DÉAT Marcel

Par Alain Bergounioux

Né le 7 mars 1894 à Guérigny (Nièvre), mort le 5 janvier 1955 au monastère de San Vito près de Turin (Italie) ; professeur de philosophie ; militant socialiste de Reims (Marne) ; député (1926-1928, 1932-1936, 1939-1942) ; ministre de l’Air dans le cabinet Albert Sarraut en janvier 1936 ; quitte le Parti socialiste SFIO en 1933 pour créer le Parti socialiste de France ; favorable à la collaboration avec l’Allemagne pendant l’Occupation, fondateur du Rassemblement National Populaire (RNP).

Le destin de Marcel Déat fut des plus étranges : héros de la Première Guerre mondiale, universitaire talentueux dans les années 1920, espoir de la SFIO en 1930, ministre en 1936, journaliste pacifiste en 1939, chantre de la collaboration pendant l’Occupation, enfin fugitif misérable après 1945. Rarement une action politique n’a été marquée par un échec plus grand. Évidemment, un ensemble complexe de facteurs rendent compte de cette évolution. Mais une biographie de dictionnaire n’est pas le lieu propre pour confronter les explications possibles. Aussi, nous nous sommes efforcés de respecter les seules données connues. Nous ne nous sommes accordé qu’un seul « a priori » : la carrière de Marcel Déat n’est pas seulement l’accident d’une personnalité, elle constitue un ensemble homogène avec le mouvement politique de son époque, et doit être replacée dans une structure historique globale.

Marcel Déat est né à Guérigny, dans la Nièvre, le 7 mars 1894. Ses parents, Joseph Déat, d’origine bourbonnaise, et Amélie Leroux, d’ascendance bretonne, étaient de petits fonctionnaires ruraux. D’après quelques témoignages - notamment celui d’Hubert Bourgin rapporté à Georges Lefranc - son père véritable aurait été un ingénieur japonais en stage à l’Arsenal de Guérigny. Mais il ne s’agit là que d’une hypothèse, que pourrait seulement corroborer l’aspect physique de Déat, petit, les yeux légèrement bridés, le teint plutôt jaune et le fait qu’il aurait reçu un mandat venant du Japon lors de son séjour à l’ENS après la guerre. Sa jeunesse et son adolescence paraissent avoir été consacrées essentiellement au travail. Après l’école primaire, le jeune Déat fit ses études au lycée de Nevers, vint à Paris pour préparer l’École Normale Supérieure dans la khâgne d’Henri IV de 1912 à 1914. Déat présente ainsi le profil parfait du « boursier » de la Troisième République, pour qui l’École est une voie naturelle de promotion sociale. Il resta d’ailleurs toujours attaché à l’institution scolaire et la défendit même après 1940 contre les attaques du régime de Vichy. Dans ses Mémoires, il dit s’être détaché très tôt de la religion, dès le lycée. En Khâgne, il s’intéressa aux activités socialistes. En 1912, avec quelques amis, il fonda, à Henri IV, un « cercle socialiste de libre discussion » qui suivait avec passion l’action de Jean Jaurès. Il fut reçu à l’École Normale Supérieure en juillet 1914. Mais, le 5 septembre, il était appelé comme soldat de la classe 14.

Mobilisé d’abord au 148e régiment d’infanterie à Épinal, bénéficiant, comme Normalien, du statut d’élève officier de réserve, dès décembre 1914, il devint sous-lieutenant au 105e régiment d’infanterie de Riom ; lieutenant en 1916, il fut affecté au 16e régiment d’infanterie de Resson-sur-Matz. Il fit une guerre courageuse, cité cinq fois à l’ordre de la division et de l’armée, il était capitaine à la fin de la guerre. Il contracta, pendant l’année 1918, une grave pleurésie, qui lui laissa par la suite une affection des poumons. Comme pour beaucoup d’hommes de sa génération, la guerre constitua une expérience déterminante. De là, datent un profond pacifisme, mais aussi un goût réel pour la communauté du combat, la discipline collective, la camaraderie du front. Ce qui nous semble un paradoxe, se retrouve cependant dans les témoignages d’autres combattants - notamment celui d’Henri de Man dans ses Mémoires, Après Coup.

En mars 1919, Déat était de retour à la rue d’Ulm, où il compléta sa formation intellectuelle. Il passa l’agrégation de philosophie en janvier 1920 et fut reçu second. Mais il s’orienta vers la sociologie, sous l’influence de Célestin Bouglé, élève de Durkheim. Secrétaire du « Centre de Documentation Sociale » de l’École normale, il entreprit une thèse sur « le Jugement de Valeur », étudia la psychologie anglaise et la sociologie allemande. Pendant ces années, il eut comme camarades d’École, Pucheu, André Guérin, L’Héveder*, mais il se lia particulièrement avec Max Bonnafous*. Parallèlement, il avait repris contact avec la Ve section du Parti socialiste. Il connut la scission de Tours dans cette section. Hostile au bolchevisme, il demeura à la SFIO et fut secrétaire de la section socialiste jusqu’en 1922. Ses options politiques le portaient vers la droite de la SFIO, notamment vers Renaudel* et le groupe de la Vie Socialiste, qu’il estimait « fidèles à l’inspiration de Jean Jaurès*, héritiers aussi de l’esprit majoritaire du temps de guerre, vigoureusement anti-bolcheviks et courageusement réformistes » (Mémoires, Tome I, chap. VI, p. 2).

