CORNU Marcel, Georges, Louis

Par Alain Dalançon, Frédérique Matonti, Philippe Olivera

Né le 4 juillet 1909 à Thaon (Vosges), mort le 17 juin 2001 à Vaugrigneuse (Essonne) ; professeur agrégé, membre du cabinet du ministre de l’Éducation nationale, chargé notamment des Monuments historiques (1945-1947) ; militant syndicaliste, membre du bureau national du SPES (1937-1939), rédacteur en chef de l’Université syndicaliste ; résistant ; membre du bureau provisoire et de la CE nationale du SNES (1944-1946) ; militant et journaliste communiste : rubriques « Arts » puis « Urbanisme » des Lettres Françaises, directeur du comité de rédaction de La Pensée ; collaborateur de la revue Urbanisme.

Marcel Cornu était le benjamin d’une famille de cinq enfants. Son père, Félicien, né en 1866, instituteur à Thaon sans être passé par l’école normale, libre-penseur sans affiliation politique, était un républicain progressiste qui présidait souvent des réunions politiques au début du siècle, en raison de ses talents d’orateur et de son sens de l’union. Ses deux frères aînés étant morts très jeunes, Marcel Cornu resta le seul fils entouré de l’affection de sa mère, très pieuse, qui l’envoya au catéchisme, et de ses deux sœurs. Il passa toute son enfance dans cette petite cité des Vosges, dont l’activité économique dépendait pour une grande part de la blanchisserie-teinturerie fondée par la famille Nederlin, qui avait volontairement quitté l’Alsace-Lorraine annexée par l’Allemagne après 1870. La grande grève de 1920 qui affecta cette entreprise, marquée par un grand meeting où les dirigeants nationaux de la CGT prirent la parole, resta gravée dans la mémoire de Marcel Cornu.

Très bon élève, il débuta ses études secondaires en 1920-1921 comme pensionnaire boursier au collège d’Épinal (Vosges). Dès la classe de cinquième, la lecture de livres, en particulier sur la structure de l’univers, provoqua chez lui le début d’une rupture avec la religion qui s’affirma très vite. En classe de terminale, il tira grand profit de discussions très ouvertes avec son professeur de philosophie, un catholique. Mais il fut surtout influencé par l’enseignement de son professeur d’histoire, Pierre Laurent, qui écrivait dans l’Humanité et fut l’objet d’une suspension administrative alors que Marcel Cornu venait d’être désigné pour participer au Concours général. Il refusa de se rendre aux épreuves en signe de protestation. Par la suite, il resta en relation avec son ancien professeur.

Après l’obtention du baccalauréat (série philosophie) en 1927, il entra en classe préparatoire littéraire au lycée de Nancy (Meurthe-et-Moselle). L’année suivante, il demanda et obtint le transfert de sa bourse pour entrer au lycée Louis-le-Grand à Paris. Marcel Cornu passa deux années (1928-1929 et 1929-1930) dans cette khâgne prestigieuse mais il ne fut pas admis à l’ENS. À la rentrée 1930, il obtint une chambre à la Cité universitaire et donna des cours de latin grâce aux recommandations de son professeur de khâgne, Gaston Cayrou, ce qui lui permit de terminer sa licence de lettres et d’être reçu à l’agrégation de grammaire en 1932.

Au cours de cette période, Marcel Cornu suivait les débats très intenses du monde étudiant parisien, mais sans y prendre vraiment part ; il participa cependant à des manifestations des étudiants de gauche se heurtant aux Camelots du Roi. C’est, semble-t-il, au cours de son service militaire, pendant lequel il passa onze mois au fort de Saint-Cyr (1932-1933), et alors que ses relations avec Pierre Laurent étaient suivies, qu’il se passionna définitivement pour la politique. Il s’inquiétait tout particulièrement de l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

À la rentrée scolaire 1933, il fut nommé professeur au lycée Félix Faure de Beauvais (Oise), où il passa trois années en attendant d’être nommé à Paris au lycée Henri IV à la rentrée 1936. Depuis janvier 1934, il vivait avec Odette Blanc qu’il épousa en mars 1937 à Paris (XIIIe arr.), avec laquelle il eut un enfant et dont il divorça en 1949.

