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Introduction du dictionnaire Cheminots et militants

ARTICLE

Embrassant près de deux siècles d’histoire, cette présentation dresse un portrait de groupe des militants cheminots, dégageant leurs caractéristiques et soulignant leur place et leur spécificité dans le mouvement ouvrier en France.

Si le Maitron Cheminots s’intègre dans l’œuvre gigantesque qu’est le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (DBMOF-Le Maitron), il y occupe en même temps une place à part. Cet ouvrage a pu voir le jour grâce au financement du Comité central d’entreprise de la SNCF, qui a ainsi prouvé sa volonté d’accorder un large espace à la transmission d’une mémoire qui risque de se perdre. Le CCE a relevé le défi de confier l’écriture de 400 pages d’histoire sociale des cheminots à une équipe de syndicalistes et de chercheurs professionnels, dont certains sont des spécialistes de l’histoire des chemins de fer, écartant ainsi l’éventualité de faire une histoire « maison ». Il fallut cependant faire des choix. Chronologiques d’abord : contrairement à l’œuvre générale dont la cinquième période est en voie d’élaboration et qui porte sur les années 1940-1968, le « Maitron Cheminots » couvre une période historique plus large (des origines à 1982), et embrasse ainsi un siècle de syndicalisme cheminot jusqu’à la disparition de la première SNCF, telle qu’elle avait été créée en 1937. À côté des notices biographiques, qui constituent la pièce maîtresse du Dictionnaire, une série de notices thématiques sont susceptibles d’expliquer aux lecteurs profanes — parmi lesquels sans doute de nombreux jeunes cheminots —, un fonctionnement complexe tant au niveau de l’entreprise qu’au niveau du syndicalisme cheminot. Des annexes (chronologie [1], bibliographie) devraient contribuer à faire de ce livre un ouvrage de référence sur le militantisme d’une des corporations les mieux organisées de France.

Le lecteur a devant lui le résultat d’une recherche collective qui a duré quatre ans et dans laquelle les syndicalistes ont pris une part très importante, y compris — il suffit de regarder les signatures pour s’en rendre compte — dans la rédaction des notices. Cela mérite d’être souligné car si le Maitron a manifesté dès ses débuts sa volonté de s’appuyer sur la mémoire et la collaboration des militants pour réaliser leurs notices biographiques et celles de leurs camarades, la rédaction incombait à des historiens professionnels. Cette collaboration, avec la confrontation, parfois vive, des points de vue des uns et des autres, du « pensé » et du « vécu », s’est révélée fructueuse. Elle a non seulement permis de mener à terme un projet ambitieux, grâce à la collaboration des « acteurs », mais elle a également mis ceux-ci à l’abri de toute approche polémique à l’égard des autres organisations. L’approche interprétative et critique en est certes réduite, les auteurs s’efforçant d’établir avant tout les faits et de les présenter de la manière la plus objective possible, mais l’ouvrage a le mérite de faire coexister dans ses pages les militants de sept organisations syndicales de cheminots (CGT, CFDT, FO, CGC, FMC, FGAAC, CFTC maintenue). Le dictionnaire des militants cheminots a en effet bénéficié d’un concours de circonstances exceptionnel : toutes les organisations syndicales lui ont apporté un soutien sans faille et la plupart d’entre elles avaient la chance d’avoir dans leurs rangs un ancien dirigeant fédéral prêt à prendre la responsabilité du corpus de militants issus de son organisation : travaillant en collaboration avec Jean-Pierre Bonnet, enseignant en retraite, et Georges Ribeill, historien et sociologue du chemin de fer connu et reconnu, Pierre Vincent pour la CGT, Michel Gorand pour la CFDT, Louis Botella pour la CGT-FO, Patrick Gaillard pour la CGC, se sont investis dans cette œuvre à tous les stades de son élaboration. Ils ont su faire preuve d’unité et grâce à eux, nos débats au CCE se sont déroulés dans une ambiance à la fois studieuse et cordiale. S’y sont joints la plupart du temps Alain Bonnet et Yvan Sanchez, trésoriers successifs du CCE, Claude Marache pour l’Institut CGT d’histoire sociale des cheminots, Christian Tosolini pour la FGAAC, Emmanuel Le Dœuff, Coralie Immelé et Bertrand Porcherot, étudiants. Par ailleurs, cet ouvrage n’aurait pu voir le jour sans la mise à disposition, par les Fédérations, de leurs archives et leurs efforts pour faciliter le travail des chercheurs. L’apport des archives de la SNCF, et plus particulièrement celles du Centre d’archives du personnel de Béziers est considérable. Il convient de remercier sa directrice, Claudine Lanet, et les membres de son équipe qui nous ont ouvert des dizaines de dossiers. Il nous faut également remercier les Archives de la Préfecture de police de Paris, qui nous ont donné accès à des documents de toute première importance. De nombreuses biographies ont pu être réalisées grâce aux militants eux-mêmes ou à leurs proches qui, la plupart du temps avec une grande disponibilité et avec beaucoup de gentillesse, ont accepté de répondre de vive voix ou par l’intermédiaire d’une enquête, au questionnement concernant leur vie ou celle d’un camarade ou d’un membre de leur famille. Des collaborateurs réguliers du Maitron ont fait leur possible pour combler des lacunes ; leurs apports dépassent souvent très largement ce qui est publié dans ce livre. Enfin, il faut signaler le mérite de ceux qui, en plus des collaborateurs précités, ont accepté de relire tout ou partie du manuscrit et de nous faire part de nombreuses remarques pertinentes qui ont contribué à la qualité de l’ouvrage ; que Renée et Jean-Jacques Aisenmann, Michel Dreyfus, Léon Strauss, Patricia Toucas-Truyen, Ronan Viau et Nathalie Viet-Depaule soient assurés de notre gratitude.

La diversité des auteurs se remarquera à la lecture, par une certaine hétérogénéité des styles et des écritures, que nous n’avons pas cherché à gommer lorsqu’il fallait uniformiser la présentation des notices. Alors que certains auteurs s’en sont tenus à l’essentiel, à l’énumération des responsabilités syndicales, d’autres ont cherché à « donner de la chair » à leurs récits de vie en les mettant en perspective, tout en évitant des appréciations subjectives. Certaines différences s’expliquent par la diversité des centres d’intérêt des auteurs. Si le choix d’une certaine variation dans les écritures peut être assumé avec facilité, d’autres choix motivent des regrets certains : ainsi la sélection des militants devant figurer dans ce livre. Choisir quelques centaines de noms parmi des milliers n’est pas chose aisée, surtout lorsqu’on s’oblige à respecter un équilibre des organisations, des régions, des métiers, etc. Le lecteur remarquera que certaines organisations, la CGT en particulier, puis la CFDT dans un deuxième temps, suivies de FO, sont mieux représentées que d’autres ; leur place dans l’ouvrage est en effet proportionnelle à la place prise par ces organisations dans le mouvement syndical cheminot au plus fort de l’époque concernée. Par ailleurs, certaines régions sont surreprésentées ; en l’occurrence, ce déséquilibre reflète un état de la recherche plus avancé ici qu’ailleurs. Dans la région de Toulouse, par exemple, les collaborateurs de l’Institut CGT d’histoire sociale des cheminots se sont fortement investi dans ce travail et ont réalisé environ deux cents notices de militants. De même, à l’instar de Léon Strauss et Françoise Olivier-Utard pour l’Alsace, Pierre Schill pour la Moselle, Didier Bigorgne pour les Ardennes, des collaborateurs fidèles du Maitron ont accordé une attention particulière au dictionnaire des cheminots en réalisant des dizaines, voire des centaines de notices, dont certaines figurent dans ce livre.

