SEPTEMBER Dulcie

Par Elia Trigon

Née le 20 août 1935 au Cap (Afrique du Sud), assassinée le 29 mars 1988 à Paris (Xe arr.). Institutrice en Afrique du Sud, militante pour le droit des enfants et des femmes, militante anti-apartheid, porte-parole de la ligue des femmes de l’ANC, représentante en chef de l’ANC en France, en Suisse et au Luxembourg.

Dulcie September est née le 20 août 1935 à Maitland, une banlieue du Cap, d’un père enseignant et d’une mère au foyer. C’est une famille métisse de la région des Cap Flates. Elle aura deux soeurs, Esmé Suzanne, née le 25 février 1931 qui est emportée par la méningite neuf ans plus tard et Stéphanie Magde, née le 2 février 1937. Peu de temps après sa naissance, la famille part vivre à Klipfontein où son père sera nommé principal d’un collège méthodiste. Il la retire du cursus au collège d’Athlone où elle étudie en 1951 pour travailler dans les bureaux d’une fabrique de lingerie. Elle continuera malgré tout à suivre les cours du soir afin de valider sa huitième année. Elle confirme sa vocation d’enseignante en validant ses deux années à l’école normale de Wynberg, Battswood Teatchers Training College après avoir quitté une première formation d’enseignante à la Weysley Training College sous la pression de son père. Elle débute sa carrière à Maitland puis à l’école primaire de Bridgetown jusqu’en 1963, année où elle est arrêtée pour ses actions de résistance à l’apartheid. N’acceptant plus la pression d’un père violent, durant le début des années 1960, elle part vivre chez une amie, puis, rejoint sa soeur et sa mère parties vivre à Athlone.
Les Cape Flats sont réputés pour être une terre de contestation face aux lois ségrégationnistes de l’apartheid. Cela peut être la première raison de son engagement. La seconde est probablement à chercher dans son métier d’enseignante qui la confronte à la différence de condition des enfants en fonction de leur couleur.
Entre temps, en 1957, elle rejoint le mouvement étudiant, Cape Peninsula Student’s Union, ainsi que le Non European Movement, un groupe révolutionnaire d’inspiration trotskyste. Refusant de rejoindre l’ANC (African National Congress) qui paraît trop frileux à ses yeux, elle rencontre alors de jeunes gens qui vont peser dans la lutte anti-apartheid, notamment Neville Alexander, Fikele Bam, Marcus Solomon ou encore, le docteur Kenneth Abrahams.
Une fois devenue enseignante, elle rejoint un syndicat d’enseignants qui ne lui donne pas satisfaction, elle s’engage donc dans une autre organisation, l’Apdusa (Union démocratique des peuples africains d’Afrique australe), elle en devient trésorière de la section locale. Exclue du mouvement en 1962, elle fonde avec des amis le Caucus avec pour mot d’ordre « la Révolution » pour mettre fin au système d’apartheid. Le 21 mars 1960, le massacre de Sharpeville fait prendre à tous les militants anti-apartheid un tournant dans la lutte, tous ont désormais le sentiment que le conflit ne se résoudra pas pacifiquement. C’est à ce moment-là que Dulcie et quelques amis fondent le Yu Chi Chan Club (« club de la guérilla » en chinois), un mouvement d’influence maoïste. En juillet 1962 Dulcie September forme le noyau dur de ce club avec Fikele Bam, Neville Alexander, Dr Abrahams, Andreas Shipinga, Marcus Solomon, Xenophon Pitt et Betty van der Heyden. Ce club se transformera en Front de Libération Nationale au bout de quelques mois notamment en référence au FLN algérien dont elle admire la lutte.
Le 12 juillet 1963 la police fait une descente chez Dulcie et sa famille à Bridgetown. Le 7 octobre de la même année, elle est arrêtée sur son lieu de travail. Elle est conduite à la prison de Roeland Street avec neuf autres personnes sous le chef d’inculpation de « conspiration en vue de commettre des actes de sabotage et d’incitation à des actes de violence politique ». Six mois plus tard, Dulcie est condamnée à cinq ans de prison aux côtés de Betty van der Heyden, Doris van Heerden et Dorothy Alexander.
Ayant toujours foi en ses idées, Dulcie et ses amies continuent leur lutte derrière les barreaux, ce qui conduit les autorités à les changer de prison : elle passe donc par Kroonstadt, Nylstroom, Barberton, avant de revenir au Cap. Elle est libérée en 1969 avec un diplôme supérieur d’enseignement en poche, diplôme passé en prison.
A sa sortie de prison, elle va vivre chez sa soeur près du Cap, mais sous ordre de bannissement, c’est-à-dire assignée à résidence et interdite de toute activité politique et sociale pendant cinq ans, elle décide de partir à Athlone pour être réceptionniste dans le cabinet d’un dentiste. Vers la fin de sa période de bannissement, en 1973, alors que la pression policière et l’isolement sont devenus insupportables, elle fait le choix de l’exil avec un visa de sortie permanent et elle embarque le 19 décembre 1973.

