CRISTOFOL Jean

Par Antoine Olivesi

Né le 24 mars 1901 à Aja (Espagne), mort le 21 novembre 1957 à Villejuif (Seine, Val-de-Marne) ; sous-brigadier des Douanes ; syndicaliste et militant communiste ; président du Comité régional de Libération pour la région du Sud-Est (1944) ; président du conseil municipal puis maire de Marseille (1946-1947), député des Bouches-du-Rhône (1936-1940, 1945-1957).

Jean Cristofol dans les années 1930.
Jean Cristofol dans les années 1930.
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936.

Jean Cristofol était issu d’une famille française de petits cultivateurs de Llo, dans les Pyrénées-Orientales. S’il naquit en Cerdagne espagnole, dans un village proche de la frontière, ce fut parce que ses parents étaient souvent obligés de changer de ferme, en raison de la dureté des conditions de travail ; c’est pourquoi, parmi les cinq garçons de la famille certains sont nés en France et d’autres en Espagne. Orphelin de père à quatorze ans, Jean Cristofol dut abandonner l’école pour aider sa mère aux travaux des champs à Angoustrine, dans les Pyrénées-Orientales. Mais en 1918, malgré l’opposition maternelle, il s’engagea à dix-sept ans, impressionné par une guerre qui provoquait tant de pertes parmi les hommes des villages. Incorporé le 23 octobre 1918 au 116e régiment d’artillerie (recrutement de Perpignan), il fut envoyé dans la zone des armées puis dans les troupes d’occupation en Allemagne. Démobilisé, il fut rappelé en 1921 à l’époque de l’occupation de la Ruhr. Ces années furent importantes pour sa formation politique car il put méditer à la fois sur la puissance intacte du capitalisme allemand et sur les contrecoups de la Révolution russe en Allemagne. On peut considérer qu’à cette époque, Cristofol est, sans doute, déjà un sympathisant communiste. Mais c’est essentiellement vers le syndicalisme qu’il va se tourner.

En effet, après avoir travaillé quelque temps à la ferme familiale, il entra en 1923 dans l’administration des Douanes — son oncle Aubin Cristofol, était déjà douanier — et ce Catalan fut envoyé dans le Nord à Neuville-en-Ferrain, près de Tourcoing. Il milita activement, non seulement dans sa corporation, où il devint secrétaire général de la section de Lille, mais aussi parmi les travailleurs de l’industrie textile, ce qui lui valut des poursuites, notamment en août 1929, lorsqu’il participa à la journée de lutte contre la guerre.
Au début de l’année 1931, il fut nommé sous-brigadier des Douanes à Port-de-Bouc (dans les Bouches-du-Rhône) où il entra en contact avec des marins, des dockers et des métallos. Il était alors veuf et père d’une fillette de six ans. Quelques mois plus tard, il fut muté à Marseille et s’installa dans le quartier populaire de la Belle-de-Mai, 19 rue Guérin, près de la caserne des Douanes, boulevard de Strasbourg. Il fut aussitôt élu secrétaire général de la section locale du syndicat des douaniers, contre un réformiste, et entreprit par ailleurs une campagne pour l’unité d’action parmi les syndicats de fonctionnaires, lui-même parlant au nom de la Fédération autonome des fonctionnaires. Cette position lui permit, à la faveur de plusieurs meetings, de militer, en 1933 et au début de l’année 1934, pour la constitution d’un Cartel élargi des services publics. Il agissait en même temps dans le cadre du Comité marseillais de lutte contre le fascisme. Ainsi, il prit la parole, en février, puis en mars, puis le 8 octobre 1933, pour la défense, à cette date, des accusés de Leipzig, et de même, en novembre et en décembre, au titre de secrétaire du « Cartel élargi », contre les décrets-lois. Il faut surtout retenir la journée du 24 janvier 1934 où Cristofol fut arrêté au cours d’une manifestation sur la Canebière, puis libéré peu après. Le 29, il présida, à la Bourse du Travail, avec Charles Nédelec*, Adrien Mouton* et Joseph Féraud*, devant 10 000 personnes, un grand meeting pour protester contre les arrestations arbitraires qui avaient suivi la manifestation précédente.
