DAUPHIN-MEUNIER Achille [MEUNIER Marie, Achille, Dauchin], dit GANIVET Pierre

Par Jean Maitron, Gilles Morin

Né le 28 juillet 1906 à Bourg-la-Reine (Seine), mort le 18 août 1984 à Cailly-sur-Eure (Eure) ; professeur de droit et d’économie ; successivement anarchiste, socialiste et collaborationniste ; syndicaliste confédéré.

Achille Dauphin était fils de Joseph, chef de bureau de la préfecture de la Seine, historien des Mirabeau, conservateur de la Bibliothèque administrative de la Ville de Paris, et de Claire Bouchard. Aîné de sept enfants, il fut élève d’un collège catholique Saint-Aspais de Melun puis du lycée Lakanal à Sceaux. Il poursuivit ses études à la Faculté de Droit de Paris, à l’École des Sciences Politiques (diplômé en 1926) et à l’École des Hautes Études Sociales, tout en travaillant comme employé de banque de Paris et des Pays-Bas dès l’âge de seize ans, bientôt attaché à la direction. Le financier Horace Finaly l’aurait aidé à poursuivre ses études.
Son père, ami de Benoît Malon, aurait un temps « flirté avec le socialisme », avant de devenir l’un des collaborateurs de Barthou. En 1922, par l’intermédiaire de son condisciple du lycée Lakanal, Robert Longuet, arrière-petit-fils de Karl Marx, Dauphin-Meunier entra en rapport avec l’anarchiste Jean Grave et il commença à militer deux ans plus tard. Il était, selon son témoignage, « anticlérical, matérialiste et internationaliste [...] par réaction sans doute contre l’éducation reçue à la maison et au Petit Séminaire » (Plus loin, n° 61, avril 1930). C’est alors qu’il se lia d’amitié avec Christian Cornelissen qu’il considéra toujours comme son maître intellectuel, avec la veuve et la petite-fille de Kropotkine, avec le Dr Pierrot et Paul Reclus.
Sa compagne était une couturière hongroise d’origine paysanne, Élisabeth Kovacs. Elle éveilla en lui un grand intérêt pour le mouvement anarchiste en Hongrie et l’amena à publier un livre sur La Commune hongroise et les anarchistes. Dans la Revue Anarchiste (avril 1925), dans Le Libertaire et encore en 1928 dans Le Populaire de Paris, Dauphin-Meunier donna une série d’articles pour dénoncer le régime de Horthy. C’est ainsi qu’il écrivit dans la Revue Anarchiste en avril 1925 un article qui se terminait par ces lignes : « Qu’une insurrection éclate, que les partis d’extrême-gauche unis dans un effort commun, parviennent à renverser le régime actuel, que les milliers d’émigrés, instruits par les duretés de la défaite et de l’exil reviennent enfin chez eux, peut-être verra-t-on surgir alors cette société communiste-anarchiste pour laquelle tant de penseurs et tant d’ouvriers ont souffert et sont morts ! » Élisabeth Kovacs, qu’il avait épousé le 17 juillet 1928, se suicida le 5 juin 1930 à Robinson (Plessis-Robinson, Seine) où ils avaient vécus ensemble dans l’ancien appartement de Robert-Jean Longuet.
Dauphin-Meunier collabora au Libertaire de 1923 à 1930, sous le pseudonyme de Molnar, s’y occupant de la rubrique internationale, et à la revue de Jean Grave Révolte et Temps Nouveaux jusqu’en 1930. Il avait créé en 1925 un cercle d’études bakouninistes, à l’écart de l’Union anarchiste.
Secrétaire en 1924 du groupe anarchiste du Ve arrondissement de Paris, puis de 1925 à 1930 du groupe de Bourg-la-Reine, il était également en contact avec les milieux internationaux, notamment avec les trois secrétaires de l’Association internationale des travailleurs (AIT), Augustin Souchy, Schapiro et Lehning. Il collaborait régulièrement aux publications anarcho-syndicalistes espagnoles (Redencion, Cultura Libertaria, Orto) et à la revue hongroise Munka que dirigeait le poète anarchiste Lajos Kassak. À titre individuel, Dauphin-Meunier participa le 12 février 1927 à la réunion consacrée à la préparation d’un congrès anarchiste international. Celui-ci se tint le 20 avril 1927 à Bourg-la-Reine. La police arrêta tous les participants. Les rapports de Dauphin-Meunier avec Sébastien Faure étaient des plus mauvais. À la suite d’un compte rendu du congrès de l’Union anarchiste tenu du 19 au 21 avril 1930, signé Pierre Ganivet (pseudonyme de Dauphin-Meunier), Faure parla d’un « tissu de mensonges et de calomnies » et, quelques mois plus tard, traita l’auteur de « faux anarchiste » (Le Libertaire, 12 juillet 1930 et 31 janvier 1931). Dauphin-Meunier rompit alors avec l’Union anarchiste.
