CONSTANT Étienne. Pseudonyme de JANCU Sofia (Sophie), dite aussi GILBERT Hélène, Marie, née LUCA, dite dans la Résistance : Madame CLÉMENT

Par Claude Pennetier

Née le 9 février 1901 à Falticeni (Roumanie), morte le 15 décembre 1983 à l’hôpital Lariboisière, Paris Xe arr. ; journaliste dans la presse proche du Parti communiste ; fondatrice de l’Association des Amis du Peuple chinois ; militante communiste du XVe arr. de Paris ; Résistante puis militante communiste de l’Isère ; compagne de Gabriel Péri.

Sofia Jancu
Sofia Jancu
Archives Nationales de Grande-Bretagne, communiqué par Dominique Maestrati

« Étienne Constant » naquit au nord de la Moldavie dans une famille de bourgeois juifs aisés. Son père, homme cultivé, très attaché à sa fille mourut vers 1930-1931 à l’âge de soixante-deux ans. Il avait été candidat libéral à des élections locales. Il était propriétaire d’une usine de bois et fermier de plusieurs domaines et forêts.
Très jeune, Sophie fut bouleversée par la description de la misère dans les romans russes et français. L’influence de la littérature sur sa prise de conscience politique donna à son militantisme un caractère romantique et passionné qui resta vif jusqu’à la fin de sa vie. N’est-il pas significatif qu’elle ait pris en France un pseudonyme masculin comme les femmes écrivains du milieu du XIXe siècle ? Élevée chez les sœurs, elle fit toutes ses études en langue française et rêva de partir en Suisse, pays des réfugiés révolutionnaires ou en France, terre de révolution. Seule son affection pour son père la retint en Roumanie. Son frère qui avait fait ses études de médecine à Vienne tout en fréquentant les milieux sociaux démocrates de gauche lui laissait lire des journaux en langue allemande comme l’Arbeiter Zeitung, des brochures, des livres.

Vers 1924, Sophie prit contact avec les Jeunesses communistes de Brassov et, ayant appris la dactylographie, elle fit des tracts pour cette organisation. Sophia donna également des cours de formation aux jeunes ouvriers (dont l’un devint un des principaux dirigeants du mouvement syndical en Roumanie) et aida les Jeunesses communistes de la minorité saxonne.

Aussitôt après la mort de son père, en 1931, elle partit à Paris et commença des études d’histoire à la Sorbonne, puis des études de sociologie, et suivit les cours de l’École des hautes études de journalisme. Domiciliée au Quartier latin, elle se lia avec des militants de l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR), fondée en mars 1932, particulièrement avec le docteur Maurice Ténine, qui la soigna alors que sa famille lui avait coupé les fonds, et avec Paul Vaillant-Couturier. Elle eut un liaison de quelques mois avec Henri Lefevre. En contact avec le Secours rouge international (SRI), elle mena une active campagne pour la défense des prisonniers politiques en Roumanie. Gabriel Péri, responsable de la politique internationale à l’Humanité, la reçut au siège du journal et sympathisa immédiatement avec cette militante débordante de dynamisme, énergique et férue de problèmes mondiaux. Naquit ainsi un amour réciproque où la sensibilité politique commune joua un grand rôle. Péri confirma cet accord intellectuel en la présentant dans sa lettre d’adieu comme « sa grande conseillère » (version intégrale inédite). C’est lui qui remplit sa carte lorsqu’elle adhéra au Parti communiste français vers 1933 ; elle fut affectée à une cellule du XVe arr. Sous le nom d’Étienne Constant, elle devint rédactrice dans des journaux proches du Parti, comme Regards et Lu et Vu dirigés par Lucien Vogel. Notons que dans Regards, elle n’hésitait, tout comme Jean Dalsace, à critiquer une morale qui interdit les rapports sexuels hors mariage, en juin 1934. Cette liberté de ton ne fut pas de mise quelques mois plus tard, et surtout à partir de 1936 le discours familialiste l’emportant. Un article sur la crise de l’enseignement publié dans Clarté attira l’attention d’Henri Barbusse qui lui proposa d’être rémunérée comme secrétaire à la documentation du Comité mondial contre la guerre puis d’être une des secrétaires internationales, chargée de créer le Comité mondial des femmes contre la guerre et le fascisme. Le CMF fut présidé par Gabrielle Duchêne secondée par deux secrétaires : Bernadette Cattaneo et Maria Rabaté. Étienne Constant collabora régulièrement au journal Femmes dans l’action mondiale - qui prit le titre de Femmes au début de l’année 1937 -, du numéro 1 paru en septembre 1934 à septembre 1939.