Mais, en octobre 1922, il fut nommé professeur de philosophie au lycée de Reims. Il épousa une de ses anciennes élèves, Hélène Buridan, de dix ans plus jeune que lui, fille d’instituteur. Le mariage civil fut prononcé en avril 1924. Coupé de Paris, il commença sa carrière politique dans la Marne. Il déploya une grande activité. Syndicalement d’abord, en contribuant à la constitution d’un Syndicat de l’Enseignement du Second degré, affilié à la CGT, qu’animait nationalement Ludovic Zoretti*, professeur à la Faculté des Sciences de Caen et Déat devint, le 16 juillet 1924, secrétaire du syndicat départemental qui groupait soixante-dix membres. Politiquement ensuite, il acquit une grande influence dans la fédération socialiste, collaborant activement à l’hebdomadaire fédéral, le Travail de la Marne. Partisan résolu du « Cartel », il fut sollicité pour être candidat aux élections législatives du printemps 1924, en deuxième position de la liste conduite par Jules Lobet, qui fut le seul élu. Il faisait ainsi, selon ses propres mots, ses « classes politiques ». Il assista comme délégué au congrès de Marseille, janvier-février 1924. L’année suivante, aux élections municipales, les radicaux et les socialistes, unis sur une liste commune, emportèrent la mairie ; Paul Marchandeau fut élu maire, Déat devint conseiller municipal. Cette même année, il quitta Reims, pour rentrer à Paris et occuper le poste de bibliothécaire adjoint à l’École Normale Supérieure auprès de Lucien Herr*, déjà malade, qui devait mourir en 1926. Il est difficile de dire exactement quelle fut l’influence de Herr sur Déat. Il ne semble pas qu’il ait exercé un magistère moral et intellectuel comparable à celui qui était le sien avant 1914. Cependant, les proches de Déat affirment que Herr l’a encouragé dans sa vocation politique. Sa présence à Paris, lui permit de multiplier les contacts avec des membres importants du Parti. Toutefois, il n’avait pas renoncé à ses ambitions universitaires ; il poursuivit ses travaux de sociologie : en 1925, il rédigea un petit manuel pour les étudiants, Notions de Sociologie. Il restait cependant membre de la Fédération de la Marne, et repartait à Reims chaque semaine. L’année 1926 allait être décisive pour sa carrière.

En janvier, au congrès socialiste de la « Bellevilloise », Déat avait défendu l’idée d’un « programme minimum de gouvernement » avec les radicaux. Mais, la majorité du parti adopta au contraire une position anti-cartelliste. Or, à la mort de Jules Lobet, pour l’élection législative partielle, Déat constitua avec Marchandeau une liste de cartel. La Commission administrative permanente refusa de ratifier sa candidature. Pourtant, Déat, soutenu par sa Fédération, passa outre, et fut élu en février, par 38 713 voix sur 77 935 votants. La CAP le condamna et ajourna son adhésion au groupe parlementaire jusqu’au lendemain du congrès national de juin à Clermont-Ferrand. Au congrès, Déat apparut désormais comme un des chefs de file de la droite du Parti. Nouvel élu, il a nourri l’ambition de « conquérir le parti par le dedans » (Mémoires, t. I, chap. IX, p. 10). De 1926 à 1930, il montra une activité considérable, multipliant les réunions de propagande, donnant de nombreux articles dans la Vie Socialiste, Le Populaire, l’Œuvre, le Travail de la Marne, dont il était devenu le directeur, recueillant l’attention des congrès par des discours fortement construits. Au Parlement, il appartint aux commissions du Suffrage universel, de l’Enseignement et des Beaux-Arts. Pour le Parti, il se spécialisa dans les questions touchant à l’éducation et au vignoble champenois. En avril 1927, au congrès de Lyon, il s’attacha à concilier, à la manière de Jaurès, réforme et révolution, légalité et violence, pour proposer un programme d’action immédiate. Au-delà de son appartenance de tendance, il apparaissait comme un des espoirs de la SFIO toute entière ; il fut signataire, avec Vincent Auriol*, d’une motion d’unanimité, différente de celle de Pierre Renaudel*. Mais, en avril 1928, le retour au scrutin d’arrondissement rendit difficile sa réélection dans l’arrondissement d’Épernay. La première faille entre lui et Léon Blum* eut sans doute lieu à l’occasion de cette élection. Car Déat eut la conviction que, ni Léon Blum ni Vincent Auriol, ne voulurent l’aider réellement contre son adversaire Pierre Forgeot, qui était un ami de Léon Blum. Son échec lui fut pénible ; en tête au premier tour de scrutin avec 7 429 voix devant Pierre Forgeot, 7 195 voix, il fut battu au second tour (Forgeot 12 375 voix, Déat 9 745). Perdant son siège de député, il fut nommé professeur au lycée de Digne. Ne pouvant concilier l’éloignement et son action politique, il se mit en disponibilité. D’autant que Léon Blum, au congrès de Toulouse, en mai, lui avait offert le secrétariat du Groupe parlementaire. Ce poste le plaçait au cœur de l’activité du Parti. Avec la collaboration de Germaine Fauchère* qui devint Mme Bouyer puis Mme Monet, il réorganisa complètement l’administration du groupe. Ce fut une grande période militante pour Déat qui était appelé dans de nombreuses Fédérations. S’il conservait la direction du Travail de la Marne, son influence nationale grandissait. En 1928, il fut élu président de la Fédération des étudiants socialistes, assisté comme vice-présidents, de Jean Zyromski et de Marceau Pivert. Sa grande activité, qui lui permettait de nouer de nombreux contacts dans les milieux parlementaires et parisiens, son rôle à la Vie Socialiste, amenèrent des heurts répétés avec Paul Faure, qui ne voulait pas que le secrétariat du groupe prît trop d’importance. Déat avait eu en effet le projet de constituer un office de documentation qui aurait fourni en informations la presse socialiste de province. Paul Faure fit rattacher par la CAP cet office au secrétariat général du parti et en confia la direction à Amédée Dunois*. En 1929, le retour de Blum au Groupe avait déjà diminué la latitude d’action de Déat.

