NOIRET Charles

Par Jean Dautry

Né le 19 octobre 1802 à Rouen (Seine-Inférieure) [27 vendémiaire an XI], mort le 18 mars 1877 au Havre ; militant et théoricien ouvrier sous la monarchie de Juillet ; républicain et socialiste ; sous-commissaire de la République en 1848 ; fonctionnaire municipal au Havre après 1870.

Fils de Pierre-Louis Noiret, toilier, et de Marie-Thérèse Delannoy, arrivé depuis peu de leur Pas-de-Calais natal (ne savaient pas signer l’acte de naissance), Charles Noiret avait une sœur, Adélaïde-Virginie née en 1804. Ouvrier tisserand, autodidacte, il se fit connaître à Rouen en 1836 par la publication d’un petit livre bien documenté et bien écrit qu’il avait intitulé Mémoires d’un ouvrier rouennais. Il y établissait que si, de 1815 à 1824, les ouvriers de l’industrie cotonnière avaient été « largement payés » (p. 2), une preuve de ce dire étant fournie par le fait que « la plupart de nos manufacturiers d’aujourd’hui sont des ouvriers laborieux et économes de ce temps-là », il n’en allait plus ainsi depuis 1825, et plus encore depuis la crise des années 1830 ; et les chiffres allégués pour les prix de façons faisaient apparaître des baisses énormes (de 300 à 600 %). De nombreux abus s’étaient introduits en outre dans la profession de tisserand, tant chez les apprentis que chez les compagnons. Y avait-il un remède à cette situation ? Noiret préconisait les « Sociétés d’ouvriers pour l’exploitation de l’industrie » (p. 59).
Pour constituer une de ces sociétés, Noiret préférait que parmi 500 ou 1.000 ouvriers s’ouvrît une souscription permanente de 1 ou 2 f. par mois. « Dans l’espace de quelques années », les fonds seraient accumulés pour le démarrage de ce que nous appellerions une coopérative de production, à qui il ne serait pas interdit d’emprunter sur le marché des capitaux. « Quant aux capitalistes, écrivait Noiret, je ne les admets que comme bailleurs de fonds, tant je crains l’influence des riches. » Il s’occupait ensuite des détails de l’organisation, du gérant, du conseil d’administration, etc., opposant la prochaine amélioration du sort des ouvriers à leur présente dégradation : « Les ouvriers d’aujourd’hui ne sont pas des ouvriers, disait-11 (pp. 64-65), mais des machines tout à fait dépourvues d’intelligence, et cela parce que les maîtres accaparent tous les bénéfices de l’industrie, à laquelle les ouvriers ne sont intéressés que par le plus ou moins de facilité qu’ils ont de se procurer de l’ouvrage, et aussi parce que la misère et l’inquiétude de tous les jours enchaînent leur génie. Il en serait tout autrement si les ouvriers exploitaient l’industrie en commun et pour leur propre compte, intéressés qu’ils seraient à la prospérité des établissements auxquels ils seraient attachés ; ils déploieraient toute leur capacité, toute leur intelligence, et s’exciteraient réciproquement à bien faire. Les établissements n’étant plus peuplés par des ouvriers cosmopolites, la main-d’oeuvre serait continuée par les mêmes mains et s’en ferait mieux, et les améliorations seraient plus faciles et plus notables. A la fin de la brochure (p. 73), Noiret assignait pour but à son système financier, « de créer des valeurs garanties par la propriété et de faire baisser le taux de l’intérêt ».
Le 19 septembre 1840, il s’adressait de nouveau Aux Travailleurs dans un court et vigoureux pamphlet. « On ose nous dire que nous ne pourrions pas vivre sans les spéculateurs, puisque ce sont eux qui nous donnent de l’ouvrage [ ... ] Qu’on nous laisse le fruit de notre travail ! » (p. 3). « On veut que nous sachions gré à ceux qui nous font travailler. S’ils nous occupent, c’est pour eux, et non pour nous ; ce qui le prouve, c’est que dans les temps de crise, ils nous jettent impitoyablement sur le pavé, sans s’embarrasser le moins du monde si nous avons du pain : ils comptent ce qu’ils peuvent perdre, et non ce qu’ils ont gagné avec nous » (p. 4). « Quoi qu’on en dise, c’est nous qui payons tous les impôts, soit qu’ils abattent sur nos salaires, soit qu’ils ajoutent à notre dépense. Cela se conçoit : puisqu’il n’y a rien sans le travail, les charges publiques ne peuvent peser que sur ses produits ; et ses produits viennent de nous, sont à nous » (p. 7). Noiret s’élevait ensuite contre le sophisme en vertu duquel les ouvriers, de par la nature de leurs occupations aussi bien que de par leur niveau d’instruction, devaient rester étrangers à la politique. « Lorsque les assemblées populaires sont livrées à elles-mêmes, quelque nombreuses qu’elles soient, les troubles n’y sont pas à craindre, chacun ayant l’instinct de l’ordre. Ce qui agit, ce sont les intrigues de ceux qui veulent les exploiter en sens divers, et les rigueurs maladroites ou calculées de la police et de la force armée, qui irritent, qui exaspèrent les esprits, et provoquent la violence. Les Anglais se réunissent à cinquante mille, cent mille, et il n’y a pas de troubles ; à Rome, autrefois, il s’est tenu des assemblées de quatre cent mille citoyens, votant à haute voix, et il n’y avait pas de troubles » (p. 15) Démocratie donc, mais avec « l’organisation du travail, de l’industrie et du commerce, l’association des ouvriers travaillant en commun et pour leur propre compte, établie de manière qu’ils n’aient point de supérieurs, que leurs produits ouvrés passent directement de leurs mains dans celles des consommateurs, et qu’il y ait équilibre, avec un travail moindre, entre les bénéfices et les dépenses » (p. 16).
