Jouques (Bouches-du-Rhône), plateau de Bèdes, le 10 juin 1944

Par Robert Mencherini

Attaque du maquis et exécution de quinze résistants, le 10 juin 1944

Jas du Logis d’Anne, 2011. Premier lieu de rassemblement du maquis de Jouques le 6 juin 1944
Jas du Logis d’Anne, 2011. Premier lieu de rassemblement du maquis de Jouques le 6 juin 1944
Cliché Robert Mencherini

Jouques est une petite commune rurale du nord-est des Bouches-du-Rhône, dans l’arrière pays d’Aix-en-Provence. Située entre la Durance et le massif de la Sainte-Victoire, elle comptait, en 1944, environ un millier d’habitants. Une quarantaine de fermes, dispersées sur ce territoire de 80 km2, vivaient de cultures méditerranéennes et d’élevage ovin. Le village, éloigné de quelques kilomètres de la Durance, est surmonté par le plateau de Bèdes. C’est sur celui-ci que se regroupèrent, à compter du 6 juin 1944, plusieurs dizaines de résistants, lors de la « montée au maquis » qui accompagna, en Provence, le débarquement de Normandie. Ils croyaient très proche un autre débarquement sur les côtes méditerranéennes. Des messages diffusés la veille par la radio londonienne, dont le célèbre « Méfiez-vous du toréador », avaient appelé à la mobilisation armée sur l’ensemble du territoire. L’état-major régional des Forces françaises de l’intérieur (FFI) et son chef, le capitaine Jacques Lécuyer, responsable de l’ORA (organisation de Résistance de l’armée) avaient distingué, dans leurs plans d’opérations, deux ensembles de regroupement des forces armées de la Résistance : une « zone des maquis » dans les hautes vallées alpines et une « zone d’influence des maquis » qui, de la Basse-Durance au Bas-Verdon, devaient venir en appui immédiat aux troupes débarquées. Comme ceux de la Chaîne des Côtes, de la Trévaresse ou du Ligourès, le maquis de Jouques relevait de la deuxième catégorie. L’un de ses objectifs était le contrôle du défilé de Mirabeau où un pont enjambe la Durance et qui ouvre le passage vers les Basses-Alpes.
Le regroupement des maquisards venus de Jouques et des localités environnantes s’effectua sur les hauteurs qui dominaient la vallée de la Durance, au Jas du Logis d’Anne. Les bâtiments en ruine étaient ceux d’une ancienne bergerie appartenant à la ferme du même nom qui constituait un point d’appui important de la Résistance locale. Le maquis, dirigé par l’ORA, compta rapidement plus d’une centaine d’hommes, cent cinquante selon un rapport de gendarmerie qui reprit des renseignements allemands. Il était placé sous le commandement militaire de Jean Perreaudin, Jean-Pierre, enseigne de vaisseau en congé d’armistice et, comme d’autres maquis limitrophes, supervisé par Jean Franchi, directeur de l’école de Puy-Sainte-Réparade et chef départemental de l’ORA « campagne » (hors Marseille).
Le 8 juin 1944, en soirée, le responsable cantonal de la Légion française des combattants, soupçonné de renseigner les occupants, fut arrêté à Jouques par les maquisards, amené au maquis, brièvement interrogé et exécuté. Le lendemain, 9 juin, la décision fut prise, pour des questions de sécurité, de déplacer le maquis plus au nord, vers le pont Mirabeau, sur une colline où la végétation était plus touffue. Le survol du plateau par un avion d’observation allemand avait sans doute inquiété les résistants, tout comme, la veille, l’arrestation du jeune maquisard Jean Franchi (cousin homonyme du commandant Franchi, responsable départemental « campagne » de l’ORA) qui avait accompagné un blessé à Aix-en-Provence. On sait aujourd’hui que la trahison d’un envoyé spécial d’Alger, Maurice Seignon de Possel-Deydier, alias Noël (pour la Résistance) ou Erik (pour le SIPO-SD allemand), avait donné aux occupants de précieuses indications sur les maquis. Le commandant Franchi évoqua également, dans un rapport postérieur à la Libération, une trahison intervenue dans la nuit. Quoiqu’il en soit, le nouveau cantonnement s’effectua près des fermes de la Renaude et de l’Adaouste (ou La Daouste), habitées de manière intermittente ou par des bûcherons de passage.
En dépit de ces précautions, le maquis fut tout de même attaqué, au petit matin, par des troupes allemandes bien renseignées. Jean Perraudin donna l’ordre de dispersion, mais cinq maquisards succombèrent dans l’affrontement ou furent abattus lors des opérations de ratissage. Neuf autres furent capturés et fusillés en fin de matinée. Les Allemands incendièrent les deux fermes de l’Adaouste, détruites également à la grenade.
Le 12 juin au matin, la gendarmerie, le juge d’instruction d’Aix et le maire de Jouques relevèrent neuf corps, criblés de balles, alignés sur un coteau au sud de la ferme de la Sicarde, dont celui de Jean Franchi* amené sur les lieux déjà mort ou fusillé sur place. Un autre résistant Jean Cotholendy* fusillé avec ses camarades, réussit, en dépit de ses mains entravées, à se trainer jusqu’à 150 m. de la ferme de la Sicarde, dans un champ d’avoine où il expira. Plusieurs cadavres avaient les mains liées derrière le dos avec du fil de fer torsadé. Cinq autres victimes furent découvertes près des fermes de l’Adaouste. Trois d’entre elles, pieds nus et encore enveloppées de couvertures, auraient pu être surprises dans leur sommeil. Au total, quinze résistants trouvèrent la mort sous les balles des Allemands.
En 1945, un mémorial fut érigé sur le lieu où les dix résistants ont été fusillés. Au centre d’une enceinte délimitée par des bornes reliées par des chaînes, fut construit un obélisque quadrangulaire de huit mètres de haut. Il porte l’inscription : « A la Mémoire des Victimes du Nazisme, lâchement fusillées par les Allemands le 10 Juin 1944 ». Il est précédé d’une stèle où sont inscrits les quinze noms des résistants (ordre originel respecté) :