Le 12 février, Cristofol fut au premier rang des grévistes et des manifestants à Marseille, puis le 14 encore, à un meeting antifasciste et le 15 mars à nouveau, contre les décrets-lois. Mais ce fut à partir du 15 avril que son action et son nom frappèrent davantage l’opinion publique. Ce jour-là, en effet Cristofol anima un autre meeting dans un cinéma du boulevard National puis conduisit devant la caserne des Douanes voisine, un cortège de 600 douaniers qui rejoignit, enfin, à la Bourse du Travail, les fonctionnaires rassemblés par la CGT pour protester contre les décrets-lois abaissant leurs salaires et contre les sanctions prises envers certains militants après le 12 février. Le lendemain, 16 avril, il participa à l’arrêt de travail d’une heure décrété sur le plan national par le Cartel des fonctionnaires, et prononça un discours devant l’hôtel de la Douane, à la Joliette, en présence de nombreux douaniers grévistes. Ce fut ce comportement qui lui valut d’être révoqué, le 6 mai, par l’administration pour avoir entraîné, dans ce mouvement, les fonctionnaires des Douanes actives.
À partir de cette période, Cristofol devint donc lui-même une victime de la répression et ce fut en sa faveur que furent organisés, notamment le 17 et surtout le 24 mai 1934, sous sa présidence, de grands meetings unitaires regroupant toutes les familles de la gauche politique et syndicale locale. Qualifié d’« agitateur » par Germain Martin, il fut défendu par Fabien Albertin*, député socialiste et avocat, à la Chambre des députés, au début juin.
Cristofol n’apparaissait pas encore dans l’opinion publique à cette date comme un membre reconnu du Parti communiste. En fait, il avait adhéré à ce dernier en octobre 1933, parrainé par Charles Nédelec*, dans la dynamique des congrès Amsterdam-Pleyel où il avait été délégué et dont il avait ensuite développé le mouvement à Marseille. Dans une longue autobiographie rédigée pour la commission des cadres fin 1933, il disait qu’il était membre depuis deux ans de la Ligue des droits de l’Homme : « Je suis prêt à quitter la ligue si le Parti me le demande. De nombreux camarades adhérant à cet organisme, je laisse le soin au Parti de juger si ma présence aux réunions de la Ligue ne serait pas utile pour y effectuer un travail de masse susceptible d’éviter que nos camarades n’approuvent les théories des chefs bourgeois qui la dirigent. »
Une de ses premières missions que lui confia le Parti fut de se rendre en Allemagne au sein d’une délégation chargée d’enquêter sur le sort de Thaelmann le 28 août 1934. Après son retour de Berlin, Cristofol évoqua la terreur qui régnait dans l’Allemagne hitlérienne et, en qualité de secrétaire général du Comité marseillais contre la guerre, il anima de nombreuses réunions publiques dont l’une des plus importantes fut le rassemblement antifasciste du 28 octobre.
Deux semaines plus tôt, Jean Cristofol avait été élu conseiller d’arrondissement du 5e canton de Marseille, dans des circonstances particulières.
Au début du mois de septembre, en effet, il fut le candidat d’un comité d’amnistie au conseil d’arrondissement dans ce 5e canton qui correspondait aux quartiers populaires s’étendant d’Arenc et du Canet à la gare Saint-Charles et dont le cœur était La Belle-de-Mai. Il fit une campagne efficace dont Le Petit provençal rendit compte chaque jour, alors qu’il ignorait totalement celle des autres candidats communistes. Ce quotidien assez éclectique dans ses choix le présenta comme son candidat au même titre que d’autres représentants de la gauche, tels Marius Caillol*, socialiste indépendant et que le conseiller sortant républicain socialiste, Louis Schurrer*, soutenue, par ailleurs, par la municipalité Ribot-Sabiani*, tel, encore, le vétéran Jean Duchemin*, SFIO, patronné par Toussaint Ambrosini*. Ce dernier était conseiller général du même canton et député socialiste de la 2e circonscription qui l’englobait alors en partie, ainsi que la banlieue Nord. Le 7 octobre, au premier tour de scrutin, Cristofol obtint 4 123 voix - 78 de plus que Duchemin - sur 20 857 électeurs inscrits et 14 762 votants, dont 404 pour le seul bureau de la Belle-de-Mai où il arriva nettement en tête. Le 14, il fut élu largement avec 8 140 suffrages sur 13 550 votants, ayant bénéficié du désistement loyal et de l’aide active de Duchemin.
