DECHEZELLES Yves

Par Gilles Morin

Né le 11 novembre 1912 aux Sables-d’Olonne (Vendée), mort en mars 2007 ; avocat ; secrétaire général adjoint de la SFIO puis membre du bureau politique de l’UGS et du comité politique national du PSU ; défenseur des causes anticolonialistes et notamment de Messali Hadj.

Issu d’une famille ouvrière, Yves Dechezelles, dont le père était cheminot et socialiste (adhésion au Parti socialiste allemaniste en 1897), passa son enfance à Tours. Neveu de Louis Bouët et Gabrielle Bouët, il subit fortement leur influence.

De 1927 à 1938 il mena parallèlement activités politiques et études malgré de nombreux déménagements. Il obtint son baccalauréat, une licence de Droit, trois diplômes d’études supérieures (droit public, économie politique, histoire du droit) et prépara une thèse sur « Lénine et les Paysans » qui fut interrompue par son départ pour le service militaire en 1938.

Dès 1928 il adhéra aux Étudiants socialistes de Caen, puis milita aux Jeunesses socialistes de Rennes à partir de 1930. À Alger, où il arriva fin 1932, il devint secrétaire général adjoint des JS, puis succéda à Max-Pol Fouchet comme secrétaire fédéral des JS. Revenu à Caen, il représenta la fédération socialiste du Calvados au conseil national de novembre 1936.

En désaccord avec la politique de non-intervention en Espagne, Yves Dechezelles, convaincu par la campagne de Gabriel Péri, quitta la SFIO et adhéra au Parti communiste.

Désigné aussitôt comme secrétaire de la section communiste de Caen, sa vie militante fut émaillée d’incidents : Marcel Gitton, secrétaire du PC, l’interrompit lors d’une conférence régionale : « Ne peut parler de cette façon qu’un trotskiste ou un délégué de la bourgeoisie et, d’ailleurs c’est la même chose » ; puis désignation autoritaire d’un secrétaire contre le candidat voulu par la majorité, exigence d’exclusion de sa cellule d’un jeune volontaire des Brigades internationales qui, en permission de convalescence, s’était permis un mot critique sur André Marty. Écœuré par « l’absence de démocratie et par le culte stalinien », Yves Dechezelles démissionna du PCF en 1938.

Appelé au service militaire cette même année, il était à l’armée quand commença la Seconde Guerre mondiale. Il fut démobilisé en juillet 1940. Sa femme étant originaire d’Algérie, il rejoignit Alger et s’inscrivit au barreau fin 1940.

Il prit très rapidement part à la formation de groupes de résistance et du mouvement « Combat ». Dans la nuit du 7 au 8 novembre 1942, il suivit l’opération qui, précédant de quelques heures le débarquement allié en Afrique du Nord, permit à Alger d’occuper tous les points stratégiques de la ville, à l’exception de l’Amirauté. Darlan et les principales autorités vichystes furent arrêtés. Non seulement ils furent relâchés par les alliés dès leur arrivée à Alger, mais Darlan fut placé par eux à la tête des territoires français d’Afrique du Nord.

Yves Dechezelles et ses amis animèrent une véhémente campagne d’agitation contre Darlan. Il fut arrêté avec plusieurs camarades en décembre 1942. Cette arrestation fit scandale. Relâché peu avant l’attentat contre Darlan, il dénonça le complot qui visait à mettre en place un gouvernement présidé par le Comte de Paris avec la participation de Giraud et de Gaulle.

Revenant de fait au Parti socialiste, Yves Dechezelles participa à sa reconstruction sous la forme et sous le nom de « Comité d’action socialiste » qu’il prit à l’époque.

Après l’installation à Alger en juin 1943 du Comité de Libération nationale puis du gouvernement provisoire présidé par de Gaulle, Adrien Tixier, ministre socialiste des Affaires sociales, lui confia le poste de chef de cabinet.

De retour en métropole après la Libération, il fut désigné comme secrétaire administratif du groupe parlementaire SFIO et, lors du congrès de Paris d’août 1946, fut l’un des rédacteurs de la motion « Guy Mollet » dite de « redressement du parti » qui voulait que celui-ci restât « un parti de classe ». Après le rejet du rapport moral de Daniel Mayer, il fut élu au comité directeur de la SFIO et désigné comme secrétaire général adjoint.

À partir du début de 1947, la bataille interne au sein de la SFIO redoubla. Le conflit qui opposait le gouvernement et les ministres socialistes d’une part et la majorité du comité directeur d’autre part portait principalement sur le tripartisme, la politique économique et la politique coloniale et, à partir de 1947, sur les grèves et l’éviction des communistes du gouvernement. L’unité de la gauche de la SFIO n’y résista pas.