Charles Noiret prévoyait un pamphlet périodique et il fit paraître effectivement en 1841 une Deuxième lettre aux Travailleurs, sous-titrée Organisation du Travail. « A mesure que les hommes se sont multipliés, disait-il, leurs goûts se sont dépravés et ils sont devenus insatiables ; la végétation sauvage ne suffisait plus à leurs besoins, il leur a fallu créer la culture et l’industrie. De là le travail sédentaire, qui abrutit, et tient le faible sous la coupe du puissant. Les plus heureux, les plus adroits s’emparèrent des instruments de la production et firent travailler les autres à leur profit. De là l’exploitation de l’homme par l’homme, la dépendance du grand nombre et la domination de quelques-uns. Plusieurs, travaillant au profit d’un seul, lui firent une certaine somme de richesses ; il posséda par les autres et exclusivement pour lui ; la loi lui garantit, à lui et à ses descendants, ce qu’il avait acquis du labeur d’autrui ; et voilà la propriété et l’hérédité établies. Donc, la propriété, comme l’exploitation, comme le travail, est toute de ï convention, et n’a rien de naturel ; et si elle est de convention, on peut la concevoir et l’établir autrement » (pp. 1-2). Le travail étant l’unique source de toute production, chacun doit avoir en entier, à lui, le fruit de son labeur. C’est là, à mon avis, la seule vraie, la seule légitime propriété, consacrée par la loi de nature, qui a donné à tous la faculté de produire » (p. 2). Après avoir ainsi côtoyé quelques notions fondamentales du marxisme, Noiret formulait le principe : « Qui ne travaille pas, ne doit pas manger » (p. 3), et revenait à l’association fondée sur la seule souscription de ses membres ouvriers, « plus sûre garantie d’indépendance sociale s (p. 5). Il disait son aversion pour la commandite bourgeoise : « On a parlé d’associer les capitalistes et les travailleurs. Je ne connais rien de dangereux, d’immoral comme ce monstrueux accouplement ; j’aimerais autant m’associer avec la peste et la lèpre » (p. 6). S’ensuivait une critique du phalanstère fouriériste, liée logiquement mais non explicitement à la mise en garde contre les commanditaires. Alors, dans une note proche de celle de Louis Blanc, Noiret envisageait l’action de l’État auprès des associations. « Reste l’action gouvernementale. Le pouvoir pourrait ouvrir du crédit aux associations, les secourir au besoin, les aider de ses conseils et de ses soins, faciliter leur approvisionnement et l’écoulement de leurs produits ouvrés. Ou bien, prendre lui-même l’initiative, et organiser sur un plan général, national. Dans ce dernier cas, il deviendrait inutile de s’occuper d’argent, car le pouvoir trouverait toutes les ressources nécessaires ; d’ailleurs, le travail produit et les produits attirent le numéraire. C’est peut-être ce qui réussirait le mieux chez nous, où l’esprit de centralisation, qui fait notre force devant l’étranger, est tel, que pour les entreprises un peu colossales, tous les yeux sont fixés sur le gouvernement. Les moyens que je viens de vous indiquer, tout pacifiques qu’ils sont, rencontreraient un obstacle peut-être insurmontable. Vous le savez, ceux qui vivent de nos sueurs sont justement ceux-là mêmes qui nous régissent et nous gardent. Permettre que nous nous associions pour ne plus les enrichir, ce serait se suicider, se détruire eux-mêmes, ou du moins, c’est ainsi qu’ils le considéreraient, tant ils sont aveuglés par là soif insatiable de posséder et de dominer, comme si l’accroissement de la fortune et de la puissance ne pouvait pas avoir de bornes, et c’est à quoi ils se résigneront difficilement ; si les lois existantes ne leur suffisaient pas, ils en feraient d’autres, pour nous empêcher, nous enchaîner. Dans toutes les occasions, et surtout en 1830 à Rouen, en 1831 à Lyon, et dernièrement à Paris, nous avons vu comment on répond à nos réclamations, comment on entend la justice ;.c’est avec du fer qu’on rassure ceux qui ont faim ; c’est avec des cachots, c’est avec des tortures qu’on soulage ceux qui souffrent » (pp. 9-10).