Pour la première fois depuis 1922, un communiste était élu à Marseille. Un rapport préfectoral attribua ce succès au fait que sa révocation récente avait mis Cristofol « en vedette », mais ajoutait qu’il ne semblait pas devoir menacer, dans l’avenir, la position d’Ambrosini. Pourtant, moins de deux ans plus tard, aux élections législatives d’avril 1936, Jean Cristofol était élu député de la 2e circonscription au premier tour, avec 8 639 voix sur 17 524 votants et 20 881 électeurs inscrits, battant Ambrosini de plus de 3 000 voix. Progrès considérable quand on remarque que Gabriel Péri* et Adrien Mouton* n’y avaient guère dépassé 2 500 voix en 1930 et 1932, à une époque où le Parti communiste avait adopté une ligue dure. Progrès constaté, déjà, en 1935, aux élections municipales, dans la 2e section correspondant aux 5e et 7e cantons, en majorité populaires, où Cristofol était arrivé en tête de la liste communiste, devant François Billoux*. Il avait recueilli 8 095 suffrages sur 38 655 électeurs inscrits, pour une moyenne de 7 712 à la liste communiste qui se retira, au second tour, au profit de la SFIO. L’unité d’action, qui avait joué en faveur de Cristofol en octobre 1934, d’Ambrosini en mai 1935, de Cristofol à nouveau, en avril 1936, explique à la fois ce succès et ces transferts dans le contexte du Front commun puis du Front populaire. Cristofol lui-même, avec Billoux, avait été l’un des signataires de ce pacte d’unité d’action, en juin 1934, avec les socialistes Rémy Roux* et Jean Calvelli*, pour le département des Bouches-du-Rhône, avant l’accord national qui fut conclu en juillet. Il faut ajouter la part du coefficient personnel : un candidat jeune, dynamique, éloquent qui avait su rapidement se rendre populaire à la Belle-de-Mai et autour, par son courage politique et physique dans la lutte contre les sabianistes. Ainsi, en deux ans, un nouveau venu s’était imposé sur la scène politique marseillaise.
Membre du comité régional du PC en 1934, puis du bureau régional en 1935, Cristofol fut délégué au congrès de Villeurbanne en janvier 1936. Il y prit la parole pour apporter le salut et la confiance de la région marseillaise et proposa le vote d’une résolution félicitant le comité central pour son activité et pour sa tactique.
Le 14 juillet 1935, en qualité de secrétaire administratif du Comité d’Action antifasciste de Marseille où il représentait le Comité départemental contre la guerre et le fascisme, Cristofol avait participé à la grande manifestation de masse du Rassemblement populaire dans cette ville.
En septembre 1936, Cristofol présidait toujours le mouvement de Paix et Liberté (Amsterdam-Pleyel) et adressa aussi des félicitations à Jean Calvelli*, lorsque ce dernier fut élu secrétaire fédéral SFIO des Bouches-du-Rhône. L’échange de lettres (Marseille socialiste, 26 septembre 1936) traduit la confiance « dans les relations fraternelles et amicales dans la lutte contre le fascisme, pour la paix et le soutien du gouvernement de Front populaire ».

