DAVEZIES Robert, Léon, Joseph, Laurent

Par Sybille Chapeu

Né le 30 avril 1923 à Saint-Gaudens (Haute-Garonne), mort le 23 décembre 2007 à Paris (Xe arr.) ; physicien ; écrivain ; prêtre du diocèse de Tarbes (Hautes-Pyrénées) ; militant anticolonialiste, membre de divers réseaux d’aide au FLN d’Algérie, cofondateur et secrétaire du mouvement Échanges et Dialogue et du Collectif pour une Église du peuple.

Fils d’un dessinateur industriel qui entra à la Compagnie des chemins de fer du Midi après la Première Guerre mondiale, Robert Davezies, aîné d’une fratrie de quatre enfants, fit sa scolarité à Tarbes où il fréquenta l’école Jeanne d’Arc, puis le lycée Théophile Gautier. En 1940, il suivit les cours du lycée Fermat à Toulouse (Haute-Garonne) pour préparer le concours d’entrée à l’École polytechnique, mais il ne put passer l’examen pour raison de santé. Il profita de son repos forcé (1941-1942) chez ses parents pour commencer une licence de mathématiques qu’il obtint en juin 1945. La guerre, entre-temps, avec ses atrocités, les camps de concentration comme les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, avait infléchi le cours de sa vie. Décidé à devenir prêtre, il entra, le 2 octobre 1945, au grand séminaire du diocèse de Tarbes. Il avait lu La France pays de Mission ? d’Henri Godin* et d’Yvan Daniel* et les lettres pastorales de Mgr Suhard, lorsqu’il sollicita l’autorisation de son évêque, Mgr Théas, de passer deux trimestres (1er janvier-30 juin 1950) au séminaire de la Mission de France à Lisieux. Ces six mois furent pour lui déterminants.
Nommé vicaire à Lannemezan après son ordination le 29 juin 1951, Robert Davezies ne trouva pas dans cette expérience paroissiale les moyens d’exercer son sacerdoce tel qu’il le souhaitait. Il demanda à partir pour Paris dans la perspective de devenir prêtre-ouvrier, mais se heurta à plusieurs reprises au refus de son évêque qui finit, à l’automne 1953, par lui accorder la permission d’entrer au travail, non comme ouvrier, mais comme physicien au sein d’une équipe de la Mission de France qui était en train de se créer dans les milieux de la recherche scientifique. Il partagea, au Kremlin-Bicêtre, un appartement avec Bernard Boudouresques*, prêtre de la Mission de France et ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique, et suivit un cursus de sciences physiques, qui lui valut d’être recruté dans un laboratoire de physique de l’École normale supérieure. Parallèlement, il approfondit sa formation marxiste (qu’il avait commencée à titre personnel lors de ses années de séminaire) en suivant les cours dispensés par le Parti communiste à l’Université nouvelle.
Très rapidement, la guerre d’Algérie le mobilisa. Invité par Jean Urvoas*, alors vicaire à Puteaux et rattaché lui aussi à la Mission de France, à participer au groupe Coopération qui réunissait des chrétiens progressistes, catholiques ou protestants du XIIIe arrondissement de Paris, et des Algériens, Robert Davezies prit conscience de l’existence d’un prolétariat algérien, syndiqué à la CGT, d’abord engagé au Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD), ensuite au Front de libération nationale (FLN). La lecture de lettres d’officiers et de soldats appelés et rappelés en 1955 et 1956 en Algérie, témoignant des exactions de l’armée française, le décida avec des prêtres de la Mission de France et des intellectuels chrétiens (Robert Barrat*, Jean-Marie Domenach*, Henri Marrou*, René Rémond*, Paul Ricœur*, François Mauriac*, Louis Massignon*, etc.) à créer un Comité de résistance spirituelle. Ce comité publia, au printemps 1957, une brochure intitulée « Des rappelés témoignent... » qui dénonçait les tortures qui étaient perpétrées par l’armée française.
