CHEN Shijun 陈施君

Par Alain Roux

Né en 1901 à Wuxing (Zhejiang), mort le 16 juillet 1979 ; docker, puis employé au Magasin des produits nationaux ; vétéran du mouvement ouvrier à Shanghai, dirigeant du syndicat des employés des grands magasins(百货业) de Nanking Road à Shanghai.

Les 4.500 adhérents du syndicat des employés des grands magasins travaillaient au Xinxin (« Sun Sun »), au Da Xin (« Sun »), au Yong’an (« Wing On ») , au Xianshi (« Sincere »), au Zhongguo guohuo (« Le Magasin des produits nationaux »), au Taikang et à la cafeteria du Petit Luçon. Ce syndicat gérait une mutuelle qui procurait des médicaments à bas prix à ses membres, un système de prêt qui finançait les études des enfants du personnel. Il avait mis sur pied six petites bibliothèques, une chorale de 300 chanteurs et une troupe artistique. Il organisait pour ses membres et leurs familles spectacles et conférences au théâtre Xindu, situé sur le toit en terrasse du Xinxin. Régulièrement enregistré au BAS en mars 1946, le syndicat était dirigé par des militants de la Ligue Démocratique, dont certains étaient aussi des membres clandestins du PCC.

C’était le cas de Chen Shijun, son président. Né en 1901 à Wuxing, près de Huzhou, au sud du lac Taihu, dans la province du Zhejiang, il avait travaillé le jade, puis vendu de la soie. En 1925, il était magasinier aux docks de la célèbre Chinese Merchant Steamship Navigation Company. Lors du mouvement du 30 mai 1925, il était président du syndicat des dockers des quais du sud (Nanmatou) à Shanghai. En 1932 il fut embauché au service de la publicité du Magasin des produits nationaux qui venait d’être ouvert. On peut penser que son adhésion en octobre 1945 au PCC avait été motivée principalement par son patriotisme : il fut d’ailleurs en pointe dans le mouvement dénonçant Li Ze ( Jack Lee. 李泽), le patron cantonais des magasins Xinxin, comme « traitre chinois ». Les communistes et leurs alliés de la Ligue avaient déclenché contre Li Ze une campagne violente dès septembre 1945 et obtenu sa condamnation à trois ans de prison le 8 juin 1946, confirmée en appel le 30 septembre 1947. C’était dans ce contexte que le Syndicat avait créé en février 1946 une association pour prôner l’achat de produits chinois et le boycott des produits américains (Maiyong Guohuo, dizhi Meihuo), connue sous son acronyme d’Aidihui. Cette Association avait décidé d’organiser le 8 février 1946 au théâtre Xindu un meeting pour lancer le mouvement, avec participation de personnalités de la Ligue Démocratique, comme Guo Moruo 郭沫若 et Ma Xulun, et de l’économiste Ma Yinchu 馬寅初, un des plus sévères critiques du « capitalisme bureaucratique, ainsi qu’il qualifiait le régime GMD. Ce meeting étant interdit au dernier moment par les autorités, une réunion d’urgence des organisateurs eut lieu dans la nuit chez Chen Lijun : le meeting eut bien lieu, un peu plus bas sur Nanking Road, non loin du Bund, au « bowling » du National Industrial Bank Building (Quangong dalou).

Le 9 février, 400 personnes s’y étaient rassemblées dès 9 heures du matin. Très vite deux cents jeunes gens forcèrent l’entrée en bousculant le service d’ordre et frappèrent les participants de leurs matraques. Ils criaient « À bas le PCC ! À bas la Ligue Démocratique ! Vive le GMD ! Vive Chiang Kaï-shek ! ». Liang Renda 梁仁達, un militant syndical, fut tué et treize personnes furent blessées et durent être hospitalisés. La police arriva au bout de quarante minutes et arrêta treize syndicalistes, dont Chen Shijun, alors que les assaillants étaient déjà partis se réfugier dans les locaux de la guilde de Ningbo, à Zizang lu (anciennement Thibet road). L’émotion suscitée par cette agression au cœur même de la ville fut très vive : le soir même, le Lianhe wan bao en attribuait la responsabilité à la clique CC et au juntong, en rapprochant l’incident de celui survenu le 10 février 1946 à Jiaochangkou dans la banlieue de Chongqing. Lu Keming 陸克明, un haut fonctionnaire GMD du Ministère des Affaires Sociales qui était membre de la clique CC et du juntong fut soupçonné d’avoir organisé l’agression. Le maire Wu Guozhen et le responsable du dangbu Fang Zhi lancèrent un contre-feu : l’affaire aurait été le fait d’une mauvaise organisation du meeting par le syndicat qui aurait distribué des invitations impersonnelles. Comme une partie du public scandait des slogans anti-américains et anti-gouvernementaux, la majorité des participants, indignés, auraient vivement réagi et le malheureux Liang Renda 梁仁達 aurait été victime de cette attitude irresponsable du syndicat. Au bout d’une quinzaine de jours, la fièvre était retombée : le 26 février une cérémonie sobre fut organisée dans les locaux du Centre de loisirs de la Yong’an en l’honneur des victimes de l’incident du 9 février. Chen Shijun célébra par un discours le « martyr patriote Liang » et les treize « héros » blessés le même jour, devant lesquels s’inclinèrent les participants. Entre le 13 et le 18 février, le BAS avait diligenté une enquête : Chen Lijun et les membres de l’exécutif du syndicat furent finalement relâchés. Le syndicat reprit ses activités : ses adhérents furent très présents dans les manifestions de mai 1947 protestant contre le gel de l’indexation des salaires sur l’indice du coût de la vie. Mais le GMD avait décidé de passer de la relative tolérance dont il avait fait preuve face à la contestation ouvrière, à la répression. L’affaire de l’imprimerie Futong en septembre 1947 lui avait permis de s’en prendre au syndicat de la Shanghai Power (voir à Wang Xiaohe 王孝和). Pour le syndicat des employés des grands magasins, en sursis depuis l’affaire du 9 février 1947, ce fut une tentative maladroite de grève à l’occasion du procès en appel de Li Ze en septembre qui servit de prétexte : le 30 septembre, la police arrêta Chen Shijun et dix autres cadres du syndicat pour une complicité avec le « parti traitre » qui aurait été prouvée par le contenu de documents saisis lors de la descente de police à l’imprimerie Futong. Ils restèrent incarcérés jusqu’à la « libération » de Shanghai. Le 3 octobre une tentative de grève de protestation aux magasins Yong’an et Guohuo fut un échec. Le syndicat fut dissout et une équipe de 25 personnes fut désignée pour le réorganiser, parmi lesquels on remarque un des chefs de file des agresseurs du meeting du 9 février. Le 1er décembre le congrès de fondation du nouveau syndicat eut lieu : on n’entendit plus parler de ce syndicat naguère si bruyant. Chen Shijun, comme la plupart des syndicalistes communistes d’avant 1949, fit une carrière effacée après la prise du pouvoir par les communistes : il eut des responsabilités dans un organisme qui regroupait les coopératives de consommation et siégea au Bureau syndical des employés du commerce et au bureau de recherche de l’artisanat.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article207006, notice CHEN Shijun 陈施君 par Alain Roux, version mise en ligne le 1er octobre 2018, dernière modification le 16 octobre 2018.

Par Alain Roux

SOURCES : Roux 1991 p 1631-1638. — Archives du Département d’État, USDS 893. 504/3 enclosure no. 1 de la dépêche 927 du 11 mars 1947. N’apparait pas dans Dicomo.

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