Secrétaire puis vice-président du conseil d’arrondissement à Marseille, où « il entretenait des rapports corrects avec l’administration », Jean Cristofol fut, au Palais-Bourbon un député actif. Il fit partie des commissions du Commerce extérieur et de la Marine marchande et fut l’auteur de plusieurs propositions de lois, telle que la nouvelle organisation administrative, électorale, financière et urbaine qu’il revendiqua pour Marseille en 1939, ou les rapports de projets de lois relatifs, en particulier, aux problèmes douaniers, à l’arrangement commercial franco-britannique de 1938, et, la même année, à la protection du trafic des ports français. Il intervint souvent, aussi, à la tribune, notamment pendant la discussion des budgets de la marine marchande et du commerce en 1936 et en 1937, ou en faveur de l’amélioration de la situation des personnels de l’État et des titulaires de pensions. En juillet 1939, Cristofol participa à une mission d’études aux USA au sein de la commission parlementaire de la Marine marchande. À Paris comme à Marseille, ses affinités catalanes et ses convictions politiques le poussèrent, par ailleurs, dans cette période, à aider au maximum les républicains espagnols, grâce à ses contacts, concrètement, avec les douaniers et les marins.

Clément (Eugène Fried, délégué de l’Internationale communiste en France) pouvait écrire en juillet 1937 : « Ancien douanier. Fait un immense travail depuis un an comme organisateur du transport de matériel de Marseille en Espagne. Tous les renseignements sont très favorables sur lui, mais étant donné la région (marseillaise) avec son atmosphère spéciale, je conseillerai de demander au parti un supplément d’information avant de lui accorder le visa. » (RGASPI, dossier personne de Cristofol). Maurice Tréand le chargea d’une mission secrète qu’il accomplit sous la direction de Jean Jérôme, délégué de l’IC dans le domaine financier. Cristofol se vit confier à Marseille des sommes considérables destinées à payer l’armement dont les républicains avaient le plus urgent besoin. Jean Jérôme signala à plus tard à sa femme un mission secrete de Cristofol : « J’ai fait avec ton mari, pendant la guerre d’Espagne, ce que j’ai fait ensuite avec le Dr Descomps pendant la Résistance. L"un et l’autre détenaient le "trésor de guerre". . Ils en avaient la charge et la responsabilité. »
À l’automne 1938, Cristofol participa à la campagne communiste contre Munich, et sur le plan local, après la catastrophe des Nouvelles Galeries, il adressa à Vincent Delpuech, directeur du Petit provençal, le 24 novembre, une lettre dans laquelle il exposait le point de vue du PC sur la campagne de calomnies dont Marseille était la victime dans une partie de la presse parisienne. Il ne fallait pas y voir « une chose banale ni sentimentale », mais une manœuvre délibérée de désagrégation, à l’instigation de Berlin et de Rome, pour atteindre la France à travers Marseille, son grand port commercial et colonial. En présentant « Marseille comme une ville pestiférée qu’il faut fuir », en dénaturant les conflits sociaux comme la grève des dockers, on espérait ainsi détourner vers Gênes le commerce international. « La presse bien pensante marseillaise » contribuait à entretenir l’image de Marseille « ville de l’insécurité, de la fainéantise et de la gabegie » et égarait l’opinion en écrivant que « le danger n’est ni à Berlin, ni à Rome, mais à Prague ». Et Cristofol concluait sur la nécessité de lutter pour la défense de « Marseille propre », cité des « travailleurs honnêtes et des commerçants probes et laborieux ».
Au printemps 1939, Cristofol écrivit une série de violents articles dans Rouge-Midi très hostiles à la fédération socialiste des Bouches-du-Rhône, à certains de ses chefs et à sa politique, ce qui entraîna, en réponse, une vive polémique avec Bardini* dans Provence socialiste d’avril à juin.
Quoi qu’il en soit, Cristofol était devenu, à cette époque, un élu très populaire, parfaitement intégré à la population marseillaise, par ses articles, ses discours, sa « sociabilité », qui allait de la sollicitude individuelle à l’égard des démarches de ses électeurs jusqu’au patronage de compétitions sportives (une Coupe Jean Cristofol de basket féminin, par exemple, en mars 1939).
Dans quelle mesure cette « image de marque » fut-elle affectée par « le grand tournant » d’août 1939 ?
