GRANGE Dominique [dite MARTIN Catherine dans la clandestinité]

Par Robert Kosmann

Née le 1er janvier 1940, à Aix-les-Bains (Savoie) ; auteure, compositrice, interprète ; militante de la Gauche prolétarienne (GP) maoïste (1969-1974), puis libertaire ; syndiquée CNT (2000-2008).

Le père de Dominique Grange, Jean-Pierre Grange, était chirurgien ophtalmologiste. Son épouse, Monique, née Haour, mère de six enfants, avait une activité associative comme visiteuse de prison et militait, à Lyon, dans un centre social du « Nid », association qui apporte son soutien aux personnes prostituées et dénonce leur exploitation. Tous deux étaient chrétiens de gauche. Les grands-parents de Dominique Grange étaient musiciens amateurs et donnèrent à leur petite-fille le goût de la musique. Très jeune, elle étudia le piano, disposa d’une guitare dès l’âge de 11 ans et, adolescente, découvrit Guy Béart, Jacques Brel, Léo Ferré, le blues, le rock et aussi le folklore sud-américain.

Pendant la guerre, la famille vivait à Lyon. Après le retour du père, prisonnier de guerre en Allemagne au Stalag VB, et la naissance de trois garçons, la tuberculose de la mère obligea la famille à se séparer. Dominique Grange fut placée, avec sa sœur, en pension religieuse, en 1947, avant d’intégrer le lycée Edgar-Quinet en 1954. Sa prise de conscience politique se fit sous l’influence de Jeannette Colombel, sa professeure de philosophie, alors membre du Parti communiste. Dominique Grange distribua alors des tracts communistes contre le racisme et pour la paix en Algérie, malgré son désaccord sur ce mot d’ordre qu’elle jugeait restrictif, étant résolument pour « l’indépendance du peuple algérien ». Bonne élève, elle obtint le baccalauréat en 1958 et partit immédiatement à Paris. Elle s’inscrivit à l’École nationale d’interprètes et traducteurs de la Sorbonne (aujourd’hui ESIT) et étudia l’anglais, l’espagnol et l’italien jusqu’en 1961. Dans le même temps, elle suivit, entre 1960 et 1962, les cours de théâtre de Raymond Girard. Elle put accéder rapidement à une carrière multiple de comédienne dès 1961-1962 (premier petit rôle dans Le Feu Follet de Louis Malle, émission de TV Le temps des copains, en 1961). En 1962, elle joua la pièce Frank V de Dürrenmatt au Théâtre de l’Atelier. Parallèlement, elle mena une carrière de chanteuse « Rive-Gauche » dans les cabarets « Le Cheval d’or », « Le Port du salut », etc. Elle sortit successivement trois 45 T chez « Bel Air » entre 1962 et 1964. Elle fit la rencontre de Guy Béart cette même année, chanta et enregistra avec lui, en duo, « Le trou dans le seau » et participa à plusieurs émissions de TV « Bienvenue chez Guy Béart ». Elle épousa, en septembre 1965, le chanteur Jean Bériac (de son vrai nom Jean-René Nicklès) dont elle se sépara en mai 1968 ; le divorce fut prononcé en 1970.

Le mouvement étudiant de révolte et les grèves ouvrières de Mai-Juin 68 enthousiasmèrent Dominique Grange et firent basculer sa vie. Elle mit fin à son contrat avec Guy Béart, alors qu’elle venait d’enregistrer un 45 T aux Éditions Temporel. Elle arrêta sa carrière de chanteuse et, suivant l’appel de Leny Escudero aux artistes pour qu’ils s’engagent et soutiennent les travailleurs en lutte, elle fit partie du Comité de grève active de Mai 68 avec Évariste, Pia Colombo, Maurice Fanon, Francesca Solleville, Colette Magny, ou encore les Barricadiers (dont Vania Adrien-Sens). Elle participa à la création du CRAC (Comité révolutionnaire d’action culturelle) à la Sorbonne et découvrit les publications radicales des « maos » dans la cour de la faculté occupée. Toutefois, d’esprit libertaire, elle prit contact avec la Fédération anarchiste (FA) dont elle se sentait proche par les idées. Des militants de la FA, qu’elle rencontra, lui expliquèrent, à l’époque, que ce mouvement des étudiants n’était qu’un mouvement « petit bourgeois ». En parfait désaccord avec cette analyse, elle tourna alors le dos à la FA.

Les chanteurs révoltés s’organisèrent pour faire des concerts de solidarité dans les usines en grève ; ils eurent parfois, selon son souvenir, des difficultés avec les syndicats CGT qui ne souhaitaient pas qu’ils discutent avec les ouvriers. Peu après la fin du mouvement, Dominique Grange enregistra, sur un premier 45 T autogéré, les chansons écrites en mai et juin 1968. Ce 45 T était vendu 3 francs, au profit des grévistes et des comités d’action (il contenait quatre chansons, « À bas l’État policier », « La pègre », « Grève illimitée », « Chacun de vous est concerné »). Cette pratique – nouvelle – de l’auto production suivait de peu celle – pionnière – d’Évariste. À l’été 1968, elle partit en « longue marche » en province (Carpentras, Avignon) avec des amis comédiens et chanta dans la rue, tant au Festival que dans les communes et villages de la région. Les artistes utilisaient des « ciné-tracts » de Jean-Luc Godard fournis par l’intermédiaire de l’ARC (Atelier de recherche cinématographique) qu’ils projetaient en public, apportant leur témoignage sur les journées révolutionnaires de Mai 68.

