DECLERCQ Gilbert, Henri

Par Frank Georgi

Né le 8 octobre 1919 à Nantes (Loire-Inférieure, Loire-Atlantique), mort le 21 janvier 2004 à Nantes ; employé aux écritures puis dessinateur dans la métallurgie ; permanent de la JOC (1942-1944) ; syndicaliste CFTC puis CFDT, secrétaire de l’Union des métaux de Nantes (1951-1958), secrétaire de l’UD de Loire-Atlantique (1958-1967), secrétaire du comité régional (1965-1970) puis de l’Union régionale CFDT des Pays de la Loire (1970-1976), membre du bureau confédéral (1949-1952, 1953-1955 puis 1957-1967) et du conseil confédéral (1953-1970), puis du bureau national de la CFDT (1970-1973) ; membre du Conseil économique et social (1964-1974).

Gilbert Declercq au congrès de la Fédération CFTC de la Métallurgie en 1958

Le père de Gilbert Declercq était un ouvrier mouleur, dont la famille, d’origine flamande, s’était installée dans l’Oise. Au cours de la Grande guerre, il fut affecté à Nantes à la fonderie Voruz où il fabriquait des obus. Il rencontra dans son entreprise une ouvrière bretonne, Marie, qui allait devenir son épouse. Celle-ci était issue d’un milieu d’ouvriers agricoles très pauvres, venus des Côtes-du-Nord pour chercher du travail à Nantes. Au sortir de la guerre, le couple eut deux enfants, Gilbert, l’aîné, et Simone, sa jeune sœur. Le père mourut prématurément, à l’été 1926, des suites d’une opération. Pour élever ses deux jeunes enfants, sa veuve faisait des ménages l’hiver, et l’été, se rendait à La Baule pour proposer aux hôtels ses services comme femme de chambre. La famille eut la chance d’être soutenue financièrement par deux tantes du côté maternel. Le jeune garçon fréquenta l’école publique, où il obtint le certificat d’études primaires, puis fit une année de cours supérieur avant d’entrer à l’école professionnelle. À l’École pratique de commerce et d’industrie, il commença un apprentissage de modeleur, mais sa médiocre constitution physique l’empêcha de réussir son examen. Après une année supplémentaire, il obtint en juin 1936 le CAP de dessinateur industriel.

Au cours de ces années, des influences diverses s’exercèrent sur le jeune garçon. Sa mère était profondément catholique, mais lui-même s’éloigna progressivement de la pratique religieuse et d’une Église qu’il estimait trop liée à la bourgeoisie. « Entraîné » par sa tante et son oncle, socialistes et anticléricaux, il participa au défilé du 14 juillet 1935 à Nantes et prêta le serment du Front populaire, ce qui le marqua durablement. À l’École pratique, il s’initia au syndicalisme en préparant un exposé sur ce thème, épisode qui, dira-t-il plus tard, contribua à sa vocation militante. Pour lui, son engagement ouvrier fut d’abord lié à une prise de conscience des injustices et à un fort sentiment d’appartenance de classe. La rencontre, dans le cadre d’une colonie de vacances, avec un jeune prêtre lui fit découvrir une religion fraternelle et solidaire et renouer avec une foi qui ne le quittera plus. En 1936, en dernière année d’école professionnelle, il créa, avec quelques dizaines de camarades, une section de la JOC dont il devint le secrétaire.