Lors du Pacte germano-soviétique, Cristofol écrivit, le 26 août 1939, un article dans une édition clandestine de Rouge-Midi : « Voilà la Vérité. » Il y dénonça « les munichois de tout poil » et affirma qu’« Hitler s’est agenouillé aux pieds de Staline ». Il protestait notamment contre les besognes « de division nationale » menées par le quotidien Marseille-Matin et sa campagne anticommuniste. Dans deux lettres écrites à sa fille agée de quatorze ans, il expliqua sa position à l’égard du Pacte germano-soviétique et sa confiance absolue en l’Union Soviétique. Le 27 août 1939 : « Il n’est pas vrai que l’URSS ait trahi. L’URSS veut la paix et ses actes sont toujours conformes aux intérêts des travailleurs du monde entier ; et l’intérêt des travailleurs du monde entier, c’est la paix. » Et quelques jours plus tard, le 1er septembre 1939 : « Dans tous les cas, nous sommes des communistes et aussi des Français et nous ferons notre devoir pour en finir avec le fascisme barbare et assassin, pour défendre la liberté et la démocratie ».
Le 4 septembre, il adressa, de Paris, une lettre au préfet des Bouches-du-Rhône, lettre qui était la copie conforme de celle qu’il avait écrite, avec Billoux, au président du conseil.
Pendant un mois, Cristofol, resta à Marseille, essayant de garder le contact avec les communistes de la ville, luttant contre le courant. Peut-être est-ce le poids de l’opinion publique, ou tout simplement un mot d’ordre du parti, qui l’incitèrent à ne pas s’enfuir ou se cacher, et à se laisser arrêter, le 8 octobre ? Le PC escomptait-il un mouvement populaire en faveur de ses élus emprisonnés ? Quoi qu’il en soit, Cristofol fut inculpé d’infraction au décret portant dissolution du Parti communiste, c’est-à-dire, accusé de reconstitution de ligue illicite. Déchu de son mandat de député, le 20 février 1940, il fut traduit le 3 avril suivant devant le tribunal militaire et protesta vigoureusement contre la procédure de huis-clos. Condamné à 4 000 francs d’amende et à cinq ans de prison, il fut successivement interné à la Santé, à Toulouse, à Poitiers, à Tarbes, au Puy, à Valence et enfin à Maison-Carrée, en Algérie, avec 26 autres députés communistes (Les 27 du « Chemin de l’Honneur »). Il ne fut libéré que le 5 février 1943, trois mois après le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord. Il contribua ensuite à la reconstitution du Parti communiste et du mouvement syndical en Algérie, ainsi que, dans cette double perspective, à la création d’un journal, Liberté dont le tirage atteignit jusqu’à 90 000 exemplaires.
Dès le mois de décembre 1943, Cristofol fut nommé responsable de la région de Marseille pour le Parti communiste en proie, alors, à des rivalités internes et à une compétition méfiante avec les socialistes dans la perspective du contrôle du pouvoir local après la Libération. Déjà aussi, « par un dosage très soigneusement pesé » (Henri Noguères, op. cit., t 5, p. 227), un partage de ce pouvoir avait-il été décidé à Alger.