Nous avons décidé, en démarrant nos recherches, de privilégier l’après-guerre, ne retenant parmi les militants des décennies précédentes et du XIXe siècle que quelques noms significatifs (les biographies d’environ 5 000 cheminots peuvent être consultées dans l’édition papier du Maitron et sur le CD-ROM [2]). Nous avons ensuite fait le choix de privilégier les biographies des syndicalistes aux dépens des militants qui se sont presque exclusivement investis dans les partis politiques ; ce choix ne doit pas cacher le fait que certains élus issus d’une cité cheminote doivent leur ascension politique à l’implantation forte dans leur milieu d’origine, comme le montrent avec évidence des biographies comme celles de Martial Spinneweber et Jean Sapet. Enfin, nous n’avons pas souhaité faire un dictionnaire consacré uniquement aux appareils syndicaux ; ainsi, le lecteur cherchera-t-il en vain le nom de tel militant ayant assumé des responsabilités certaines, alors que la biographie d’un militant local de moindre envergure y figure. Comment faire autrement pour accorder une place à ceux qui ne se sont pas élevés dans les hiérarchies des organisations, mais ont néanmoins assuré une présence indispensable « sur le terrain » ?

Ces bonnes raisons énumérées, nous sommes conscients que ce livre souffre de lacunes ; on peut incriminer l’absence de sources et le défaut de relais locaux pour faire « remonter » un nom. Comment ne pas remarquer, par exemple, la quasi-absence des militants des anciennes colonies ou la faible présence de certaines régions ? En revanche, la concentration de la recherche sur une corporation permet de mieux prendre en compte les représentants des organisations minoritaires qui, faute de spécialistes s’intéressant à leurs organisations, sont un peu les parents pauvres du Maitron général. Cette relative absence rappelle que de nombreuses monographies relatant l’histoire des Fédérations syndicales professionnelles restent à écrire. Nombreux sont ceux dont la biographie a dû être écartée alors qu’elle était rédigée, faute de place. Certaines d’entre elles figureront dans le Maitron général, dont le premier volume de la période 1940-1968 paraîtra d’ici peu. Parallèlement, il a été décidé de donner une suite au dictionnaire des cheminots, sous forme de CD- ROM, support éditorial qui ne souffre pas des mêmes contraintes que le papier et qui donnera un aperçu plus exhaustif du militantisme cheminot. Y figureront, en deux entités distinctes, les biographies qui ont déjà été publiées par l’équipe du DBMOF et par les Éditions de l’Atelier, parfois revues et complétées, d’une part, celles, déjà rédigées, qui n’ont trouvé leur place dans ce livre et celles qui auront pu être réalisées après la sortie du livre d’autre part. Enfin, nous souhaitons pouvoir mettre en place une banque de données évolutive, susceptible de recueillir les corrections et les améliorations que les lecteurs ne manqueront pas de nous apporter et, bien sûr, les biographies nouvelles qui enrichiront la collecte que nous avons entreprise [3].

En dépit de ses imperfections, ce dictionnaire offre matière à des lectures multiples et enrichit notre connaissance du militantisme cheminot. La consultation des biographies des militants, du récit de leurs vies met en évidence la diversité des parcours dans une corporation que l’on croirait homogène en raison même de sa combativité. À travers ces notices, se lit un siècle d’histoire sociale des cheminots : l’émergence et la transformation de leurs organisations syndicales ainsi que les débats qui les parcourent et qui, tantôt les divisent, tantôt les unissent ; l’évolution de leurs revendications ; la diversité des engagements ; les moyens d’action qu’ils se donnent. Cet ouvrage spécialisé, consacré à un seul corpus, doit se lire en dialogue avec le DBMOF et son CD-ROM ; ce qui permet de mettre en évidence des changements dans le monde et le militantisme cheminots, mais aussi des continuités par rapport à l’avant-guerre. C’est ainsi qu’on découvre des militants non cheminots dont les noms apparaissent dans les notices cheminotes, montrant que ceux-ci ne constituent pas un monde fermé sur lui-même. Par leur nombre, ces biographies se prêtent à l’étude prosopographique ou la sociobiographie [4], destinées à dégager des tendances collectives par le croisement et la mise en parallèle des informations contenues dans les biographies individuelles. Celles-ci deviennent alors la source première de l’étude. Une telle étude a été ébauchée par Georges Ribeill en ce qui concerne les biographies d’avant 1939 [5]. En dehors d’une utilisation statistique, une lecture transversale plus empirique met en lumière des tendances, s’agissant par exemple des origines familiales et sociales des militants, de leur formation, de leur parcours professionnel, des types d’engagement, etc.

Enfin, les notices biographiques sont à mettre en liaison avec les notices thématiques et la chronologie. Cette forme nous a paru mieux indiquée pour les ancrer dans l’histoire, qu’une compilation des ouvrages généraux, ô combien riches et utiles, qui ont été écrits sur le sujet [6]. C’est en croisant ces différents types de lecture que le dictionnaire des cheminots peut être consulté comme une véritable histoire sociale des cheminots et stimuler la réflexion sur le militantisme cheminot dans toute sa richesse et sa complexité. C’est de cette richesse que les lignes suivantes voudraient donner un aperçu, tout en suggérant quelques pistes de réflexion à développer, à commencer par les origines familiales et sociales des militants recensés dans ce livre.

Les origines sociales et familiales des militants

Des travaux antérieurs ont montré à quel point la reproduction héréditaire des cheminots, la « politique des pépinières » [7], était favorisée par les compagnies des chemins de fer pour trier le lot de leurs futurs agents, ce qui leur a permis de forger le concept de « famille cheminote » au sens propre et au sens figuré. Réalité ou mythe, l’endogamie cheminote ? Un colloque consacré à cette question [8] a cherché à savoir ce qu’il en était de ce concept fort discuté et discutable pour le début du XXe siècle. À travers plusieurs études de cas concernant les anciens réseaux, il a conclu à une hérédité professionnelle moins importante que généralement admise, tout en suggérant d’affiner ces résultats par des approches par catégorie d’agents ou services et de l’enrichir de questionnements d’ordre qualitatif. Qu’en est-il des responsables syndicaux des années 1940 à 1982, qui forment l’essentiel du corpus retenu dans le dictionnaire ? En l’absence d’études sur les origines familiales et sociales des cheminots de cette période, nous ne disposons pas d’éléments de comparaison permettant de dire si en l’occurrence les militants diffèrent des cheminots dans leur ensemble. Certaines biographies laissent entendre qu’avoir des cheminots dans sa famille forgerait en quelque sorte le destin professionnel du futur militant : « Un grand-père cheminot, un père cheminot, une mère garde-barrière, le destin professionnel de Claude Marache ne pouvait s’inscrire que dans la continuité », estime Pierre Vincent en ouverture de cette biographie. L’auteur reflète une opinion largement répandue, que le caractère inéluctable de la transmission professionnelle corresponde à la réalité ou non.

Sur un échantillon de 152 noms, toutes générations confondues [9], quarante-deux militants sont fils ou fille de cheminot, soit environ un tiers d’entre eux, ce qui représente un pourcentage largement supérieur à celui mis à jour dans les différentes communications du colloque évoqué, et sûrement inférieur à la réalité, étant donné que la profession du père n’est pas toujours connue. Avoir des parents cheminots favorise-t-il non seulement le choix du métier de cheminot, mais également « l’entrée en militantisme » ? Dans le groupe de ceux qui sont nés à partir de 1920 et qui ont donc pu exercer des responsabilités à partir de 1940, c’est-à-dire

65 militants, nous connaissons la profession du père pour 53 d’entre eux. Plus de la moitié sont cheminots à la naissance du militant (28) ou le deviennent ensuite, les autres sont en premier lieu « agriculteurs » et ouvriers agricoles. Le poids de la campagne dans les origines géographiques et sociales des cheminots, prédominant avant la Seconde Guerre mondiale, subsiste dans l’après-guerre, même s’il diminue. Viennent ensuite les ouvriers qualifiés, puis les commerçants ou artisans. Trois pères seulement travaillent dans le secteur tertiaire et deux sont enseignants. Cet ancrage dans un milieu ouvrier et populaire des militants de l’après-guerre se lit également à travers les professions des mères qui, lorsqu’elles exercent un métier, ce qui est le cas pour une minorité d’entre elles, sont presque exclusivement employées dans le textile ou dans les métiers de l’aiguille (couturières, modistes, brodeuses) ; quelques autres sont ouvrières/journalières et femmes de ménage, une seule sur dix-huit travaille comme sténodactylo.

