Né le 27 juillet 1910 à Désertines (Allier), mort le 6 mars 1968 à Paris (XIVe arr.) ; professeur agrégé d’histoire ; historien social ; militant de différents groupes d’extrême gauche entre-deux-guerres puis membre du Parti communiste à partir de 1941.

La famille de Jean Dautry est bourbonnaise, originaire de Montluçon (Allier) et de ses environs. Son grand-père maternel était boulanger à Désertines et son grand-père paternel y était né. Plus haut dans le temps on trouve des petits paysans propriétaires acquéreurs de biens nationaux parcellaires. De cette ascendance, matérialisée par quelques champs et surtout par la vigne qu’il avait héritée de son grand-père, Jean Dautry était fier. Une partie du cousinage s’est élevée à la haute bourgeoisie des talents : Raoul Dautry ; un parent plus proche, centralien, était directeur des chemins de fer de la Corse. Le grand-père paternel, Jean Dautry, fut exclu de l’école normale d’instituteurs de Moulins. Il fut réintégré dans le Puy-de-Dôme, où sa carrière se déroula. C’est à Aubiat qu’il apprit à lire à son petit-fils. Militant socialiste, disciple de la première génération des Thivrier, celle de « Christou », le député en blouse, il passa au Parti communiste à la scission, puis à celui de Paul Louis, assez puissant dans l’Allier : l’Union socialiste-communiste. Il fut conseiller municipal et adjoint au maire de Désertines et, sinon élu, du moins candidat au conseil général ou au conseil d’arrondissement. Jean Dautry lui devait sa formation morale et son engagement politique, et il l’admirait profondément. « Mon grand-père, socialiste, athée et puritain, était, disait-il, une sorte de saint-simonien ». Félicien Dautry, son père, entra dans les postes après ses études secondaires au lycée de Montluçon. Ambulant, il voyagea presque toujours entre Paris et le Bourbonnais. Il prit sa retraite comme contrôleur principal. Félicien Dautry était syndicaliste-révolutionnaire ; de petite taille, il portait encore le grand chapeau à larges bords et la lavallière des anarchistes dans les années 1930. Clemenceau l’avait révoqué et traduit en correctionnelle lors de la première grande grève des PTT de 1909. Il fut ensuite réintégré. Félicien Dautry et son beau-frère Marcel Camus furent communistes au moment de la scission et Jean qui avait environ dix ans appartint alors aux pionniers rouges. Ils s’en allèrent tous en même temps que Monatte, en novembre 1924.
Ses parents habitaient 98, avenue Daumesnil (XIIe arr.) où lui-même eut plus tard une chambre indépendante au dernier étage. Jean Dautry, fit des études brillantes à l’école communale du quartier, puis au lycée Charlemagne. Il passa son baccalauréat de philosophie en 1928, mais au lieu d’aller vers la khâgne, il vint directement à la Sorbonne en octobre, pour commencer sa licence d’histoire et de géographie, dont il allait obtenir les quatre certificats. Il fit son diplôme d’études supérieures avec l’historien de la Révolution française Albert Mathiez puis, en 1932 et 1933, échoua à l’agrégation dès l’écrit. Il pensait à entrer dans les postes, puis il fut répétiteur au collège de Meaux en 1935, mais il avait renoncé pour l’instant aux titres universitaires. En fait, il était pris par le militantisme.
Jean Dautry arrivait à la Sorbonne chargé d’un passé politique et pourvu d’une science politique. Il était déjà engagé dans l’aventure de l’ultra-gauche de l’entre-deux-guerres. Il avait lu Marx, Engels, Lénine, Zinoviev, Boukharine, Trotsky, Bakounine, Kropotkine, Guillaume, Gorter et surtout Rosa Luxembourg. Il appartenait au groupe de Souvarine avec les Naville, Queneau, Bataille, Bernier, Simonne Weil, Pierre Kaan, et il collabora à La Critique sociale. D’autre part, il était associé aux entreprises de son ami André Prudhommeaux, celles d’éditer les petits journaux de l’ultra-gauche communiste, qui diffusaient les idées de Gorter, Henriette Roland-Holst, ou Miasnikov : Le Réveil Communiste, puis L’Ouvrier communiste, plus tard Spartakus. André Prudhommeaux évolua vers l’anarchisme, Jean Dautry également. Il dirigea en 1932-1933 La Correspondance ouvrière internationale, revue de presse de l’ultra-gauche européenne. À l’automne de 1935, Jean Dautry était