La lutte de tendances au sein de la SFIO s’approfondit après 1929. Divisé depuis 1924 sur la question de la participation, le Parti connaissait un conflit permanent entre la majorité du groupe parlementaire, décidé à accepter la participation, et la majorité de la CAP. Les élections législatives apparurent comme une échéance importante. Déat entendait redevenir député et amener le parti à se défaire d’une « acceptation insatisfaite de l’impuissance » (Mémoires, t. I, chap. XI, p. 4). Mais il voulait choisir son terrain. D’une part, il refusa plusieurs propositions, notamment dans la Drôme, à Romans, et choisit dans le XXe arr., la circonscription où Léon Blum* avait été battu en 1928 par Jacques Duclos*, dans le dessein de faire d’une victoire possible un symbole politique. D’autre part, il avait préparé, en quelques semaines, au cours de l’hiver 1930, un livre de doctrine, résumant toutes ses thèses. Cet ouvrage avait été publié en novembre 1930, sous le titre de Perspectives Socialistes, par Georges Valois*, qui avait déjà édité l’année précédente, un essai de Barthélemy Montagnon*, autre animateur de la Vie Socialiste : Servitudes et Grandeurs Socialistes.
Perspectives Socialistes
fit de Déat le théoricien du réformisme. Dans ses Mémoires, il dit que ce livre constitua la « charte du néo-socialisme ». Pour agir efficacement, Déat voulait jeter les bases d’une nouvelle majorité, réunissant la classe ouvrière et les classes moyennes autour de la notion d’anticapitalisme. Libérer la société des mauvais côtés du capitalisme financier était possible dès maintenant. L’État était l’instrument de cette action, tandis que les organisations syndicales et coopératives devaient assurer une fonction de contrôle. Déat esquissait ensuite les étapes d’une « révolution dirigée ». Décomposant le fait capitaliste en trois éléments, il proposait de socialiser par étapes la puissance, le profit, enfin la propriété. Le problème pour le socialisme était désormais principalement une question de gestion et non de propriété. Il fallait donc suivre un temps le capitalisme « pour faire pression sur lui, pour l’infléchir, toutes forces jointes, toutes circonstances utilisées » (Perspectives socialistes, Paris, Valois, 1930, p. 8-9). Déat faisait ainsi la synthèse des idées révisionnistes des années 1920, venant tant du socialisme que du syndicalisme. L’ouvrage était clairement réformiste, insistait particulièrement sur les possibilités d’action offertes par l’État, remettait en cause le rôle privilégié de la classe ouvrière. Par-là, il heurtait la tradition socialiste française, notamment guesdiste, mais n’était pas en contradiction totale avec l’inspiration socialiste. Les analyses de Déat recélaient bien des analogies avec la notion de « capitalisme organisé », telle qu’elle était développée en Allemagne à la même époque. Dans une lettre personnelle, Albert Thomas* commenta l’ouvrage en ces termes : « Votre analyse des tendances capitalistes, votre idée si féconde du rassemblement socialiste, votre distinction fondamentale de la puissance, du profit et de la propriété, doivent être la base de notre action socialiste moderne » (cité par Déat le 24 mai 1931, compte rendu du congrès de Tours, 24-27 mai 1931 - c. rendu sténographié, p. 22).

Perspectives socialistes a été fort lu, mais il fut mal accueilli dans le Parti. Jean Lebas*, dirigeant de la puissante Fédération du Nord, rédigea une brochure pour réfuter les propositions de Déat. Léon Blum* ne consacra aucun article au livre. Déat en ressentit une grande amertume et data de ce fait sa « rupture intellectuelle et morale » (Mémoires, t. I, chap. XI, p. 6) avec Blum. Aussi, sa position se radicalisa peu à peu. L’ouvrage avait cristallisé tout un courant d’idées éparses jusque-là. Le mouvement néosocialiste s’est vraiment constitué en 1932. Déat fut candidat aux élections législatives des 1er et 8 mai 1932 dans la 2e circonscription (Père-Lachaise-Charonne) du XXe arr. de Paris, siège que Jacques Duclos* détenait après l’avoir enlevé à Léon Blum en 1928. Il donna à sa campagne un ton vigoureusement anticommuniste. Sur 26 315 inscrits et 22 705 votants au premier tour de scrutin, Déat recueillit 6 711 voix, derrière Duclos, 7 346 et devant Trochu, républicain de gauche, 5 721, Leray radical-socialiste, 1 951, Bonnet socialiste indépendant, 427. Dans une élection triangulaire, Déat l’emporta au ballottage avec 7 909 suffrages contre 7 561 à Duclos et 6 132 à Trochu.