À parcourir les biographies, on est frappé par le nombre important de pupilles de la Nation [10]. On lit facilement dans ces récits de vie la trace de l’hécatombe que fut la Première Guerre mondiale (plusieurs d’entre eux furent adoptés pendant ou immédiatement après le conflit). Il semble y avoir une volonté explicite des compagnies de prendre en charge des orphelins de guerre ainsi que ceux qui risquaient de le devenir suite aux séquelles laissées par le conflit, et d’éviter la misère à des familles d’origine modeste. Si elles jouent ainsi leur rôle indéniable de patron paternaliste, en offrant aux pupilles — fils de cheminots de préférence ? — un emploi stable et une formation, elles espèrent aussi attacher à l’entreprise des ouvriers « formatés » maison et « redevables » socialement. Un classement des pupilles par Compagnie permettrait de se référer aux pratiques spécifiques à chacune d’entre elles, parties prenantes de cultures d’entreprise différenciées. Cette mission, qui semble ensuite se concentrer sur les enfants des agents tués en service [11], correspond également à une période d’essor et de diversification de l’action sociale dans les compagnies. À partir de là, celles-ci développent des services sociaux dignes de ce nom [12], en partie en appui de la politique nataliste décidée par le gouvernement [13]. Cette initiative sociale se situe dans une période de forte embauche, le nombre de cheminots atteignant un premier pic historique de 511 000 en 1922. À l’âge de la SNCF, les enfants d’agents tués en service [14] bénéficient aux concours d’élèves d’une majoration de 10 % des notes, ce qui facilite leur entrée au chemin de fer. Le « statut » de pupille eut-il une influence sur leur devenir de militant ? Peut-être si on admet que l’expérience douloureuse et précoce de la perte du père, liée à une prise en charge de l’orphelin par la collectivité et une immersion précoce dans l’environnement cheminot, ait pu, en combinaison avec d’autres phénomènes, développer leur sens de l’engagement au service d’une cause commune.

Le rôle des parents dans le choix de la profession semble déterminant lorsque l’entrée au chemin de fer se fait jeune. « C’est gratuit et cela mène à un travail sûr, pense mon père qui sait ce que sont les périodes de chômage » : c’est la raison que donne Francis Aghedu, militant marseillais, à la décision que prit son père de lui faire faire un apprentissage à la SNCF. Néanmoins, d’autres personnes de l’entourage du jeune adolescent ou adulte peuvent à l’occasion jouer un rôle décisif. Ainsi Robert Métayer, fils et neveu de cheminot, suit le conseil de son parrain, instituteur, qui l’encourage à entrer au chemin de fer, métier qui lui semble meilleur que celui de professeur de mathématiques que le futur militant avait voulu apprendre. Simon Miravette suit les conseils d’un oncle, lui-même cheminot à Béziers, alors que Michel Millet est poussé par son père, soutenu lui-même par une personne bien placée. Celle-ci travaille au chemin de fer, tout comme l’« ancien chef de service Exploitation de Dijon » qui appuie la candidature de Pierre Arraut, faisant partie de ces représentants de l’entreprise qui donnent de celle-ci une image suffisamment valorisante pour convaincre de jeunes ouvriers à suivre leur exemple. On ne compte pas dans les biographies les parents et amis qui font jouer leurs compétences et relations pour aider les — souvent nombreux — enfants de leurs proches à s’assurer un avenir sinon glorieux, du moins à l’abri du chômage et de la misère. Ils savent que le commissionnement, c’est-à-dire l’embauche définitive au terme de l’apprentissage et/ou d’un an de travail à l’essai, signifie pour le jeune travailleur la sécurité de l’emploi. Parfois la biographie fait état d’une conjointe (cf. Robert Hernio) qui encourage le militant à postuler pour un emploi stable, afin de mettre fin à des périodes de chômage et aux licenciements à répétition. Des périodes de forte embauche, comme celles qui suivent la législation sur les huit heures de travail en 1919 ou la mise en œuvre des quarante heures en 1937, cet important acquis du Front populaire qui fait bondir les effectifs cheminots au second pic historique de 580 000 agents, sont autant d’opportunités pour accéder à un emploi sûr, dont on trouve la trace dans les biographies.

Des militants de plus en plus instruits

Le colloque cité sur les origines géographiques et sociales des cheminots montrait que ceux-ci disposaient, dans la majeure partie des cas, d’une instruction primaire et/ou du certificat d’études primaires, ce dernier correspondant au début du XXe siècle à un bon niveau d’études. Qu’en est-il chez les syndicalistes ? L’échantillon de 152 militants cité précédemment révèle d’abord que de nombreuses notices font l’impasse de l’instruction, abordant directement le service militaire, l’entrée dans le monde du travail ou même les responsabilités syndicales. Les conclusions qui suivent s’appuient par conséquent sur 86 cas. Premier constat : les militants qui abordent le monde du travail avec seulement une instruction primaire ou un certificat d’études primaires en poche, sans passer par l’apprentissage, ne représentent que douze militants dont sept sont nés avant 1903, trois entre 1922 et 1925, deux en 1933 et un en 1940. Ce niveau d’instruction devient donc minoritaire chez les cheminots responsables syndicaux au XXe siècle. La plupart ont au moins fréquenté le cours complémentaire (deux ans) ou obtenu un brevet élémentaire ou industriel. Des indications vagues évoquant des « études supérieures » ne permettent pas de savoir à quoi celles-ci correspondent précisément, mais une dizaine de militants ont probablement fréquenté un lycée ou lycée professionnel, où deux ont obtenu leur baccalauréat. Enfin, en haut de la hiérarchie, on découvre un ingénieur des Arts et métiers, un ingénieur de l’École des mines et un étudiant/diplômé de la faculté de droit. Néanmoins, pour les ouvriers, la voie royale d’entrée dans la vie professionnelle, dans les chemins de fer et — mais ici, d’autres critères entrent bien sûr en jeu — dans le militantisme, est l’apprentissage. 47 militants sur 86 sont d’anciens apprentis, dont une très grande majorité (32) ont été formés dans les ateliers et les dépôts des chemins de fer. Ce rôle des centres d’apprentissage (Matériel et Traction surtout) comme pépinière de futurs militants, où le très jeune ouvrier est mis en contact avec les pratiques professionnelles, culturelles et militantes du monde cheminot, est également attesté par la redondance, dans les biographies, de phrases comme « il commença très jeune à militer » ou « il se syndiqua très jeune ». On retrouve le phénomène équivalent à l’Exploitation, où de jeunes « élèves » sont mis en contact avec leurs aînés ; l’itinéraire professionnel et syndical de Georges Lanoue en constitue un exemple. Ceux, très nombreux aussi, qui ne passent pas par les ateliers des chemins de fer pour apprendre le métier, y arrivent après avoir travaillé en usine ou dans une ferme, munis ou non d’un CAP ou d’un autre diplôme, ou encore après avoir exercé plusieurs petits travaux. Souvent le service militaire fait la coupure entre une première expérience professionnelle, parfois comme auxiliaire au chemin de fer, ou alors entre la vie scolaire si les études ont été plus longues, et une entrée définitive d’abord à l’essai, puis au cadre permanent [15]. Ces tendances lourdes, vérifiables empiriquement par la simple lecture des récits de vie qui se suivent, auraient besoin d’être nuancées par des études plus fines, par le croisement des itinéraires professionnels avec les parcours militants. Y a-t-il corrélation ou non entre niveau d’instruction et « montée » dans les hiérarchies syndicales ? Quel est le niveau d’instruction de départ de ceux qui accèdent aux organismes de représentation de haut niveau dans l’entreprise (conseil d’administration) ou dans les hautes fonctions de l’État ? [16] Y a-t-il corrélation entre le type d’études effectuées et les responsabilités assumées, plus « techniciennes » pour certaines, aux dépens d’autres, plus généralistes et « politiques » ? Pour ce qui est de la CGT, jusqu’au milieu des années 1970, les principaux dirigeants de la Fédération viennent des emplois techniques (Hernio, Séguy, Massabieaux, Argalon), puis ils sont issus de l’Exploitation (Lanoue, Vincent, Andouard) ; cette évolution se fait en concordance avec l’évolution interne à la SNCF où les fonctions (au sens large) en relation avec la clientèle prennent de plus en plus de poids. La formation initiale prédestine- t-elle à un devenir professionnel et militant donné, ou la promotion se fait-elle essentiellement dans l’entreprise et, corrélativement, dans l’organisation syndicale (les itinéraires des cadres pourraient à cet égard servir d’échantillon significatif) ? Il semble que, pendant la période concernée, la formation primaire ou primaire supérieure est celle qui domine dans les itinéraires des militants. Celle-ci est complétée ensuite par la formation professionnelle interne à l’entreprise et, en ce qui concerne le militantisme CGT, par l’école du PCF de quatre mois et/ou par de nombreux stages syndicaux.