En tout cas, c’est en qualité de correspondant de guerre de Liberté que Cristofol participa aux opérations du débarquement en Provence, à Saint-Tropez, dans la nuit du 14 au 15 août 1944. Il arriva à Marseille le 27, premier député des Bouches-du-Rhône à rejoindre cette ville. Il prit aussitôt la direction de Rouge-Midi où il publia son premier article le 30. Il fut également nommé par le commissaire de la République, Raymond Aubrac, président du comité régional de Libération. Poste considérable ou fonction honorifique ? Selon Aubrac, ce comité était « destiné à harmoniser les travaux et la composition des comités départementaux Ce comité était peu actif et sans pouvoir, mais le poste comportait quelque prestige et d’ailleurs cette nomination n’avait pas été critiquée. Je l’avais voulue surtout symbolique ». Il semble que, compte tenu du rapport des forces politiques à Marseille et dans la région, entre socialistes et communistes, Aubrac ait songé à équilibrer les pouvoirs sur le plan local. Ses relations avec Cristofol furent excellentes. Ce dernier fut, par ailleurs, délégué du Sud-Est au Conseil national de la Résistance. Du reste, cette structure régionale provisoire ne devait pas tarder à s’effacer devant la reprise en main progressive de l’autorité par le pouvoir central. Cristofol profita du moins de ses fonctions pour favoriser l’intégration dans les Compagnies républicaines de sécurité d’un millier de résistants communistes qui avaient assuré, après la Libération, la police populaire (Forces républicaines de sécurité). Il contribua également avec Louis Gazagnaire*, à la création du quotidien du Front national, La Marseillaise dont il assumera longtemps, après celle de Rouge-Midi, la direction.
Le 30 avril 1945, il fut élu conseiller municipal de Marseille, avec 145 067 voix, sur une liste d’union socialiste et communiste Defferre-Billoux qui obtint 49 % des suffrages par rapport au nombre des électeurs inscrits. Le 21 octobre, il fut élu député de la 1re circonscription des Bouches-du-Rhône (l’arrondissement de Marseille) derrière François Billoux, avec 122 096 voix sur 300 000 votants environ. Il fut réélu en juin et en novembre 1946, toujours avec plus de 100 000 suffrages. Sur le plan local, les relations entre socialistes et communistes n’avaient pas tardé à se dégrader. Après la démission de Gaston Defferre, Jean Cristofol lui succéda à la présidence du conseil municipal - un conseil municipal réduit - le 28 janvier 1946 et occupa cette fonction jusqu’au 1er novembre ; réélu en décembre, et à la tête, cette fois, d’une municipalité ayant regroupé, au second tour, des élus communistes et socialistes, il devint, quelques semaines plus tard, le premier maire de Marseille au bout de huit ans de tutelle administrative. Lui-même avait été l’auteur et le rapporteur de la loi du 20 février 1946 qui rendait à la ville ses libertés communales. Il l’administra jusqu’au 27 octobre 1947, soit un peu moins de deux ans ; période assez courte et durant laquelle les tâches de reconstruction furent nombreuses et difficiles. Comme le faisaient les communistes au gouvernement, sur le plan national, Cristofol appela les travailleurs marseillais à participer, même bénévolement, sous la forme d’équipes de volontaires, « les équipes de choc », à la réfection des rues, au goudronnage des cours d’écoles. Il donna le premier coup de pioche des travaux de reconstruction des quartiers du Vieux-Port démolis sous l’Occupation. Sous sa municipalité également, débutèrent les chantiers de la cité Saint-Just, et du pont de l’Estaque-Riaux, et apparurent les premiers trolleybus et autobus, notamment le 49 (circulaire Belle-de-Mai). Il fit accepter par la ville le projet d’édification de la Cité radieuse par Le Corbusier. Les 21 et 22 septembre, il reçut Vincent Auriol, président de la République, en visite officielle à Marseille.
Mais déjà la conjoncture internationale et nationale avait changé tandis que, sur le plan local, les difficultés matérielles et financières demeuraient considérables. Aux élections municipales, d’octobre 1947, la liste RPF conduite par Michel Carlini devança de peu (28,8 %) la liste communiste de Jean Cristofol (27,7 %). Le refus de choisir, de la part des socialistes et du MRP, entraîna l’élection de Carlini comme maire de Marseille par 25 voix contre 24 à Cristofol. Les événements qui suivirent, et surtout ceux qui marquèrent la journée du 12 novembre 1947, furent tumultueux et demeurent controversés. L’origine de cette crise fut la hausse du prix des tramways - toujours sensible dans une vaste commune comme celle de Marseille - décidée par la nouvelle municipalité.