Charles Noiret concluait sur des considérations très générales : « L’association nationale industrielle ne serait encore qu’une belle transition, qu’un heureux passage à un état meilleur et auquel, je le crains bien, les hommes d’aujourd’hui ne pourraient prétendre, vu leur dépravation » (pp. 14-15). « Je terminerai par quelques observations que je crois essentielles. À quelque degré que les ouvriers s’associent, lés affaires doivent toujours être faites à découvert, afin que les intéressés ne puissent pas être trompés. Les associés doivent toujours pouvoir donner leur avis ; c’est à eux seuls qu’il appartient de prendre une détermination, dans les circonstances importantes ou difficiles : quand l’intérêt de tous est en jeu, tous doivent décider » (pp. 17-18). Dernier conseil : « il faut aussi prendre garde qu’au sein des associés, il ne se forme des dominateurs » (p. 18), avant l’annonce d’e un petit cours de politique appliquée ».
La révolution de 1848 fit de Noiret un sous-commissaire du Gouvernement provisoire à Neufchâtel-en-Bray (Seine-Inférieure), Frédéric Deschamps étant commissaire à Rouen et Goudchaux au Havre. Les renseignements manquent sur ce bref passage de Noiret à la sous-préfecture de Neufchâtel. Mais il est certain qu’il resta fidèle à la République et au socialisme et, la réaction venue, qu’il continua de professer les mêmes idées. « Nous arrivons à une transformation sociale » (p. 1), il est urgent de passer à l’e association ouvrière » (p. 4), écrivait-il avant la fin de 1848 dans un Mémoire adressé à l’Assemblée nationale, où il proposait (p. 8) de décréter : 1) l’appropriation par l’État de toute terre cultivable restée inculte pendant une année ; 2) la socialisation des défrichements et de la colonisation ; 3) l’intervention du gouvernement dans la formation des associations industrielles ou agricoles ; 4) la création de valeurs représentatives garanties par l’État, sur le matériel des sociétés et sur leurs produits ; 5) l’ouverture de magasins publics à cet effet ; 6) la formation d’une administration nationale d’approvisionnements ; et comme aucune proposition formelle n’a été faite à cet égard ; 7) la colonisation de l’Algérie ; 8) l’extension des primes d’exportation aux produits similaires de ceux qui sont exportés par l’étranger et dans une mesure qui permette à nos nationaux de soutenir la concurrence avec avantage ». Et dans L’Émancipation normande de Letellier, journal « rédigé par des ouvriers » il exprimait d’autre part sur « l’enseignement des religieux » des vues hostiles au clergé, à sa capacité d’enseigner, à la valeur de ses moyens et de ses talents pour enseigner, favorables au monopole d’État et à la séparation absolue de l’Église et de l’État (numéro 6 d’avril 1850). Letellier ayant dans un chapeau désavoué cet article, au nom de la liberté, Noiret répondit par une lettre ouverte (L’Émancipation normande, n° 7 de mai 1850) où il condamnait expressément la liberté d’enseignement et concluait : « Je crois que les diverses fonctions de l’enseignement peuvent être données par l’élection, avec des conditions de capacité, de moralité, préalablement établies par la loi. »
Charles Noiret participa encore à l’enquête agricole et industrielle de 1848, avant de revenir à la vie privée. Déporté en 1852, il rentra à Rouen sous l’Empire. Il consacra alors ses loisirs à divers travaux qu’il conserva en manuscrit. En 1871, il fut un moment commissaire central de police au Havre. Il y était, en 1875-1876, inspecteur de la voirie. Et, en cette qualité, il recherchait les moyens de moraliser l’embauche sur le port du Havre, de grouper la main-d’oeuvre des dockers, parmi lesquels les repris de justice n’étaient pas rares, et de la rendre consciente de ses Intérêts, d’organiser des travaux de remplacement pendant le chômage forcé ou occasionnel du port. Sa verve demeurait très alerte pour dénoncer les chefs de bordée qui n’embauchaient que ceux qui leur payaient à boire, pour réprouver la pratique de l’échange des bons de corvée (c’est-à-dire les bons représentant une demi-journée de travail) au cabaret contre numéraire ou marchandises, les méfaits de l’ivrognerie ouvrière qui résultait de ces abus. De la brutalité des hommes à l’égard des femmes, l’ivresse venue, des souffrances des enfants, il disait, comme sous la monarchie de Juillet, « la faute en est à l’état des rapports établis » (p. 17). Il voulait des délégués et des syndics élus par tous les dockers, même par les anciens délinquants, le vote étant pour lui moral en lui-même. Quant aux travaux du temps de chômage, tri de. marchandises de qualité plus ou moins compromise par avarie, défilochage de cordages en étoupe, et en général occupations minutieuses de nature à détourner du cabaret, il mettait à les décrire la même juvénile puissance d’imagination qu’autrefois. Et son avant-projet de statut de syndicat était aussi étudié que tout ce qui était sorti de sa plume trente-cinq ans auparavant.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article215516, notice NOIRET Charles par Jean Dautry, version mise en ligne le 15 mai 2019, dernière modification le 15 mai 2019.