Pourquoi militent-ils ?

Qu’est-ce qui amène nos cheminots à militer ? Les sources écrites sont souvent muettes sur ce sujet. Les militants interviewés ne l’évoquent pas spontanément et l’auteur de la notice n’a pas toujours pensé à s’y intéresser. L’image suscitée par une corporation qui connaît un taux de syndicalisation élevé et dont la combativité est reconnue, favorise-t-elle l’engagement militant des plus jeunes ? Les notices évoquent fréquemment leur « prise en charge » rapide par les collègues militants sur le lieu du travail. Des militants interrogés (Jacques Agrain, André Frey, Bernard Marquie, Félix Monfraix par exemple) citent des collègues de travail et camarades plus âgés dont le rayonnement et l’influence ont eu un effet décisif. On peut penser également que l’environnement militant familial, avec des parents, des oncles, des frères et sœurs, des beaux-frères militants, parfois plusieurs à la fois comme ce fut le cas chez Daniel Moreau, favorisent « l’entrée » dans le militantisme, souvent bien avant d’entrer au chemin de fer. Robert Guillot, militant de la FGAAC, évoque « les orientations communistes de l’entourage familial » qui « avaient développé chez lui un sentiment précoce de révolte contre les injustices ». Sans militer lui-même, le père de René Filiol « lui inspira les grandes idées sociales et politiques de gauche de son époque », c’est-à-dire des années 1920. Mais ces exemples auraient-ils été suffisants si la réalité à laquelle ils se voyaient confrontés ne les avait poussés à agir. À lire les biographies, la raison intime de leur militantisme semble en faible lien avec les conditions de travail ou les salaires, qui font pourtant l’objet des revendications cheminotes comme celles d’autres catégories de salariés. Que cela soit en contradiction flagrante avec l’image de la corporation, l’ancien dirigeant de la Fédération FO, Robert Degris, en était conscient lorsque, interrogé sur ses préoccupations à la tête de son organisation, il répondait : « Je vais répondre par l’inverse. Il y avait des choses qui ne m’intéressaient pas beaucoup. Je ne dois pas dire cela aux cheminots, mais les salaires..., alors ça... Évidemment, quand il s’agit d’aller voir les patrons et leur dire : Nous on veut tant pour cent... c’est facile. Mais prendre des chiffres, aligner des chiffres... » [17]. Des sentiments de révolte parfois nés dans la petite enfance, liés à la pauvreté et aux discriminations subies (André Frey), la prise de conscience d’injustices (Jeannette Levart, Marinette Bobo, Simon Bonaventure) précèdent ou accompagnent un engagement qui ne s’appuie qu’en deuxième lieu sur des considérations plus matérielles ou idéologiques.

Faut-il alors chercher dans l’expérience d’un ou de plusieurs événements marquants la raison essentielle de leurs choix, à l’exemple de celui décrit par Louis Normand, ajusteur aux ateliers PLM d’Oullins qui, vieillard, se souvient du passage devant lui des voitures militaires chargées de cadavres suite à l’écrasement de la Commune de Paris : « C’est de [sic] cet horrible spectacle que j’ai pris conscience des sentiments de terreur et de haine que laissait derrière elle une guerre civile, et que j’ai conservé cet esprit de résistance envers les injustices et les égoïsmes étroits que j’ai rencontrés un peu partout au cours de ma vie. » [18]

Dans l’entre-deux-guerres, c’est l’expérience de la Première Guerre mondiale qui marque durablement les consciences. Arthur Airaud revient de la guerre profondément antimilitariste et antiparlementariste, sans savoir dans un premier temps comment exprimer sa révolte. En ce qui concerne Émile Maré, « les horreurs de cette guerre le transformèrent en combattant de la paix » et André Séguy avait adhéré au Parti socialiste et à l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) parce que « révolté par son expérience de la guerre ». Ce dégoût de la guerre qui anime de nombreux militants des années 1920 se comprend d’autant mieux si l’on sait que, bien que les cheminots aient été mobilisés en nombre restreint, beaucoup d’entre eux l’avaient été avant d’entrer au chemin de fer. Parmi ceux qui ont commencé leur service militaire en 1912 ou 1913, certains sont restés mobilisés jusqu’à la fin de la guerre, parfois jusqu’en 1919 (voir Fritz Bohn).

Alors que les cheminots n’ont pas participé aux grèves de 1936, celles-ci ont néanmoins suscité des vocations militantes, comme chez Henri Amarine, cheminot d’Avignon, qui n’avait que seize ans à l’époque. D’autres, comme Jean Bony, qui « lors de son retour au travail, [dut subir] des conditions de vie difficiles, les brimades et humiliations de la part de son patron », Jean Canevet et Joseph Salamero en ont fait l’expérience, travaillant alors dans l’industrie privée. En même temps, les grandes grèves auxquelles participent les cheminots ou qu’ils déclenchent, sont des moments révélateurs d’un « destin » militant. En dehors de l’histoire événementielle des grèves, auxquelles Christian Chevandier a consacré une étude remarquable en les interprétant comme un élément fondamental de l’identité cheminote [19], au-delà également de leur objet et de leur forme, que Georges Ribeill a cherché à périodiser pour l’après-Seconde Guerre mondiale [20], les biographies permettent de s’interroger sur leur rôle comme moment-clé dans le devenir d’un militant ou d’un groupe de militants.

Les grèves par exemple...