La presse de droite déclara qu’elle avait été rendue inévitable par l’augmentation des salaires des traminots accordée par Cristofol et que ce dernier avait laissé à son successeur l’impopularité de la hausse des tarifs. Ces hausses provoquèrent des grèves, ces grèves des incidents, et, en particulier, pour la première fois depuis la Libération, l’arrestation de quatre jeunes manifestants ouvriers. Le 12 novembre, au Palais de Justice, à l’Hôtel de Ville, et, le soir, dans le quartier de l’Opéra, de violentes bagarres se produisirent. À la mairie, les conseillers communistes, d’abord menacés par les gaullistes et leurs partisans, reçurent d’importants renforts populaires et, tandis que le service d’ordre était débordé, les élus RPF, et le maire, Carlini, furent à leur tour malmenés. C’est alors que Cristofol parut au balcon de l’Hôtel de Ville, acclamé par la foule ; il annonça, semble-t-il, la démission de Carlini et aurait déclaré : « Nous avons remporté une grande victoire. » Faut-il en conclure que les communistes aient eu l’intention de reconquérir la mairie par la force ? Selon de nombreux témoignages, il apparaît surtout que Cristofol ait voulu, essentiellement, calmer les manifestants en évoquant une démission qui ne fut pas effective. Si la base communiste a pu être frustrée d’avoir perdu, de si peu, le pouvoir local, les dirigeants, au contraire, auraient été plutôt soulagés d’être déchargés d’une gestion municipale pour le moins préoccupante. Mais les passions de l’époque étaient si grandes que beaucoup de Marseillais ont pu croire à un complot communiste. Ces passions, on les retrouva, les jours suivants, à l’Assemblée nationale, où Cristofol et Henry Bergasse, en particulier, s’affrontèrent à la tribune à propos des événements de Marseille et de leur interprétation.
Ce fut ainsi que, dans un contexte général de guerre froide, les communistes retournèrent dans l’opposition. Jean Cristofol en devint le chef à Marseille, en qualité de président du groupe communiste à l’Hôtel de Ville où il fut réélu conseiller municipal en 1953, date à laquelle Gaston Defferre redevint maire. Au Parlement, Cristofol fut réélu député en 1951 avec 112 594 voix sur 371 257 électeurs inscrits et en 1956 avec 122 235 voix sur 426 209. Il fut, à l’Assemblée, vice-président de la commission du Règlement et du Suffrage universel. Il fit partie, également, de la commission de l’Intérieur et des Finances. Il intervint fréquemment sur les problèmes concernant la fonction publique et, plus particulièrement, les douaniers, car il n’avait jamais cessé de conserver le contact avec les syndicats. Outre ses fonctions à La Marseillaise, il était membre du bureau de la fédération des Bouches-du-Rhône du Parti communiste.
Sa santé avait été altérée par ses années de captivité. Il avait surmonté, en 1954, un infarctus du myocarde, mais, atteint d’un cancer au poumon, il succomba à une hémorragie foudroyante alors qu’il était en traitement à l’Institut Gustave Roussy, le 21 novembre 1957, à Villejuif. Il s’apprêtait à participer à Marseille, aux cérémonies de la célébration du 40e anniversaire de la Révolution d’Octobre. Il n’avait que cinquante-six ans et laissait une femme, Jacqueline Cristofol, née Delayance, avocate au barreau de Marseille - qui sera élue en 1958 conseiller municipal de cette ville puis, suppléante, aux élections législatives, de François Billoux - ainsi que quatre enfants, dont deux encore jeunes.
Jean Cristofol fut inhumé à Marseille, le 25 novembre 1957 après d’imposantes funérailles. Sa dépouille mortelle avait été exposée à la Bourse du Travail. François Billoux, Pierre Doize, Gaston Defferre, entre autres, prononcèrent des discours. André Remacle composa un poème, « Jean », qui parut dans La Marseillaise du 24 novembre. À l’Assemblée, Robert Lacoste au nom du gouvernement et André Le Troquer, en sa qualité de président, firent son éloge. « Jean Cristofol, déclara-t-il le 26 novembre, laissera parmi nous le souvenir d’un homme loyal et courageux qui savait défendre avec courtoisie les convictions auxquelles il fut toujours fidèle. »
En juin 1966, le conseil municipal de Marseille, à la demande du groupe communiste, décida de donner le nom de Jean Cristofol à la rue Guérin, dans cette Belle-de-Mai où il avait résidé jusqu’en 1940. Cristofol a laissé d’importantes archives personnelles. Nul doute qu’elles contribueront à éclairer plusieurs points de l’histoire de Marseille contemporaine.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article21118, notice CRISTOFOL Jean par Antoine Olivesi, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 17 septembre 2017.