Dans un premier temps, Dulcie part au nord de l’Angleterre afin de suivre une formation à la Madeley College of Education, ce qui ne l’empêche pas de faire de nombreux aller-retours vers Londres, un lieu prisé par de nombreux sud-africains en exil. En rencontrant ces militants, et peut être du fait de son séjour en prison où les femmes noires de l’ANC et métisses qui n’étaient pas de cette organisation étaient mélangées, elle se laisse convaincre que l’ANC est organisée et efficace et elle y adhère complètement. Elle renforce ses actions au sein du mouvement, d’abord en faisant un travail d’information et de mobilisation de l’opinion publique. Toujours en portant dans son coeur une place particulière pour la cause des femmes et des enfants, elle travaille pour la Ligue des femmes de l’ANC, puis, en 1979, elle est élue présidente du Comité londonien pour l’Année Internationale de l’enfant des Nations Unies. Ainsi, alors que le Comité spécial contre l’Apartheid des Nations Unies organise un séminaire au siège de l’Unesco à Paris pour commémorer les trois ans du massacre de Soweto qui avait coûté la vie à des écoliers, Dulcie est la porte-parole des enfants victimes de l’apartheid.
Un an plus tard, en 1980, elle prononce en tant que représentante le discours inaugural d’un séminaire sur les Femmes et l’apartheid organisé à Helsinki, par le Comité Spécial des Nations Unies contre l’apartheid, la Fédération démocratique internationale des femmes et le Secrétariat de la conférence mondiale pour la décennie des femmes des Nations Unies et l’Unesco, à Helsinki en tant que représentante de la Ligue des femmes de l’ANC.
La même année, elle assiste à la conférence sur les femmes et l’apartheid à Montréal, puis à un séminaire à Arusha en Tanzanie organisé par l’Organisation Internationale du Travail. En 1981 elle part pour Lusaka en Zambie, au siège de l’ANC en exil. Elle est alors élue présidente du comité issu de la Ligue des Femmes de l’ANC, en charge de préparer le 25è anniversaire de la marche des femmes sur l’Union Building qui avait eu lieu le 9 août 1956. Elle représente l’ANC aux côtés de Mittah Semperere au Congrès des femmes pour l’égalité, l’indépendance nationale et la paix qui se tient en octobre 1981 à Prague.