Ainsi, les grandes grèves de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, fortement imprégnées du mythe de la grève générale susceptible de bouleverser de manière décisive l’ordre social, font émerger des figures militantes qui ont ensuite marqué durablement le mouvement cheminot et, au-delà, le syndicalisme français. Quarante à cinquante ans plus tard, Annie Kriegel décrit dans un beau texte comment la grève de 1953 sort André Argalon du lot des syndicalistes de base. L’étonnement avec lequel le jeune militant prend conscience de sa propre évolution en leader chevronné selon elle, traduit admirablement le rôle de déclic que peut jouer la grève [21]. Plusieurs autres biographies, toutes organisations confondues, rapportent en termes plus simples comment la grève pousse des cheminots à militer et à prendre des responsabilités : les notices de Loys Tercinier, Louis Régulier, André Tanvez, Charles Werling évoquent la grève de 1953 dans leur devenir de militant ; celles de Guy Galichet, Jacques Kupelian, Albert Jacob, Jean Perrault, Louis Rothenbühler insistent sur le rôle joué par les grèves de 1968 ; enfin, lors des grèves de l’hiver 1986-1987, Daniel Vitry est propulsé sur le devant de la scène comme porte-parole de la « coordination des cheminots intercatégories » tout en ayant des responsabilités à la CFDT. Moyen d’obtenir la satisfaction des revendications — le seul selon le mécanicien Toffin à la veille de la grève de 1910 —, la grève a aussi un effet grisant. Prendre la parole devant les camarades, réussir à les convaincre et gagner leur reconnaissance contribue à faire du gréviste un militant de base, et du militant de base un dirigeant potentiel. C’est ce mouvement, impulsé par le sentiment de découvrir « la vraie vie » qu’évoquent de nombreux témoignages dans un documentaire filmé, Les chemins de traverse, consacré aux grèves de 1995. C’est dans la prise de conscience que le devenir personnel est lié à celui de la corporation, voire de la société toute entière, que le plus intimement individuel et le collectif se croisent, question-clé qui sous-tend tout travail biographique à dimension sociale. Ailleurs des militants soulignent le côté formateur de la grève, par l’élaboration et la discussion des contenus ; ainsi, Jeannot Hoffmann apprend en août 1953 en quoi consistaient les « droits acquis » des cheminots [22].

Si, en cas d’échec, la grève peut provoquer l’isolement de celui qui l’a portée à bout de bras, elle contribue dans tous les cas à la clarification idéologique, à la cristallisation des positions et des choix collectifs pour l’avenir. Ainsi, en 1920, elle exaspère le conflit latent entre minoritaires « révolutionnaires » et majoritaires modérés. Pour Lucien Midol, la grève de mai 1920, à laquelle il participe par discipline syndicale, est sujet à questionnements douloureux, voire à regrets, alors qu’il avait été le responsable le plus en vue du PLM lors de la grève de février 1920. L’effet de cristallisation joue également en 1947, à tel point qu’elle prépare, comme celle de 1920, une scission syndicale, les militants des deux organisations créées par des ex- confédérés estimant qu’ils ne peuvent plus rester à la CGT et créant la Fédération FO des cheminots au printemps 1948. Individuellement, la clarification idéologique à la suite d’une grève se concrétise parfois par un changement d’organisation ; ainsi, Joseph Jacquet quitte la CFTC pour la CGT en 1947, Claude Wagner, militant de la FGAAC, adhère à la CFDT après la grève de 1971.

Mais il serait sans doute trop simple de chercher dans un événement-clé la raison unique qui expliquerait le pas décisif. Georges Savary, jeune homme révolté par les rapports sociaux quasi-féodaux qui subsistaient dans sa campagne natale, acquiert « au contact du monde du travail et de la ville » la prédisposition nécessaire au militantisme. Son exemple montre que l’engagement est souvent le résultat de faits conjugués qui se juxtaposent ou s’accumulent et finissent par faire d’un jeune salarié un militant.

Parmi les événements qui ont suscité des engagements militants, figurent la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation et la Résistance. André Argalon, dont le père fut syndiqué, cite deux événements précis qui l’ont amené à militer : « l’arrestation de deux camarades, Jean-François et André Cordier (ils seront fusillés au Mont-Valérien) par l’Occupant et la révocation de son professeur de français, M. Delattre » et rappelle qu’il a assisté ou participé à des actes de résistance au dépôt où il fut apprenti. Profondément marqué par cette époque, Jean Aumonnier revendique, en 2002 encore, l’influence de Marius Lacroix, cheminot, militant CGTU et communiste arrêté par les nazis et mort en détention en 1941. Armand Bouteiller commence à militer à la CGT parallèlement à son activité dans la Résistance. Cet engagement, qui est un des enjeux majeurs de la mémoire cheminote et de celle que cultive le syndicalisme cheminot [23], est visible dans de nombreuses notices. Une exploitation systématique des biographies, y compris de celles qui ont déjà été publiées dans le cadre du Maitron, nous en apprendrait beaucoup sur le rôle méconnu des syndicalistes durant la guerre [24], sur l’ampleur et les formes que prenait la Résistance (cf. par exemple André Baudez et Émile Deroide), mais aussi sur la collaboration d’une minorité de militants, question qui n’est pas écartée de cet ouvrage (voir par exemple les biographies de Lucien Cancouët et de Roger Liaud).

Dans les années 1950-1960, la guerre d’Algérie marque profondément les militants et pousse à l’action un grand nombre d’entre eux. « C’est la guerre d’Algérie qui est le déclic de mon engagement citoyen. Partisan de l’Algérie française pendant le service militaire, je suis de toutes les luttes contre l’OAS [Organisation de l’armée secrète] et le soutien au peuple algérien par la suite », affirme Francis Aghedu. C’est sensibilisée par les guerres d’Indochine et d’Algérie (notamment par la lecture du livre d’Henri Alleg, La Question) et par les injustices constatées dans son expérience professionnelle, que Jeannette Levart s’engage.

... ou la guerre d’Algérie

Alors que la lutte contre la guerre d’Indochine est menée exclusivement par les militants communistes et les syndicalistes de la CGT, les débats sur la guerre d’Algérie et les engagements pris, dans quelque sens que ce soit, sur la question, sont lisibles dans les biographies des militants CGT, CFDT et FO ; l’ampleur de cet engagement mérite que l’on s’y attarde un peu. Le service militaire en Algérie et/ou la participation à la guerre sont souvent évoqués, certains militants s’y rendant comme rappelés (Robert Dardevet, Jean Duchêne, Pierre Dugast, Claude Gaudin, Michel Gervaise, Bernard Grandjean, Georges Lanoue, Claude Lopez, Jacques Pelletier, Pierre Pineaud, André Thiolière), mais les notices ne dévoilent rien sur la manière dont ces événements ont été vécus par les militants.

Pour de nombreux militants (Charles Beauvé, Aristide Blanchet, José Dillenseger), la lutte contre la guerre d’Algérie fait partie des causes défendues. Gabriel Bessières « participa à une douzaine de manifestations de novembre 1961 à mars 1962, dont Charonne » et c’est dans ce cadre-là qu’il adhéra à l’Union de la gauche socialiste (UGS) puis au Parti socialiste unifié (PSU), ce que fait également Michel Goulois après s’être battu contre la guerre. En février 1958, l’éditorial de Paul Butet (CFTC) dans Le Cheminot de France titré « Nous savons » prend position contre la guerre d’Algérie, contre « la violence, le terrorisme, l’assassinat, la torture » et se prononce clairement pour la négociation. À Limoges, le prêtre ouvrier Henri Chartreux fait partie du centre départemental de coordination des actions pour la paix immédiate en Algérie. Raymond Chauve (CGT) écrit dans la Tribune des cheminots des articles en faveur de la paix en Algérie, ainsi que Jean Enjolvy, qui s’y prononce pour des négociations avec le Front de libération nationale (FLN). Jean David mène des actions contre le départ des rappelés tout comme Jean Gardères, lui-même rappelé, qui paie son attitude par plusieurs mois de prison militaire, José Dillenseger milite pour l’indépendance à la CFTC. La proximité de l’Allemagne implique pour les militants communistes alsaciens une action particulière, Klaiber étant de ceux qui « convoyaient des blessés du FLN vers la RDA ».