En février 1969, elle accepta de reprendre le rôle de l’étudiante dans la pièce de Georges Wolinski Je ne veux pas mourir idiot, au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers. Elle s’était inscrite en novembre, en philo, à la nouvelle faculté de Vincennes où elle rencontra Alain Badiou, Judith Miller, Michel Foucault, André Théret, André Glucksmann, Jean-Claude Milner... Un Comité de base (embryon de la future Gauche prolétarienne) fut créé. Elle y participa activement, aux côtés de Gérard Miller. Dès la fin de l’année universitaire, Dominique Grange, désormais militante de base de la Gauche prolétarienne, peu informée de la révolution chinoise, soutenait cette dernière qui tranchait avec le contre modèle de l’URSS et dont la Révolution culturelle critiquait la bureaucratie du parti et les chefs. Elle était favorable à « l’établissement » et se fit embaucher, en juillet 1969, comme ouvrière spécialisée (OS), sous son nom marital, aux établissements Pellat-Finet dans la banlieue ouvrière de Nice (Alpes-Maritimes), une usine de sacs papier, emballages carton... C’est là qu’elle écrivit la chanson « Les nouveaux partisans ». Remontée à Paris, en février 1970, elle présenta sa chanson à la direction de la Gauche prolétarienne qui lui demanda de quitter l’usine pour désormais se consacrer à chanter « pour les masses ». Un second 45 T fut alors enregistré chez Expression spontanée, label fondé par Jean Bériac, avec cette chanson qui devint l’hymne des « maos » et d’une partie de l’extrême-gauche. Pour vivre, elle fit des traductions pour le journal Charlie mensuel.

En 1970-1971, Dominique Grange milita dans les foyers immigrés du 18e arrondissement de Paris contre les conditions de vie précaires et les marchands de sommeil (grèves des loyers), contre le racisme (Comité de vigilance contre les crimes racistes), soutenant activement les premiers comités Palestine. Elle fut responsable du « Secours rouge » pour les 18e, 19e et 20e arrondissements parisiens.

Le 29 octobre 1971, une manifestation fut organisée pour protester contre l’assassinat de Djilali Ben Ali, adolescent abattu par un concierge raciste, à la Goutte d’Or. La manifestation aussitôt organisée par le Secours rouge et interdite fut maintenue. Dominique Grange y participa et, pour défendre un manifestant, s’affronta physiquement avec les policiers. Elle fut arrêtée immédiatement, et placée en détention préventive pour deux semaines à la prison de la Petite-Roquette, à Paris. Quinze jours plus tard, défendue au procès par Me Henri Leclerc, elle fut condamnée pour violences et insultes à représentants de la force publique à six semaines supplémentaires d’incarcération. En février 1972, la Gauche prolétarienne appela à une manifestation en hommage aux morts de celle de Charonne, en 1962. C’est en distribuant un tract d’appel à cette manifestation que fut assassiné, par un vigile, un jeune ouvrier maoïste, Pierre Overney, devant les usines Renault. À la même heure, un groupe de militants, dont faisait partie Dominique Grange, fabriquait des cocktails Molotov pour préparer la manifestation de Charonne. Un accident se produisit, l’un des composants explosant lors de la fabrication. L’appartement fut dévasté et Dominique Grange fut grièvement brûlée au cuir chevelu, aux mains et au visage. Des camarades l’évacuèrent en vitesse par l’escalier de secours, puis dans la voiture de l’un d’entre eux. Sa voiture à elle, restée garée au bas de l’immeuble, contenait son sac et ses papiers. La police s’en saisit et rechercha Dominique Grange qui entra, alors, dans la clandestinité sous un faux nom : Catherine Martin. Elle rejoignit « le bras armé » de la Gauche prolétarienne, la NRP (Nouvelle résistance populaire) pour trois ans et demi. Lors de l’autodissolution de la Gauche prolétarienne, le 1er novembre 1973, Dominique Grange fit partie de ceux qui refusèrent cette dissolution vécue comme autoritaire.

Pendant sa période de clandestinité, grâce à Wolinski, alors rédacteur en chef de Charlie mensuel, elle vécut de traductions que lui portaient des amis. Elle passa quelque temps en Belgique, puis dans des appartements loués à Paris par l’organisation et fut hébergée pendant plusieurs mois à Meudon, par le chanteur François Béranger. Elle travailla aussi quelques temps comme vendeuse sous sa fausse identité.