C’est à la fin de l’année 1983 qu’elle est désignée représentante en chef de l’ANC pour la France, la Suisse et le Luxembourg. Elle rejoint la France au début de l’année 1984 après avoir fait un tour par l’Union Soviétique pour y recevoir une formation militaire. Maintenant que l’ANC n’est plus considérée comme association terroriste en France, elle peut déménager le bureau au 28 rue des Petites Ecuries dans le Xè arrondissement de Paris, où il devient vite le lieu de rassemblement des militants anti-apartheid, de diffusion des nouvelles venues d’Afrique du Sud ainsi que le lieu d’information pour toute activité de lutte sur le territoire français. Durant ses années en France, elle parcourt le pays afin d’appeler à la solidarité avec le peuple sud-africain. Elle porte une attention particulière à dénoncer les pays qui continuent d’entretenir des relations avec le régime de Pretoria,. Elle s’en prend notamment à la France qui vend entre autres des armes alors que l’Afrique du Sud était sous le poids d’un embargo décrété par l’ONU. En octobre 1985 elle fait un petit séjour à Cuba à l’occasion de la mort du représentant de l’ANC sur place. C’est en 1986 qu’elle vient vivre à Arcueil avec le soutien du maire de la ville, Marcel Trigon qui a créé avec d’autres militants le mouvement RNCA (Rencontre nationale contre l’apartheid). Elle est d’abord logée au-dessus de l’école Henri Barbusse, mais, se sentant menacée, elle demande à déménager, elle sera relogée dans un appartement avenue de la Convention où une plaque sera posée en son honneur. Devant cette plaque Nelson Mandela viendra en personne honorer sa mémoire et la ville d’Arcueil continue de lui rendre hommage tous les ans.
L’année suivante, elle organise une conférence avec Olivier Tambo, président de l’ANC.
Connue par les habitants d’Arcueil bien que son français soit très hésitant, elle n’hésite pas à se mêler à la population locale. Parmi les militants, elle est connue pour son caractère vif, méticuleux et pour son dévouement sans faille à la cause et à l’ANC.
Se sentant déjà espionnée et sur écoute, en 1987 elle est agressée dans le métro mais sa plainte ne sera pas prise au sérieux. Avec l’aide de Marcel Trigon, elle fait une demande de protection au Ministère de l’Intérieur qui n’aboutira malheureusement jamais. En février 1988, un mois avant son assassinat, le représentant de l’ANC en Belgique avait lui-même échappé aux balles.
De retour d’un voyage à Trignac en Loire Atlantique pour rencontrer un groupe de l’Association Femmes solidaires, le matin du 29 mars 1988, elle repasse par Arcueil puis rejoint son bureau dans Paris. C’est là que l’attendent deux hommes qui l’abattent de cinq balles tirées à bout portant. Sa secrétaire Joyce découvre son corps.

Une cérémonie est organisée au cimetière du Père Lachaise le 9 avril, en présence d’une foule nombreuse venue saluer sa mémoire et son combat.
La Commission Vérité et réconciliation présidée par Desmond Tutu reviendra sur ce meurtre mais sans y apporter de réponses. Son rapport confirme néanmoins que le Bureau de coopération civile, qui abritait des escadrons de la mort en 1988, serait bien l’auteur du meurtre et qu’un mercenaire français aurait été son bras armé. Cela ne nous donne pas d’information sur le nom de l’assassin ni sur les raisons de cette exécution.

De nombreuses municipalités lui rendent hommage en France, en lui donnant le nom de places, rues, centre culturel, collège notamment à Arcueil où Nelson Mandela viendra faire un tour en dépit du protocole établi. En Afrique du Sud, en comparaison, elle reste très peu honorée.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article212763, notice SEPTEMBER Dulcie par Elia Trigon, version mise en ligne le 4 mars 2019, dernière modification le 4 mars 2019.

Par Elia Trigon

SOURCES : GROENINK Evelyn, Incorruptible : The Story of the Murders of Dulcie September, Anton Lubowski and Chris Hani, ABC Press, Pretoria, 2018.
TRIGON Marcel, Retour aux sources : lettre à mon fils, Pantin, Le Temps des cerises, 1994.
Articles
RAJGOPAUL Jeeva, . « Dulcie Evon September », South African History Online, 17 février 2011. Consulté en ligne le 20 novembre 2018. https://www.sahistory.org.za/people/dulcie-evon- september.
RYKLIEF Sahra, « An Inconvenient Person - Remembering Dulcie September », All Africa (web site), 5 septembre 2016. https://nouveau- europresse-com.ezproxy.univ-paris1.fr/Link/SORBONNET_1/ news·20160905·NMAF·532.
Émissions de radio
« Dulcie September, affaire non classée (1/2) : Une militante qui en savait trop ? » Documentaires, France Culture, 29 octobre 2017. Consulté en ligne. https://www.franceculture.fr/ emissions/une-histoire-particuliere-un-recit-documentaire-en-deux-parties/ dulcie-september-affaire-non-classee-une-militante-qui-en-savait-trop.
« Dulcie September, affaire non classée (2/2) : Une vie entre mémoire et oubli ». Documentaires, France Culture, 29 octobre 2017. Consulté en ligne. https:// www.franceculture.fr/emissions/une-histoire-particuliere-un-recit- documentaire-en-deux-parties/dulcie-september-affaire-non-classee-une- vie-entre-memoire-et-oubli.
Vidéos
« Dulcie September : Une affaire d’Etat », YouTube. Consulté le 1 octobre 2018. https://www.youtube.com/watch?v=gcPdJMW2ByY.
« Qui se souvient de Dulcie September ? », YouTube. Consulté le 1 octobre 2018. https://www.youtube.com/watch?v=0Pwmsk9dQKk.

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