Alors que la lutte contre la guerre d’Algérie est le fait de militants de toutes obédiences, elle est également à l’origine de désaccords profonds. Le cas de Michel Caillet, qui quitte la FGAAC pour la CFTC en raison de ses positions sur la guerre d’Algérie, laisse entendre qu’il y aurait débat à l’intérieur du syndicat des conducteurs. Mais au sein de la CFTC non plus, il n’y a pas unanimité sur la question ; l’intervention de Raymond Martin au congrès fédéral des cheminots en 1960 témoigne de clivages internes. La biographie de Gilbert Billon est encore plus claire à cet égard : « L’UD de la Loire, compte tenu de ses orientations et du contexte local à forte présence d’immigrés nord-africains, fut dès 1955 impliquée dans les conséquences du conflit algérien. Les positions courageuses de l’UD sur le droit à l’émancipation des Algériens entraînèrent de nombreux remous au sein du syndicat des cheminots dont certains membres étaient très ‘Algérie française’. » Il en est de même à l’Union Sud-Est de la CFTC, dont Gilbert Billon devint un des responsables à partir de 1962. Une position minoritaire est également défendue par l’Alsacien Albert Schmitt qui, « en mars 1962, [...] fit connaître son désaccord avec les positions nationales de sa Confédération sur le problème algérien en se prononçant pour ‘l’apolitisme inconditionnel du syndicalisme’ ». À la CFTC, la guerre d’Algérie contribue très largement à la prise de conscience politique des militants [25] et à l’évolution en CFDT.

Les militants de la Fédération FO des cheminots sont également très majoritairement opposés à la guerre. Faisant figure d’exception, André Lafond est exclu, après avoir été écarté de la Confédération, pour l’appui ouvert qu’il apporte aux défenseurs de l’Algérie française et à l’OAS. Au sein du bureau fédéral, seul Édouard Colier s’oppose à une démission forcée et si Robert Degris se dit plutôt favorable au principe du maintien de l’Algérie dans l’Union française, il est résolument opposé à l’attitude de Lafond, tout comme l’est Edmond Questerbert, qui remplace André Lafond au secrétariat fédéral. Ce n’est pas pour autant que Force ouvrière est prête à soutenir les nationalistes algériens dans leur ensemble, comme le montre la biographie de Michel Riquier qui « manifeste son opposition à un éventuel départ de FO de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) en raison de ses prises de position en faveur des nationalistes algériens », preuve que la question du départ a été évoquée.

La fin de la guerre et la création de l’OAS, avec son lot d’agressions contre des locaux syndicaux, sont à l’origine de l’exaspération des tensions entre les militants et les partisans de l’Algérie française (Francis Aghedu, Henri Amarine). Menacé de mort par l’OAS en 1961, José Dillenseger organise en avril 1962, avec d’autres personnes de religions différentes, une action non violente de quinze jours de jeûne public pour la paix en Algérie. Roger Villemaux participe à toutes les luttes politiques menées par le Parti communiste. Le 1er mars 1958, il est condamné à dix mille francs d’amende par le tribunal de première instance de Charleville pour avoir dénoncé la guerre d’Algérie devant les ouvriers métallurgistes de Flize qui avaient débrayé le 17 octobre 1957. Il est aussi condamné à mort par l’OAS en février 1962.

Pour des militants ayant commencé à militer très jeune, le passage par une organisation de jeunesse, comme l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF), organisation des jeunes communistes au lendemain de la guerre, fait partie de nombreux itinéraires. À la CFDT, c’est le passage par la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC), véritable école du militantisme où beaucoup exercent des responsabilités, y compris comme permanent, qui s’impose avant de rejoindre le syndicalisme. Pour environ un quart des militants de la JOC, cet engagement est suivi d’une adhésion à l’Action catholique ouvrière (ACO), mouvement laïc d’adultes créé en 1950. Quelques rares notices parmi celles de 48 anciens jocistes signalent une appartenance au Mouvement populaire des familles (MPF) ou au Mouvement de libération du peuple (MLP) après la scission de 1951. Peut-on en conclure que cette organisation familiale (le MPF) a eu peu d’impact chez les cheminots issus de la JOC, qui préfèrent rejoindre le syndicalisme après avoir adhéré assez massivement à l’ACO ? L’on peut avancer, pour expliquer ce fait, une certaine répartition des tâches, assez courante chez les militants chrétiens, qui voulait que les hommes se consacrent au syndicalisme, alors que leurs femmes donnaient leur temps aux associations familiales [26]. Alors que leur biographie signale la présence de ces militants dans les organisations chrétiennes, nous y apprenons peu de choses sur leur action concrète, lacune regrettable qui est liée aux contraintes de l’ouvrage. Seul un travail collectif de croisement avec les données récoltées par les chercheurs chargés des biographies des militants d’origine chrétienne, pourrait restituer la multidimensionalité des itinéraires. À l’inverse, ce croisement permettrait aux historiens des mouvements chrétiens d’en savoir plus sur les responsabilités professionnelles et syndicales des militants des mouvements d’obédience chrétienne, dimension qui leur fait parfois défaut [27].

Les logiques de parcours qui mènent de la JOC à la CFTC puis à la CFDT, en passant par l’ACO, ne surprennent guère lorsqu’on sait le poids des jocistes dans le combat contre la guerre d’Algérie et la transformation de la CFTC en CFDT [28]. Cependant, le passage par la JOC ne mène pas obligatoirement à la CFTC puis à la CFDT. Même si la grande majorité des militants de l’organisation de jeunesse, qu’ils ont rejointe généralement au moment de l’apprentissage, adhèrent et militent à la CFTC, future CFDT (sur les

48 militants dont on connaît l’appartenance à la JOC, seuls cinq adhèrent à la CGT), d’autres biographies, à l’instar de celle d’André Guisse, jociste et militant ACO et CGT, mettent néanmoins en évidence une certaine diversité dans les parcours. Les biographies nous donnent peu d’informations sur le pourquoi de choix

« atypiques », dont il faudrait chercher à comprendre les raisons profondes. Serait-il plus facile, à long terme, de vivre sa foi à l’intérieur de la CGT que d’être militant ouvrier à l’intérieur de l’Église ? Il faudrait s’interroger sur la possibilité, pour les militants ouvriers, de trouver leur place dans une CFTC qui, pendant longtemps (mais jusqu’à quand précisément en ce qui concerne les cheminots ?) est davantage un syndicat de « cols blancs » que d’ouvriers et d’y défendre efficacement les intérêts de ces derniers. La probabilité de côtoyer au dépôt ou à l’atelier des collègues qui militent à la CGT étant plus grande que d’y croiser des adhérents de la CFTC, a pu influencer des militants, à l’exemple de Bernard Marquie, pour qui ce fut « la rencontre des militants dans l’entreprise qui orienta son choix ». L’itinéraire de René Boudot, un métallurgiste de Lorraine qui avait d’abord été cheminot, et dont l’itinéraire a été étudié par Jean-Marie Moine, montre que ce choix n’est pas toujours facile à assumer [29].

