CHARTREUX Henri, Fernand, Pierre

Par Nathalie Viet-Depaule

Né le 12 septembre 1921 à Amailloux (Deux-Sèvres), mort le 1er décembre 1990 à Limoges (Haute-Vienne) ; résistant (Deux-Sèvres) ; prêtre-ouvrier à Limoges ; cheminot ; membre de la commission exécutive et du bureau de l’Union départementale CGT de Haute-Vienne ; président de l’Institut d’histoire sociale du Limousin.

Fils d’Émilien Chartreux, entrepreneur en maçonnerie, et de Marie François, couturière, Henri Chartreux était le dernier d’une fratrie de trois enfants. Son enfance fut marquée par la séparation de ses parents, la mort de son frère aîné en 1929 et celle de son père en 1931. Il fréquenta successivement l’école primaire de Saint-Sauveur, le collège Saint-Joseph à Bressuire (Deux-Sèvres), le petit séminaire à Montmorillon (Vienne), puis à partir de 1937, le grand séminaire de Poitiers. L’attitude de certains de ses professeurs, notamment celle de Georges Duret, professeur de philosophie (mort en déportation), au collège Saint-Stanislas, voisin du grand séminaire, l’amena à se soustraire au STO et à rejoindre la Résistance. Décidé à ne pas se présenter à la rentrée d’octobre 1943, il put, avec la complicité de sa famille et de ses amis, enseigner français et latin au collège Saint-Joseph à Bressuire et s’occuper du patronage de Saint-Sauveur. Il participa alors à des opérations de parachutage et de sabotage qui le conduisirent à s’engager en juin 1944 (114e régiment d’infanterie) pour la libération du territoire national et à être cantonné à La Rochelle, à Saint-Maixent et en Alsace.

En septembre 1945, Henri Chartreux, qui avait décidé de rompre avec l’enseignement classique du séminaire de Poitiers, choisit de terminer ses études au séminaire de la Mission de France, fondé en 1941 à Lisieux sous l’impulsion du cardinal Suhard, archevêque de Paris, dans la perspective de former des missionnaires pour l’Église de France. Ordonné prêtre le 23 mars 1947, la Mission de France l’envoya à Limoges à la demande de l’abbé Joseph Rousselot, aumônier de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), qui désirait constituer une équipe de prêtres déterminés à partager la condition ouvrière.

Henri Chartreux fit donc partie de la mission ouvrière de Limoges qui démarra en septembre 1947. Il fut chargé du quartier des Ponticauds, quartier très populaire, situé non loin de la cathédrale. Il loua deux pièces, dénuées de tout confort au rez-de-chaussée, dans la rue du Masgoulet et, après l’accord de Mgr Rastouil, évêque de Limoges, parvint à se faire embaucher, en octobre 1947, comme manœuvre chez Blanc-Legros, usine de textile, où il se syndiqua rapidement à la CGT, à la faveur des grèves de novembre et décembre 1947. Contraint de changer d’entreprise à cause de sa participation aux luttes revendicatives, il entra en juillet 1949 à la DCMA, autre fabrique de textile, qu’il quitta - cette fois volontairement - au bout de quelques mois pour faire, de février à août 1950, une formation professionnelle pour adultes en mécanique. Muni de son diplôme de tourneur, il travailla à partir d’octobre 1950 chez CGE-Distribution pendant six mois, puis devint en avril 1951, ouvrier spécialisé chez Wattelez, usine de produits chimiques, qui le licencia rapidement pour son activité syndicale. Il était alors responsable du syndicat des produits chimiques de Limoges. Ayant appris que le dépôt de la SNCF cherchait un manœuvre, il se présenta et fut accepté en novembre 1951 comme « tâcheron », ce qui consistait à décharger sur le quai « marchandises » les wagons remplis de charbon, de pommes de terre ou de toute autre matière lourde. Ce fut le début de son intégration dans un monde fortement syndiqué. C’est ainsi qu’en 1952, à l’initiative de Pierre Deverines, secrétaire général des cheminots CGT de Limoges, il rencontra Georges Séguy au café de la Poste (siège du syndicat des cheminots à Limoges) et lui fit découvrir, au cours de la conversation, son engagement comme prêtre et ouvrier : « C’était tellement révélateur d’une chose que j’ignorais complètement, que je n’ai pratiquement rien trouvé à dire. Je suis revenu à Paris, j’ai dit : « on se trompe complètement sur les intentions de ces prêtres-ouvriers qui viennent à la CGT, ce sont des militants comme nous, ils ont le même état d’esprit que nous, ils veulent lutter comme nous, ils veulent prendre des responsabilités comme nous dans la bataille » », dira le secrétaire général de la CGT, le 10 juin 1983, jour de départ à la retraite d’Henri Chartreux.

