Avant-propos au volume imprimé

Par Hugues Lenoir, Claude Pennetier

Le « Maitron des anarchistes »
Cinq cents itinéraires pour témoigner d’un siècle et demi d’engagement libertaire

Enfin un dictionnaire des militants libertaires ! Ce fut un long chantier, entamé en 2006, et que nous pensions pouvoir mener à bien en quelques d’années pour aboutir à une publication en 2009. Mais, de fait, le travail était bien plus considérable que nous ne l’avions imaginé, et notre ambition fut de plus en plus grande. Nous en voyons la fin au terme de l’année 2013 avec 500 biographies de militantes et militants et plus de 3 000 dans la base informatique Dictionnaire des anarchistes accueillie par le site internet Maitron-en-ligne.
À l’origine de ce projet, pensé par Hugues Lenoir (Radio libertaire) et Claude Pennetier (directeur du Maitron), une coopération exemplaire de plus de vingt ans entre les Chroniques syndicales de Radio Libertaire d’une part, les Éditions de l’Atelier et des historiens sociaux du « Maitron » d’autre part. De cette Coopération des Idées, chère à Georges Deherme*, sont nées de nombreuses émissions en direct sur l’histoire et les acteurs du mouvement ouvrier et des militants anarchistes en particulier. Au fil des années, se sont construites une reconnaissance, une confiance mutuelle et une réelle amitié militante entre ces historiens et l’équipe des Chroniques syndicales qui aboutissent aujourd’hui à cette réalisation commune. Au cours du temps, s’y sont ajoutés, pour faire ce dictionnaire d’autres rédacteurs, dont Marianne Enckell, animatrice du CIRA (Centre international de recherches sur l’anarchisme) de Lausanne, Guillaume Davranche, du mensuel Alternative libertaire, chercheur indépendant, Anthony Lorry du CEDIAS-Musée social, Rolf Dupuy ancien proche collaborateur de René Bianco* et animateur du site Dictionnaire international des militants anarchistes, Anne Steiner et Dominique Petit, sans qui les individualistes seraient bien seuls. Ajoutons Daniel Vidal pour le Gard, Françoise Fontanelli pour Marseille et les militants italiens en France, Laurent Gallet pour la région lyonnaise, Véronique Fau-Vincenti et une quarantaine d’autres chercheurs et militants.
Ce dictionnaire biographique du mouvement libertaire a été piloté par une équipe mixte, composée de militants et d’historiens qui ont assuré la coordination du projet, la collecte, le choix et la relecture des biographies. Les notices des militants les plus connus ont pris pour base celles du Maitron, mais ont été relues, retravaillées et mises à jour, parfois elles ont été confiées à un nouvel auteur. Beaucoup d’autres sont totalement nouvelles, notamment celles hors de l’Hexagone et celles des militants des périodes les plus récentes. Pour les militants ayant changé d’engagement, voire renié leurs options libertaires, le choix a été fait de ne conserver dans le présent ouvrage que la tranche de vie où ils furent des « compagnons » avec pour la suite de leur parcours un renvoi sur le Maitron général  : Léon Jouhaux par exemple, ou Benoît Frachon.
Les recherches ont été effectuées localement et centralement, par des militants libertaires volontaires et par des correspondants du Maitron. Elles ont été le fruit d’une coopération réelle entre les différents acteurs afin de réaliser une œuvre commune respectant les règles d’écriture en vigueur pour les autres tomes du Maitron, à savoir : consultation des archives départementales ou nationales, relecture de quelques ouvrages et mémoires universitaires (notamment la thèse de René Bianco sur les périodiques anarchistes, consultables en ligne), croisement et approfondissement des sources, respect du format.
Ce travail collectif a été aussi l’occasion de vivre une « expérience d’autogestion en actes ». En effet, hormis les réunions de gestion et de coordination, tout le travail préparatoire à la publication a été réalisé à distance, de manière collaborative grâce à la mise en place et l’animation par Anthony Lorry d’un site coopératif qui a permis de collecter, de relire collectivement et de vérifier l’exactitude des informations recueillies, voire de proposer des modifications aux notices rédigées.
L’ouvrage papier terminé contient 500 biographies de militant-e-s du mouvement libertaire francophone. En effet, l’équipe des rédacteurs a souhaité dépasser les frontières et prendre en compte la circulation des textes, des idées et de militant-e-s dans les territoires de langue française. Nous avons donc intégré à ce dictionnaire des militants des zones francophones de Belgique, de Suisse, du Québec et quelques militants ayant quitté l’Europe pour les États-Unis, bien connus grâce aux travaux de Michel Cordillot. De plus, quelques biographies de « non francophones » d’origine mais ayant milité de manière significative en France ou en Suisse ont été incluses. Au-delà de ces 500 notices papiers, plusieurs milliers d’autres, avec d’éventuels éléments iconographiques, sont consultables, en ligne, sur le site Maitron-en-ligne. Sont aussi présentes des biographies, encore partielles (car leur action est en cours), de militants vivants dont l’activité sociale a été considérée comme durable puisque entamée avant 1981 dans le mouvement libertaire.