Les révoqués

De nombreuses biographies de ce dictionnaire sont consacrées à ceux qui, indépendamment de leur volonté, ne sont pas restés cheminots toute leur vie. Depuis le temps des compagnies et jusqu’en 1953, les révoqués sont légion dans l’histoire du syndicalisme cheminot. La suspicion dont sont entourés ceux qui ne font pas corps avec l’entreprise remonte au XIXe siècle, à l’époque où les compagnies cherchaient à s’attacher des agents « fiables » à tous égards, en échange du commissionnement après un an de travail à l’essai, qui garantit au cheminot sinon l’aisance matérielle, du moins la sécurité de l’emploi et une série d’avantages, comme le paiement au mois, des droits à l’avancement et à la retraite, l’accès aux institutions sociales patronales. À l’inverse un système complexe et progressif de sanctions, suivies souvent d’une mise à pied provisoire, précède l’ultime punition en cas d’« indiscipline » grave, c’est-à-dire le renvoi définitif de l’entreprise. Cette pratique de la révocation subsiste à la SNCF pendant quinze ans encore, l’entreprise publique prenant alors soin d’avancer des arguments qui ne portent pas atteinte au droit du travail. Les sanctions dont on trouve la trace dans les biographies, tombent pour de multiples raisons : pour avoir pris la parole sur le lieu du travail ou à la cantine, pour abandon de poste, absences non autorisées, affichage illicite, atteinte à la liberté du travail, occupation des locaux, entrave à la libre circulation des trains, refus de répondre aux ordres de réquisition, manifestation et incitation à la manifestation... Ces mesures vont du blâme à la perte d’une partie du salaire et/ou de la prime de fin d’année, en passant par une mise à pied temporaire, du type même de celle qui frappe Jean-Baptiste Campanaud et qui finit par déclencher la grève de février 1920, l’amende (infligée parfois en plus de la révocation), la rétrogradation, la mutation d’office. Celle-ci n’est généralement pas suivie de l’effet souhaité comme le suggère la biographie de Léon Monteil qui, quelques semaines à peine après son arrivée à Loudun, occupe des responsabilités importantes dans le syndicalisme local (et contribue même peut-être à lui procurer une existence). Pour l’entreprise la révocation constitue un excellent moyen de se débarrasser d’un leader syndical trop embarrassant.

Dans les notices de militants, l’ultime sanction de la révocation accompagne l’évocation des grandes grèves, qui connaissent chacune leur lot de révoqués, du mouvement pétitionnaire des mécaniciens et chauffeurs en 1871 jusqu’à la grève contre les décrets Laniel en 1953. Loin de faire taire celui qui en est victime, il lui procure parfois du prestige et contribue à faire de lui un militant de premier ordre, et un modèle dont on honore la mémoire. Yves-Marie Bidamant et Marcel Bidegaray, deux leaders syndicaux d’avant 1914, l’un révolutionnaire et l’autre « réformiste », sont révoqués au moment de la grève de 1910, et écopent également d’une peine de prison. Comme Henri Toti, Jules Dejonkère fut révoqué en 1910 et en 1920, cette fois-ci également inculpé de « complot contre la sûreté intérieure de l’État » ; Alexandre Le Guennic est licencié en 1910, ainsi qu’Émile Toffin. Les révoqués de 1920, groupe dont sont issus de grands leaders syndicaux des années 1920, n’apparaissent pas uniquement dans les biographies qui leur sont consacrées (Henri Barthélémy, Jean Jarrigion, Paul Le Guen, Marcel Bidegaray, Lucien Midol, Gaston Monmousseau, Antoine Rambaud, Pierre Semard, Jacques Sigrand), mais également dans celles des générations suivantes, y compris des responsables de l’après-Seconde Guerre mondiale, qu’ils continuent à influencer. Ainsi, la tante de Pierre Anquetil avait épousé un révoqué de 1920, faisant alors partie d’un entourage familial composé de militants cheminots en grand nombre ; Jacques Agrain « avait été largement influencé par Albert Saleich, révoqué à deux reprises, en 1920 et en 1940 ; Henri Barlier se marie avec la fille d’un révoqué de 1920 ; les pères de Robert Degris, de Jean Le Maulf et de Fernand Pavoux — lui-même révoqué puis réintégré en 1947 — l’avaient été, ainsi que le grand-père d’André Dupont.

Dans l’entre-deux-guerres, la révocation concerne majoritairement les militants de la CGT et des communistes. A fortiori, sous le régime de Vichy, suite au décret du 26 septembre 1939 prononçant l’interdiction du Parti communiste et suite à la dissolution des confédérations syndicales le 16 août 1940, des militants CGT et communistes se voient poursuivis. Dans certains cas, la SNCF se fait le relais de l’État et de l’idéologie vichyste. Ainsi, Marceau Brillaud est licencié « le 19 septembre 1940 pour menées antinationales ». Dans de nombreux autres cas, elle licencie des militants arrêtés, emprisonnés et condamnés en évoquant parfois l’absence injustifiée. La répression favorise ainsi leur entrée dans la clandestinité au moment où ils retrouvent la liberté (Henri Bourbon, Robert Hernio). Les militants révoqués dans le contexte particulier de l’Occupation et en vertu des lois de Vichy, se verront réintégrés d’office à la Libération. D’autre part, parmi ceux qui sont révoqués après la guerre, quelques-uns sont réintégrés grâce à leur passé de résistant, que leurs camarades ne manqueront pas de rappeler pour obtenir l’annulation d’une mesure de licenciement (Georges Commune). Certaines biographies, d’ailleurs, établissent un lien entre l’audace d’un résistant — dont beaucoup de révoqués de l’après-guerre étaient — et la détermination dans la lutte qui aboutit à sa révocation (Aimé Couffignal semble être de ceux-là), laissant supposer que ceux qui sont prêts à aller suffisamment loin pour risquer leur vie (biologique pendant la Résistance, professionnelle ensuite), constituent un groupe à part.

Après la Libération, la première grande série de révocations est liée aux grèves de novembre-décembre

1947. Les combats des cheminots embrassant alors en grande partie, en ce qui concerne la CGT, les causes défendues par le Parti communiste, telles que la solidarité avec les mineurs en grève en 1948, les actions contre le transport de matériel militaire destiné à l’Indochine en 1950, ou encore la grève du 4 juin 1952 exigeant la libération de Jacques Duclos et d’André Stil, sont à l’origine de nombreuses révocations. Néanmoins, les révoqués ne sont pas tous communistes ; des militants de Force ouvrière le sont, à l’instar du père de Jean Blard, et de Georges Fasa à Nantes qui, en 1953, est le seul cheminot, avec Maurice Garand de la CGT, à être révoqué. Certains sont révoqués à plusieurs reprises, dont Pierre Bégout, mis à pied une première fois pour avoir créé une section syndicale dans son centre d’apprentissage, réintégré grâce à la loi d’amnistie votée par le Front populaire, puis définitivement révoqué en 1952. Robert Lutgen bat probablement le record en la matière, car il est révoqué quatre fois au cours de sa carrière, en 1931, en 1939, en 1940 et enfin en 1948.

Alors que la réintégration des révoqués fait partie, à la suite de la grève de 1910, des principales revendications des organisations cheminotes, les compagnies acceptent de réembaucher une partie au moins d’entre eux dans les moments de grand besoin de main-d’œuvre, pendant la Première Guerre mondiale notamment. L’État, sous la pression de la gauche au pouvoir, cherche à rendre justice à ceux qui ont été licenciés pour faits de grève par l’intermédiaire de plusieurs lois d’amnistie : celle de 1925, qui ne bénéficie dans les faits qu’aux anciens employés du réseau de l’État, celle de 1937, après la victoire du Front populaire, et enfin celle de 1981, lorsqu’un communiste, Charles Fiterman, devient ministre des Transports. Si pour les révoqués des grèves de 1947, 1950, 1952 et 1953 — dernier conflit où fut mise en œuvre cette mesure radicale —, cette mesure vient trop tard pour qu’ils soient réintégrés à la SNCF, elle leur permet de bénéficier de reconstitutions de carrière et rétablit leurs droits en matière de retraite.