Son diplôme en poche, il entra à l’automne 1936 aux Batignolles comme employé aux écritures, faute de mieux, avant, six mois plus tard, de se retrouver « dessinateur détaillant », au bas de l’échelle, dans le bureau d’études de l’usine. À l’automne 1937, il se fit embaucher comme dessinateur d’exécution aux Chantiers de Bretagne où il travailla jusqu’à son incorporation dans la Marine nationale à Lorient, au lendemain de la déclaration de guerre. Dès sa première embauche, comme ses camarades jocistes, il avait pris sa carte à la CFTC, au syndicat des employés des métaux de Nantes. Simple adhérent sur le plan syndical, il prit davantage de responsabilités à la JOC, participa au grand congrès jubilaire du mouvement au Parc des Princes en 1937, entra au comité fédéral de Nantes. Démobilisé en avril 1942, il revint travailler aux Chantiers de Bretagne, cette fois en tant qu’ouvrier menuisier. Quelques mois plus tard, il accepta de devenir permanent de la JOC pour son département. Le mouvement lui avait même demandé de partir pour Alger. Malgré ses hésitations (il venait de rencontrer sa future épouse, Jacqueline Lebled, présidente fédérale de la JOCF de Nantes), il accepta, mais le débarquement allié en Afrique du Nord fit abandonner le projet. Avec le départ de plusieurs responsables pour l’Allemagne, son activité s’étendit à plusieurs départements de l’Ouest. Lui-même, ayant refusé l’affectation de la Kommandantur aux Chantiers de Bretagne, antichambre du départ pour l’Allemagne, mena clandestinement son action jociste, sans participer à la lutte armée, mais en contact étroit avec de jeunes résistants chrétiens du maquis de Saffré. En septembre 1944, il se maria et reprit son métier de dessinateur, aux chantiers navals Dubigeon, où il commença à prendre des responsabilités syndicales. Malgré de fortes réserves sur l’orientation modérée de la CFTC de l’époque, il accepta de devenir permanent de l’Union départementale en mars 1945. Mal à l’aise et soucieux d’acquérir une expérience syndicale de base, il n’y resta que six mois, et redevint dessinateur aux Batignolles jusqu’en 1951, où il fut secrétaire de section et délégué au comité d’entreprise. Sur le plan national, il représenta le département au comité national confédéral où, dès février 1946, à l’occasion d’un débat sur le cumul des mandats politiques et syndicaux, il se réclama de l’héritage du syndicalisme révolutionnaire, abandonné par une CGT dominée par le PCF. En 1945, il avait pourtant adhéré au MRP, avant de le quitter au bout de quelques mois. Son orientation « ouvrière », socialiste (dès 1948, il se prononça pour une « économie socialiste »), son refus d’une inféodation du syndicat à la famille chrétienne, son souci de l’action de masse et de l’unité d’action avec une CGT majoritaire, contre laquelle il devait pourtant s’imposer au sein de son entreprise, le rapprochèrent très tôt des premiers « minoritaires » de la CFTC et du groupe Reconstruction. Partisan des fédérations d’industrie, il poussa son syndicat, alors affilié à la Fédération des Employés, à adhérer à la Fédération de la Métallurgie en 1949. Ouvriers et « mensuels », regroupés localement, constituèrent alors une Union des Métaux de Nantes, qui, en septembre 1951, fit de Declercq son premier permanent. Il fut en parallèle secrétaire adjoint de l’Union départementale, depuis longtemps convaincu de l’importance de l’interprofessionnel, et conduisit une politique volontariste d’implantation.

Gilbert Declercq défendit vigoureusement les positions minoritaires au sein du bureau confédéral à partir de 1949, fit partie des démissionnaires de cette instance en octobre 1952 pour protester contre le repli voulu par Gaston Tessier* sur un syndicalisme chrétien traditionnel, mais participa à un premier rapprochement des tendances en contribuant à l’élaboration du rapport d’orientation présenté par Maurice Bouladoux au congrès confédéral de 1953. La réforme consensuelle des statuts adoptée à cette occasion lui permit d’être désigné par son UD au conseil confédéral, et il fut élu membre du nouvel exécutif restreint, le bureau confédéral. Au congrès confédéral de mai 1955, il fut l’un des signataires de la résolution minoritaire sur le « socialisme démocratique ». Dans une atmosphère marquée par les affrontements autour des grèves de 1953, il ne fut pas réélu au bureau. À l’été 1955, les grandes grèves de Saint-Nazaire et de Nantes relancèrent l’action revendicative à l’échelle nationale. La métallurgie CFTC à Nantes y gagna l’image d’une organisation dure, unitaire, et efficace, engagée totalement dans l’action de masse, et doubla ses effectifs. La violence des affrontements avec les forces de l’ordre fut l’occasion d’une polémique publique entre Gilbert Declercq et Gaston Tessier*, qui jugeait ces pratiques incompatibles avec la morale chrétienne. En janvier 1956, le Nantais provoqua un nouvel incident en rendant public son vote socialiste aux législatives. Après un congrès confédéral en juin 1957 à nouveau dominé par les conflits de tendance, Declercq fut de ceux qui, aux côtés d’Eugène Descamps, recherchèrent un compromis avec l’aile « ouverte » de la majorité. En décembre 1957, l’accord trouvé lui permit d’entrer au bureau confédéral avec le titre de « conseiller technique ».