Ce succès le conforta dans sa volonté de provoquer un débat décisif dans le Parti. La victoire de la gauche reposait la question de la participation. Le divorce entre la majorité du groupe parlementaire et la CAP fut patent. Le congrès d’Avignon, en mars 1933, ne put rien résoudre. L’indiscipline d’une majorité de députés remettait en cause l’unité du parti. La réalité de la crise économique, qui touchait désormais la France, ainsi que l’arrivée d’Hitler au pouvoir, durcissaient le débat. Déat parlait maintenant d’une « course de vitesse » avec le fascisme. Surtout, les néos tiraient argument de l’effondrement des solidarités internationales, pour donner une primauté au cadre national. Le rassemblement anticapitaliste devenait aussi un rassemblement national. En juillet 1933, le congrès de la Mutualité fut le théâtre d’un grand affrontement doctrinal et marqua une étape décisive vers une scission qui n’était sans doute pas voulue par Déat lui-même. Mais, après un discours emporté de Barthélemy Montagnon*, ce fut Adrien Marquet* qui précipita les choses, en lançant le triptyque, « Ordre, Autorité, Nation », dont Léon Blum se déclara épouvanté. Dans son discours, Déat développa les thèmes néos, en demandant au socialisme de ne se couper ni des classes moyennes, ni de la démocratie ni de la nation. Son intervention fut bien accueillie. Blum, dans sa réponse, ménagea Déat et Montagnon, tentant d’isoler Marquet. La presse extérieure interpréta cependant les discours des trois leaders « néos » comme l’expression d’un fascisme de gauche. Après le congrès, Déat a eu la certitude qu’il pouvait gagner une majorité du groupe parlementaire et peut-être une majorité d’adhérents. D’autant qu’il avait des contacts dans les milieux syndicaux et qu’il pensait pouvoir compter sur les « Jeunes Turcs » du Parti radical. Une lutte sans merci s’engagea donc avec la direction du parti. Les positions se durcirent de part et d’autre : Léon Blum réfutant les thèses des néos dans le Populaire, Déat prônant l’instauration d’un régime intermédiaire (Grande Revue, août 1933). Une réunion interdite par la CAP, en août 1933, à Angoulême, où parlèrent Marquet, Renaudel, Montagnon, mit en marche la procédure d’exclusion contre les orateurs et contre ceux qui s’étaient solidarisés avec eux, comme Déat. Apparemment, il envisagea dès lors la scission avec confiance, escomptant d’importants soutiens. La scission se produisit effectivement en novembre 1933, après le vote d’un Conseil national. Finalement, les néos entraînèrent vingt-huit députés et sept sénateurs, six Fédérations (Aveyron : Paul Ramadier* ; Charente : René Gounin* ; Gironde : Adrien Marquet*, Georges Cayrel*, Gabriel Lafaye* ; Haute-Saône : L.-O. Frossard* ; Var : Pierre Renaudel* ; Constantine) dans leur grande majorité, et un nombre important d’adhérents dans une trentaine de Fédérations. À Paris, Déat et Montagnon, exercèrent une influence essentiellement dans leurs arrondissements respectifs, le XXe et le XVIIIe. Au total, une trentaine de milliers d’adhérents environ quittèrent la SFIO, mais tous ne rejoignirent pas le nouveau parti que créèrent les scissionnistes, le Parti socialiste de France - Union Jean Jaurès.

Voici donc à trente-neuf ans, Marcel Déat, chef de Parti. Georges Albertini* a fait de Déat un portrait quelque peu postérieur mais qui vaut pour cette période : « Marcel Déat donne une impression de force sereine. Il promène, d’un pas de terrien, dans les rues de la capitale provisoire, son corps trapu surmonté d’une forte tête ronde. Ses yeux bridés sont malicieux : ils regardent plus souvent de coin que de face. Sa moustache est courte et nette. Ses lèvres minces et froides. Le cou puissant. Un léger empâtement enlève toute arête à son visage, et la rondeur du menton contredit ce qu’il y a de volontaire dans le reste de cette physionomie, si classiquement française [...] Vêtu de sombre et sans recherche, avec une cravate bourgeoisement nouée, des chaussures classiques, il évoque plus un universitaire provincial qu’un conducteur d’hommes. Sa petitesse et un très léger embonpoint achèvent de lui donner une allure rassurante » (Cl. Varennes - Georges Albertini : Destin de Marcel Déat, Édit. Janmaray, Paris, 1947, p. 25). L’image qu’il donnait était avant tout celle d’un grand orateur, capable de forcer la conviction par son éloquence construite. Pour ses proches, il était avant tout une « mécanique intellectuelle », aimant le jeu des idées, doué pour détruire ou construire des systèmes conceptuels. Il frappait aussi par la facilité avec laquelle il écrivait ses nombreux articles. Tous insistent sur son tempérament secret, renfermé, sa difficulté à nouer des contacts humains. Sans enfant, d’une fidélité conjugale exemplaire, aimant peu les sorties, désintéressé matériellement, Déat était avant tout un homme d’idées, persuadé de la justesse de ses opinions, écoutant peu les contradicteurs et « sous un air bonhomme, doué d’un grand orgueil », (G. Albertini).

Secrétaire général du nouveau parti, Déat espérait en faire l’instrument d’un mouvement de masses, le parti des classes moyennes. Il voulait lui donner une structure centralisée, divisant les militants en « équipes d’action » et « équipes techniques ». Mais le PSDF était fort composite, car se retrouvaient en son sein des réformistes démocrates, comme Renaudel ou Ramadier, et des hommes plus jeunes, tentés par des formules autoritaires, dont Marquet tentait de se faire l’entraîneur. Déat dut affronter des problèmes qu’il n’avait pas prévus et se vit contraint au rôle de conciliateur. Surtout, les événements du 6 février 1934, avec leurs conséquences politiques, brisèrent net la dynamique qui s’esquissait en faveur des « néo », en instaurant une bipolarisation dans l’opinion. Dès le printemps 1934, le mouvement néosocialiste connut de graves dissensions intérieures et fut en crise permanente. L’entrée d’Adrien Marquet* comme ministre du Travail du Cabinet Doumergue, la mort de Renaudel en 1935, les progrès du Front populaire, la sécession girondine de Marquet et de Cayrel, le départ de jeunes militants comme Paul Marion*, marquèrent les étapes d’un effritement certain. Au Parlement, les députés « néo » ne purent jouer d’autre rôle que celui d’un groupe charnière. À la fin de l’année 1934, les « néo » n’ont plus d’unité réelle. Pour masquer cet échec, ils se rapprochèrent du Parti socialiste français et du Parti socialiste républicain pour former, en novembre 1935, l’Union socialiste républicaine, dans laquelle les néos authentiques étaient minoritaires et où dominaient les politiciens modérés comme Paul Boncour*, de Monzie, Pomaret, Maurice Viollette*.

