CHARTON Gustave

Par Benoit Willot

Né le 1er octobre 1835 à Bordeaux (Gironde) et mort le 5 février 1900 à Joinville-le-Pont (Seine, Val-de-Marne), teinturier, communard, militant socialiste-révolutionnaire à Joinville-le-Pont, conseiller municipal de Saint-Maur-des-Fossés (1896).

Jean Gustave Charton était le fils de Marie Combes et de son époux Pierre Charton, teinturier. Il exerça le même métier que son père.
Pendant la Commune de Paris (mars-mai 1871), Gustave Charton était à Paris. Il se présenta lui-même comme « clairon au 228e fédéré ».
Lors des procès qui suivirent la fin de l’insurrection, le rôle de Charton fut évoqué. Maguiabal, chef de bureau au ministère de l’instruction publique, déclara le 18 août 1871 qu’il avait été arrêté le 13 avril par ordre du délégué de la Commune à ce ministère et d’un nommé Charton.
C’était dans le même ministère que Charton rencontra le peintre Gustave Courbet. Ce dernier le fit citer lors de son procès le 14 août 1871. Absent à l’audience pour cause d’indisposition subite, Charton transmit une lettre dans laquelle il rendait hommage aux bons sentiments de Courbet, et rappela les efforts qu’il avait faits pour sauver le journaliste Gustave Chaudey. Dans son courrier, Charton ajouta que selon lui, Courbet n’avait accepté des fonctions de la Culture que pour se rendre utile au monde des arts.
Si Charton ne fut pas mis en cause personnellement, c’est peut-être par prudence qu’il s’éloigna de la capitale et alla exercer son métier de teinturier à Corbeil (Seine-et-Oise, act. Corbeil-Essonnes, Essonne). Il fut d’abord associé en 1872 à un italien d’origine, Antoine Molinaro, rue Saint-Spire, avant de monter sa propre teinturerie rue des Fossés.
En septembre 1872, Gustave Charton épousa à Paris (11e arr.) une autre teinturière, Alphonsine Léontine Girod, originaire de Joinville-le-Pont. Ils eurent six enfants. Au moment de son mariage, les parents de Charton résidaient à Santiago du Chili. À partir de 1882, Charton se présenta comme rentier ; il semble avoir conservé la propriété de sa teinturerie.
Après le décès de sa femme à Joinville en mars 1885, Charton vint habiter cette commune. Deux de ses filles y furent élevées par une belle-sœur. Il résidait en 1887 au 11, rue du Canal, en limite de la commune de Saint-Maurice.
Au cours de la même année, Charton fut le fondateur et secrétaire d’un Groupe d’études sociales et d’action politique de Joinville-Gravelle (un quartier de Saint-Maurice) ; il s’agit de la plus ancienne structure socialiste connue à Joinville. Le groupe avait pour devise : « l’émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». Les réunions mensuelles avaient lieu au café Beausse, Grande-Rue à Saint-Maurice. L’hebdomadaire radical Voix des communes salua la création du groupe.
Lors des élections municipales de mai 1888, Gustave Charton fut candidat sur la liste du comité électoral républicain radical-socialiste de Joinville, conduite par Alphonse Demeestère, conseiller sortant, et qui comprenait également un autre socialiste-révolutionnaire, le tourneur et syndicaliste Jean-Baptiste Boguet (1853-1897). Une réunion publique, avec 300 électeurs présents selon l’hebdomadaire radical, adopta le programme et la liste des candidats le 2 mai.
La liste républicaine modérée du maire sortant, Gabriel Pinson, obtint 17 élus dès le premier tour, et un autre au second ; les radicaux furent trois à rentrer dans le conseil au deuxième tour, Diot, Demeestère et Vaudey. Charton et Boguet sont battus.
Le scrutin législatif partiel du 27 janvier 1889, vit le républicain Édouard Jacques, président du conseil général de la Seine, s’opposer au général Boulanger, qui remporta l’élection. Charton fait partie d’un groupe de Joinvillais ayant souscrit pour soutenir la candidature d’Édouard Jacques dans le journal La Lanterne.