l’un des principaux membres du groupe dirigé par Georges Bataille et il participa avec les surréalistes à la fondation et à la vie de Contre-Attaque. Il rédigea le tract publié après l’occupation de la Rhénanie, « Sous le feu des canons français ». Après la dissolution de Contre-attaque, à l’été 1936, il ne suivit pas les amis de Bataille dans l’expérience d’Acéphale, il partit pour Barcelone. Sa mauvaise santé l’exclut des combats et il fut chargé des émissions françaises de Radio CNT-FAI. Il revint faire son service militaire à l’automne et fut affecté à Strasbourg. Appartenant au service auxiliaire il demanda à suivre le peloton des candidats EOR pour revenir à Paris ; mais jugé inapte à l’administration de l’Intendance, il passa six mois à Mourmelon comme CEOR d’administration du service de santé et six à Vincennes comme EOR. Il vint ensuite au collège Jean-Baptiste-Say comme instituteur suppléant éventuel. Il était alors lié à Lefeuvre et au groupe qui éditait Masses. Il reprit la préparation de l’agrégation et fut admissible en 1938. Nommé professeur délégué au lycée de Bourges, il fit quelques semaines plus tard la grève du 30 novembre 1938. Des parents d’élèves télégraphièrent au ministre pour demander sa révocation. Le 2 décembre, il fut inspecté par Isaac qui se montra bienveillant. En 1939, il fut reçu à l’agrégation.
À l’été 1939, le sous-lieutenant Jean Dautry partit pour une guerre qu’il ne trouva pas drôle, ce qui l’incita à se porter volontaire pour les théâtres extérieurs d’opération. Il fit la campagne de Norvège, fut torpillé pendant la retraite avant la sortie du fjord, mais son bateau parvint à gagner l’Écosse. Il offrit aux Britanniques ses services qui ne furent pas agréés et, rentré en France, il fut nommé au lycée d’Oran, il y connut Albert Camus* et il adhéra au Parti communiste en 1941. Il fut ensuite muté à Orléans, où il retrouva une condisciple de la Sorbonne, Martine Wernlé. Ils décembre 1942 à Paris (XVIe arr.) et ils eurent trois enfants : Rose-Marie, Jean-Jacques, François.
En 1943, Jean fut nommé au lycée Buffon à Paris. Il y joua son rôle dans la résistance et la libération de Paris. Ses liens avec le Parti communiste s’étaient renforcés aux cours des années précédentes. Il écrivit : « J’ai eu en main la brochure clandestine de Politzer en 1942 et elle a exercé sur mon « engagement » une influence considérable. J’avais depuis plus d’un an adhéré, c’est-à-dire jeté un acte en avant de moi-même, je n’étais pas soudé au Parti. Je le fus dès lors ».
Nommé en 1947 au lycée Charlemagne ; il fut détaché au CNRS de 1950 à 1953, puis nommé au lycée de Montgeron, où il s’était établi avec sa famille et où, dès son enfance, il avait coutume d’aller : Il fut élu conseiller municipal communiste de Montgeron (7 mai 1953-8 mars 1959). Le 17 septembre 1957, Dautry fut frappé d’une crise cardiaque dont il se rétablit difficilement.
Nommé professeur, en 1960, au Centre d’enseignement par correspondance de Vanves, il y prépara les candidats à la propédeutique et à la licence. Jean Dautry était, quand il mourut, maître-assistant au Centre universitaire littéraire de télé-enseignement, rattaché à la Faculté de Nanterre. Comme l’a écrit son ami de quarante ans, Henri Dubief, « nul ne l’aura approché sans en avoir été considérablement enrichi, et cela parce qu’il était plein de l’amour des hommes et que son esprit était ouvert à tout ce qui est intelligent et généreux ».

ŒUVRE : Saint-Simon. Textes choisis, Éditions sociales, 1951. — 1848 et la Deuxième République, éd. Sociales, 1957 (3e édition en 1977 avec préface de Jean Bruhat). — En collaboration avec Jean Scheler, Le Comité Central républicain des vingt arrondissements de Paris, Éditions sociales, 1960. — En collaboration avec Jean Bruhat et Émile Tersen, La Commune de 1871, Éditions sociales, 1960. — Collaboration au DBMOF.

SOURCES : Henri Dubief, « Un homme : Jean Dautry (1910-1968) », Annales historiques de la Révolution française, n° 3, 1968, repris en partie dans cette notice. — Préface de Jean Bruhat à la 3e édition du livre de J. Dautry, 1848 et la Seconde République, éditions sociales, 1977.

Jean Maitron

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