Mais l’essentiel des activités d’Étienne Constant était consacré à l’Association des Amis du Peuple chinois qu’elle avait créée à la demande du Comité mondial contre la guerre et indirectement de l’Internationale communiste soucieuse d’organiser un large soutien à la nouvelle politique de « Front uni antijaponais ». En effet, au milieu de l’année 1935, le Parti communiste chinois avança le mot d’ordre de Gouvernement de défense nationale et vers l’été, Chou En-lai - qui, par ailleurs correspondait avec Étienne Constant, prit les premiers contacts avec le Kuomintang. Dans une lettre à la militante féministe Gabrielle Duchêne, Étienne Constant précisa le 29 avril 1935 ses buts : « A New York, Londres et Paris ont été constituées des sections de l’Association des Amis du Peuple chinois dont le centre est en France. Elle s’est assigné comme objectif de faire connaître la Chine et de la faire connaître objectivement en informant le public des vicissitudes dont ce grand pays est le théâtre et des bouleversements profonds qui l’agitent » (Arch. G. Duchêne, BDIC). Elle disposait de locaux place de la Trinité (IXe arr.) et publiait un bulletin dactylographié (n° 1, mars 1935, n° 7, décembre 1935). Acceptèrent de participer au premier Comité directeur des sinologues et des intellectuels de gauche comme Louis Laloy (musicologue), Henri Lévy-Bruhl, Paul Rivet, André Malraux, Andrée Viollis], Elie Faure, Augustin Hamon, le cinéaste Jean Painlevé et le docteur Roubakine. Étienne Constant assurait la fonction de secrétaire. Elle assista le 20 septembre 1936 à Paris, au congrès des Chinois d’outre-mer résidant en Europe. 450 délégués venant d’Angleterre, d’Allemagne, de Suisse, de Paris et des autres villes françaises y débattirent de la formation d’un Front national rassemblant les militants du Kuomintang et ceux du Parti communiste chinois. Ils créèrent la « Fédération des Associations chinoises en Europe pour le sauvetage de la patrie » dont le journal, publié en chinois, avait pour titre Front unique. En avril 1938 parut le premier numéro de la revue mensuelle Chine. L’Association y était ainsi présentée : « Les Amis du Peuple chinois, section française, groupe cinquante-deux organisations syndicales, pacifistes, culturelles et d’anciens combattants, des partis politiques, des organisations de femmes et de jeunes. Elle a l’adhésion de cinq cents intellectuels et des organisations chinoises en France : Kuomintang, la Fédération chinoise en Europe pour le salut de la patrie, le Cercle d’études chinois et l’Association des Étudiants chinois. L’Association a une section départementale à Nice et des sections nationales existent aux États-Unis, au Canada, au Mexique, aux Philippines, en Hollande ainsi que des organisations amies en Angleterre, en Belgique et en Tchécoslovaquie ». Douze numéros de Chine parurent d’avril 1938 à août 1939 : on y découvre six fois la signature d’Étienne Constant et neuf fois celle de Gabriel Péri qui attachait une grande importance aux entreprises militaires japonaises en Extrême-Orient. D’autre part, Étienne Constant avait organisé, en 1937, avec l’aide de l’architecte Jacques Woog, une grande exposition sur la Chine.

Dès la révolte ouvrière des Asturies (octobre 1934), Étienne Constant organisa la solidarité avec le mouvement ouvrier espagnol. Pendant l’été 1936, elle avait manifesté son intention de partir défendre l’Espagne républicaine. Un représentant de l’Internationale communiste refusa en expliquant qu’elle devait poursuivre son travail en faveur du peuple chinois. Elle participa au Comité de coordination pour l’aide à l’Espagne et, à ce titre, eut des contacts internationaux et fut reçue par des hommes politiques français, en particulier par Léon Blum. L’été 1937 fut marqué par un voyage au Maghreb en compagnie de Gabriel Péri. Ils rendirent visite à Habib Bourguiba et publièrent à leur retour plusieurs articles. Étienne Constant collaborait au quotidien Ce soir comme rédactrice diplomatique à la Société des nations. Dans les documents autobiographiques qu’elle fournissait au Komintern, elle se présentait comme la compagne de Gabriel Péri.