Comme feue son épouse, Gustave Charton était un libre-penseur. Il participa au groupe anticlérical de la libre-pensée de Saint-Maur-des-Fossés en 1887, et fut délégué par lui au congrès national en octobre 1891. Il était toujours affilié en 1899.
Ayant déménagé à Saint-Maur en 1892, il résidait d’abord rue de La Varenne puis, en 1896, rue Bourdignon, dans le quartier du Parc. Charton militait au sein du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire de Jean Allemane (POSR). Il fut candidat en mars 1896 lors d’élections municipales partielles, dans la 3e section électorale communale, qui couvrait le quartier du Vieux Saint-Maur. Charton fut élu au second tour avec trois autres socialistes-révolutionnaires.
Son mandat dura peu, puisqu’il fut remis en jeu lors des élections municipales générales de mai 1896. Le réaménagement du sectionnement communal en trois secteurs au lieu de quatre fit que Charton se présenta cette fois dans la 2e section (Saint-Maur Le Parc). Sa liste arriva en seconde position, derrière la liste républicaine progressiste (droite) mais devant les radicaux-socialistes. Les conservateurs emportèrent au second tour les huit sièges de la section et eurent la majorité au conseil municipal avec 19 élus face à 8 radicaux.
En janvier 1897, Gustave Charton s’inquiéta, dans une lettre publiée dans l’hebdomadaire Voix des communes du sort des ouvriers de l’usine métallurgique du Bi-Métal à Joinville : « Il se produit en ce moment à la compagnie du Bi-Métal de Joinville (connue par la dernière grève et la déplorable catastrophe toute récente, où plusieurs personnes ont trouvé la mort), des faits absolument scandaleux. Les ouvriers employés dans cette usine gagnent de 0 fr. 35 à 0 fr. 40 de l’heure environ, et ne travaillent que la moitié de l’année à peu près, ainsi qu’en font foi quelques lettres qui sont en ma possession. C’est, il faut l’avouer, un assez maigre salaire et l’on se demande comment ces malheureux peuvent s’arranger pour vivre avec si peu de rétribution ; mais là ne s’arrête pas l’infamie capitaliste qui règne en souveraine maîtresse dans cette usine ; en effet, lorsque les ouvriers atteignent la soixantaine, et que la somme de travail produit commence à diminuer, on les jette à la porte comme des malpropres, ces termes sont tirés de la lettre criante de souffrance que m’adresse l’un de ces malheureux. J’en connais qui depuis 15 et 20 ans travaillent sans discontinuer dans cette usine, et qui viennent de subir le sort accordé à tous ceux qui ont le malheur de voir leurs cheveux blanchir, et dont le travail ne concorde plus avec celui de l’ouvrier en pleine force l’âge. Et voilà ! On emploie des ouvriers, on les use, et lorsque la vieillesse les écrase de sa griffe, on les jette sur le pavé, sans se soucier de savoir s’ils n’ont plus qu’à choisir entre ces trois moyens de vivre : la mendicité, la prison ou l’hôpital. »
Le directeur de la Voix des communes, Gabriel Meynet, ancien maire d’Alfortville (Seine, act. Val-de-Marne), commenta longuement l’article : « Charton qui, on le sait, est l’honnêteté et la droiture mêmes, en m’apportant l’article qu’on vient de lire, a tenu à me montrer les témoignages écrits des pauvres diables, mis brutalement à la porte, en plein hiver, comme on jette à la borne de vieilles savates hors d’usage. Ces serfs de l’usine où ils ont travaillé, à peine rétribué environ 1 fr. 75 par jour si l’on tient compte des chômages forcés dus sans doute à l’intermittence des commandes, sont plus mal traités que les esclaves antiques. Ceux-ci vieux, brisés, usés, avaient jusqu’au jour où ils crevaient dans quelques coins, la pâtée et un gîte. Ceux-là, comme dit Charton, ont pour perspective la mendicité, le vagabondage, l’hôpital, la prison. On ne leur reprochera pas, j’aime à la croire, leur manque de prévoyance. Le pain de la vieillesse, eh, fichtre ! Comment le mettre de côté, quand celui du jour est à peine suffisant pour sa journée ? La bête humaine, dans sa nudité native est parfois singulièrement résistante. Arriver ainsi à la soixantaine, la dépasser et n’être pas si complètement déjetée qu’elle ne puisse dans son métier s’employer utilement ? Que M. le directeur n’aille pas s’imaginer que, de propos délibéré, je m’en prends à lui personnellement et à ses actionnaires de ces tristes conditions. (…) Toutefois, il me permettra de faire appel aux sentiments de solidarité, d’humanité qui sommeillent dans le cœur humain et qui, sous la pression des évènements terribles, en jaillissent en de splendides réveils. Il n’a pas oublié la lamentable catastrophe que rappelait Charton, il se souvient de ces morts et de ces vivants enfoncés sous les décombres, que fouillaient les ouvriers de l’usine au risque d’être écrasés par la chute d’un mur croulant. Ne fut-il pas lui-même parmi ceux que l’irréfléchi dévouement de ces hommes arracha à la mort ? N’en est-il pas parmi ceux qu’il vient de balayer qui ont contribué à ce magnifique sauvetage ? (…) »
Le mois suivant, toujours dans le même journal, Charton dénonça des incidents avec un prêtre et la famille pendant la maladie de Robert, libre-penseur joinvillais.