Sursitaire du fait de ses études, il fut incorporé en avril 1929 au 1er régiment d’aérostiers à Compiègne. Il a été renvoyé dans ses foyers en avril 1930, comme fils aîné de sept enfants et soutien de famille. Il a épousé en seconde noce le 26 décembre 1931, à la mairie de Bourg-la-Reine, Else Eich, née le 3 janvier 1906 à Steinwehr (Allemagne). Il a eu deux enfants. Il obtint le titre de docteur en droit et ès sciences économiques de la Faculté de Paris en 1933. Il devint assistant à la Faculté de Droit de Paris en 1935, puis entra au CNRS en 1940.
En 1932, dans l’Espagne au tournant, Dauphin-Meunier condamnait ainsi le régime régnant de l’autre côté des Pyrénées : « le régime mi-féodal, l’alliance du clergé, du capitalisme industriel et des propriétaires fonciers par lesquels se meurt l’Espagne, subsistent toujours » cf. p. 41.
De 1932 à 1937, il dirigea la revue L’Homme réel, « revue syndicaliste et humaniste », qui avec René Belin, Robert Lacoste et Hubert Lagardelle, commentait avec sympathie les positions du courant planiste (cf. le n° d’octobre 1934 : « Le syndicalisme et le plan »).
Syndiqué comme employé de banque, d’abord au syndicat autonome puis à la CGT-SR en 1931, il rejoignit la CGT en février 1934 et participa à la rédaction du Plan d’action de l’organisation. Dauphin-Meunier fut l’un des responsables de la section fédérale des employés de banque pendant les événements de mai-juin 1936 ; il assura avec Christian Pineau, avec lequel il resta très lié jusqu’à la débâcle, la publication de la revue Banque et Bourse, organe de la section et, de 1936 à 1940, présida le syndicat national des cadres de la Banque. À ce dernier titre, il appartint au Comité des sept experts chargé de la réforme du statut de la Banque de France. Il dirigeait la Revue syndicaliste l’Homme réel, sous le pseudonyme de Pierre Canivet. Il intervint dans de nombreuses réunions organisées par la CGT.
En juin 1935, Dauphin-Meunier soutint l’idée d’un Comité national rassemblant les adversaires de la guerre qui semblait venir et d’un éventuel pacte militaire avec l’URSS. Il écrivait dans La Révolution Prolétarienne le 10 juin 1935 : « Nous sommes les adversaires inconciliables et irréductibles du militarisme, aussi bien soviétique que français » et encore : « Le mot de Marx continue pour nous à avoir son plein sens : les prolétaires n’ont pas de Patrie ». Le Comité tint deux conférences, l’une à Saint-Denis, 10-11 août 1935, l’autre à Paris, salle de la Mutualité, 28 septembre 1935.
En 1937, il publia en deux volumes La Banque à travers les âges. Édouard Dolléans son préfacier, le présentait ainsi : « Pour mener à bien la tâche que M. Dauphin-Meunier s’était assignée, il fallait unir aux qualités de l’historien une connaissance approfondie de la technique bancaire. Fils d’historien, et par son père élevé dans le respect des méthodes les plus sûres de l’érudition, longtemps technicien de la Banque qu’il n’a quittée que pour se consacrer à l’enseignement supérieur, M. Dauphin-Meunier était qualifié pour entreprendre et réussir cette tâche ». En 1938, A. Dauphin-Meunier était chargé de cours à la Faculté de Droit de Toulouse. Il fit aussi des conférences radiophoniques à la radiodiffusion nationale et aux postes privés.
À la veille de la guerre, il a fait partie de l’équipe de l’Émancipation nationale de Jacques Doriot avec Bertrand de Jouvenel et Drieu la Rochelle,
Il a été rappelé à l’armée au 1er régiment d’aérostiers à Toul, lors de la mobilisation le 24 août 1939. Il a été démobilisé le 7 août 1940.
Durant l’Occupation, Dauphin-Meunier – qui à partir de 1940, résidait 8 rue de l’Université, dans le 7e arrondissement – collabora à la Vie Industrielle et écrivit beaucoup. Nous en retiendrons quelques éléments. Dans Produire pour l’homme, paru en 1941, il attaquait « L. Blum et ses collaborateurs » cf. p. 111 de même que Raymond Poincaré et Albert Lebrun, anciens Présidents de la République qui se montrèrent « hostiles à l’éventualité d’un rapprochement franco-allemand » cf. p. 241. Dans l’Économie allemande contemporaine, Paris, 1942, dédié à Éd. Dolléans, il estimait que le capitalisme allemand ne présuppose plus « le maintien de la condition prolétarienne comme le capitalisme anglo-saxon » mais, au contraire, « entend associer les ouvriers aux bénéfices d’une technique mécanicienne dont ils sont du reste les premiers artisans, et non plus seulement à ses risques. Ce capitalisme est communautaire ». En 1943, directeur de l’École supérieure d’Organisation professionnelle, il préfaça la première traduction en français de l’ouvrage de l’auteur allemand August Winning originellement publié en 1930 et auquel il est donné maintenant pour titre Du Prolétariat à l’« État ouvrier » et dans lequel il est noté que de très nombreux juifs, après Marx, figurèrent parmi les principaux chefs du mouvement ouvrier (cf. pp. 61-62).
