TROJAN Ivan Ivanovich. Autres pseudonymes : FETSCH Jean

Par Gérald Arboit

Né le 12 janvier 1901 à Taganrog (oblast de Rostov, Russie), supposé mort après le 25 septembre 1944 à Heilbronn (Bade-Wurtemberg, Allemagne) ; ouvrier sidérurgiste et agricole ; militant communiste en Moselle ; lieutenant dans l’armée républicaine espagnole (1936-1939), puis responsable opérationnel soviétique en Meurthe-et-Moselle (1943-1944).

Troyan était le fils d’un employé privé décédé tôt et d’une femme de ménage aux idéaux familiaux proches des révolutionnaires russes de 1905. Élevé par un fonctionnaire à la retraite et sans enfants, chez lequel sa mère travaillait depuis la mort de son époux, en 1902, puis par le nouveau mari de sa mère, un comptable, à partir de 1912, il fit des études dans un lycée technique de la ville, jusqu’en mars 1919, rêvant de devenir ingénieur métallurgiste. En mai, il s’engagea dans les Forces armées du sud de la Russie et affecté dans l’artillerie. Il suivit le destin des armées antibolchéviques à bord d’un train blindé jusqu’en Crimée. Démobilisé, puis incorporé dans la marine, il suivit les cours des aspirants officiers.
Évacué par les marines française et britannique à Constantinople, en novembre 1920, il aborda à Bakar, un port croate, le 15 décembre suivant. En septembre 1921, dépourvu de sa nationalité russe par le gouvernement soviétique, il chercha à s’intégrer dans la jeune société yougoslave. Après avoir exercé différents petits boulots, il s’inscrivit au cours des géomètres de l’Université de Ljubljana. Diplômé arpenteur (1922), il tenta de poursuivre sa formation une année supplémentaire (1923), mais, confronté à des difficultés politiques et matérielles, il dut se résoudre à chercher à gagner sa vie. Il rejoignit des cosaques dans la région de Zagreb, employé tour à tour à la construction d’une ligne de chemin de fer, d’un pont sur une rivière, d’une sucrerie.
En juillet 1925, nanti d’un tout nouveau rapport Nansen lui permettant de voyager, Troyan se laissa séduire par les conditions d’immigration en Sarre offertes par une société de recrutement mandatée par la sidérurgie de cette région sous administration française. Pour la première fois, il délaissa l’ambiance de communion tsariste qui l’avait vu naître. Il en fut à ce point bouleversé qu’il croyait encore en décembre 1937 qu’il partait pour la France, alors qu’il rejoignit une filiale de Pont-à-Mousson à Brebach où il resta jusqu’à sa mise au chômage en mai 1930. De la France, il ne connut pendant cette période que six semaines sans avenir à Lyon à l’été 1926. Il dut patienter encore quatre ans avant qu’un recruteur de l’usine de Hagondange lui offrit, le 20 juillet 1930, un contrat d’un an renouvelable. Cette longue errance de dix ans et cette apparente stabilité, notamment financière, lui rappelèrent combien son pays lui manquait. L’apatride laissait la place à l’« émigré » ; il tenta en vain par deux fois, en 1932 et en 1933, d’obtenir une amnistie lui permettant de retourner en Russie. Afin de maximiser ses chances de succès, il se rapprocha deux ans plus tard de l’« Union de rapatriement russe en France », un organe fonctionnant d’après les directives de l’ambassade soviétique de Paris et créé en décembre 1928. Il en fut même le représentant pour le secteur Algrange-Hayange-Uckange-Amnéville. Dans le même temps, il rejoignit, en décembre 1935, la Confédération générale du travail (CGT) et le Secours rouge, puis la cellule d’Amnéville-Rombas du Parti communiste (PCF), à l’invitation d’Alfred Muller, responsable de l’agitation-propagande du rayon communiste de la vallée de l’Orne.
