DEBATISSE Michel

Par Jean Prévost

Né le 1er avril 1929 à Palladuc (Puy-de-Dôme), mort le 11 juin 1997 à Palladuc ; agriculteur ; syndicaliste paysan ; militant d’action catholique (JAC) ; responsable d’organisations professionnelles agricoles telles que CNJA, FNSEA, Chambre d’Agriculture, coopération, crédit agricole sur le plan national, régional (Massif Central et Auvergne) et départemental (Puy-de-Dôme) ; conseiller municipal de Palladuc (1971-1983), député européen (juillet-octobre 1979, 1984-1989, 1992-1994) ; secrétaire d’État aux Industries agricoles et alimentaires (1979-1981).

Michel Debatisse naquit et fut élevé dans la région des Bois Noirs, en bordure des départements de l’Allier et de la Loire. Son père, Rémy Debatisse, et sa mère Marie née Fayard, mariés depuis 1905, eurent sept enfants. Michel était l’avant-dernier. Cette famille de petits paysans vivait sur quatorze hectares avec une seconde activité de montage des couteaux de Thiers. Il s’en expliqua lui-même au micro de Jacques Chancel dans Radioscopie du 26 avril 1977 : « Chez nous c’était très simple, lorsqu’on quittait l’école, on travaillait à domicile au montage des couteaux. Je l’ai fait au lendemain de mon certificat d’études. Je suis parti à bicyclette chercher des pièces, des manches et des lames de couteau pour faire le montage. Pendant huit ans, j’ai fait ce que font les gens de chez moi, à la fois paysan et ouvrier, me rendant compte qu’il fallait faire cela pour vivre, mais me disant, ce n’est pas possible de faire deux métiers. Il faut vivre d’un seul. Il faut s’adapter. Il faut changer les choses. »

En 1945, à quinze ans, il écrivit au journal L’Éclair de Clermont-Ferrand pour en devenir correspondant. Ce journal régional créé à la Libération était de tendance MRP. Un an plus tard, il fut secrétaire général du syndicat agricole communal adhérent à la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA). Sur les traces de son frère Georges (1913-1937), il entra à la Jeunesse agricole catholique (JAC). Le petit groupe de l’arrondissement de Thiers s’étoffa et s’agrandit sous l’animation de Michel Debatisse. Théâtre, manifestations, expositions et même un bulletin tiré à quarante exemplaires, Le Sillon, comme celui de Marc Sangnier, étaient les activités principales du groupe. Il fit alors connaissance d’André Vial*, secrétaire général national de la JAC.

Le 26 avril 1949, il fut appelé à effectuer son service militaire, affecté au BA 140 à Blida (Algérie) qu’il rejoignit le 10 mai 1949. Il fut en permission libérable du 28 mars au 25 avril 1950 et put assister au congrès du 20e anniversaire de la JAC qui se déroula du 12 au 14 mai 1950. Marcel Faure, rédacteur en chef du journal Jeunes forces rurales, organe de presse du mouvement, mit à l’épreuve ses talents journalistiques. Il lui demanda de participer à la rédaction des journaux du congrès. Trois jours inoubliables de rencontre de 70 000 jeunes, garçons et filles, dans la capitale. Il participa au conseil national de la JAC dont il devint secrétaire général en 1953, poste qu’il occupa jusqu’en 1957.

Cette période coïncida avec différentes crises qui marquèrent Michel Debatisse et ses amis de la JAC. Au sein de l’Action catholique de la jeunesse française (ACJF) tout d’abord, qui regroupait tous les mouvements d’action catholique, les tensions existaient entre le groupe ouvrier, qui se sentait solidaire de la lutte des classes, et les autres : paysans, étudiants, et indépendants. Ce conflit aboutit en 1956 à la démission de son président et à la dissolution du mouvement commun. En outre, les organisations professionnelles agricoles regroupées au sein de la Confédération générale de l’agriculture (CGA) depuis 1945 éclatèrent également sous la poussée du syndicalisme qui voulait retrouver son rôle de représentant unique du monde paysan. L’organisation jeune de la CGA fut à l’origine de la recherche d’un nouveau souffle. D’autre part, les réflexions et enquêtes des jeunes de la JAC les amenèrent à prendre en main leur destinée. La mécanisation générale qui s’amorçait, par le biais du plan Marshall notamment, risquait de détruire certaines activités de l’agriculture, voire des régions entières. Le progrès devait être dominé pour rester au service de l’homme. Les équipes de la JAC et des jeunes de la CGA se retrouvèrent ensemble dans les stages réalisés pour gérer cette évolution. Ce furent les stages dits de productivité. Ces rencontres permirent également de trouver une solution pour l’avenir de l’organisation professionnelle jeune qui passa, le 8 mars 1957, d’une formule de type associatif à une forme de type syndical. C’était le résultat d’une collaboration entre le diplomate béarnais Hubert Buchou et l’Auvergnat fonceur Michel Debatisse qui devint secrétaire général du Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) en 1958.