Déat ne paraît pas avoir été un grand organisateur. Son action personnelle consista plutôt dans la recherche d’appuis pour coordonner les efforts des groupes qui cherchaient un renouveau politique en dehors des forces traditionnelles. Déat pensait les trouver dans le mouvement combattant, les organisations syndicales, les jeunes intellectuels, les mouvements de classes moyennes. Les années 1934-1935 furent pour lui deux années d’espoirs où il déploya une grande activité dans les cercles parisiens réformateurs. En 1934, il essaya de mettre sur pied un organisme d’études et d’action, où auraient été représentés, l’Union fédérale des anciens combattants, dirigée par Henri Pichot, des Fédérations syndicales, des organisations de classes moyennes. Mais, le résultat fut plus que modeste et ne dépassa pas la tenue d’un meeting commun à Montpellier. Déat avait surestimé les possibilités de constituer une nouvelle force politique. Son mouvement ne rencontra qu’un faible écho dans la CGT. La montée du Front populaire empêcha le néo-socialisme d’être une force charnière. En marge de l’USR, Déat créa un Comité du Plan, dont il fut l’animateur avec Henri Clerc et Édouard Chaux, où travaillèrent des syndicalistes, comme Robert Lacoste*, des experts, comme Jean Coutrot, des cadres du Patronat. Ce comité, qui, dans son esprit devait être le noyau d’un rassemblement plus vaste, sorte de réplique au Front populaire, publia deux volumes de travaux, le Plan Français en 1935 et Une Nouvelle France en 1936, tint des journées du Plan à la Maison de la Chimie. Au début de l’année 1936, Déat faisait figure de parlementaire réformiste, opposé nettement aux communistes, soucieux de « rénover l’État », défenseur des formules planistes d’« Économie dirigée », pressé d’agir. Il avait tout à fait l’allure d’un « ministrable » possible et était considéré comme un des espoirs du régime. Le Général de Gaulle, dans ses Mémoires de Guerre, rapporte que, pour défendre ses idées sur l’Armée de Métier, il avait pris contact avec trois jeunes députés, susceptibles de le soutenir, Philippe Serre, Léo Lagrange* et Marcel Déat. Sur l’échiquier politique, il était situé au centre gauche. Il avait d’ailleurs donné son adhésion au Comité de Vigilance des Intellectuels Antifascistes. Sans grande responsabilité effective au sein de l’USR. Déat était surtout préoccupé par sa carrière. Partisan d’une politique extérieure d’apaisement, d’une alliance avec l’Italie, mais critique vis-à-vis de la politique économique de Laval, il avait pensé pouvoir être partie prenante d’un ministère Henry de Jouvenel. Mais la mort inopinée de celui-ci ruina cet espoir. (Témoignage d’Hélène Déat, décembre 1979). Par contre, à la chute de Laval, il devint ministre de l’Air dans le cabinet Sarraut en janvier 1936, tandis que Paul Boncour*, président de l’USR était ministre d’État. D’après G. Albertini, ce fut Mandel qui proposa Déat à Sarraut. Comme directeur de cabinet, il prit Claude Bonnier, qui était le gendre de Renaudel. En six mois « d’exercice du pouvoir », le seul événement d’importance qu’il dut affronter fut la réoccupation de la Rhénanie en mars 1936. Tout comme ses collègues de la Guerre et de la Marine, il déconseilla l’intervention militaire et prôna la négociation - position qui n’avait rien d’original dans la gauche radicale et socialiste. Très satisfait de son poste ministériel, il éprouva une grande déception de sa défaite aux élections d’avril-mai 1936. Il fut, en effet, battu dans sa circonscription du XXe arr. par le candidat communiste Adrien Langumier*, par 13 261 voix contre 12 766 ; la SFIO avait présenté contre lui un candidat au premier tour. Ces élections marquèrent la déroute des néo-socialistes, Montagnon était défait dans le XVIIIe arr. et seul Marquet l’emportait à Bordeaux par vingt voix d’avance. L’USR ne garda qu’une trentaine de sièges et seuls les modérés du parti furent réélus. Paul Ramadier* devint ministre dans le gouvernement Blum. Le néo-socialisme n’avait plus d’existence autonome.