Calvi Raoul, 47 ans
Cotholendy Henri 43 ans
Cotholendy Jean 23 ans
Castro Sébastien 27 ans
Decanis Louis 59 ans (chef de groupe)
Franchi Jean* 21 ans
Grac César* 35 ans
Granoux Lucien 21 ans
Garcia Jean 20 ans
Mahe Alexis 39 ans
Merono Antoine 34 ans
Mazet Max* 19 ans
Perin Jean-Baptiste 61 ans
Thus Julien Noel* 29 ans
Trouin Augustin 69 ans

Par ailleurs, à proximité des fermes de l’Adaouste, trois stèles, en forme de bornes kilométriques, sont disposées aux endroits où ont péri les maquisards lors du premier engagement, dédiées à
-  Calvi Raoul*, Mazet Max*, Thus Julien*
-  Garcia Jean*
-  Cotholendy Henri Paul*
Une autre, au nord-est du mémorial, honore Jean Cotholendy* qui, bien que fusillé avec ses camarades, put ramper jusqu’à un champ en contrebas du lieu d’exécution.
Les noms des quinze maquisards sont repris sur le monument aux morts du village, boulevard de la République.
Le 11 février 1948, Jouques obtint, sous la signature de Max Lejeune, secrétaire d’État aux forces armées, la Croix de guerre avec étoile de bronze avec la citation à l’ordre de la brigade suivante : « Vaillante petite commune de 930 habitants qui a acquis des titres glorieux dans la Résistance. Dès le 6 juin, sa population prend une part active à la lutte contre l’envahisseur. Au cours des combats qui suivirent l’attaque du maquis, le 10 juin 1944, de nombreux volontaires sont faits prisonniers et fusillés ».
Tous les ans, une cérémonie rend hommage, devant le mémorial du plateau de Bédes, aux résistants du maquis de Jouques.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article210186, notice Jouques (Bouches-du-Rhône), plateau de Bèdes, le 10 juin 1944 par Robert Mencherini, version mise en ligne le 5 janvier 2019, dernière modification le 5 août 2019.