Un non-lieu au procès lui permit de retrouver ses papiers et son identité, en 1975. Elle reprit son travail de traductrice et devint, en 1977, secrétaire de rédaction de l’hebdomadaire de bandes dessinées, BD. À partir de là, une nouvelle période de sa vie débuta. Les organisations maoïstes avaient dépéri ou disparu. Elle rencontra alors Jacques Tardi*, auteur-dessinateur de BD de sensibilité libertaire, qui l’incita à reprendre son stylo et sa guitare pour écrire des chansons. Elle réalisa son premier 33 T en 1982, Hammam Palace. Jacques Tardi et Dominique Grange se marièrent le 18 juin 1983. Ils adoptèrent ensemble quatre enfants chiliens (Diego, né en 1980 ; Oscar, né en 1984 ; Rachel, née en 1986 ; et Lisa, née en 1992). Ils créèrent, en 1993, une association, l’AFAENAC (Association des familles adoptives d’enfants nés au Chili) pour « créer un lien visible entre les enfants et leur pays d’origine » et pour soutenir des projets solidaires comme la construction de jardins d’enfants au Chili, dans des quartiers défavorisés. En parallèle, Dominique Grange écrivit trois ouvrages sur le sujet (L’Enfant derrière la vitre, 1985 ; Je t’ai trouvé au bout du monde, 1990 ; Victor, l’enfant qui refusait d’être adopté, 1993).

De 2000 à 2008, Dominique Grange fit partie du « Syndicat Communication, Culture, Spectacle » de la Confédération nationale du travail (CNT) et anima pendant quatre ans l’émission mensuelle de son syndicat sur Radio Libertaire. Elle participa à la publication d’Un autre futur, revue libertaire du syndicat CNT et à une chorale de chants révolutionnaires, « La Canaille » (2007-2008). En 2003, elle enregistra un album, L’Utopie toujours, où elle rendit hommage à François Béranger. En 2004, à l’occasion des vingt ans de leur incarcération, elle s’impliqua dans le Comité défense active pour la libération des prisonniers d’Action directe et enregistra, sur une compilation de soutien, sa chanson « Toujours Rebelles, Toujours debout ! ». Puis ce fut la chanson « Droit d’asile », qui marqua son engagement au sein du Comité de soutien à Cesare Battisti et contre l’expulsion des réfugiés politiques italiens. En 2008, elle quitta la CNT, lassée des luttes de pouvoir internes qui lui rappelaient « les petits chefs de la Gauche prolétarienne ». Pour le 40e anniversaire de Mai 68, elle publia un album, 1968-2008 N’effacez pas nos traces, sous le label « é Juste une trace ». En 2009, elle édita Chansons contre la guerre. Ces deux albums furent illustrés par Tardi. En juin 2010, elle signa une tribune dans le journal Libération « Pour les cinq de Villiers-le-Bel », jeunes qui s’étaient affrontés à la police. En novembre de la même année, à l’invitation du Centre culturel des territoires occupés (Consulat de France), elle partit chanter « Des lendemains qui saignent » au Théâtre Al Kasaba, à Ramallah, en soutien à la résistance du peuple palestinien. En 2012, elle décida de voter pour Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle et écrivit une chanson contre Nicolas Sarkozy « Dégage ! Dégage ! Dégage ! ».

En 2014, après les bombardements sur Gaza par l’armée israélienne, elle écrivit et enregistra la chanson « Détruisons le mur ! ». En 2015, elle signa avec Jacques Tardi « L’appel des 58 contre l’état d’urgence » en France et soutint le Comité pour la libération du militant communiste révolutionnaire libanais, Georges Ibrahim Abdallah. En octobre 2016, elle présenta un concert-spectacle, avec le groupe Accordzéâm et Tardi, pour la sortie de leur album/CD Putain de guerre ! Le dernier assaut. En 2017, elle décida de voter contre le Front national au second tour des élections présidentielles et, avec Tardi et d’autres artistes, participa au disque vinyle réalisé pour les 35 ans de Radio libertaire. Elle envisageait en 2017 un album avec Tardi, sans nostalgie, pour les 50 ans de Mai 68. En 2018, un livre-vinyle intitulé Chacun de vous est concerné vit ainsi le jour.

Revenant sur ses parcours multiples et sa relation entre profession et engagement, Dominique Grange déclarait en 2017 : « Je ne suis pas une chanteuse qui milite mais une militante qui chante. » Elle se définissait par ailleurs comme une chanteuse « engagée à perpétuité ».

Pour citer cet article :
http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article202581, notice GRANGE Dominique [dite MARTIN Catherine dans la clandestinité] par Robert Kosmann, version mise en ligne le 27 mai 2018, dernière modification le 27 mai 2018.

Par Robert Kosmann

ŒUVRE : Ouvrages, vinyles et albums cités dans la notice.

SOURCES : Entretien de l’auteur avec Dominique Grange en mai-juin 2017. — Entretien avec Robert Gildéa, historien anglais, en mai 2007. – Entretien avec Gérard Prévost, pour Rouge en mai 2015. — Rouge, n° 2117, juin 2005. – Magazine Je chante, n° 3, 2008. — François Bellart, Vinyl, n° 47, 2005. — Interview dans la revue Barricata , été 2003. –– Vidal-Fuéri, revue Casemate, n° 3, 2008. — Revue Un autre futur n° 2 à 8 (2002-2004). — Sites internet. — Notes de Julien Lucchini.

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