Dictionnaire biographique du mouvement libertaire francophone et non pas Dictionnaire des anarchistes ou des militants anarchistes ? Nous employons indifféremment les deux termes tout au long de l’ouvrage, car l’un et l’autre appellent à la liberté individuelle sans limite en matière sociale et politique. Il est vrai que dans la langue courante le mot libertaire peut désigner un esprit et un positionnement qui n’a pas la résonance militante d’anarchiste. Il est bien question ici de « mouvement », donc d’un engagement qui a une histoire, des références théoriques et des pratiques, même diverses. Dictionnaire biographique, il n’a pas voulu se transformer en Encyclopédie, cependant son introduction chronologique et quelques encadrés offrent un cadre historique et thématique. De plus, nous avons eu la volonté de maîtriser la matière pour aboutir et ne pas connaître le sort du Dictionnaire biographique des pionniers et militants d’avant-garde et de progrès social de Louis Louvet qui, travaillant de 1959 à 1963, ne dépassa pas la lettre B.
Après publication, l’équipe de rédaction restera mobilisée et continuera à collecter de nouvelles notices, à enrichir les biographies existantes et à les insérer dans le site Maitron-en-ligne. Enfin, pour le mouvement anarchiste, une telle initiative est aussi une occasion de conserver une mémoire, trop souvent défaillante, de ceux et de celles qui ont participé à la lutte sociale contre toutes les inégalités et pour l’émancipation intégrale de toutes et tous depuis près de deux siècles.
Le Dictionnaire s’inscrit dans une volonté de renouveau de l’historiographie du mouvement libertaire, en y incluant la dimension humaine, celle des acteurs, des femmes et des hommes qui ont consacré leur vie, ou une partie de celle-ci, à la lutte pour l’émancipation et le refus des autorités aliénantes.
De fait, les anarchistes apparaissent comme un corpus cohérent même si celui-ci est diversifié. Les premiers « militants » peuvent être identifiés – même si les termes anarchiste ou libertaire sont fort peu employés à la naissance du mouvement ouvrier. Jean Maitron avait répertorié dans la première période du Maitron (1789-1864) les précurseurs, Pierre-Joseph Proudhon* en tête (notre chronologie [voir plus loin] commence en 1840 avec son Qu’est-ce que la propriété évoquant pour la première fois l’anarchie comme état sociétaire harmonieux), suivi de Joseph Déjacque* et de Michel Bakounine* qui marque l’ère de la Première Internationale et affirme le « collectivisme » fédéraliste par opposition au « communisme autoritaire ». On peut donc compter les 150 ans d’anarchie de 1840 aux années 1980, ou encore de la Première internationale à nos jours : 1864-2014. Aujourd’hui, les travaux sur ces personnages marquants se sont multipliés, un Proudhon a été quelque peu bousculé par l’historiographie féministe et un Bakounine a imposé sa marque même dans des courants de pensée éloignés de l’anarchisme. De nouvelles synthèses étaient nécessaires dans le respect de la dimension scientifique et historienne de la série des Maitron.
Pour la période 1864-1871, soit le début de la Première internationale et la Commune de Paris, il n’existe pas encore de mouvement libertaire, seulement des acteurs qui auront un rôle considérable dans sa naissance, des partisans de Proudhon et des militants dont l’action servira de point de repère pour la mouvance en gestation, comme Louise Michel*. Ainsi, il est téméraire, mais juste, d’avoir retenu Eugène Varlin* dont l’itinéraire s’arrête tragiquement, par fusillade, à la fin de la Commune. Qu’il soit réclamé à la fois par la mémoire marxiste et par le grand récit antiautoritaire incitait à ne pas le négliger.