Le 1er juin 1957, Jean Urvoas offrit à Robert Davezies d’entrer dans le réseau de soutien au FLN qu’il animait. Celui-ci accepta immédiatement. Quelques mois plus tard, il rencontra Francis Jeanson*, qui avait créé un réseau au service de la Fédération de France du FLN. Le 2 octobre 1957, Davezies ou Jeanson décidèrent de travailler ensemble, se chargeant du transfert des cotisations du FLN, de la recherche des lieux de réunions et d’appartements, des déplacements des clandestins... Robert Davezies, désormais « Martin » dans la clandestinité, s’occupa des passages de frontières au cœur du Pays basque et des transferts jusqu’à Paris. Il pensait non seulement rallier la direction de la Mission de France dans un sens favorable à l’indépendance de l’Algérie, mais faire aussi évoluer l’opinion publique française. Ce fut avec cet objectif qu’il s’occupa en 1958, sous les auspices du Comité d’action et d’information contre la guerre en Algérie, de la publication du livre, La question algérienne, auquel avaient contribué Henri Marrou, Charles-André Julien*, Pierre Stibbe*, Jean Dresch* et Alfred Sauvy*. Peu à peu, il prit de nouvelles responsabilités au sein de réseaux de soutien lorsque les arrestations s’intensifièrent. Il travailla alors avec Henri Curiel*, chargé de la collecte et de l’acheminement des fonds et aussi des passages de frontières (Espagne et Allemagne où s’étaient repliés, à Cologne, les membres du comité directeur de la Fédération de France du FLN).
Multipliant ses voyages à Cologne, ce fut au retour de l’un d’entre eux, à la gare du Nord, que Robert Davezies apprit par Emmanuel Deschamps*, prêtre de la Mission de France, qu’il était recherché par la police française et que son frère, Jean, sa sœur, Geneviève, et son ami, Bernard Boudouresques, avaient été arrêtés. Davezies avait été en effet identifié par la DST comme l’un des passeurs de Mouloud Ouraghi, militant du FLN qui avait tiré à Paris, le 15 septembre 1958, sur Jacques Soustelle, ministre de l’Information. Il accepta la proposition de Rabah Bouaziz, chef de l’Organisation spéciale, de travailler aux côtés de l’état-major du FLN à Cologne. Il était alors permanent de réseaux de soutien au FLN. Il quitta clandestinement Paris le 16 octobre 1958, mais son exil ne le démobilisa pas. Il rejoignit en Tunisie, de janvier à mars 1959, Pierre Mamet*, prêtre de la Mission de France, et recueillit à la frontière algéro-tunisienne les témoignages de cadres du FLN, officiers et soldats de l’ALN, hommes, femmes, enfants réfugiés soutenant le FLN dont il fit un livre, Le Front, publié aux Éditions de Minuit. Il continua à travailler avec des réseaux aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suisse, plaque tournante des clandestins, en Belgique, avec les déserteurs et les insoumis. Il soutenait les déserteurs du mouvement Jeune Résistance, créé en Suisse au mois de mai 1959 par Jean-Louis Hurst, Louis Orhant et Gérard Meier.
Inculpé dans le procès de l’Organisation spéciale du FLN en avril 1959, Robert Davezies fit parler de lui en adressant une lettre au président du tribunal militaire de Paris où il déclarait que l’indépendance de l’Algérie allait mettre fin à l’exploitation coloniale et que l’Évangile était du côté des exploités. Bien que condamné le 16 avril 1960 par défaut à dix ans de réclusion et vingt ans d’interdiction de séjour à l’issue du procès de l’Organisation spéciale de la Fédération de France par le tribunal permanent des Forces armées de Paris, il décida de revenir en France à la fin de l’année 1960 pour impulser de nouveaux foyers de résistance à la guerre. Arrivé le 29 décembre 1960, sous le nom de Jean-Pierre Bourgeois, domicilié 119 avenue du Maréchal Lyautey à Oran, il fut arrêté le 29 janvier 1961 à Lyon alors qu’il dînait avec Nils Anderson, directeur des Éditions de La Cité à Lausanne. Il fut incarcéré à la prison Saint-Paul de Lyon, condamné, le 15 mars 1961, par le tribunal de grande instance de Lyon, pour faux et usage de faux, à quatre mois de prison et transféré à la prison de Fresnes.