Le socialiste suisse Pierre Nicole lui apprit la signature de la première partie du Pacte germano-soviétique (l’accord commercial du 19 août 1939) alors qu’elle était en vacances en Savoie avec Andrée Viollis, journaliste « non communiste » à Ce soir et secrétaire générale des Amis du Peuple chinois. Face à son visiteur perplexe, elle fut accablée mais rendit aussitôt les démocraties occidentales responsables de l’échec des conférences militaires anglo-franco-soviétiques et, en conséquence, du rapprochement entre les gouvernements allemand et soviétique.

Après la signature du pacte de non-agression le 23 août, Gabriel Péri lui écrivit qu’elle devait rester en province pour raison de sécurité, mais elle avait déjà pris le train pour Paris. Elle le rencontra et discuta du pacte sur lequel Gabriel Péri était très réservé. Elle rendit visite à Georges Cogniot - dont elle dépendait - qui lui donna l’ordre de partir sans passer par ses locaux de la place de la Trinité. Gabriel et elle-même décidèrent de quitter leur domicile pour s’installer chez sa sœur, boulevard Haussmann, au croisement de la rue du Faubourg Saint-Honoré (face à la salle Pleyel). Puis, Étienne Constant partit en Normandie, à Luc-sur-Mer (Calvados), où elle reçut à trois reprises la visite de Gabriel Péri qui lui expliqua son profond désaccord avec la lettre du 1er octobre au Président Herriot. Elle gagna ensuite fin octobre, Saint-Jean-de-Luz (Basses-Pyrénées, Pyrénées-Atlantiques), où elle passa la période de Noël avec la famille de Francis Jourdain. Toujours en correspondance avec Péri, elle fut surprise par l’avance allemande à Saint-Jean-de-Monts (Vendée) où elle encouragea la population à organiser la résistance passive. Elle ne revint clandestinement à Paris que vers octobre 1940. Étienne Constant et Péri s’installèrent à côté de la Porte de la Villette, boulevard Mac Donald, dans un logement qui avait appartenu à Henri Barbusse mort en 1935, et occupé habituellement par l’ancienne secrétaire de celui-ci, Annette Vidal, alors partie en province. Là, elle collabora à la rédaction et à la dactylographie des articles et brochures de Péri (Non, le Nazisme n’est pas le Socialisme...). Au début de l’année 1941, Edmond Foeglin dit « Armand »*, agent de liaison de Péri avec la direction du Parti, demanda à celui-ci de changer de « planque » pour se tenir à la disposition du Parti (Péri avait jusque-là, refusé de donner son adresse et omis de signaler la présence d’Étienne Constant). Ils se séparèrent donc, lui allant chez André Chaintron, 5, place de la Porte Champerret (XVIIe arr.) et elle dans un logement qu’elle s’était procuré elle-même, Porte de Saint-Cloud (XVIe arr.). Elle recevait sa visite pendant la journée et le logea pendant plusieurs semaines lorsqu’il apprit par la presse, en mars 1941, l’arrestation de Jean Chaintron, frère de son hôte, et ne se sentit plus en sécurité au domicile officiel d’André Chaintron, militant communiste connu. « Armand », qui ignorait où était Péri, demanda que celui-ci revienne chez André Chaintron. Presque tous les jours Péri allait travailler chez Étienne Constant, Porte de Saint-Cloud, où il laissait l’essentiel de sa documentation. Ainsi le dimanche 18 mai 1941 il passa la journée chez elle. Étienne Constant découvrit en lisant la presse, l’arrestation de Péri, survenue en fin d’après-midi. Conformément aux consignes que lui avait laissées Péri, elle contacta son avocat, Maître Python et fit passer en prison des documents comme Le Nouvelliste, journal en rouleau écrit de sa main où elle donnait chaque semaine des nouvelles internationales. La direction du Parti entra en relations avec elle après l’arrestation de Péri ; dans un café de la place Passy (XVIe arr.). Arthur Dallidet lui présenta un agent de liaison. C’est à cette époque qu’elle communiqua une copie de Non, le nazisme n’est pas le socialisme, l’original ayant été, selon son témoignage, égaré par la direction (la date de première publication de cette brochure reste discutée). Ses démarches pour organiser une évasion avec la complicité d’un avocat n’aboutirent pas. Péri lui demanda de contacter un avocat de renom, Maurice Garçon, pour assurer sa défense dans un éventuel procès devant les sections spéciales.

