VINCENT dit BIZET [VINCENT Claude, Victor]

Né le 14 novembre 1817 à Boussac (Creuse), mort après 1880 ; propriétaire-exploitant ; "montagnard" disciple de Pierre Leroux il fut l’un des meneurs d’une révolte de paysans destinés à soutenir en province l’insurrection montagnarde du 13 juin 1849. Opposant au coup d’État du 2 décembre 1851 il fut expulsé et se réfugia à Jersey dans la communauté des proscrits animée par Victor Hugo.

Il fut déclaré à l’État-civil comme fils de Henry Vincent, tanneur âgé de 22 ans et de Louise Agathe De Bize, en présence de Victor Vincent, tanneur âge de 46 ans, probablement son grand-père.

Les affaires du père, entre-temps devenu marchand, permirent à Vincent de faire études aux collèges de Montluçon, Guéret et Limoges. Il essaya de préparer une carrière commerciale, habita Paris où il fit la connaissance d’Armand Barbès et de Louis Blanc et fut employé quelque temps au garde-meubles. Puis il revint à Boussac travailler pendant trois ans à l’imprimerie de Pierre Leroux.

Claude Victor Vincent est décrit comme bon cœur et mauvaise tête, ayant dissipé son argent avec le jeu et les femmes. Charitable, il n’hésitait pas à donner ses habits à des pauvres ou donner de l’argent pour secourir des amis, ce qui l’avait rendu populaire. Avec sa mère il cultivait comme il pouvait la terre qu’il avait reçu en héritage mais dépensait beaucoup de temps dans la politique. Il était en effet un disciple de Pierre Leroux qui avait installé en 1844 une imprimerie à Boussac avec l’aide de George Sand, était devenu maire de la ville puis député suite à la révolution de 1848. Vincent était l’un des quatre-vingt membres de la colonie créée par Leroux, qui vivaient de l’exploitation de l’imprimerie et ses publications, ainsi que d’exploitations rurales. Il était également ami avec Jules Leroux, dirigeant de l’imprimerie et frère de Pierre, élu député de la Creuse en mai 1849. Il avait encore pour ami Philippe Fargin-Fayolle, dit Sommérat, frère du député montagnard de l’Allier Sébastien Fargin-Fayolle.

Ce dernier l’entraîna indirectement dans une insurrection paysanne qui donna des frayeurs aux autorités locales et nationales. Sébastien Fargin-Fayolle fit partie des députés qui, sous la direction de Ledru-Rollin, tentèrent la constitution d’un gouvernement provisoire lors des manifestions du 13 juin 1849. Le même jour à Chapelaude (Allier), son frère Philippe dit Sommérat affirmait à ses amis que Ledru-Rollin venait de faire mettre Napoléon en accusation et que Sébastien et le député Sartin lui avaient écrit qu’il fallait prendre les armes. Le lendemain Sommérat préparait une insurrection armée avec son lieutenant Vincent dit Bizet et quelques autres. Le plan était de soulever et rassembler un maximum de paysans, de marcher sur Montluçon puis Paris pour apporter aux Montagnards l’appui de la province et défendre une République démocratique et sociale. Dans la nuit du 14 au 15 les insurgés firent sonner le tocsin dans plusieurs villages. Obéissant à ce signal leurs partisans se levèrent et entraînèrent avec eux de nombreux paysans qui formèrent deux colonnes et se dirigèrent vers le point de ralliement appelé la Brande des Mottes. Sommérat dirigeait la première colonne depuis Chapelaude, Vincent dit Bizet la seconde depuis Boussac. A 10 heures près de 900 personnes armées principalement d’outils étaient rassemblées. Mais à l’annonce de l’échec des Montagnards les insurgés finirent par se disperser. Sommérat réussit à s’enfuir mais Vincent et quelques autres furent arrêtés comme meneurs et emprisonnés. Il comparut avec quarante co-accusés devant la cour d’assise de Riom (Puy-de-Dôme).

L’acte d’accusation présenta Claude Victor Vincent ainsi : « Après avoir dissipé dans une vie de débauche le faible patrimoine que lui avait laissé son père, il a reçu des leçons de Pierre Leroux et est devenu un des adeptes les plus ardents de sa doctrine. Il résulte de la notoriété publique elle-même, qu’il était le premier lieutenant de Sommérat, et qu’il l’assistait dans les actes qui devaient préparer ou consommer son crime. Dans la matinée du 15, il était armé d’un fusil, avait deux pistolets à sa ceinture, et portait sur l’épaule une carnassière qui semblait contenir des munitions. Dans cet appareil il avait pris le commandement de la seconde colonne et l’avait conduite par le village de Saint-Cernin au lieu fixé pour la réunion générale. C’est lui qui, arrivé à la Brande des Mottes, avait placé des sentinelles sur divers points afin d’arrêter les désertions fréquentes qui commençaient à prendre le caractère d’une déroute (...) ».