Il adhéra à la fois au Syndicat national des professeurs de lycée, le « S3 » autonome, et à la Section des professeurs du second et troisième degré de la Fédération unitaire (CGTU). Sans être encore communiste, il connaissait bien Jean Bruhat, Georges Cogniot, Georges Politzer qu’il rencontrait dans les réunions syndicales. Il participa aux débats houleux qui animèrent le S3 à partir de 1933-1934, en s’opposant aux membres du Cercle Fustel de Coulanges, relais de l’Action Française au sein de l’Université. Cornu entretenait également de bonnes relations avec les responsables du Syndicat des professeurs de lycée de la CGT, Lucien Mérat, Maurice Janets et Maurice Lacroix. Après une réunion, le 27 octobre 1934, il signa avec Janets, au nom du Syndicat CGTU des professeurs et assimilés, une protestation contre les poursuites à l’encontre des fonctionnaires « pour leur activité civique et syndicale » que Le Peuple publia. Il accueillit donc « avec bonheur », à la fin de l’année 1935, l’unification des syndicats des professeurs de lycée de la CGT et de la Fédération unitaire dans un même syndicat des professeurs de lycée affilié à la FGE-CGT, elle-même unifiée dans une CGT réunifiée quelques mois plus tard.

Dès octobre 1935, Marcel Cornu fut chargé de la rédaction de L’Université syndicaliste qui était devenue, sur proposition des ex-unitaires, l’organe de propagande du nouveau syndicat. Il le demeura, avec Maurice Husson comme administrateur, jusqu’en 1939. À côté du Bulletin d’informations réservé aux informations corporatives, L’US publiait des articles de fond sur le syndicalisme, la politique et la culture. Les premiers temps, Marcel Cornu connut quelques difficultés pour maintenir l’équilibre entre l’expression des ex-confédérés et des ex-unitaires. En octobre 1936, il devint secrétaire général adjoint du syndicat. L’année suivante, il fut l’un des fondateurs du Syndicat du personnel de l’enseignement secondaire (SPES) et devint membre de son Bureau national jusqu’en septembre 1939 – il siégea également dans sa commission des affaires étrangères. Après la grève de novembre 1938, Cornu, ainsi que Marcel Bonin et Mlle Delozière (tous ex-unitaires et communistes), furent écartés de la commission exécutive du SPES par un vote lors du congrès de Pâques 1939, ce qui entraîna par solidarité la démission d’autres élus de la CE, contre une discrimination jugée politique. Cornu et ses camarades retrouvèrent alors leur place dans la CE et au bureau.

En 1936, Marcel Cornu s’installa avec son épouse au 36, rue de la Glacière à Paris. Il devenait ainsi le voisin de Maurice Janets, le secrétaire général du syndicat des professeurs de la CGT puis du SPES, qui habitait rue des Ursulines. Devenu membre du Parti communiste au moment du Front populaire, il militait dans la cellule de la rue de la Glacière, aux côtés d’ouvriers et d’employés, auxquels il fit des conférences sur Pascal et Port-Royal - ceux-ci voulaient connaître les origines du nom des rues voisines - et organisa même une sortie à Port Royal-des-Champs. Marcel Cornu fit aussi des conférences à l’Université populaire, dont une sur le système économique de l’URSS.

Devenu communiste, pour une large part sur la base de la lutte contre le fascisme et le nazisme, Marcel Cornu fut très troublé par la signature du Pacte germano-soviétique. Mobilisé en 1939 dans l’armée de l’Air comme personnel non navigant, il passa la « drôle de guerre » sur un aérodrome près de la ligne Maginot. Après la défaite, il se retrouva en zone non occupée avant d’être démobilisé pendant l’été 1940. Ayant entendu un appel du recteur de Paris, il se rendit dans la capitale et donna quelques cours destinés aux lycéens dans des salles de la Sorbonne et réintégra finalement son poste à Henri-IV à la rentrée 1940. Il fut l’un des promoteurs, avec son collègue René Maublanc, de la pétition qui circula en octobre 1940 dans quelques lycées parisiens, contre l’exclusion des juifs de l’enseignement, pétition remise au recteur Gustave Monod. Les artisans de cette protestation ne furent alors pas inquiétés, Maublanc intervenant même auprès de Carcopino, son ancien condisciple à Ulm.