À la mort de Gabriel Péri, fusillé par les Allemands le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien, les avocats lui remirent la lettre d’adieu de Péri écrite le dimanche 14 à 20 heures, et adressée à son avocate Odette Moreau. La première partie de la lettre ne fut jamais publiée :

_ « Très chère Amie,
_ « L’Aumônier du Cherche-Midi vient de m’annoncer que je serai tout à l’heure fusillé comme otage. Ce sera le dernier chapitre du très grand roman de cette époque.
_ « Grande amie, veuillez recevoir le dépôt de quelques volontés somme toute sacrées.
_ « C’est vous n’est-ce pas qui annoncerez à Mathilde que je suis mort la tête haute. Dites-lui que j’ai eu un repentir : celui de ne lui avoir pas toujours fait la vie sérieuse qu’elle méritait. Mais dites-lui de porter fièrement le voile de veuve.
_ « Qu’elle élève ma petite-nièce dans l’esprit où son oncle a vécu.
_ « Voyez très rapidement aussi mon amie. Qu’elle soit la dépositaire intellectuelle de ma mémoire comme elle a été ma grande conseillère. Je la supplie de me continuer ».

Le reste de la lettre a été publié maintes fois (voir par exemple Lettres de fusillés, préface de Jacques Duclos, Paris, 1958).

Étienne Constant communiqua la partie politique de la lettre à Londres par l’intermédiaire de François Faure (dit Paco, adjoint du colonel Rémy), fils d’Élie Faure puis au Parti communiste. Radio Londres en donna lecture le 7 mars 1942 à 20h30 dans l’émission Honneur et patrie de Maurice Schumann. Jacques Duclos lui fit demander par l’intermédiaire d’Arthur Dallidet l’original de la lettre dont elle ne conserva qu’une copie. La fille de Marcel Cachin, Marie-Louise Jacquier-Cachin l’avait accueillie à son domicile parisien. Étienne Constant partit ensuite à Marseille pour tenter de gagner l’Angleterre.

Son projet s’avéra irréalisable. Elle rejoignit alors sa sœur à Grenoble (Isère), s’installa à Villard-de-Lans et créa aussitôt un comité de solidarité avec les réfugiés en difficulté. Selon le témoignage de Colette Audry qui vivait alors à Grenoble avec son époux le professeur Robert Minder, Étienne Constant fréquentait les milieux intellectuels pour recruter des résistants au titre du Front national. Elle-même entra ainsi en contact avec la Résistance communiste à la fin de l’année 1942 et collabora avec « Madame Clément », pseudonyme d’Étienne Constant. Elle apparut à Colette Audry sous le jour d’une femme énergique, courageuse et même téméraire et dont la foi dans le Parti communiste et dans l’URSS était totale (entretien, janvier 1983). En dépit de l’activité intense qu’elle déployait pour organiser la résistance dans l’Isère, la direction du Parti communiste ne l’appela pas à des postes de responsabilité importants. Elle écrivit pour la presse clandestine du MOI à Lyon, participa à la lutte contre le STO (Service de travail obligatoire) et aida les maquis. Une attestation du secrétariat d’État aux anciens combattants attribue à Sofia Jancu le titre de combattant de la Résistance pour la période du 1er mai 1941 au 2 septembre 1944 (Paris, le 20 décembre 1976). Sa carte du Mouvement national contre le racisme, section des Alpes, année 1944 précise : « A créé le MNCR dans la région des Alpes. Octobre 1942 à décembre 1943, secrétaire général du MNCR Région des Alpes. Membre du bureau directeur du MNCR pour la zone sud ». Enfin, la carte FFI Isère n° 832, établie au nom de Gilbert Hélène, Marie née Luca, le 4 octobre 1905, 1 mètre 67, brune aux yeux bleus, indique : « Février 1943 : création 1er groupe (Isère). Février 1943-20 août 1944 : liaison militaire du Vercors (Isère). 22 août 1944 : liaison d’État-major ».