Ce complet changement de camp s’expliquait aussi par une lecture régulière des journaux régionaux, depuis son arrivée en Sarre, et une confrontation constante avec la vie des travailleurs, depuis la Yougoslavie, auxquels Troyan tint toujours à apporter « des réponses dans la littérature aux questions de l’expérience ou une confirmation de l’expérience visibles à la lecture ». Après son adhésion au parti communiste, ses lectures furent plutôt L’Humanité et la Правда [Vérité]. Ce revirement politique intégral de Troyan n’eut pas l’heur de plaire à ses anciens compagnons d’arme ; en juillet 1936, ils obtinrent son renvoi de l’usine de Hagondange. Mais les conditions de travail propres au Pays-Haut lorrains comme ses accointances politiques firent que Troyan retrouva facilement un emploi, à l’usine de Rombas (Muller y était ouvrier). Toutefois, sur proposition de Muller, sa volonté de retourner à Taganrog restant forte, il rejoignit le combat de la république espagnole. Cette décision lui valut une mesure d’expulsion par le ministère français de l’Intérieur, le 6 novembre 1936.
Le 12 octobre 1936, il arriva à Albacete, où se trouvait le centre de formation des brigades internationales. Contre toute attente, ce communiste russe venant de France ne rejoignit pas la centurie Commune de Paris, dans la XIe brigade, mais fut affecté à la centurie allemande Thälmann. Sa connaissance du combat d’infanterie, acquise dans les troupes blanches, lui permirent de rejoindre la compagnie de mitrailleurs. Se distinguant lors de son baptême du feu, le 12 novembre suivant, il enchaîna les promotions : instructeur des mitrailleuses (12 janvier 1937), sergent (25 janvier), sous-lieutenant (26 juillet) et lieutenant (18 septembre). À partir de février 1937, il fut employé à l’armurerie militaire, prenant la responsabilité des munitions du bataillon, puis de la XIe Brigade (5 avril 1938), retrouvant un train blindé. Le « roi des munitions », marié à sa mitrailleuse, fut l’objet d’une notice humoristique dans le journal du Thälmann-bataillon, Todos Unidos. Alle vereint, du 12 avril 1937. Il écrivit aussi divers articles dans les journaux du front. Démobilisé en septembre 1938, comme tous les volontaires étrangers, il ne réussit à retraverser les Pyrénées qu’en février suivant. Entretemps, au repos à Barcelone, il remplit sa biographie de militant pour la commission des cadres, dont le responsable était l’ancien chef d’état-major du Thälmann-bataillon, Gustav Szinda. Puis il intégra le bureau de la cellule russo-balkanique de Calella, une petite ville bordant la Méditerranée, et s’y montra comme « très bon et actif camarade ». Ces deux actions, soutenues par Szinda, lui permirent d’obtenir sa carte du Partido comunista español, en tant qu’apatride.
L’avancée des troupes franquistes l’obligea, comme d’autres, à hâter son retour en France. Il connut les affres de l’enfermement dans les camps de concentration de la IIIe République, d’abord sur la plage de Saint-Cyprien (février 1939), puis de Gurs (avril). Le 22 octobre, il fut affecté à la compagnie de travailleurs étrangers de Nancy œuvrant au creusement d’un fossé anti-char à la frontière belge. Interné au Frontstalag 204 de Péronne en juin 1940, il en fut libéré comme travailleur civil après quelques cinq mois de détention. Il trouva ensuite un emploi dans une ferme avant que, le 9 mai 1941, de Moscou, n’arriva une « biographie dans son dossier », tirée des archives des Brigades internationales.
Ce signalement intervint au moment où la nouvelle direction générale du renseignement (GRU) de l’état-major de l’armée soviétique cherchât à renforcer ses capteurs au moment où la réalité d’une attaque allemande se dessinait. Troyan rejoignit ainsi l’appareil clandestin et illégal du renseignement soviétique, et non du Parti communiste français. Toutefois, en mars 1942, son envoi en Allemagne ne résulta pas d’une arrestation au titre de cette activité clandestine, ou de sa participation aux brigades internationales, mais plus vraisemblablement d’un changement de situation professionnelle à l’âge de quarante-et-un ans. Sinon, il n’aurait pu rentrer à Paris à l’été 1943, en permission, comme il en fit part à un camarade.
