DAVID Marcel, Adolphe

Par Bernard Pudal

Né le 9 février 1920 à Villeurbanne (Rhône), mort le 18 octobre 2011 à Paris ; professeur aux Facultés de droit de Strasbourg puis Paris ; fondateur des Instituts du Travail et directeur de l’ISST de Paris (1960-1979) ; historien ; expert auprès du BIT et de l’OIT.

Marcel David
Marcel David

Né en 1920 dans une ancienne famille juive lorraine, installée à Villeurbanne, Marcel David joua un rôle clef dans l’histoire des relations entre monde syndical et monde universitaire grâce au développement des Instituts du Travail. Ses parents, tenaient une boutique de vêtements pour une clientèle populaire cours Tolstoï. Après de très bonnes études primaires et secondaires au lycée du Parc à Lyon, Marcel David entreprit des études de droit et d’histoire. Dès avant la guerre, Marcel David et sa future femme Renée (ils se marièrent 11 avril 1944 à Chalmaison [Seine-et-Marne] sous un faux nom), liés d’amitié depuis 1937 avec Henri Bartoli, militaient à la LICA et étaient attirés par le christianisme social, particulièrement vivant à Lyon, et par les jécistes. Mobilisé en juin 1940, puis versé dans les Chantiers de jeunesse jusqu’en février 1941, il consacra son DES d’histoire (1942) à la politique foncière menée par les archevêques de Lyon de 984 à 1267 mais, à cause du statut des juifs de Vichy, il lui fut interdit de se présenter à l’agrégation comme pouvaient le faire ses condisciples et amis Georges Duby et A. Vuillemin.

En 1942, il adhéra comme agent P1, sous le pseudonyme d’Yvon, au réseau de Résistance Gallia-Kasanga. Il termina son doctorat en droit et s’inscrivit au Service de rééducation professionnelle pour adultes en vue de l’obtention d’un CAP de menuiserie. Il se replia ensuite en 1943 en Savoie où il se fit embaucher via les réseaux de Résistance comme manœuvre sous le faux nom de P. Leroy au chantier de construction d’un barrage du lac de la Girotte. Fin novembre 1943, apprenant l’arrestation de Renée, il revint à Lyon où, après maintes péripéties et l’affectation de Renée et sa mère au camp de Drancy, il fabriqua un faux arbre généalogique au nom de Renée Moerel, obtenant par l’entremise de Bartoli une première attestation provisoire en vue de la délivrance d’un certificat de « non-appartenance à la race juive » qui la ferait sortir de Drancy. Le 10 mars 1944, son stratagème réussit et Renée ainsi que sa mère furent libérées. Son père, Ernest David, fut assassiné par des agents français de la Gestapo le 22 juillet 1944 et sa mère mourut en déportation. Marcel David et Renée, se convertirent au catholicisme en avril 1944. Dans le sillage d’Emmanuel Mounier* et de la revue Esprit, ce jeune intellectuel catholique fut à la recherche d’un « système fondamentalement différent à la fois du capitalisme (instigateur du désordre établi) et du socialisme marxiste-léniniste, sans verser dans un fade syncrétisme » (Croire ou espérer, p. 156). Reçu à l’agrégation d’histoire du droit et de droit romain en 1947, il fut nommé professeur à la Faculté de droit de Strasbourg. En 1953, il démissionna du jury de l’ENA pour protester contre l’éviction de ce concours de plusieurs candidats, dont le fils d’un député communiste.

Il formait à l’époque le projet de la création d’une formation syndicale spécifique en Université qui « prend place dans un mouvement plus large de rénovation de l’enseignement dans les facultés de droit » (Tanguy, p. 42) comme en témoigna le colloque organisé en 1952 à la Faculté de droit et des sciences politiques de Strasbourg, L’enseignement actuel des disciplines juridiques et économiques répond-il aux besoins de la vie contemporaine ? Marcel David y présenta une communication intitulée Les facultés de droit et les problèmes sociaux où commença à prendre forme institutionnelle la question de l’ouverture de l’Université sur le monde des travailleurs et le concours qu’elle put apporter à la formation des travailleurs. Il existait déjà un ISST à l’Université de Paris créé par décret le 9 juillet 1951 mais la véritable originalité résultait de la naissance d’un Institut du travail en 1955 dans la Faculté de droit et des sciences politiques de Strasbourg dont Marcel David fut le premier directeur, qui se donna pour objectif la formation des « cadres du monde du travail » et pas seulement celle des fonctionnaires du travail (inspecteurs du travail, inspecteurs de la Sécurité sociale). À partir de 1954, Marcel David était parvenu à intéresser à un projet d’éducation supérieure ouvrière les dirigeants de la CFTC (Théo Braun, Gérard Esperet, Raymond Lebescond), de la CGT (Marc Piolot*, Gaston Monmousseau, Benoît Frachon) et de FO (Georges Vidalenc, Robert Bothereau). Compte tenu de la division du mouvement syndical français, il avait fallu, pour ce faire, qu’il leur garantisse des formations séparées et la co-direction des stages de formation plutôt orientés vers les formations spécialisées. Précédant la naissance de la nouvelle institution, officiellement créée le 13 décembre 1955, se tint en juin 1955 à Strasbourg un colloque international sur la formation ouvrière qui témoigne de la position centrale acquise par David et des réseaux qu’il avait su mobiliser non seulement dans le monde universitaire et syndical mais aussi dans les administrations nationales et internationales (Gaston Berger, directeur général de l’enseignement supérieur, Jean Doublet, directeur général de la sécurité sociale pour le Ministère du Travail, des représentants du BIT et de l’Unesco). L’institut de Strasbourg servit de modèle aux divers Instituts qui seront créés : 1961 : Section d’éducation ouvrière de l’ISST ; 1958 : Institut d’études sociales de Grenoble ; 1963 : Institut du travail et de la formation syndicale, Lyon II ; 1965 : Institut régional du travail de Nancy II, etc.