Après la Libération, Étienne Constant resta à Grenoble comme rédactrice du journal communiste Le Travailleur alpin. Sa signature apparut également dans La Marseillaise et Action. Ses activités professionnelles l’amenèrent à voyager en Yougoslavie, en Bulgarie, en Roumanie.
Selon les archives du Parti communiste roumain, elle revint en Roumanie en 1946, sur la base d’un accord entre la PCR et le PCF. Elle fut rapidement envoyée aux État-unis avec une "mission", sans doute comme attachée de l’ambassade, et fut de retour fin 1947. En décembre 1947, elle adressa une demande à la section des cadres du PCR pour fixer son statut au sein du parti. La commission était très mal informée comme c’était souvent le cas pour les communistes ayant milité hors de Roumanie. Un processus d’enquête fut mis en place , sans doute sur la base de rédactions d’autobiographies et et la fourniture d’attestation, mais ces documents n’ont pas été conservés dans ;les archives des cadres. On sait qu’elle a été "jugée" par la Commission de contrôle lors de sa session du 2 juin 1949, en sa présence.

Après l’audience, la commission présenta ses conclusions :
« Bien que d’origine bourgeoise, Etienne Constant adhère depuis sa jeunesse au mouvement révolutionnaire, influencé par la Révolution d’Octobre et les contradictions de la société bourgeoise.
Son activité en France était principalement antifasciste et au sein d’organisations légales de masse.
Elle possède de vastes connaissances générales, mais pas dans un cadre marxiste.
Elle manque de discipline de parti
Son passé bourgeois, acquis en famille et au cours de l’enseignement confessionnel dans lequel elle a été inscrite, est encore très visible.
Elle est sensible et susceptible.
Malgré tout, elle semble être très dévouée au parti et très bien qualifiée pour son travail de journaliste ; elle parle plusieurs langues étrangères : français, anglais, allemand, espagnol et italien. »
Sur la base de ces conclusions, la Commission de Contrôle a décidé :
« Etienne Constant est confirmé comme membre du Parti Communiste Roumain depuis décembre 1947, date à laquelle elle a adressé sa pétition vers la Section de Cadres.
Elle doit recevoir une position appropriée à son éducation et à ses connaissances, mais elle ne devrait être promue qu’après une analyse minutieuse de son activité.
La Section de Cadres devrait demander au Parti Communiste Français des documents lui permettant d’établir son activité et son ancienneté au sein du parti.
Elle devrait être soutenue et aidée afin de se récupérée de ses problèmes de santé. »

Le chercheur Stefan Bosomitu pense qu’elle était "considérée avec une extrême prudence par les autorités communistes roumaines. Les communistes roumains qui avait des stages dans les partis communistes étrangers étaient à la fois soupçonnés et craints. Ils étaient considérés comme des possibles espions, car le PCR avait peu d’information sur leur biographie, mais surtout l’impossibilité de vérifier ces informations. Le cas de Etienne Constant n’est pas singulier, car d’autres communistes roumaines (anciens combattants dans la Guerre Civile Espagnole ou membres de la Résistance) ont été traité de la même manière. Bien entendu, il convient également de prendre en compte le contexte dans lequel le cas d’Etienne Constant a été « jugée » - une période d’antisémitisme violent dans les partis communistes du Bloc soviétique et une période au cours de laquelle plusieurs procès-spectacle ont eu lieu (Rajk, Slansky). Dans les années suivantes, l’attitude des autorités roumaines au regard de ces communistes transnationales n’est pas changée. En 1951, le Secrétariat du Comité central du parti a décidé que les communistes roumains avec des stages dans des partis communistes étrangers doit être pris en compte (cadré) dans le PCR depuis leur arrivée en Roumanie, en ne considérant pas leurs stages antérieurs comme ancienneté dans le mouvement."

Au début de 1948, elle avait été embauchée comme journaliste d’un journal jugé peu important pour le parti, La vie syndicale, un quotidien de la CGM (Confederația Generală a Muncii – Confédération Générale du Travail).
On lui confia, dit-elle dans un entretien avec l’auteur, de la notice l’organisation d’une grande exposition sur la culture française. En désaccord avec l’évolution des démocraties populaires, elle revint en France en 1956 avec l’autorisation de Georges Cogniot ;, qui était déjà son référent dans les années 1930. Gravement malade, je veux mourir en France lui avait-elle dit. Elle s’engageait à ne pas jouer "le veuve" de Péri et à se faire discrète, Elle arriva à Paris sans argent, sans logement et sans être assurée de trouver un travail. Les éditions Gallimard l’engagèrent comme traductrice et lectrice en raison de ses grandes connaissances en langues étrangères ainsi que de sa culture littéraire et artistique. Son dossier de police en Grande-Bretagne témoigne de ses nombreux séjours dans outre-Manche jusqu’en juin 1982 et de l’attention des services à ses passages..