La notion de développement des techniques et de la gestion à apporter à toutes les exploitations fut un de ses soucis constants dans le syndicalisme, les chambres d’agriculture et la coopération. Dès le 25 mai 1959, il fut à l’origine de la création du Groupement de productivité des Bois Noirs et de la zone témoin de la montagne thiernoise.

Cette période s’avéra également riche en créations, sur le plan national, d’organisations diverses dans lesquelles il joua un rôle actif avec ses amis du CNJA : l’Institut de formation de cadres paysans (1959), la revue Paysan où il écrivit sous le pseudonyme de Jean-Marie Férrière, le Groupe de réflexion et d’action paysanne (GRAP) pour ne parler que d’agriculture. Il soutint également tout ce qui pouvait rapprocher le monde rural des autres activités productrices du pays : le Comité ouvrier paysan de liaison et d’information (COPLI), les Groupes de réflexion ouvriers paysans (GROP), puis, en 1977, les Groupes initiatives et responsabilité (GIR) avec les milieux indépendants.

L’idée du Rassemblement de forces démocratiques (RFD) naquit en 1958 au moment de l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle. Les événements du 13 mai rassurèrent et inquiétèrent à la fois les démocrates. Les contacts et les pourparlers avec les syndicats et les partis politiques se poursuivirent pendant l’année 1958 pour aboutir à la création du RFD le 18 janvier 1959. L’idée chère à Debatisse était de redonner la parole aux travailleurs en imposant statutairement leur représentation majoritaire dans toutes les instances et de faire participer les syndicats à la gestion du pays. Les membres du comité provisoire se donnèrent six mois pour réussir. Ils durent au bout de ce temps faire un constat d’échec, syndicats et partis politiques, rassurés sur les intentions du général de Gaulle, rejetant tout esprit de réforme intérieure.

Par la suite, Michel Debatisse réalisa partiellement les objectifs du RFD en s’efforçant de faire aboutir concrètement les propositions des conseils économiques et sociaux dans lesquels il siégea - CESN (1959-1972), CES de la CEE (1964-1972) ou qu’il présida - CES de la Région Auvergne (1974-1982). Mais il réussit à faire appliquer la politique des structures d’exploitations agricoles qu’il avait fait avancer dans la loi d’orientation de 1962. Il fut président de la SAFER Auvergne de sa création en 1963 jusqu’en 1980.

En 1962, en effet, sous la pression des manifestations paysannes, le ministre de l’Agriculture Rochereau fut remplacé par Edgar Pisani qui fit voter la loi complémentaire à la loi d’orientation agricole. Il s’appuya particulièrement sur les jeunes agriculteurs du CNJA dont le président était Marcel Deneux ; Michel Debatisse restait secrétaire général. Entre-temps, le 14 avril l956, il avait épousé la secrétaire générale de la JACF, Thérèse Verdonck, originaire de Bailleul (Nord), et avait publié son premier livre : La Révolution silencieuse : le combat des paysans.

Suite aux difficultés de l’union de coopératives laitières intitulée « l’Avenir coopératif d’Auvergne », créée en 1949, il devint, en 1959, président du groupe coopératif laitier « Société des produits Riches Monts » chargé d’éponger un déficit de près d’un milliard de francs. Ce fut le départ de la mise en place d’un outil commercial au service des producteurs avec la création des marques « Yoplait » en 1965 et « Candia » en 1971. Les années 1980 virent se réaliser l’union des sept plus grands groupes coopératifs laitiers au sein de « SODIAL » dont il fut le président fondateur. Ce regroupement permit à la coopération laitière française d’être présente sur tous les marchés internationaux. Dans les années 1960, il avait connu un échec lorsque, avec ses amis, il avait envisagé l’achat d’une chaîne de supermarchés « MM ».

