. F7/13 053. — Ch. Gras, « Merrheim et le capitalisme », Le Mouvement social, n° 63, avril-juin 1968. — Ch. Gras, A. Rosmer (1877-1964) et le mouvement révolutionnaire international, thèse, Paris, 1971. — Le Socialiste, n° 45, septembre 1947. — Dictionnaire de biographie française, notice Delaisi par A. Perrier. — H. Coston, Dictionnaire de la politique française, t. 1, Paris, 1967. — P. Thuau, « Un Mayennais : F. Delaisi, économiste et socialiste.(1873-1947) », revue La Province du Maine, octobre-novembre 1982 — Bulletin des anciens élèves du Lycée de Laval, 19467. — Notes de G. Lefranc. — Geneviève Delaisi de Parseval, Le roman familial d’Isadora D., Odile Jacob, 2002. — Simon Epstein, Les Dreyfusard sous l’Occupation, Paris, Albin Michel, 2001. — André Hélard, L’Honneur d’une ville. La naissance de la section rennaise de la Ligue des doits de l’homme, Rennes, Éditions Apogée, 2001. — Emmanuel Naquet, thèse sur l’histoire de la Ligue des droits de l’Homme. — Éric Bussière, Olivier Dard, Geneviève Duchenne (dir.), Francis Delaisi, du dreyfusisme à
« l’Europe nouvelle »
,
Bruxelles, Bern, Berlin, Frankfurt am Main, New York, Oxford, Wien, Euroclio, 2015.

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