Par Robert Mencherini

Jas du Logis d’Anne, 2011. Premier lieu de rassemblement du maquis de Jouques le 6 juin 1944
Jas du Logis d’Anne, 2011. Premier lieu de rassemblement du maquis de Jouques le 6 juin 1944
Cliché Robert Mencherini
Jas du Logis d’Anne. Plaque posée le 16 juillet 2011
Jas du Logis d’Anne. Plaque posée le 16 juillet 2011
Cliché Robert Mencherini
Regroupement, au Jas du Logis d’Anne, le 16 juillet 2011, autour de deux anciens résistants, Roger Athénoux et Livio Scanderola
Regroupement, au Jas du Logis d’Anne, le 16 juillet 2011, autour de deux anciens résistants, Roger Athénoux et Livio Scanderola
Cliché Robert Mencherini
Vue d’ensemble du mémorial du maquis de Jouques, lieu-dit La Sicarde, à l’emplacement où ont fusillés les maquisards
Vue d’ensemble du mémorial du maquis de Jouques, lieu-dit La Sicarde, à l’emplacement où ont fusillés les maquisards
Cliché Robert Mencherini
Mémorial du maquis de Jouques, vue rapprochée
Mémorial du maquis de Jouques, vue rapprochée
Cliché Robert Mencherini
Inscription à la base de l’obélisque du Mémorial
Inscription à la base de l’obélisque du Mémorial
Cliché Robert Mencherini

SOURCES : AVCC Caen dossiers des maquisards morts pour la France. — Archs nationales, 72 AJ 104, A IV 30 2, document communiqué par Mr Malacrida, rapport sur les opérations du maquis du 6 juin 1944 (Méfiez-vous du toréador), signé par Franchi, Aix, le 15 septembre 1944. — Arch. dep. des Bouches-du-Rhône, 76 W 129, messages téléphonés de la gendarmerie des Bouches-du-Rhône au préfet délégué, 12 et 13 juin 1944 ; rapport téléphonique du sous-préfet d’Aix, 13 juin 1944 ; liste des personnes tuées au cours des opérations allemandes effectuées dans le secteur Lambesc-Charleval, La Roque-d’Anthéron, les 12 et 13 juin 1944 ; rapport de la gendarmerie nationale, brigade de Peyrolles, 15 juin 1944 ; rapport du capitaine de gendarmerie, commandant la section d’Aix-en-Provence « sur l’activité des groupes terroristes dans la région de Peyrolles », 12 juin 1944. — Arch. mun. de Jouques, 1W40, 1W 39. — Robert Mencherini, Midi rouge, Ombres et lumières. Histoire politique et sociale de Marseille et des Bouches-du-Rhône, 1930 - 1950, tome 3, Résistance et Occupation, 1940-1944, Paris, Syllepse, 2011. — Louis Philibert, Souvenirs, souvenirs, Marseille, Jeanne Laffitte, 1994. — Jean-Claude Pouzet, La Résistance mosaïque, Histoire de la Résistance et des Résistants du pays d’Aix (1939-1945), Marseille, Jeanne Laffitte, 1990. — Jean-Claude Favre, Jouques, 10 juin 1944, Jouques, Les Amis de Jouques, 2004. — Sapin (Jacques Lécuyer) et quelques autres, Méfiez-vous du toréador, Toulon, AGPM, 1997. — Témoignage de Roger Athénoux, maquisard à Jouques.

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