Marcel Cornu participa ensuite au démarrage de L’Université libre avec son épouse et aux deux numéros clandestins de La Pensée Libre, et entra dans un réseau clandestin communiste animé par Marcel Paul. En 1941, le domicile du couple fut perquisitionné par la police française sans qu’aucun document compromettant n’y soit trouvé. S’il fut relâché au bout de huit jours de garde à vue, sa femme, qui avait été photographiée en compagnie d’une résistante, fut incarcérée huit mois. Par précaution, il limita ensuite son activité clandestine tout en restant en contact avec les réseaux du Front national universitaire.

À la Libération, il participa à la création du Syndicat national de l’enseignement secondaire et fut membre de son bureau provisoire, élu à sa commission exécutive aux congrès de 1945 et de 1946 ; en même temps, il devint membre du cabinet du ministre de l’Éducation nationale, René Capitant. Dans ce cabinet très restreint, où les attributions de chaque membre couvraient des domaines très larges, Cornu fut chargé de suivre les sports, l’enseignement technique et les monuments historiques. Les sports ne l’intéressant guère, il décida un recteur à s’en occuper ; pour l’enseignement technique, il collaborait avec l’inspecteur général Peytavin et avec le directeur de l’Enseignement technique, Paul Le Rolland. Les Monuments historiques retinrent principalement son attention ; il essaya d’y mettre un peu d’ordre et de faire prévaloir une conception de la restauration tenant compte du site. Après le départ de Capitant, il resta au cabinet du ministère sous ses successeurs, jusqu’en 1947 ; il devint même chef adjoint du cabinet de Marcel Naegelen. Il eut ainsi l’occasion de faciliter les relations avec les syndicats d’enseignants de la FGE-CGT en assistant Gustave Monod, devenu directeur de l’Enseignement du second degré. Deux mois après le départ des communistes du gouvernement en mai 1947, Cornu démissionna du cabinet mais Naegelen lui proposa un poste de conseiller pour les Monuments historiques qu’il accepta. Il se consacra à la poursuite du travail engagé, notamment à la restauration des monuments.

En 1950, Marcel Cornu ne fut plus jugé désirable au ministère et retrouva un poste de professeur au lycée Claude-Bernard avant d’être finalement muté au lycée Montaigne à la rentrée 1960, où il demeura jusqu’à sa retraite en 1970. Il s’était remarié le 27 novembre 1959 avec Iréna Stozecka, médecin. Au cours de ces vingt années de vie professionnelle enseignante, il ne milita plus dans les instances syndicales comme il l’avait fait jusqu’alors. L’essentiel de son activité militante était ailleurs, au service de la politique du Parti communiste français dans le domaine de la culture et en direction des intellectuels.

Marcel Cornu fut ainsi pendant vingt ans un collaborateur important des Lettres françaises où il entra en 1951 au titre de rédacteur en chef de « Tous les arts » (directeur : Louis Aragon), un « journal » dans le journal lancé à l’époque où Arts de France disparaissait. En 1953, quand Aragon prit la tête des Lettres françaises, les pages « Tous les arts » furent supprimées mais Cornu continua à collaborer à la rubrique artistique de l’hebdomadaire, rubrique alors dirigée par Georges Besson dont il était proche. Il y traitait notamment des arts ménagers, de l’urbanisme... Dans les années 1960, Cornu comme Besson comptaient parmi les grandes figures historiques du journal, un peu à l’écart de la rédaction proprement dite et en contact direct avec Aragon. À partir de 1966, Cornu se vit confier une chronique régulière consacrée à « l’urbanisme ». À cette époque, il écrivait dans un numéro sur trois des Lettres françaises. Mais depuis quelque temps déjà, il se consacrait surtout à La Pensée, une revue plus proche de sa génération et de son statut de « professeur ».