Comme il ne retourna pas en Allemagne, ce retour signifia pour Troyan une plongée inéluctable dans la clandestinité, non plus en raison de sa mission, mais pour maintenir la sécurité de l’opération. En effet, il avait été accueilli par Boris Matline (Gaston Laroche), un Russe de Paris, communiste comme lui, mais aussi par son vieil ami Gustav Szinda (Gustav). Fonctionnaire de l’Internationale communiste depuis son départ d’Espagne, sans être passé par les camps comme Troyan, il venait de passer deux années à Moscou, avant de revenir à Paris en profitant des facilités offertes par le pacte germano-soviétique. En janvier 1942, il avait été chargé de mettre en œuvre sa nouvelle mission, pour le compte du GRU : organiser un second front en France, en utilisant les ressources des prisonniers de guerre soviétiques que les Allemands ne manqueraient pas d’envoyer dans les régions industrielles de l’Ouest. Et ceux-ci étaient arrivés à partir de l’été 1942, d’abord dans le Pas-de-Calais. À l’été 1943, Troyan fut affecté brièvement à cette mission en Côte d’Or. Il intégra ensuite le Comité central des prisonniers de guerre soviétique et rejoignit la Meurthe-et-Moselle au printemps 1944. Après un bref séjour en avril, il revint début mai pour organiser les évasions de prisonniers. En vingt-cinq jours, il visita quatorze camps des bassins miniers de Baroncourt, de Conflans et de Homécourt, dans un contexte difficile pour la résistance « communiste » dans le département français sous occupation allemande. Pour accueillir les militaires soviétiques choisis, il organisa des maquis dans les forêts meusiennes, sur les hauts-lieus de la Première Guerre mondiale. Pour cela, il reçut le concours du commandant Brunetto, un interbrigadiste, du nom d’Ilario Plinio*, de son vrai nom Plinio Lario, ainsi que d’éléments tirés des débris de la 35e Brigade FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans-Main d’œuvre immigrée), comme Judith Haït-Hin (Catherine Varlin) et sa liaison, Hélène Schwartzenberg (Lydie).
Mi-juin 1944, il se montra trop curieux, s’écartant de sa mission d’évasion, pour mener une reconnaissance à Thil, où les Allemands installaient une « usine souterraine ». Un de ses contacts dans les environs de cette cité minière lui avait signalé l’édification d’un nouveau camp de prisonniers. Mais Troyan s’y rendit dans les jours où arrivèrent douze déportés de Natzweiller. Il fut arrêté et incarcéré au camp, puis emmené dans le Bade-Wurtemberg lors de l’évacuation du camp. Il fut alors remis à la Gestapo et disparu. Le 18 novembre 1965, un décret du Présidium du Soviet suprême de l’Union soviétique, lui octroya l’ordre de la guerre patriotique du 1er degré… à titre posthume toutefois.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article219113, notice TROJAN Ivan Ivanovich. Autres pseudonymes : FETSCH Jean par Gérald Arboit, version mise en ligne le 23 septembre 2019, dernière modification le 23 septembre 2019.

Par Gérald Arboit

SOURCES : RGASPI, Moscou, 545 6 1555, autobiographie des 12 octobre et sans date [1938], 1er juillet et 21 novembre 1938, et 553 1 2, rapports d’avril à juin 1944. — Arch. nationales, Paris, 19940477/158/14990. — Liste officielle n° 55 des prisonniers de guerre français d’après les renseignements fournis par l’autorité militaire allemande, 20 décembre 1940. — Zoya Nikolaevna Tikhonova (ed.), « Иван Троян, герой французского Сопротивления. Рапорты И.И. Трояна в ЦК советских пленных в Париже, 1944 » [Ivan Troyan, un héros de la résistance française. Rapport de I.I. Trojan au Comité central des PG sov à Paris, 1944], Вопросы истории [Questions d’histoire], 1966, n° 11, p. 150-155.

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