Le 12 juin 1947, Yves Dechezelles donna sa démission de son poste de secrétaire général adjoint dans une lettre adressée à Guy Mollet auquel il demanda de la rendre publique. Il constatait : « Le fossé qui sépare la politique effective pratiquée par la majorité des représentants du parti sur le plan gouvernemental et parlementaire et l’orientation générale fixée par le congrès national du mois d’août 1946 est devenu si profond qu’il m’apparaît impossible de conserver plus longtemps la fonction qui m’a été confiée par le Comité directeur. » Ses principales critiques concernaient le tripartisme, la politique coloniale, la discipline qu’il considérait comme « posée à sens unique » après la dissolution des Jeunesses et le maintien du gouvernement Ramadier.

Au congrès de Lyon d’août 1947, il présenta avec un petit groupe de militants de différentes fédérations une motion d’action socialiste et révolutionnaire qui recueillit 274 mandats.

Après le congrès, il constitua le groupe dit « Action socialiste et révolutionnaire » qui publia un bulletin à Lyon et à Paris. Le groupe convoqua une conférence nationale les 6 et 7 décembre 1947 qui consommait la scission de fait avec la SFIO après que le comité directeur eut décidé le 5 novembre 1947 d’annuler le congrès extraordinaire prévu pour les 24 et 25 novembre 1947 et consacré de fait la politique dite de la troisième Force.

Yves Dechezelles devint secrétaire général de la nouvelle organisation qui, bientôt, fusionna avec les Jeunesses socialistes exclues de la SFIO. Mais, dans l’état de désagrégation du mouvement ouvrier, il lui parut difficile de maintenir avec quelque efficacité l’organisation sans procéder à des regroupements. Après la tentative éphémère du « Rassemblement démocratique révolutionnaire », il participa aux différents regroupements qui se réalisèrent sous le vocable de Nouvelle Gauche. Celle-ci fusionna en 1957 avec le Mouvement de Libération du peuple (MLP) issu de la JOC et avec la majorité des militants de la Jeune République pour former l’Union de la gauche socialiste (UGS) dont Yves Dechezelles fut membre du bureau politique.

Il participa aussi à d’autres regroupements comme ceux qui se firent autour du journal La Commune avec des syndicalistes, des trotskistes et des opposants socialistes autour du journal de Marceau Pivert Correspondance socialiste Internationale après que les minoritaires socialistes, avec lesquels il gardait le contact notamment par l’intermédiaire d’Oreste Rosenfeld, eurent fait scission avec la SFIO pour fonder le Parti socialiste autonome (PSA).

La fusion de l’UGS, du PSA et du groupe Tribune du Communisme donna naissance au Parti socialiste unifié (PSU) en avril 1960. Yves Dechezelles était partisan, bien qu’avec réserves, de la fusion. Au départ, il siégea au comité politique national du PSU et demeura dans ce parti jusqu’au début des années 1970. S’il n’approuva pas les militants du PSU qui le quittèrent pour rejoindre le nouveau Parti socialiste né de la SFIO et de la Convention des institutions républicaines, il demeura sceptique sur l’avenir du PSU lui-même.

L’activité politique d’Yves Dechezelles n’est pas séparable de son activité professionnelle vouée par lui à la défense des droits de l’Homme. Ayant prêté serment à Caen en 1936, il s’était inscrit au barreau d’Alger après sa démobilisation. Il défendit presque aussitôt des nationalistes algériens et tunisiens. Après guerre, il défendit les militants poursuivis pour leur action contre la guerre du Vietnam. Il fut l’avocat du MTLD et de son président Messali Hadj dont il restera l’ami, des Malgaches après l’insurrection de 1947, du Néo Destour et de l’UGTT dont son leader Ferhat Hached fut assassiné par la Main Rouge.

Pendant la guerre d’Algérie, il fut l’avocat du MNA mais défendit aussi en Algérie de nombreux membre de l’ALN et du FLN.

Expert de la Fédération internationale des droits de l’Homme, il effectua à ce titre diverses missions en Espagne au temps de Franco, à Madagascar, au Pérou, en Pologne. Il fut aussi président du Comité international contre la répression.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21738, notice DECHEZELLES Yves par Gilles Morin, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 5 octobre 2017.

Par Gilles Morin

SOURCES : L’Action Socialiste et Révolutionnaire, n° 1 et 2. — Le Militant, n° 1. — Perspectives socialistes, n° 23, 24. — CSI, n° 97, 98 et 104. — Arch. OURS, dossier ASR. — Entretien du 20 juin 1982. — Politis, 15 mars 2007. — Henri Leclerc, La parole et l’action, Fayard, 2017.

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