Il assurait depuis 1960 le secrétariat de rédaction de La Pensée, et il écrivait de très nombreux articles, ce qui lui valut, en dépit de leur longue amitié, quelques accrochages avec Georges Cogniot qui dirigea la revue jusqu’en 1976. C’est sans doute autour des articles de Louis Althusser que les tensions furent les plus fortes. À partir de 1962, en effet, Althusser y publia la plupart des articles rassemblés ensuite dans Pour Marx (les premiers articles qui préparent la lecture par Althusser d’un Marx « antihumaniste »). Entre novembre 1963 et janvier 1964, tous les samedis, dans le laboratoire de Jean Orcel au Museum d’histoire naturelle, Althusser dut se défendre face à Cogniot de « révisionnisme » – en clair d’éprouver des faiblesses théoriques pour les thèses maoïstes. Ce furent, semble-t-il, Jean Bruhat et Marcel Cornu qui imposèrent à Cogniot ces débats, celui-ci ayant sans doute préféré se contenter de ne pas publier le philosophe communiste. Selon Althusser, Cornu « mit sa démission dans la balance » [Althusser, p. 174-175].

Son engagement à La Pensée, héritière d’un matérialisme républicain et humaniste se réclamant des Lumières et son appartenance à une génération plus ancienne que celle d’une revue comme La Nouvelle critique, ainsi sans doute que ses amitiés, expliquent que Marcel Cornu ait pu signer avec neuf autres artistes ou intellectuels une lettre au comité central, publiée par Le Monde, le 22 novembre 1956. Ces auteurs - dont Hélène Parmelin, Pablo Picasso, Henri Wallon ou René Zazzo* - demandaient, à la suite de la répression de la révolte hongroise et plus généralement de la politique menée par le PCF depuis les révélations du XXe congrès du PCUS, la convocation d’un congrès extraordinaire.

Marcel Cornu, bénéficiant de son expérience aux Beaux-Arts, s’intéressa beaucoup – notamment après sa retraite de l’Éducation nationale – à l’urbanisme, au point qu’il était parfois considéré comme l’inventeur de sa « critique ». Bien que se disant « non professionnel », il fut – outre sa collaboration aux Lettres françaises – un collaborateur très actif de la revue Urbanisme durant une vingtaine d’années. À l’époque de la reconstruction d’après-guerre puis des « villes nouvelles », il réfléchit beaucoup sur l’urbanisme contemporain, donnant son point de vue sur les réalisations et interrogeant de manière critique la banlieue, la citoyenneté, l’espace urbain et sa structuration. Ses notes, travaux préparatoires et livres concernant l’urbanistique sont conservés au centre de documentation de l’Institut d’urbanisme de l’université Paris XII-Val-de-Marne et ont donné matière à un colloque le 27 février 2002.

Marcel Cornu fut enterré à Saint-Didier-au-Mont (Rhône) où il s’était retiré.

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article20668, notice CORNU Marcel, Georges, Louis par Alain Dalançon, Frédérique Matonti, Philippe Olivera, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 23 avril 2019.

Par Alain Dalançon, Frédérique Matonti, Philippe Olivera

ŒUVRE : La Conquête de Paris, Mercure de France, coll. « Environnement et société », 1972. — Libérer la ville, Tournai, Casterman, coll. « Synthèses contemporaines », 1977. — Conversations avec Bobigny, Messidor, 1989.

SOURCES : Arch. Nat., F/17/30059/B. — RGASPI, 495 270 4329, dossier d’Odette Blanc, épouse Cornu. — Arch. l’IRHSES dont L’Université syndicaliste. — La Pensée.Les Lettres Françaises. — Site internet de la revue Urbanisme (www.urbanisme.fr). — Louis Althusser, L’avenir dure longtemps, suivi de Les Faits. Autobiographies, Stock-IMEC, 1992. — Jean Bruhat, Il n’est jamais trop tard, Albin Michel, 1983. — Frédéric Edelmann, « Marcel Cornu, le doyen des journalistes d’urbanisme », Le Monde, 26 juin 2001. — Thierry Paquot, « Marcel Cornu (1900-2001 [sic]), de l’urbalogie à l’urbanistique », Urbanisme, n° 332, septembre-octobre 2003, p. 83-89. — Entretien avec Marcel Cornu d’André Drubay et Alain Dalançon (1995). — État civil de Thaon.

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