Le mouvement anarchiste se forme vraiment en 1881 « comme courant distinct et indépendant des autres socialismes » écrit Jean Maitron. Neuf ans de gestation depuis les origines, au congrès « anti-autoritaire » de Saint-Imier en 1872. Le nombre de biographies éclate alors et une diversité se construit progressivement : militantisme dans l’Internationale et ses lambeaux (qui sont en Suisse de belles toiles), le journalisme, l’art, l’illégalisme, l’individualisme, les milieux de vie et le syndicalisme enfin. Le dictionnaire n’a rien ignoré même si l’attention extrême de journalistes pour les attentats des années 1892-1894 dresse un rideau de fumée devant la réalité de l’action des compagnons, notamment leurs luttes sur les lieux de travail. Le présent ouvrage n’ignore rien mais on comprendra qu’un Fernand Pelloutier*, bâtisseur de la Fédération des Bourses du Travail au tournant du siècle, un Émile Pouget*, le « père Peinard » ou un Pierre Monatte*, directeur de La Vie ouvrière, soient plus cités que Jules Bonnot*. Le ralliement de la plus grande partie des libertaires au syndicalisme marque durablement la vie sociale et leur donne un rôle de premier plan dans les régions et dans les Fédérations professionnelles. Le thème de la grève générale devient central adossé à la triple base : antimilitarisme, antipatriotisme, antiparlementarisme. Il faut également compter avec l’élan de la pédagogie libertaire, celle de Paul Robin* à l’orphelinat de Cempuis, d’Henri Roorda* en Suisse et bien sûr de Francisco Ferrer* en Espagne et en France, sans oublier Sébastien Faure*, à la Ruche de Rambouillet.
Les thèmes de la sexualité, de la maternité consciente sont portés par les anarchistes néo-malthusiens Gabriel Giroud* et Eugène Humbert* relayés par Nelly Roussel* et plus tard Jeanne Humbert*, et surtout appuyés par nombre de militants dans les Bourses du Travail, comme l’a montré Francis Ronsin, sans pour autant irriguer le mouvement socialiste et le féminisme.
Dans la même période une partie de l’anarchisme commence à se distinguer des syndicalistes en se disant « individualiste », courant qui s’affirme fortement avec Libertad* et les essais de « milieux de vie ».
Si la grande époque de l’anarchisme se clôt avec la Première Guerre mondiale et l’Union sacrée qui divise le mouvement, le Manifeste des Seize portés par Pierre Kropotkine* et Jean Grave* n’hésitant pas à soutenir l’Union sacrée, les militants, dans des situations fort différentes, continuent leur route, au front, dans les usines d’armement, parfois en prison ou en exil. L’étude de leur militantisme devient d’une grande complexité lorsque confrontés aux succès du bolchevisme, certains comme Gaston Monmousseau* basculent dans le communisme, d’autres ne font qu’un passage dans les rangs du PC. Il était de bon ton dans les autobiographies remises à la commission des cadres du Parti communiste de dire que l’on avait été anarchiste, force détails à l’appui, pour mieux souligner l’intensité de la conversion au communisme ; l’autobiographie de Fernand Bellugue* en témoigne. Le courant syndical réformiste, quant à lui, a gagné chez les anarchistes quelques-uns de ses militants les plus importants, dont Léon Jouhaux* secrétaire général de la CGT. Les biographies du DBMLF ne pouvant développer leur évolution militante, on se reportera au Maitron pour leur deuxième vie politique.
Les itinéraires anarchistes de l’entre-deux-guerres ont eu pour Jean Maitron un intérêt particulier. Certes, le poids des libertaires n’était pas aussi marquant mais l’historien avait la chance de pouvoir les rencontrer, les interroger, de solliciter leurs archives et de mieux les comprendre. La période est d’un certain intérêt en raison de l’affirmation de la thématique anarcho-syndicaliste dans des organisations, très minoritaires comme la CGT-SR, mais avec une forte présence dans le bâtiment, le livre et un peu dans l’enseignement. C’est surtout le moment des débats théoriques entre plateformisme, concept dû aux anarchistes russes en exil en France qui analysent leur échec politique et tentent de dessiner les voies d’un redressement au sein du mouvement ouvrier (voir Nestor Makno*) et les synthésistes qui, avec Sébastien Faure*, distinguent trois grands courants anarchistes (l’anarcho-syndicalisme ; le communisme-libertaire ; l’individualisme-anarchiste), pensent qu’il faut les accepter et qu’il faut les conduire à la synthèse. En dehors de noms connus, plusieurs notices permettent de suivre les formes que prend ce débat jamais clos. C’est l’Espagne qui remet l’anarchisme à l’ordre du jour. Le soutien à la CNT espagnole et aux milices confédérales (Durruti*) pousse Louis Lecoin à créer la Comité Espagne libre puis la section française de la Solidarité internationale antifasciste.
Échec en Espagne, échec du pacifisme face à la guerre, si quelques anciens libertaires se fourvoient comme Louis Loréal*, beaucoup sont associés à des actes de solidarité et de résistance, sans que cela constitue une résistance spécifique. C’est dans la clandestinité et par leur capacité de renouer les liens pour reconstruire un mouvement anarchiste que s’affirment les personnalités d’André Arru* et d’Henri Bouyé*.