De nouveau, en 1899, Charton vécut à Joinville. Il était domicilié 8, rue du Pont, dans le même immeuble qu’un autre socialiste-révolutionnaire, Henri Martinet (1865-1932), ouvrier menuisier, syndicaliste, coopérateur, militant socialiste puis communiste et conseiller municipal de Champigny-sur-Marne (1908-1925).
Le décès de Charton fut déclaré à l’état-civil par Alexandre Isidore Hénocq (1858-1924), mécanicien chauffeur, militant du POSR à Joinville.
Ses obsèques rassemblèrent une assistance nombreuse de militants républicains, socialistes révolutionnaires comme radicaux-socialistes, avec notamment le député radical Jules Ferdinand Baulard, le maire de Joinville Eugène Voisin ou Adolphe Aureau, ancien maire de Saint-Maur. La presse radicale commenta son décès. Pour Voix des communes, « Charton était un bon et ferme républicain, un libre-penseur convaincu, qui appartenait depuis un certain nombre d’années au parti ouvrier socialiste révolutionnaire, il comptait beaucoup d’amis parmi les groupes de la démocratie, qui avaient été à même d’apprécier sa loyauté, sa bonne foi, en même temps que la bonté de son cœur et sa courtoisie habituelle ». Le quotidien Le Radical voyait en lui un « camarade de combat. »

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article209815, notice CHARTON Gustave par Benoit Willot, version mise en ligne le 21 décembre 2018, dernière modification le 2 février 2019.

Par Benoit Willot

SOURCES : Arch. Dép. Gironde (état-civil). — Arch. Dép. Essonne (recensements). — Arch. Dép. Paris (état-civil). — Arch. Dép. Val-de-Marne (état-civil, recensements). — Bulletin municipal officiel Paris, quotidien, 1896. — Le Petit Journal, quotidien, 16 août 1871. — La Lanterne, quotidien, 1889. — Le Radical, quotidien, 8 février 1900. — Voix des communes, hebdomadaire, 1887-1901. — Bulletin libre-pensée, 1893-1899. — Georges Riat, Gustave Courbet, peintre, H. Floury, Paris, 1906.

Version imprimable Signaler un complément