Elle se tint à l’écart de la vie politique choisissant volontairement le silence sur son passé comme sur les dernières années de Gabriel Péri. Elle accepta cependant de témoigner pour le Maitron en 1981. Domiciliée dans le XVIe arr., elle vivait modestement dans une pièce unique (une ancienne loge de concierge), gardait des enfants le soir pour arrondir ses revenus, et suivait avec passion l’évolution de la politique internationale. Profondément antisoviétique, elle soutenait la politique de Begin en Israël et certains aspects de la politique américaine sans renier son engagement politique passé.

Domiciliée au 108 bd Suchet (Paris XVIe arr.), elle mourut en décembre 1983 et fut inhumée au cimetière parisien de Bagneux.


Autobiographie communiste de parti de Sofia Jancu : RGASPI, Moscou, 495 270 2528.

Jancu Sofia, 1 rue Léon Séché (Jeanne — Etienne Constant) née à Falticeni le 10 février 1901, journaliste. Travaillé. Stage à Paris-Soir, collaboratrice à Regards, Monde. Puis au Comité mondial contre la guerre et le Fascisme (permanente) et actuellement à l’Association « Les Amis du Peuple chinois ». Collabore à Femmes, Correspondance internationale, Regards, Clarté, Unité, Chine
Salaire  : 2 000 F par mois – avant 1 300 – puis [illisible) puis 1 700 F (je recevais l’argent qui m’étais dû de chez moi pour vente de meubles et autres). J’ai commencé à travailler en 1933.
Père – mort – était industriel et propriétaire.
Mère sans profession. Mon père ne faisait pas de politique mais était considéré comme un brave homme ayant gardé des relations (patrimelsale) avec les personnes qui étaient en liaison avec lui. Ma mère ne fait aucune politique et ne s’intéresse non plus des questions politiques.
Je suis pas actuellement mariée. Je l’ai été dans mon pays. Il était ingénieur – C’est un honnête homme de famille de fonctionnaire – intellectuels – ne s’occupant pas de politique – mais était un démocrate sentimental.
Depuis presque six ans je suis la compagne de Gabriel Péri. Ma vie est très retirée car mes occupations de militantes me réclam[ent] presque tout mon temps, ayant à faire chez moi un gros travail de documentation et d’information.
Pas d’enfants.
Ni dans ma famille, ni dans celle de mon ami ne se trouvent des éléments qui touchent de près ou de loin la police etc. Ma famille bien que s’intéressant peu aux questions politiques ne nourrit aucun sentiment d’hostilité pour notre parti.
Mon grand frère qui seul est membre d’un parti (parti socialiste) est en même temps membre du Secours rouge roumain et a accordé à plusieurs reprises son aide à des membres de notre parti roumain, refuge ou autre (il y a trois ans que je ne suis plus en rapport avec lui mais à cette époque les camarades roumains le tenaient pour un honnête homme).
Je n’ai pas de de relations personnelles avec des non-membres de notre parti. Par mon travail je suis amenée je suis à voir des gens de milieux différents mais jamais ces relations n’ont eu un autre caractère que de travail.
J’ai tenu des cours pendant presque un an aux jeunesses socialistes de Brasov (Roumanie). Les cours ont amené des conflits avec la direction de la section socialiste qui m’avait reproché mes idées bolcheviks. Ces cours étaient bénévoles et avaient suscité un grand courant de sympathie parmi les jeunes pour notre parti et l’URSS. Après avoir fait connaître aux dirigeants socialistes que je les tenais pour traîtres et certains même pour provocateurs. J’ai quitté les cours conseillant aux jeunes de faire de même. Je n’ai pas été inscrit dans le parti socialiste. Le cours m’avait été autorisé à cause de la position de dirigeant de mon frère.
Je n’ai pas fait partie de la franc-maçonnerie.
Suis entrée dans le parti en octobre 1933. Par mes sympathies ardentes et mon désir de le servir. J’ai été recommandé par Gabriel Péri et le groupe roumain communiste de Paris.
J’ai milité à Paris, dans l’émigration roumaine au début, puis lorsque mes occupations m’ont empêché(e) de continuer de militer dans l’immigration, j’ai consacré tout mon temps au travail qui m’avait été donné au Comité mondial mais j’ai fréquenté régulièrement ma cellule, hormis quand on m’envoyait en déplacement, où j’ai aidé les camarades à l’instruction des nouveaux venus et à défendre le point de vue du parti dans les questions de politique intérieure et extérieure.
J’appartiens à la cellule Frémicourt de la XVe section. C’est par le secrétariat du parti et le responsable du travail pour la (ESI ) que j’ai été chargée de travailler comme secrétaire de l’Association des Amis du Peuple chinois.
Je n’ai fait partie d’aucune opposition et ne connais pas de trotskistes.
 