Après l’armistice, Dauphin-Meunier a publié la revue mensuelle, La Revue de l’Économie contemporaine et s’occupa de la rubrique financière du journal collaborationniste Aujourd’hui, jusqu’à la Libération. Il fonda l’hebdomadaire économique et social Le Fait, avec Georges Roux, Bertrand de Jouvenel et Pierre Drieu la Rochelle. Son bandeau proclamait « L’Ancien régime est mort de s’être écarté du Fait ». Adoptant une lecture purement économique et dépolitisée des événements, il annonçait que les divergences nationales allaient se résorber dans des unités continentales ou semi-continentales qu’il présentait de façon compatible avec son milieu : « De la notion nationaliste d’espace vital, on passe ainsi à la notion plus généralement admissible, d’autarcie de vastes espaces » (Produire pour l’homme, p. 404).
Il aurait adhéré au RNP selon le journal personnel de Déat, du 24 février 1941 et appartint à son Comité technique d’économie générale. Le 5 novembre 1941, il a adhéré au Cercle européen et y fit une conférence en mars 1942, le dîner étant présidé par Froideval. La même année, il a effectué un voyage à Berlin avec la mission Scapini, afin d’organiser les Centres d’études professionnelles dans les camps de prisonniers. Il obtint alors la libération de nombreux intellectuels.
Conseiller de Jean Bichelonne, il fut violemment attaqué par le Bulletin d’information antimaçonnique du 11 septembre 1943, qui contenait un long papier sur son parcours.
La Libération venue, Dauphin-Meunier fut menacé d’arrestation sur décision du ministre de l’Intérieur Adrien Tixier, mais les services rendus à des professeurs et étudiants de la Résistance dont il connaissait l’action clandestine lui permit d’échapper à l’emprisonnement. En 1946, une information fut ouverte contre lui par la Cour de Justice de la Seine, sous l’inculpation d’avoir été membre du Mouvement social révolutionnaire (MSR). Son dossier fut classé sans suite, faute de preuves.
Directeur de l’Institut des Hautes Études Américaines en 1945, directeur de la revue Études Américaines à partir de juillet 1946, Dauphin-Meunier, devint professeur à la Faculté de Droit dépendant de l’Institut catholique puis, cette Faculté ayant disparu en février 1968, il fonda avec quelques collègues, en juin 1968, la Faculté libre autonome et cogérée de droit et de sciences économiques (FACO) dont il devint le doyen, Faculté financièrement soutenue par un certain nombre d’entreprises industrielles et commerciales. En 1950, il était aussi administrateur du Centre d’études et de recherches Ibérico-américaines, qui préparait aux licences et aux agrégations de portugais et d’espagnol. Il dirigeait encore les revues scientifiques Nouvelle revue de l’économie contemporaine et Études américaines.
En 1967, après la demande faite par le général de Gaulle aux forces de l’OTAN d’évacuer le territoire français, Dauphin-Meunier s’associa à l’envoi d’une motion aux ambassadeurs des États-Unis et du Canada, motion assurant le gouvernement et le peuple des États-Unis de leur gratitude pour l’aide par eux donnée à la France en péril en 1917, 1941, 1947... (cf. Le Monde, 15 avril 1967).
Parallèlement, de 1954 à 1970, A. Dauphin-Meunier remplit les fonctions d’expert international d’assistance technique au Cambodge, en Amérique centrale et en Jordanie.
Le Monde des 2 et 3 septembre 1984 annonça son décès plus de deux semaines après celui-ci.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21556, notice DAUPHIN-MEUNIER Achille [MEUNIER Marie, Achille, Dauchin], dit GANIVET Pierre par Jean Maitron, Gilles Morin, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 13 décembre 2015.