Si les pionniers des Instituts du travail furent, à l’image de David, des chrétiens qui avaient été engagés dans la Résistance (Henri Bartoli, Gérard Destanne de Bernis, François Sellier, Henri Hatzfeld, François Babinet, Jacques Freyssinet, etc.), d’autres s’associèrent à ces entreprises, comme Gérard Lyon-Caen à Paris où Marcel David fut élu professeur en 1960 et devint directeur du Centre de formation supérieure de l’ISST, fonction qu’il assuma jusqu’en 1979. Parallèlement à son action dans la formation des travailleurs, Marcel David écrivit beaucoup et dirigea des recherches collectives notables. On retient en particulier son essai sans doute le plus ambitieux sur le destin des travailleurs, Les travailleurs et le sens de leur histoire, aux éditions Cujas en 1967 qui fit l’objet d’un débat dans Esprit (décembre 1967) avec G. de Bernis, J-M. Domenach, Jacques Julliard et Alain Touraine, Les ouvriers et la culture (en collaboration avec René Kaes) chez Dalloz en 1961 ainsi que L’individuel et le collectif dans la formation des travailleurs (Approche historique, t. 1, 1944-1968, Economica 1976 et Approche sociologique, t. 2, Économica, 1977). Il siégea au comité de rédaction de la revue Le Mouvement social dirigé par Jean Maitron.

Il témoigna longuement de son double itinéraire, spirituel et universitaire, dans deux ouvrages autobiographiques : Croire ou espérer (Éditions ouvrières, 1981) dont Michelle Perrot écrira que « ce témoignage d’un juste, dont "l’incoercible angoisse existentielle" est celle d’une génération juive, prise à contre-pieds par l’évolution historique alors même qu’elle croyait y adhérer, a quelque chose de pathétique » (Libération, 26 juin 1987) ; et Témoins de l’impossible, militants du monde ouvrier à l’université, Éditions ouvrières, 1982. Devenu agnostique progressivement, Marcel David situait dans les évènements de Mai 68 l’un des moments clefs de sa perte de la foi vers 1973-1974 bien loin de réaliser son idéal de fraternité (à l’exception du 13 mai 1968), il vécut cette période comme une période de « recrudescence du sectarisme au cœur même de la contestation » (Croire ou espérer, p. 182). Il se fit alors l’historien de la fraternité, publiant, entre autres ouvrages, Fraternité et Révolution française, Aubier, 1987 puis Le printemps de la Fraternité (1830-1851), 1992.

Il présida l’Institut français d’histoire sociale aux Archives nationales dans les années 1970. Titulaire du Prix Gobert de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, il avait obtenu la Légion d’honneur et la croix du combattant volontaire de la Résistance.

Décédé en octobre 2011, ses obsèques eurent lieu au cimetière du Montparnasse le 21 octobre.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21601, notice DAVID Marcel, Adolphe par Bernard Pudal, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 20 octobre 2011.

Par Bernard Pudal

Marcel David
Marcel David

ŒUVRE : La Formation ouvrière, Actes du colloque international de Strasbourg, Dalloz, 1956. — Pour un bilan de la formation ouvrière dans le monde (Direction d’enquêtes), Dalloz, 1957, 317 p. — L’éducation des adultes en Yougoslavie, Coll. Unesco, 1961, 137 p. — Les ouvriers et la culture, Dalloz, 1961, 608 p. — (en collaboration avec René Kaes) ; Les travailleurs et le sens de leur histoire, Cujas, 1967, 390p ; L’individuel et le collectif dans la formation des travailleurs (dir.) Approche historique, t. 1, 1944-1968, Économica, 1976 et Approche sociologique, t. 2, Économica, 1977) ; Fraternité et Révolution française, Aubier, 1987 ; Le printemps de la Fraternité (1830-1851), 1992.
ŒUVRE AUTOBIOGRAPHIQUE : Croire ou espérer, Éd. ouvrières, 1981, 240 p. — Témoins de l’impossible, militants du monde ouvrier à l’université, Éditions Ouvrières, 1982, 260 p.

SOURCES : Notice biographique par Léon Strauss. Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne, fascicule n° 44, Strasbourg, 2004, p. 4553. — Convergences. Études offertes à Marcel David, Calligrammes, Quimper, 1991. — G. Poujol et M. Romer (dir.), Dictionnaire biographique des militants XIXe-XXe siècles. De l’éducation populaire à l’action culturelle, L’Harmattan, 1996, p. 105-106. — Lucie Tanguy, Les Instituts du travail. La formation syndicale à l’université de 1955 à nos jours, Presses Universitaires de Rennes, 2006. — Notes de Léon Strauss. — Renée David, Traces indélébiles. Mémoires incertaines, L’Harmattan, 2008.

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