Au terme du procès le jury reconnu les siens dans ces accusés et le 30 novembre tous furent acquittés. Vincent fut donc libéré mais était dans le collimateur des autorités. C’est pourquoi suite au coup d’État du Deux décembre ou peut-être en prévision de celui-ci, il fut arrêté puis expulsé. La commission mixte motiva sa décision par le commentaire suivant : « Affilié. Mauvais sujet. Mauvais fils. On dit qu’après avoir mangé sa fortune, il a obtenu à Sancerre par intimidation une pension alimentaire qui lui sert à entretenir ses habitudes de café et d’assisté. Elève et ami de Jules et de Pierre Leroux, il peut vivre à l’étranger. ».

En 1880, témoignant à un procès, il raconta qu’il avait été arrêté à Boussac le 1er novembre 1851 [rectifier décembre 1851 ?] par M. Boin, procureur de la République à Saint-Amand-Montrond, accompagné de vingt-cinq à trente gendarmes. On le ramena dans le Cher, à Préveranges, où il fut interrogé le lendemain de son arrestation. On lui demanda seulement s’il faisait partie de la société secrète la Marianne, et on voulut le convaincre en le confrontant avec un témoin qu’il n’avait jamais vu. Après l’avoir violemment menacé, M. Boin le fit expédier à la prison de Bourges. On ne l’interrogea jamais plus et il ne sortit de prison que pour prendre la route de l’exil.

Il se réfugia ensuite à Jersey auprès de Victor Hugo et Pierre Leroux qui avait reconstitué à Samarez une colonie sur le modèle de Boussac. Avec François Tafery, Jego et Kosiell, il travaillait comme ouvrier à l’atelier de l’Imprimerie Universelle créée par les proscrits à Jersey, et qui imprimait le journal L’Homme dirigé par Charles Ribeyrolles. Il figure sous la signature V. Vincent dans la liste des proscrits qui, le 11 novembre 1853, déclarèrent le sieur Julien Hubert comme espion et agent provocateur de la police de Napoléon III.

Rentré en France vers 1866, il s’installa à Saint-Amand-Montrond (Cher), non loin de son village natal. En 1880 il eut le plaisir de témoigner contre Boin, l’ancien procureur de la République de Saint-Amand qui l’avait arrêté en 1851. Boin attaquait le journal L’Union républicaine du Cher en diffamation. Au procès, tenu à Bourges, le défenseur du journal appela à la barre plusieurs victimes des arrestations arbitraires de ce magistrat, parmi lesquelles Edmond Guémy, Sylvain Audebrand, Léonard Lapierre, Claude Dalbeuf, Christophe Couillebot, Sylvain Cibiot, Cécile-Adrienne Dupuichot pour son frère décédé en exil, et François Sillon. Claude Victor Vincent devenu impotent, dut être porté à la barre. Il raconta son arrestation évoquée plus haut et contribua à faire de ce procès celui du coup d’état du 2 décembre et du Second empire.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article214194, notice VINCENT dit BIZET [VINCENT Claude, Victor], version mise en ligne le 19 mai 2019, dernière modification le 22 mai 2019.

SOURCES : Archives départementales de la Creuse, Acte de naissance de Claude Victor Vincent. — La Gazette des tribunaux, 21 novembre 1849, 22 novembre 1849, 23 novembre 1849, 24 novembre 1849, 25 novembre 1849, 26 novembre 1849, 30 novembre 1849. — J. Esnault, « Une révolte de paysans en 1849, Le Militant rouge, n° 10, septembre-octobre 1926, p. 203-208. — Camille Gagnon, En Bourbonnais sous la Seconde République, Cahiers bourbonnais, 1971. — Jean Chauchet, « L’affaire de la Brande des Mottes », Le Grimoire du Pays d’Huriel, Cercle d’Histoire vivante, 1989. — Jean-Claude Farcy, Rosine Fry, « Vincent, dit Bizet - Claude Victor », Poursuivis à la suite du coup d’État de décembre 1851, Centre Georges Chevrier - (Université de Bourgogne/CNRS), [En ligne], mis en ligne le 27 août 2013. — A la France. L’agent provocateur Hubert, Jersey : imp. universelle, [1853]. — Victor Hugo, « 1853-L’espion Hubert », Oeuvres inédites de Victor Hugo. Choses vues, 1888, p. 291-330. — La Justice, 3 mai 1880. — Libéral de la Vendée, 5 mai 1880.

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