Au lendemain du 13 mai 1958, les métallurgistes nantais, favorables à une position politique plus dure, provoquèrent la démission du secrétaire de l’UD, Jean Raulo*, et Gilbert Declercq lui succéda. Partisan de la paix et de l’indépendance, il fut envoyé à l’été 1958 en mission par la Confédération auprès de l’Union régionale d’Algérie. La même année, il présenta pour la Fédération de la Métallurgie un rapport qui résumait ses conceptions en matière d’organisation syndicale : fédéralisme, défiance à l’égard des bureaucraties, rôle prépondérant donné à la section d’entreprise et au collecteur, militant de base en contact quotidien avec les travailleurs. Son nom resta cependant surtout associé au rapport qu’il présenta au congrès confédéral de 1959, consacré à la « planification démocratique ». Nourri des apports antérieurs de Reconstruction, ce texte, susceptible d’interprétations différentes, constitua un tournant dans l’histoire de la Confédération. Sans rompre avec officiellement avec la « morale sociale chrétienne », le document lui substituait un ensemble de propositions économiques et sociales d’inspiration socialiste, même si le terme n’était pas employé. Il constitua jusqu’en 1968 la référence idéologique centrale de la CFTC puis de la CFDT. Gilbert Declercq se posa en gardien vigilant de l’orientation initiale, face aux séductions de la planification gaulliste comme à toute tentative d’intégration du syndicalisme au régime capitaliste.

Au lendemain de la déconfessionnalisation de 1964, les enjeux politiques et stratégiques n’étaient plus les mêmes. Face au blocage des négociations du côté patronal et gouvernemental, Declercq proposait d’élargir l’unité d’action à l’échelle confédérale, ce que même les minoritaires avaient jusqu’alors refusé d’envisager. Présent au congrès de la Loire-Atlantique en octobre 1965, Eugène Descamps en revint convaincu et enclencha le processus au congrès confédéral le mois suivant, après que Gilbert Declercq eut discrètement sondé la CGT au Conseil économique et social. De 1966 à 1968, celui-ci se fit le défenseur constant de l’unité d’action et des luttes interprofessionnelles face aux critiques d’Edmond Maire. Contre ce dernier, favorable à une stratégie commune aux organisations du mouvement ouvrier, il défendit, aux côtés d’Albert Détraz, de Jacques Julliard* et de Jean Monnier*, du Maine-et-Loire, le maintien d’une stratégie autonome à l’égard des partis politiques. Militant sourcilleux de l’indépendance syndicale, il n’en demeura pas moins sensible à la nécessité d’une gauche rénovée et adhéra en 1965 au PSU, qu’il quitta en 1969, le jugeant dominé par des intellectuels coupés des réalités et enclin à un spontanéisme antisyndical.