Robert Davezies comparut du 9 au 12 janvier 1962 devant le tribunal permanent des Forces armées à Paris. Son procès retentissant fut celui de la guerre d’Algérie et de la colonisation. Il était assisté par un collectif d’avocats et bénéficia de nombreux témoins, qui prirent sa défense, et de témoignages écrits dont ceux de Louis Aragon et de Jean-Paul Sartre. Il fut condamné le 12 janvier 1962 à trois ans d’emprisonnement et à 3 000 francs d’amende. Libéré le 4 juillet 1962, il se mobilisa immédiatement pour la libération des prisonniers français condamnés pour soutien au FLN. Il s’engagea ensuite au sein du réseau Solidarité, qu’Henri Curiel avait créé en décembre 1962, pour apporter de l’aide aux mouvements de libération. Il s’agissait de se mettre au service d’autres militants venus du monde entier et de leur enseigner certaines techniques : repérage et rupture d’une filature, impression de tracts et de brochures, fabrication de faux papiers, etc. Davezies poursuivit le combat pour la libération des peuples en Angola, qui était alors sous la domination portugaise, et voyagea beaucoup en Afrique, en Amérique du Sud et aux Antilles. En désaccord avec Curiel, il avait quitté Solidarité en 1965.
Mai 1968 le ramena en France. Il y vit l’occasion pour l’Église de s’engager. Il signa l’appel du 21 mai, « Les chrétiens et la révolution », et fit partie des fondateurs du Comité d’action pour la révolution dans l’Église (CARE), composé d’étudiants chrétiens, de séminaristes, de prêtres catholiques et de pasteurs protestants en marge de leur hiérarchie. Après de nombreuses réunions de prêtres contestataires, Robert Davezies co-fonda, en novembre 1968, Échanges et Dialogue, mouvement de déclergification qui militait pour que tout prêtre puisse travailler, prendre des options ou engagements syndicaux ou politiques, se marier et exercer collectivement le droit à la délibération et à la décision de la vie de l’Église. Il en fut le secrétaire du 1er mars 1971 au 1er mars 1975, date de son autodissolution, choisie en référence à celle de la condamnation des prêtres-ouvriers du 1er mars 1954. Il fut aussi l’un des fondateurs, le 11 juin 1970, avec Georges Montaron*, Jean-Paul Sartre, Charles Tillon et Vercors, du Secours rouge, mouvement de soutien aux prisonniers politiques d’extrême gauche. Il fut encore à l’initiative de l’appel du 22 mai 1979 qui donna naissance au Collectif pour une Église du peuple dont il fut le co-secrétaire.
Robert Davezies ne dissocia jamais ses engagements politiques de son engagement religieux. Ayant cherché à les traduire dans ses nombreux ouvrages et recueils de poésie, il affirmait qu’« il était du devoir de tout homme, de tout prêtre par conséquent, tant que sur la terre ne règnerait pas la justice, de prendre parti pour les opprimés, les exploités, les humiliés et de partager leurs luttes. » (Une foule de châteaux et autres écrits, p. 71).

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21573, notice DAVEZIES Robert, Léon, Joseph, Laurent par Sybille Chapeu, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 25 octobre 2008.

Par Sybille Chapeu

SOURCES : Fonds personnel de Robert Davezies. — Arch. de la Mission de France, CAMT et au Perreux-sur-Marne. — Fonds personnel Emmanuel Deschamps. — Fonds personnel Jobic Kerlan. — Pierre Duclos, Les prêtres, Une génération raconte son métier, Le Seuil, 1983. — Sybille Chapeu, Trois prêtres et un pasteur dans la guerre d’Algérie, Toulouse, éditions du GRHI, 1996 ; Des chrétiens dans la guerre d’Algérie : l’action de la Mission de France, Éd. de l’Atelier, 2004. — Denis Pelletier, La crise catholique, Payot, 2002. — Jacques Charby, Les porteurs d’espoir, Les réseaux de soutien pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent, La Découverte, 2004. — Entretiens et correspondances de 1994 à 2007 avec Robert Davezies.

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