Par Jean Maitron, Gilles Morin

OEUVRE : La Commune hongroise et les anarchistes, Librairie internationale, Paris, 1924. — L’Espagne au tournant, Les Humbles, Paris, 1932. — Subversion de l’économie allemande, Les Humbles, Paris, 1932, 56 p. nouvelle édition augmentée sous le titre L’Économie allemande contemporaine, Sorlot, Paris, 1942. — Economia anarco-comunista, Biblioteca social, Valencia, 1934. — La Banque, La Jeune République, Paris, 1935. — Tempête sur l’Espagne, Homme réel, Paris, 1936. — La Banque (Allemagne, Angleterre, France), Gallimard, Paris, 1936. — La Banque de France, Gallimard, Paris, 1937. — En collaboration avec Émilie Lefranc : Le Chômage en France de 1930 à 1936, Paris, 1938. — La Cité de Londres, Gallimard, Paris, 1940. — Produire pour l’homme, Plon, Paris, 1942. — L’Économie allemande contemporaine, Paris, 1942.
Préface à la traduction du livre (1930) du socialiste allemand August Winning : « Du Prolétariat à l’État ouvrier », Plon, Paris, 1943.

SOURCES : Arch. Nat., Z5/129/5849. — Arch. PPo, 1W0159/39168. — La Revue anarchiste, n° 33, avril 1925. — Plus loin, n° 61, avril 1930 et n° 96, avril 1933. — La Révolution Prolétarienne, n° 200, 10 juin 1935. — Samuel Jospin, La CGTSR à travers son journal Le Combat syndicaliste, 1926-1927, Mémoire de Maîtrise, Université Paris I, 1974). —Bernard Bruneteau, « L’Europe nouvelle » de Hitler, une illusion des intellectuels de la France de Vichy, Paris, Éditions du rocher, 2003. — Le Monde, 2-3 septembre 1984.

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