Gilbert Declercq vécut Mai 68 avec beaucoup moins d’intensité que les grèves de 1955. L’année précédente, il avait souhaité prendre du champ, renoncé à son poste de secrétaire permanent de l’UD pour mener une enquête sur le tourisme social pour le compte d’une mutuelle, tout en conservant ses fonctions de secrétaire régional, non permanent. Il prit la parole dans plusieurs meetings, sans jouer un rôle de premier plan. Réservé sur la place prise par le mouvement étudiant et les groupes « gauchistes », sensible à la nécessité de ne pas rompre avec la CGT, il demeura circonspect lorsque la Confédération lança le mot d’ordre d’« autogestion », le 16 mai, et insista pour que ce terme ne renvoie qu’à une « perspective » d’avenir. Pour le congrès de 1970, il défendit aux côtés de Jean Monnier* et des responsables du SGEN, de la région parisienne et du Bâtiment, un texte alternatif aux orientations de la direction confédérale, dans la continuité de son rapport de 1959 sur la planification démocratique. Cette résolution, battue au congrès, traduisait une défiance à l’égard des emballements gauchisants de l’après-Mai autant qu’une mise en garde contre les risques d’intégration engendrés par une « autogestion » sans socialisation préalable des moyens de production. Les Pays de la Loire se virent alors classés à la « droite » de la Confédération et qualifiés de « cégétistes de la CFDT ». De même, ils s’opposèrent en vain à la réforme des structures adoptée par le congrès, l’estimant grosse de dangers bureaucratiques et centralistes. Des divergences importantes avec Edmond Maire* sur le rôle de l’interprofessionnel et de l’action d’ensemble, la place de l’unité d’action, le sens de l’autogestion, les relations avec les partis, conduisirent Gilbert Declercq à souhaiter, en vain, la candidature de Jean Monnier à la succession d’Eugène Descamps.

Après avoir songé à une reconversion dans le tourisme social, Declercq accepta de redevenir permanent syndical, de 1970 à 1976, cette fois au comité régional, puis à l’Union régionale. Il adhéra en 1973 au Parti socialiste, mais protesta vivement, au nom de l’indépendance syndicale, contre l’appel lancé en 1974 par plusieurs dirigeants confédéraux en faveur d’Assises du socialisme. En 1976, il prononça le discours de clôture de son dernier congrès confédéral en souhaitant « bon vent » à la CFDT. Il travailla ensuite quelques années à mi-temps pour la presse confédérale, et prit sa retraite en 1981. Il fut ensuite élu secrétaire régional des retraités CFDT. À partir du milieu des années 1980, il prit à plusieurs reprises position contre les orientations confédérales, qui lui paraissaient tourner le dos à l’héritage de la minorité et du « socialisme démocratique ». Victime d’un grave accident de santé en 2000, année où il reçut la Légion d’honneur, il décéda quatre ans plus tard. Il était père de six enfants. Passionné de navigation, aimant les plaisirs de la vie, cet « animal syndical », tribun populaire et chaleureux, organisateur méthodique et lutteur déterminé, charnellement attaché à sa région, avait incarné pendant plus d’un demi-siècle cette culture ouvrière des Pays de la Loire, si importante au sein du syndicalisme chrétien, puis de la CFDT.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21742, notice DECLERCQ Gilbert, Henri par Frank Georgi, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 3 mars 2009.

Par Frank Georgi

Gilbert Declercq au congrès de la Fédération CFTC de la Métallurgie en 1958

ŒUVRE : Syndicaliste en liberté. Entretiens avec Alain Besson et Jacques Julliard, Le Seuil, 1974.

SOURCES : Arch. conf. CFDT : dossier personnel ; interview par Pierre Autexier et Louisette Battais, 6 mai 1987. — Béatrice Fèvre, Jean Peneff, « Autobiographies de militants nantais de la CFDT », Les Cahiers du LERSCO, 1982. — Michel Noblecourt, « Un lutteur historique de la CFDT », Le Monde, 29 janvier 2004. — Frank Georgi, Soufflons nous-mêmes notre forge. Une histoire de la Fédération de la Métallurgie CFTC-CFDT 1920-1974, Éd. de l’Atelier, 1991. — Hervé Hamon et Patrick Rotman, La Deuxième gauche. Histoire intellectuelle et politique de la CFDT, Ramsay, 1982. — Michel Branciard, Histoire de la CFDT. 70 ans d’action syndicale, La Découverte, 1990. — Pierre Cours-Salies, La CFDT. Un passé porteur d’avenir, La Brèche-PEC, 1988. — Gérard Adam, La CFTC 1940-1958. Histoire politique et idéologique, Armand Colin 1964. — Frank Georgi, L’Invention de la CFDT 1957-1970, Éd. de l’Atelier, CNRS, 1995. — Entretien avec l’auteur, 28 janvier 1991. — Notice DBMOF, par Jean Maitron et Claude Pennetier.

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