Par Antoine Olivesi

Jean Cristofol dans les années 1930.
Jean Cristofol dans les années 1930.
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1936.
Jean Cristofol dans les années 1950.
Jean Cristofol dans les années 1950.
Assemblée nationale, Notices et portraits, 1956.

ŒUVRE : Nombreux articles dans Rouge-Midi, Liberté, La Marseillaise, Provence Nouvelle, Marseille, revue municipale (1947).

SOURCES : Arch. Dép. Bouches-du-Rhône, II M 3/60, 61 et 62 ; III M 56 ; IV M/18 ; VM 2/282 et 283 ; M 6/10809, rapport du 5 avril 1937, M 6/11249, lettres citées du 24 novembre 1938 et 4 septembre 1939, et rapport du 13 septembre. — Le Petit Provençal, 6 février, 18 mars, 9 et 20 octobre, 11 décembre 1933, 29 et 30 janvier, 15 mars, 16 et 18 avril, 10, 15 et 25 mai, 2 juin, 11 septembre à 17 octobre 1934 (photo dans le n° du 13), 5 et 6 mai 1935, avril-mai 1936, etc. — Rouge-Midi pour les mêmes périodes et aussi après la Libération, notamment pour 1934, les 27 janvier, 3 et 14 février, 24 mars, 26 mai, 28 juillet, 4 août, 1er et 27 septembre, 6 octobre (photo), 3 novembre, 22 décembre (article du militant), pour 1936, bien sûr, et aussi dans le premier semestre de l’année 1939 (26 août 1939) et, pour 1944, les 24, 28, 29 et 30 août (photo et article). — La Marseillaise, 22-27 novembre 1957 (articles nécrologiques et photos). — Marseille revue municipale, 1947 (bilan de l’œuvre municipale), et 1975, n° 99, article sur Jean Cristofol par Antoine Olivesi, p. 58 à 61 ; du même auteur avec Marcel Roncayolo : Géographie électorale des Bouches-du-Rhône sous la IVe République, Paris 1961. — Maurice Agulhon et Fernand Barrat, CRS à Marseille, Paris, A. Colin, 1971. — Pierre Guiral, Libération de Marseille, Paris 1974, (citation d’Aubrac, p. 201 et 202). — J. Jolly, op. cit., t. II, p. 1186 à 1188. — Ph. Robrieux, Histoire intérieure du Parti communiste, t. I, op. cit., p. 463 et t. II, p. 248. — G. Bourgeois, Communisme et anticommunisme même pendant la drôle de guerre, Thèse de IIIe cycle, Paris X, Nanterre, 1983. — H. Noguères en collaboration avec Marcel Degliame-Fouché, Histoire de la Résistance en France, op. cit., IV, p. 220 et t. V, p. 227. — Témoignage de Jacqueline Cristofol-Delayance. — Robert Mencherini : L’union départementale CGT des BDR de la Libération à la scission 1948, Thèse de Doctorat. — Robert Mencherini et Christian Oppetit, Pouvoirs et conflits de pouvoirs dans les BDR. — R. Mencherini : La Libération et les entreprises sous gestion ouvriere. Marseille, 1944-1948, L’Harmattan 1994. — Arch. RGASPI, Moscou, 495 270 9051 : autobiographies de 1933 et 1937 (consultées par Claude Pennetier). — Jacqueline Christofol, Batailles pour Marseille. Jean Cristofol, Gaston Defferre, Raymond Aubrac, op. cit., 1997. — Notes d’André Balent.

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