Je crois que les trotskistes sont des fascistes ennemis de la classe ouvrière. Les relations avec eux sont très dangereuses car ce sont des provocateurs le plus souvent en liaison avec la police.
Dans mon travail j’ai chaque fois attiré l’attention des camarades responsables sur les faits de personnes qui m’ont semblé suspectes d’avoir des tendances aux opinions trotskistes.
Je n’ai pas connu Doriot et je ne connais pas de doriotistes. J’ai connu vaguement Ferrat à la section coloniale mais nos relations n’ont été que très lointaines.
Je n’ai subi aucune sanction.
Partout où mon travail m’amène, je défends le point de vue du parti et m’efforce de lui gagner des sympathies en expliquant son attitude en telle ou telle circonstance.
Je n’ai pas d’histoire d’argent.
J’ai pris part aux manifestations de février 1934.
J’ai fait mon lycée dans un établissement français chez les sœurs, pendant 12 ans. A Paris j’ai fait l’école de journalisme et suivi les cours d’économie politique, de sociologie, d’histoire de l’art.
 
J’ai fait moi-même mon instruction marxiste et lu les ouvrages de Marx, Engels, Lénine et Staline. Qui m’ont amené au communisme. (Avant de commencer à travailler, je disposais de beaucoup de temps). Je continue à me tenir au courant avec les ouvrages que sort notre parti.
Depuis 5 ans j’ai une activité de journaliste qui est variée (reportages, articles de politique étrangère, question de la femme etc).
Je connais le français, l’allemand, le roumain. Je lis et comprends imparfaitement l’anglais, l’espagnol et l’italien.
Je lis régulièrement la Correspondance internationale, l’Internationale communiste, les Cahiers du Bolchevisme ainsi que les autres publications éditées par nos différentes organisations.
Je lis Le Populaire, l’Elan socialiste ( ? ), La femme socialiste.
Suis au Comité des femmes, Paix et liberté, Secours populaire sans militer comme travail de base, la cellule.
 
Pas de condamnation
 
Gabriel Péri, Georges Cogniot, B. Smeral, Ulrich, me connaissent.
 
Sofia Jancu

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article20536, notice CONSTANT Étienne. Pseudonyme de JANCU Sofia (Sophie), dite aussi GILBERT Hélène, Marie, née LUCA, dite dans la Résistance : Madame CLÉMENT par Claude Pennetier, version mise en ligne le 25 octobre 2008, dernière modification le 3 octobre 2018.

Par Claude Pennetier

Sofia Jancu
Sofia Jancu
Archives Nationales de Grande-Bretagne, communiqué par Dominique Maestrati
Sofia Jancu dans les années cinquante
Sofia Jancu dans les années cinquante

SOURCES : RGASPI, Moscou, 495 270 2528. — Arch. Gabrielle Duchêne. — Bulletin de l’Association des Amis du Peuple chinois, 1935. — Chine, 1938-1939. — Femmes dans l’action mondiale, 1934-1937. — Femmes, 1937-1939. — Notes de Michel Dreyfus. — François Delpla, « Les communistes français et la sexualité (1932-1938) », Le Mouvement social, avril-juin 1975, n°91. — Papiers personnels d’Étienne Constant : copie de la dernière lettre de Gabriel Péri, correspondances, articles. — Témoignage d’Étienne Constant recueilli par Claude Pennetier, juin-décembre 1981, entretien du 26 novembre 1981. — RGASPI, Moscou, archives biographiques du Komintern, 495 270 6652. — Komintern : l’histoire et les hommes, DBIC, Éditions de l’Atelier, 2001. — La Documentation française, t. II, p. 67, Les Voix de la Liberté, 1975. — Enquête du chercheur Stefan Bosomitu (HCCMER Bucarest) dans les archives de la Commission des cadres du PCR, communiqué au Maitron en octobre 2018, qu’il en soit vivement remercié.

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