Il n’est pas exagéré de dire que du Front populaire date la vraie coupure dans la carrière de Déat. Car le Front populaire anéantit ses espérances, tant pour son mouvement que pour lui-même. À partir de là, il fut conduit par une véritable logique de l’opposition en politique intérieure comme en politique étrangère. Sans poste électif, il dut reprendre une charge d’enseignement, comme professeur de philosophie au lycée Louis-Le-Grand et à l’ENS de Saint-Cloud. Bien que demeurant secrétaire général de l’USR, il consacra, jusqu’en 1939, l’essentiel de son activité politique au journalisme. Il collabora régulièrement à L’Œuvre, à La République, au Petit Provençal, à différents journaux de province, en attendant de créer en 1939, avec Max Bonnafous* et René Chateau, un journal d’opinion, la Tribune de France. À l’été 1936, pour la Tribune des Nations, il entreprit une grande tournée européenne, afin de recueillir les interviews de Mussolini, Van Zeeland, Titulesco, mais il ne put rencontrer Hitler, comme il avait été prévu. Parallèlement, il continuait d’animer le Comité du Plan et, en 1937, il publiait un livre, le Front Populaire au tournant. Critique dès l’origine, Déat reprochait maintenant au Front populaire de diviser la France à un moment où l’unité de la Nation était nécessaire. Il précisait son projet « d’État populaire et national ». Du planisme, il faisait l’instrument d’une conciliation entre le capitalisme et le socialisme. Il avait retiré des expériences allemande et américaine la certitude qu’un « régime intermédiaire » assurant la juste rémunération du capital et du travail était possible. Dans sa réflexion, il commença à introduire nettement des thèmes corporatistes et il traçait le plan d’une organisation professionnelle par branche et par région qui rendrait le syndicalisme obligatoire, mais apolitique. Ses autres critiques portaient sur la politique étrangère du Front populaire. En 1935, il avait marqué son hostilité au Pacte franco-soviétique, car il soupçonnait l’URSS de pousser à la guerre entre les démocraties et l’Allemagne. Au contraire, il défendait la nécessité d’un accord direct avec l’Allemagne, impliquant une révision des traités de 1919, un accord économique et, sans le dire expressément, un isolement de l’URSS. Progressivement, ces différents éléments se combinèrent pour donner un système politique cohérent. Mais, l’antifascisme devenait dès lors un obstacle, tant interne qu’externe. La paix devenait la condition d’un redressement intérieur que le Front populaire, avec la présence des communistes, ne permettait pas. À mesure que commençait à se former ce qu’on peut appeler un « parti de la paix », venu de divers horizons politiques et où les motivations étaient différentes, Déat retrouvait un rôle politique.
Dès avril 1938, avec la démission de Paul Boncour* et de Maurice Viollette* de l’USR, L.-O. Frossard* devenant peu après président, Déat s’affirma comme un chef de file du mouvement pacifiste. Il se rapprocha d’Anatole de Monzie, ministre des Travaux publics du gouvernement Daladier depuis août 1938. Dans la crise de Munich, il défendit nettement la politique de négociation et dénonça une « conjuration contre la paix ». En octobre, il quittait le lycée Louis-Le-Grand pour aller enseigner au lycée Fénelon. Mais il cherchait à retrouver un siège de député. René Gounin étant devenu sénateur, le siège d’Angoulême était vacant. Il fit une campagne sur le thème de la paix, se présentant sous la bannière d’un « Rassemblement Anticommuniste ». Il fut élu en avril 1939, au second tour, contre le communiste Gagnaire. Condamnant le raidissement anglais et la politique de garanties vis-à-vis de la Pologne, le 4 mai, il fit paraître, dans L’Œuvre, son célèbre article « Mourir pour Dantzig ? ». Dans Tribune de France, il développait une analyse critique de la politique anglaise et du rôle de la City. À la Chambre, avec de Monzie, il tenta de regrouper les minorités pacifistes des différents groupes pacifistes. Au dernier congrès de l’USR, il fit approuver ses positions par une majorité des délégués. Le Pacte germano-soviétique lui parut confirmer pleinement ses vues. En septembre, il appuya la tentative de G. Bonnet et d’A. de Monzie d’obtenir la médiation de Mussolini. Il s’abstint lors du vote des crédits militaires. Il signa même le tract « Paix Immédiate » de Louis Lecoin* ; dans ses Mémoires, il précise toutefois qu’il n’avait pas pensé que ce document était destiné à une publication, tout comme Alain et Ludovic Zoretti* (Mémoires, t. I, chap. XXI, p. 7-8). Cet acte lui valut une inculpation, mais le non-lieu fut prononcé. Au moment de la déclaration de guerre, il demanda à s’engager (il était commandant de réserve) et écrivit en ce sens deux lettres à Édouard Herriot ; mais aucune affectation ne lui fut offerte. Au Parlement, il fut un membre actif du « Comité de liaison contre le bellicisme », animé par Flandin et Montigny, qui coordonnait l’action des pacifistes. L’attaque de la Finlande par l’URSS amena l’idée d’un renversement possible des alliances. Pour ce faire, les députés pacifistes entendaient faire succéder un gouvernement Herriot à Daladier, où Laval aurait été ministre des Affaires Étrangères. Mais ce fut Paul Reynaud qui forma le gouvernement, où, d’ailleurs, de Monzie, Frossard étaient ministres. Déat, dans les Comités secrets, adopta une attitude critique et intervint à deux reprises, les 11 et 19 avril 1940, contre la politique menée par Paul Reynaud. L’armistice le trouva dans sa circonscription à Angoulême. Il fut convoqué en juillet pour la réunion du Parlement à Vichy.

Déat ne souhaita pas la défaite, mais il l’accueillit avec sérénité. Il vit en elle la confirmation de ses analyses et la possibilité de concrétiser ce qui avait échoué en 1934. Il expliquait la victoire de l’Allemagne par la supériorité de sa « croyance collective, jeune, ardente, irrésistible ». Aussi, la France devait-elle réaliser une entente totale et franche avec son vainqueur. Anticommuniste, pacifiste, partisan d’une « révolution nationale et populaire », défenseur d’un rapprochement franco-allemand dès avant 1940, Déat fut le premier théoricien systématique de la collaboration, d’autant qu’il était persuadé de la victoire militaire inéluctable de l’Allemagne. À Vichy, le 10 juillet, il vota les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain. Directeur politique de L’Œuvre, qui s’était repliée en zone libre, Déat était tout à son projet de création d’un Parti unique, qui aurait fourni l’armature de la « Révolution Nationale ». Soutenu par une soixantaine de députés, Déat soumit un projet au Maréchal Pétain ; le 23 juillet il le lui exposa oralement, le 27, il lui adressa un rapport écrit. Mais, il rencontra l’hostilité de l’entourage du Maréchal, la défiance de ses rivaux, Jacques Doriot* et de La Rocque, la réticence de Pierre Laval*. Découragé, déçu, Déat quitta Vichy en septembre. Il ne devait plus jamais y revenir et garda par contre une haine farouche pour le régime de Vichy, trop « ancien régime », trop peu collaborationniste.