À la création du CNJA, pour ne pas porter en germe la division syndicale et éviter qu’il y ait concurrence avec la FNSEA, plusieurs garde-fous furent institués. La limite d’âge de trente-cinq ans faisait partie de ceux-ci. Or, la plupart des dirigeants fondateurs arrivaient à cette échéance en 1964. À la FNSEA, on attendait et on redoutait cette arrivée massive dans laquelle se trouvait le bouillant Debatisse. Au XVIIIe congrès se posa la question : « Faut-il accepter Debatisse parmi les futurs dirigeants de la FNSEA ? » Finalement, la raison l’emporta à Paris, mais dans le Puy-de-Dôme, on en arriva le 26 février 1965 à la scission de la FDSEA. La nouvelle UDSEA adhérente à la FNSEA fut présidée par Antoine Rougier, agriculteur à Vitrac dans le canton de Manzat et ancien lui aussi de la JAC. Michel Debatisse en était secrétaire général. Ce fut aussi le poste qu’il occupa dans la fédération régionale créée le 29 mars 1965 à Ussel, le président étant Pierre Deprun, de la Corrèze.

Sur le plan national, un poste spécial lui fut attribué en tant que secrétaire général adjoint dans une « troïka » composée de Gérard de Cafarelli, président, agriculteur dans l’Aisne soutenu par les éléments conservateurs du Bassin parisien, l’Aveyronnais Marcel Bruel, secrétaire général, et lui-même. Il devint secrétaire général de 1a FNSEA en 1968.

Le 28 mai 1968, il fut convoqué à l’Élysée par le général de Gaulle qui désirait l’entretenir de la situation qu’il jugeait perdue, selon le témoignage de Debatisse. Le chef de l’État le reçut avant son départ pour l’Allemagne, avant Michel Droit et avec Georges Pompidou. L’entretien dura une heure ; de Gaulle semblait prêt à tout abandonner quand Debatisse lui demanda de s’adresser aux Français comme en 1940.

Lors du XXVe congrès de la FNSEA, les 25 et 26 février 1971 à Nîmes, Michel Debatisse présenta le rapport moral en tant que secrétaire général sur le thème : « La place de l’agriculture dans la société actuelle. » En faisant ressortir les gains de productivité de la profession, il suggéra que l’agriculture puisse bénéficier des fruits de la croissance qu’elle avait contribué à produire. Pour en étudier les conséquences, une conférence annuelle se tiendrait en présence du Premier ministre et non pas seulement du ministre de l’Agriculture. La première eut lieu à Matignon le 22 juillet 1971, avec Jacques Chaban-Delmas. Debatisse devint président de la FNSEA en octobre de la même année.

À son instigation, en octobre 1972, se tint à Clermont-Ferrand le « congrès de la montagne » qui établit le principe de la compensation des handicaps naturels dans le revenu des agriculteurs des régions défavorisées.

Michel Debatisse abandonna la présidence de la FNSEA pour se présenter aux élections européennes en juin l979. Il fut élu député européen et vice-président de la commission de l’Agriculture mais n’y resta que quelques mois car, le 22 octobre, il entra au gouvernement de Raymond Barre comme secrétaire d’État aux Industries agricoles et alimentaires, rattaché au Premier ministre. Cette fonction le contraignit à quitter la présidence de la Caisse régionale de crédit agricole du Puy-de-Dôme qu’il occupait depuis 1976. Il retourna au Parlement européen de 1984 à 1989 où il fut premier vice-président du Parti populaire européen (PPE). Il y siégea une dernière fois de 1992 à 1994.

Conseiller municipal de Palladuc pendant deux mandats, de 1971 à 1983, il laissa la place à son épouse qui, par la suite, fut élue maire. Il fut candidat malheureux aux élections législatives du 21 juin 1981 dans la circonscription de Thiers-Ambert.

Michel Debatisse fut président de la Chambre d’agriculture du Puy-de-Dôme de l983 à l995 et secrétaire général de la Chambre régionale d’agriculture de 1983 à 1989.

Michel Debatisse était officier de la Légion d’honneur.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21657, notice DEBATISSE Michel par Jean Prévost, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 4 janvier 2009.

Par Jean Prévost

ŒUVRE : La Révolution silencieuse : le combat des paysans, Calmann-Lévy, 1963. — Le Projet Paysan, Le Seuil, 1983. — Agriculture, les temps difficiles, Économica, 1986. — Paysan dans la burle, Économica, 1994.

SOURCES : Arch. IFOCAP, Draveil. — Arch. personnelles, Jean Prévost. — Michel Debatisse, « Regards croisés sur l’homme de la révolution silencieuse », Paysans, n° 247, janvier-février 1998. — Le Paysan déchaîné, Jean Prévost. Nonette, Éd. Créer, 1997. — Notice de Michel Debatisse par Jean-François Chosson, DBMEPAS, op. cit. — Notes de Michel Dreyfus.

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