Depuis son arrivée rue du Masgoulet, Henri Chartreux vivait dans des conditions identiques à celles des habitants du quartier. Assez vite, il s’imposa et fut accepté par le voisinage. Il fit de ses deux pièces un lieu de rassemblement et impulsa la vie d’une équipe de chrétiens composée d’ouvriers auxquels venaient souvent se mêler quelques intellectuels locaux à la recherche d’un renouvellement pastoral, intellectuel et spirituel. Messes, repas, réunions, conférences (notamment des théologiens dominicains Chenu et Féret) et aussi leur appartenance syndicale, qu’ils jugeaient indispensable à l’efficacité de leur témoignage, unissaient quotidiennement les uns et les autres. À partir de 1950, ils se lancèrent dans la campagne de soutien à l’appel de Stockholm et ils militèrent au Mouvement de la Paix. Dans ce cadre, Henri Chartreux donna une conférence le 21 avril 1950 à Bessines, chef-lieu de canton de la Haute-Vienne, et fut, le 30 mars 1952, l’un des orateurs du grand rassemblement pour la paix à Limoges.

Les événements ensuite se précipitèrent. Après deux ans comme « tâcheron », Henri Chartreux passa un examen à Paris et fut accepté comme auxiliaire (aide-vendeur à l’Économat de la SNCF) - statut qu’il conservera jusqu’à sa retraite tout en gravissant les échelons de sa catégorie. Correspondant de l’équipe de Limoges auprès du secrétariat national des prêtres-ouvriers depuis 1949, il eut bientôt à faire des choix qui allaient infléchir le cours de sa vie. Contraint par la hiérarchie catholique à quitter le 1er mars 1954 son activité professionnelle et à abandonner tout engagement dans le mouvement ouvrier, il choisit d’enfreindre le « diktat » de l’Église et de rester ce qu’il voulait être : un ouvrier parmi les ouvriers. Cette décision venait corroborer la nécessité qu’il éprouvait à accepter des responsabilités au sein du mouvement ouvrier. Il privilégia le syndicalisme. Il avait d’ailleurs été, dès 1952, élu délégué CGT pour sa catégorie et était entré au bureau, puis en 1953, au secrétariat du syndicat des cheminots. Il siégeait à Paris à la commission qui la concernait et défendait, en plus, les intérêts des salariés de l’entreprise Drouard (nettoyage des wagons). Le 24 mai 1957, il devint secrétaire adjoint de l’Union locale de Limoges, l’année suivante, il adhéra au Parti communiste. En 1962, à la demande du syndicat des cheminots, il fut chargé de trouver auprès d’« annonceurs » les moyens de financer Le cheminot limousin dont le premier numéro sortit en février. Il y assuma ensuite une chronique régulière. En 1964, élu membre de la commission exécutive au XIXe congrès de l’Union départementale, il entra au bureau et y fut chargé de la propagande, fonction qu’il conserva jusqu’en 1968. Depuis 1966, il dirigeait et animait les stages de formation syndicale pour les cheminots qui se tenaient à Saint-Priest Taurion.

Depuis 1954, Henri Chartreux avait continué à animer l’équipe du Masgoulet. Elle s’était retrouvée à la fois sur une réflexion religieuse qui avait alimenté la parution d’un bulletin Libres rencontres dont le premier numéro parut en 1959 et le dernier en 1961 et sur des positions d’opposition politique que ce soit contre le réarmement de l’Allemagne ou contre la guerre en Algérie. Henri Chartreux faisait partie, comme beaucoup de membres de cette équipe, du centre départemental de coordination des actions pour la paix immédiate en Algérie. Mais peu à peu l’équipe se délita, chacun ayant fait le choix d’engagements personnels.
Une fois à la retraite, il participa à la création de l’Institut d’histoire sociale CGT du Limousin et en devint le président. En 1985, il fit apposer, en présence d’Henri Krasucki, une plaque commémorative dans la salle où s’était tenu, du 23 au 27 septembre 1895, le congrès constitutif de la CGT et organisa, le 3 octobre 1985, un colloque à l’université de Limoges pour en célébrer le 90e anniversaire. Il s’efforça de faire vivre l’institut, donnant temps et énergie pour en faire un lieu de rencontre, programmer des conférences, organiser des expositions, notamment celle de la célébration du bi-millénaire de Limoges (1990) qui rappela un siècle de luttes ouvrières limougeaudes, et mener à bien des publications.

Atteint d’un cancer, Henri Chartreux mourut le 1er décembre 1990. Il s’était marié en 1976 avec Jeannette Dussartre, ancienne permanente nationale de la JOCF, militante qui marqua, elle aussi, la vie limousine.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article2135, notice CHARTREUX Henri, Fernand, Pierre par Nathalie Viet-Depaule, version mise en ligne le 30 juin 2008, dernière modification le 23 mai 2018.

Par Nathalie Viet-Depaule

SOURCES : Destins croisés, Henri Chartreux, supplément au Cheminot limousin, 24, mai 1993, édité en collaboration avec l’Institut d’histoire sociale de la CGT. — Louis Pérouas, Prêtres-ouvriers à Limoges, Paris, L’Harmattan, 1996. — Archives de la Mission de France, 3 P 87, 5 K 1-1, 5 K 1-9 ; Lettre aux stagiaires, juin 1949. — « Mémoire vivante 1988-1991 », supplément au Courrier PO, juillet 1991 — Arch. CAMT de Roubaix, fonds prêtres-ouvriers insoumis, 1993002/0003 à 0005, 1991005/0018. — Émile Poulat, « Le centenaire de la CGT », La Croix, 19 mai 1995. — Correspondance avec Jeannette Dussartre-Chartreux.

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