L’Œuvre reparut à Paris le 21 septembre 1940. Déat en fit le journal de la collaboration, entouré d’une petite équipe de journalistes, avec comme rédacteur en chef, Jean Piot, qui se retira dès novembre 1940, puis Robert Bobin, remplacé par André Guérin en février 1941, renvoyé lui-même en 1943 sur ordre des Allemands, et comme rédacteurs, Georges Pioch*, Alexandre Zévaès*, René Chateau*, La Fouchardière, entre autres. Pendant quatre ans, la plus grande activité de Déat fut consacrée au journalisme. Violemment critique à l’égard de Vichy, il fut arrêté le 14 décembre 1940, un jour après Laval, mais il fut relâché douze heures plus tard sur l’intervention de l’ambassade d’Allemagne. Dès lors, il mena campagne pour le retour au pouvoir de Laval et pour une collaboration étroite avec l’Allemagne. Persuadé que Vichy ne voulait pas du Parti unique, il prit l’initiative de constituer, en janvier 1941, un parti en zone occupée. Mais Abetz lui imposa de fusionner avec le Mouvement socialiste révolutionnaire d’Eugène Deloncle. Un Rassemblement national populaire fut fondé en février 1941. Déat en était le secrétaire général, mais Deloncle, assisté de Jean Vanor et de Jean Fontenoy, jouait le premier rôle ; Déat ne pouvait compter que sur Jean Goy au directoire du nouveau parti. Divisé par une lutte de clans, le RNP ne semble pas avoir dépassé les 30 000 adhérents. Parallèlement, Déat favorisa le développement de la Légion des volontaires français et appartint à son comité central. Blessé avec Laval dans un attentat en septembre 1941, il soupçonna Deloncle d’avoir armé le bras de Pierre Collette. Une rupture intervint au sein du RNP le 12 octobre 1941 ; cette scission fit perdre environ les deux tiers de ses membres au parti de Déat. Il présida alors à une réorganisation du mouvement, s’entourant d’une équipe d’hommes, venus de la gauche socialiste et communiste, Georges Albertini*, Henri Barbé*, Georges Dumoulin*, Francis Desphilippon*, Maurice Levillain*. Le RNP, nouvelle formule, mit davantage l’accent sur des thèmes socialistes et nationaux, s’efforçant de se donner les structures définies dans le rapport de juillet 1940. En avril 1942, Laval, revenu au pouvoir, consulta Déat lors de la formation de son ministère, mais ne lui proposa aucun poste. En septembre, Déat tenta encore une fois de donner une base plus large à son mouvement en constituant un Front révolutionnaire national, regroupant le RNP, le Parti Franciste, le Comité d’action antibolchevique, le Mouvement socialiste révolutionnaire, les Jeunes de l’Europe nouvelle, le Front social du Travail. Ce Cartel était dirigé contre Doriot. Mais les résultats furent minces et les dissensions internes importantes. Laval avait suggéré la création d’une Milice, sous la responsabilité de Darnand. Déat encouragea les membres du RNP à entrer dans la Milice dans l’idée qu’elle serait peut-être la structure du parti unique. À partir de 1943, Déat, président du RNP, se consacra surtout à son activité journalistique, laissant l’organisation concrète du RNP à son état-major. En septembre, il défendait dans les colonnes de l’Œuvre un plan de gouvernement intégré dans le « nouvel ordre européen ». De plus en plus isolé, Déat n’en continuait pas moins de croire en la victoire de l’Allemagne. Coupé des réalités, il s’efforçait de dégager tout ce qui pouvait rapprocher la France de l’Allemagne, ce qui l’amena à reconstruire abstraitement une filiation entre la Révolution française de 1793 et le National-socialisme, entre Robespierre et Hitler. (Pensée Allemande et Pensée Française, 1944). En mars 1944, il devint ministre du Travail et de la Solidarité nationale dans la dernière combinaison de Laval. Il refusa cependant de se rendre à Vichy. Autour de lui, dans son cabinet, se retrouvèrent G. Albertini, R. Bertrand, G. Lafaye, L. Zoretti, G. Dumoulin. Il était chargé du Service du travail obligatoire, de l’application de la Charte du travail, de la création d’organismes de Solidarité nationale. Mais les conditions de la France en 1944 ne permettaient aucune action véritable. D’autant que les milieux de la collaboration se déchiraient entre eux. En août 1944, il s’enfuit de Paris, laissant les services de son ministère, pour gagner Nancy, dans l’espoir de succéder à Laval ; le 29 août, il rencontrait Hitler, avec de Brinon, Darnand et Doriot. Il appartint à la Délégation gouvernementale, présidée par de Brinon, où il était encore ministre du Travail. Le RNP tint son dernier congrès à Berlin en janvier 1945. Le 21 avril, Déat quittait Siegmaringen, dans le cortège de voitures qui amenait le Maréchal Pétain. Commençait ainsi la dernière étape de la vie de Marcel Déat.

Le 23 avril, le Maréchal Pétain était parti se constituer prisonnier en Suisse. Déat et sa femme gagnèrent Feldkirch, où se trouvaient notamment Laval, Bonnard, Marion, Bridoux. De là, ils décidèrent de gagner le Tyrol pour passer en Italie. Le 1er mai, ils étaient à San Anton. Rejoints par l’armée américaine, ils prirent des sentiers de montagne. Le 28 mai, ils arrivèrent à Bolzano, le 31 à Milan, le 14 juin, ils étaient à Gênes dans l’intention de s’embarquer pour l’Espagne. Le 19 juin, Marcel Déat fut condamné à mort par contumace par la Haute Cour de Justice, à l’indignité nationale à vie et à la confiscation de tous ses biens. Réfugiés à Gênes, les Déat vécurent jusqu’en 1947 dans une petite pension de famille. Ils furent accueillis ensuite à Turin dans un couvent, où ils donnèrent des cours. Le 9 juin 1947, ils obtinrent l’autorisation de Rome pour un mariage religieux. Marcel Déat avait retrouvé la foi. Il acheva sa vie, sous le nom de Leroux, dans cette communauté religieuse (couvent de Collina, Frères salésiens) où il rédigea ses Mémoires ainsi que plusieurs essais philosophiques et religieux (témoignage écrit d’Hélène Déat rédigé en 1953). Il mourut d’un œdème du poumon le 5 janvier 1955 et fut enterré sous son vrai nom au cimetière de Turin le 7 janvier.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21640, notice DÉAT Marcel par Alain Bergounioux, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 29 octobre 2019.