Les deux décennies qui suivent ne sont pas les plus riches en biographies. Mais dans cette traversée du désert, l’anarchisme conserve de rares bases ouvrières toute en gardant une influence intellectuelle et culturelle qui lui vaut notamment le soutien d’un Georges Brassens* (secrétaire de rédaction du Libertaire en 1946) ou d’un Léo Ferré*. Les échecs contribuent à la division. Ceux qui, avec Georges Fontenis*, veulent faire évoluer la Fédération anarchiste vers une plus grande cohésion idéologique et organisationnelle, au risque de diviser, se heurtent aux militants qui, avec Maurice Joyeux*, rejettent ce qu’ils voient comme une dérive ; exclus de la FA devenu Fédération communiste libertaire, ils reconstituent la FA se donnant pour journal Le Monde libertaire.
La lutte contre la guerre d’Algérie, la mobilisation contre l’armement atomique et surtout Mai 68 ouvrent une phase de renouveau de l’audience libertaire.
Comment s’est écrite l’histoire de l’anarchisme ? On peut découvrir les prémices dans les écrits des anarchistes eux-mêmes, particulièrement dans les quatre volumes de L’Internationale, documents et souvenirs de James Guillaume* (1905-1910) ; dans les cinq volumes de la Geschichte der Anarchie de Max Nettlau* (1925-1931, puis posthumes). L’Encyclopédie anarchiste dirigée par Sébastien Faure* depuis 1925 a mobilisé les connaissances d’E. Armand*, d’Amédée Dunois*, de Voline* et bien d’autres. Citons également les mémoires de Charles Malato* et de Jean Grave*, les monographies de Jeanne Humbert* consacrées à Paul Robin* et à Eugène Humbert*, celles de Hem Day* sur Han Ryner*, Manuel Devaldès*, Ernestan*, Elisée Reclus*, etc. Les œuvres de journalistes autour de 1950 étaient surtout rythmées par les noms de Ravachol*, Vaillant*, Émile Henry*, Caserio* ou Bonnot*.
La même année 1950, l’instituteur Jean Maitron (1910-1987) soutint à la Sorbonne sa thèse sur le l’histoire du Mouvement anarchiste en France 1880-1914 qui devint un classique plusieurs fois réédité ; il faisait entrer enfin cette histoire dans le champ universitaire. D’autres publications suivirent, toutes solidement documentées, sereines, scientifiques. C’est dans le même esprit que Jean Maitron fit place aux articles sur l’anarchisme dans le Mouvement social (les Chroniques anarchistes) et qu’il multiplia les biographies de « compagnons » dans son Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Avoir été réveillé le matin par son père au son de La Ravachole ne l’avait pas rendu anarchiste, mais il voulait revenir aux origines du socialisme et était en empathie avec ces militants à la recherche des voies nouvelles. Chaleureux et intense, il faisait son miel des rencontres avec les militants. Il faut l’entendre sur les archives filmées de l’INA défendre avec chaleur le mouvement et refuser de se laisser piéger par l’évocation simpliste des « bandits tragiques ». Dans la même période, Henri Arvon (1914-1992) se fit l’historien des idées, pendant que Daniel Guérin* en était le propagateur. Depuis 1968, les anthologies, les publications universitaires ou militantes se multiplient partout dans le monde. Tandis qu’aux États-Unis, Paul Avrich (1931-2006), professeur d’histoire au Queens College de l’Université de la Ville de New York ouvre de nouveaux horizons internationaux à cette histoire, les travaux universitaires s’affirment en France avec Claire Auzias, Daniel Colson ou René Bianco*. Celui-ci avait, en 1993, tiré le bilan de la présence des anarchistes dans le Maitron de la période 1871-1914. Il l’estimait à 8 % des notices et déclarait : « Peut-être sera-t-il un jour complété par un Dictionnaire des anarchistes ». Son vœu est réalisé.
L’heure est aussi à l’interprétation, à la mise en rapport des notices et pourquoi pas à la socio-biographie. Gaetano Manfredonia l’a déjà esquissée en dégageant trois « idéaux-types » du changement social chez l’anarchiste : insurrectionnel, syndicaliste et éducationniste-réalisateur. Gageons que ce volume relancera le débat.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article217457, notice Avant-propos au volume imprimé par Hugues Lenoir, Claude Pennetier, version mise en ligne le 23 juin 2019, dernière modification le 23 juin 2019.

Par Hugues Lenoir, Claude Pennetier

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