Par Jean Dautry

OEUVRE : Mémoires d’en ouvrier rouennais, François, libraire, Grande-Rue à Rouen, 1836, in-12, VIII + 100 pp. (Bibi. Nat., 81 Lu 27/15246). — Aux Travailleurs, Rouen, impr, Bloquel, 19 septembre 1840 in-12, 17 p. (Bibi. Nat., Rp 1127). — Deuxième lettre aux Travailleurs. Organisation du Travail, Rouen, impr. Bloquel, rue de la Poterie, 1841, in-12, 18 pp, (Bibi. Nat., Lb 51/3240).— Mémoire adressé è I’Assemblée nationale par l’intermédiaire de M. le ministre de l’Agriculture et de Commerce, Rouen, 1848, in-4’, 8 pp. (Bibi. Nat.. 40 Lb 54/954). — Projet de syndical et de caisse d’échange pour les ouvriers du port et d’amélioration morale dans notre population, Le Havre, 1876, lmpr. Maudet, Godefroy et Cie, in-16, 52 pp. (Bibi. Nat., Ftp 4077). — Un manuscrit de Noiret est conservé à la Bibliothèque municipale de Rouen. Il s’intitule : Essai de typologie française, méthode de prononciation à l’usage des personnes peu instruites.

BIBLIOGRAPHIE : Notice nécrologique dans le Journal de Rouen, du 21 mare 1877, qui a inspiré Lebreton. Nouvelle Biographie normande ; et Mme M.-N. Oursel, Nouvelle Bibliographie normande, Paris, 1886.
André Dubuc projette d’écrire une biographie exhaustive de Charles Noiret et nous a fourni divers renseignements.
Paru après la rédaction de la notice : Jean-Pierre Chaline, L’affaire Noiret, Société d’histoire de Normandie, 1986.

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