Par Alain Bergounioux

ŒUVRE : Cadavres et Maximes. Philosophie d’un Revenant (sous le pseudonyme de Taed), Le Forgeron, 1919. — Guide de l’Étudiant en Sociologie (en collaboration avec C. Bouglé), Rivière, 1925. — Notions de Sociologie, Alcan, 1925. — Perspectives Socialistes, Valois, 1930. — L’Éducation Ouvrière et les Problèmes actuels, Syrolles, 1932. — Le Rajeunissement de la Politique, 1932. — Problèmes d’Hier et de Demain, Éd. du PSDF, 1934. — Flandin suprême espoir ? Éd. des Ambassadeurs, 1934. — Comité du Plan. Le Plan Français, 1935. — Comité du Plan. Une nouvelle France, 1936. — Jeunesses d’Europe, leur orientation, SEI, 1936. — Le Front Populaire au tournant, Dubois et Bauer, 1937. — Vers une politique cartésienne, dans Inventaires II, Gallimard, 1937. — M. Déat et P. E. Flandin. Deux Conférences sur l’organisation économique de la France, Centre d’études de politique étrangère, 1938. — Corporatisme et Liberté, Recueil Sirey, 1938. — Perspectives Françaises, L’Œuvre, 1940. — La Politique Générale, Imp. RNP, 1941. — De la fausse collaboration à la vraie révolution (décembre 1941-janvier 1942), Dubois, 1942. — L’École Unique et le Problème de la Culture, Éd. Figuière, 1942. — Jeunesse et Révolution, RNP, 1942. — Le Parti Unique, Aux armes de la France, 1942. — La Participation de la France et à l’Organisation de l’Europe, Cercle Européen, 1942. — Révolution Française, RNP, 1942. — De l’École d’Hier à l’Homme de Demain, Éd. RNP, 1943. — La Religion, l’Église et la Révolution, Éd. RNP, 1943. — Le Plan de Redressement Français, RNP, 1943. — Pensée Allemande et Pensée Française, Aux armes de la France, 1944. — Mémoires politiques, Denoël, 1989, 990 p
Marcel Déat a laissé des travaux déposés à la Bibliothèque nationale : Mémoires (tome I, Le Massacre des possibles, tome II, Le Combat pour l’impossibilité), son journal pour la période 1951-1953 et de nombreux essais philosophiques écrits après 1945.
Il convient de consulter aussi les journaux où Déat a particulièrement écrit : L’Œuvre, Le Travail de la Marne, la Vie Socialiste et Paris Demain.

SOURCES : Arch. Ass. Nat., dossier biographique et résultats électoraux. — Arch. Nat., 3 W145-147 : Haute cour. — Arch. Dép. Marne, 197 M 25. — Arch. Dép. Seine, D3 M2, n° 3, n° 16. — Arch. Jean Zyromski, correspondance Déat. — Arch. Marcel Déat, Bibliothèque nationale. — Le Travail (de Reims), 1924-1929 (notamment le numéro du 22 avril 1928). — La Vie socialiste. — Le Monde, 21 juin 1945, 26 mars 1955, 1er avril 1955, 3-4 avril 1955, 20 mai 1977. — J. Dumont, Dictionnaire de la Deuxième Guerre mondiale, Paris, 1971, p. 118-119. — J. Jolly, Dictionnaire des Parlementaires français, Paris, t. IV. — J.-J. Moutet, Marcel Déat : l’évolution d’un néo-socialiste, DES Droit, Paris, 1961. — Michèle Cotta, La Collaboration : 1940-1944, A. Colin, 1964. — A. Brissaud, La dernière année de Vichy (1943-1944), Paris, 1965. — Stanley Grossmann, « L’Évolution de Marcel Déat », Revue d’Histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 97, 25e année, janvier 1975. — Stanley Grossmann, Néo-socialisme : a study in Political metamorphoses, University of Wisconsin, 1969, thèse déposée au Centre d’histoire de la Seconde Guerre mondiale (CHSGM). — Claude Varennes (G. Albertini), Le Destin de Marcel Déat, Paris, Éd. Janmaray, 1948. — Alain Bergounioux, « Le néo-socialisme. Marcel Déat : réformisme traditionnel ou esprit des années 30 », Revue historique, n° 528, octobre-décembre 1978. — Jean-Paul Cointet, « Marcel Déat et l’Œuvre (1931-1940) », Cahiers du CEREP, Presse et Politique, Actes du Colloque de Nanterre, mars 1973, n° 1. — Jean-Paul Cointet. Les Marginaux de gauche dans la France sous le Gouvernement Daladier, Paris, FNSP, 1975. — Zeev Sternhell, « Du socialisme au fascisme : le cas Marcel Déat », L’Histoire, n° 53, février 1983. — François Chauvet, Marcel Déat et la SFIO (1926-1933), mémoire de maîtrise, Paris I, 1981. — Georges Lefranc, « La crise des néo-socialistes », Bulletin du Centre d’Histoire du Socialisme, septembre 1976, n° 8. — Antoine Prost, « Le rapport de Déat en faveur du Parti National Unique (juillet 1940) », Revue Française de Science Politique, vol. XXIII, n° 4, oct. 1973. — Témoignage écrit d’Hélène Déat rédigé en 1953, dont l’auteur de la biographie a pu prendre connaissance et témoignage oral, décembre 1979. — Renseignements recueillis par Georges Clause (Marne) et Justinien Raymond. Jean-Paul Cointet, Marcel Déat. Du socialisme au national socialisme, Perrin.

rebonds ?
Les rebonds proposent trois biographies choisies aléatoirement en fonction de similarités thématiques (dictionnaires), chronologiques (périodes), géographiques (département) et socioprofessionnelles.
Version imprimable Signaler un complément