On ne mesure pas, à travers les biographies, les préjudices matériels et moraux subis par les révoqués. En revanche, on en sait un peu plus sur leurs carrières professionnelles ultérieures, qui se résument à quelques profils : certains trouvent du travail dans l’industrie privée, notamment dans la métallurgie ou dans le bâtiment ; les plus chanceux obtiennent un poste de permanent au syndicat ou au Parti communiste, pas forcément chez les cheminots comme le prouve le cas de Pierre Choime, qui devint un temps permanent chez les métallos, parfois dans les organismes interprofessionnels ; plusieurs révoqués deviennent journaliste dans la presse communiste (Les Allobroges par exemple) ; quelques-uns se font artisans indépendants ou exercent des emplois divers.

Des engagements et des responsabilités diversifiés

S’ils sont syndicalistes avant tout, les cheminots dont ce livre retrace la vie et le parcours militant ont des engagements diversifiés. Le militantisme syndical, nous l’avons dit, y occupe la première place, à lui tout seul objet de parcours variés, en fonction du degré et du type de responsabilités occupées. Parmi celles qui sont souvent simplement mentionnées, la délégation, aspect important de l’action au quotidien, dont l’exercice s’étale souvent sur des années. Elle constitue la légitimité première du militant, car elle lui est confiée par le vote de ses camarades de travail, et elle lui permet de rester ancré dans son atelier, son dépôt ou son bureau lorsque des responsabilités plus importantes lui sont confiées. C’est cette tâche que les militants évoquent souvent avec le plus de fierté, davantage parfois que les fonctions à la Fédération, lorsqu’ils retracent les termes de leur carrière militante.

L’exploitation statistique de ces récits de vie, permettrait-elle de dégager des profils-type de militants ? Est-il possible, par exemple, et à l’aide de quelle méthodologie et de quelles investigations, de distinguer entre les « techniciens » et ceux qui sont davantage portés sur les questions de politique syndicale générale ? Certains militants, à l’instar de Pierre Vacherand, revendiquent une préférence pour le premier type de fonction. Le traitement informatique des données permettrait-il de dresser une sorte de portrait type d’un dirigeant syndical de haut niveau, de comprendre quelles sont les qualités et prédispositions qui le

« destinent » à être secrétaire général d’une Fédération ou à occuper d’autres responsabilités de niveau semblable, y compris dans des organismes mixtes comme le conseil d’administration de la SNCF ? Des qualités qui, sans doute, ne se suffisent pas à elles-mêmes — et qui d’ailleurs peuvent varier d’une organisation à l’autre —, mais qui ont parfois besoin de circonstances exceptionnelles pour trouver leur terrain d’exercice. Ainsi, Robert Hernio, militant de base avant la guerre, se trouve propulsé à la tête de la Fédération CGT à la Libération en raison de son rôle exceptionnel dans la Résistance ; la neutralisation de la direction d’avant-guerre par Vichy a ainsi favorisé, bien malgré le régime, l’émergence de nouveaux dirigeants. Dans un autre registre, Robert Degris et un certain nombre de dirigeants de la nouvelle Fédération FO, doivent leur rapide ascension dans l’organisation en partie au besoin cruel de dirigeants après la scission de 1947-1948. La même observation s’impose concernant les débuts de la CFTC maintenue, l’essentiel des anciens responsables fédéraux étant passés à la CFDT. À la FGAAC, André Huriez est promu secrétaire général après l’éviction d’Henri Masschelier, en conflit avec sa Fédération. Les cas cités montrent que ces promotions, bien que « circonstancielles » n’en donnent pas moins d’excellents dirigeants syndicaux, mais la qualité et les compétences d’un futur dirigeant sont un enjeu plus ou moins important, si les Fédérations disposent ou non d’un vivier de militants éprouvés (ce qui est davantage le cas en période de forte syndicalisation qu’en période de crise du syndicalisme). L’avènement aux responsabilités des militants renvoie donc également à la question des générations de militants et des conditions historiques qui sont à l’origine de leur émergence. Ce questionnement amène à dégager les continuités et les ruptures dans les équipes dirigeantes et oblige à s’interroger sur les causes de celles-ci.

Plutôt que de raisonner à partir d’un corpus hétérogène, ne faudrait-il pas différencier les militants des différentes organisations ? En effet, l’implantation professionnelle des dirigeants syndicaux, si elle est en partie déterminée par les statuts de l’organisation qui obligent à une représentativité minimale de chaque service/groupe professionnel, ne varie pas moins suivant les organisations. L’exemple des premières générations de dirigeants de la Fédération FO montre que celle-ci est très peu présente auprès des ouvriers de la Voie et beaucoup mieux représentée auprès du personnel des gares et des agents de bureau [30]. De même, des groupes catégoriels comme les cadres ou les agents de conduite mériteraient de faire l’objet d’une étude particulière. Le fait d’assumer des responsabilités d’un certain type, qu’elles soient techniques, au sein d’organismes mixtes ou encore au sein des comités d’action sociale, traduit non seulement des compétences mais également des goûts ou des penchants personnels dont les militants ne font que peu de cas. On pourrait s’intéresser au cas particulier des permanents, ces « professionnels » du syndicalisme qui occupent une place particulièrement importante dans cet ouvrage consacré aux responsables syndicaux. Sur quels critères sont-ils choisis ? Là où l’on cherche des explications liées aux compétences ou aux choix idéologiques, n’y a-t-il pas parfois des raisons d’ordre plus pragmatique ? Entre les besoins de l’organisation, la difficulté de trouver le « bon » candidat à faire « monter », la nécessité de garder « sur place » des militants compétents, les disponibilités du candidat désigné, etc. et d’éventuelles interventions externes (du PCF par exemple), quel est l’élément qui l’emporte en définitive ?

Parmi les questions peu exploitées par la recherche, figure celle des relations internationales entretenues par les syndicalistes français et de leur présence dans les organismes internationaux. Outre le fait que cet ouvrage ne peut pas à lui seul combler toutes les lacunes, il se trouve que l’histoire des syndicats professionnels internationaux (SPI), notamment celui des cheminots, est encore très mal connue. Néanmoins, bon nombre de biographies font état de leur présence dans les organisations internationales (FIOST, CISL, ITF, FSM...) et d’une ouverture aux questions internationales. Dans un contexte marqué par la guerre froide et la bipolarisation du monde en deux blocs distincts, l’investissement dans les organisations reflète évidemment les clivages existant ailleurs, pas toujours étanches d’ailleurs. Mais la présence dans les institutions internationales est également le reflet d’une internationalisation des problèmes du transport, notamment en raison de la construction européenne, qui exige des militants des compétences nouvelles et étendues, comme le montrent les biographies de Jean Bauché et de Robert Speyser. Nous ne savons rien sur les rapports entretenus par les militants avec leurs camarades étrangers, alors qu’on sait que la langue, mais aussi un cadre législatif, politique et social parfois très différent d’un pays à l’autre, peuvent rendre les relations difficiles [31]. Mais cette lacune ne fait que souligner l’intérêt de dépouiller les archives internationales et d’apporter une dimension internationale à des biographies par trop franco-françaises. Alors que la participation des militants aux organismes internationaux est connue, nous ne savons rien, à l’exception près de quelques biographies, celle de Joël Decaillon par exemple, de leur action précise dans ces institutions, souvent après la période couverte par le livre.

Peu de choses également sur la participation des militants à des structures interfédérales souvent temporaires, mises en place par les syndicats pour dépasser ponctuellement le morcellement des organisations. En revanche, leur participation aux organismes interprofessionnels, sous forme de responsabilités dans les Unions locales, départementales et régionales, dont attestent de nombreuses biographies, constitue la preuve d’un investissement important dans des combats non spécifiquement liés aux chemins de fer. Un dénombrement systématique des fonctions exercées révélerait la place qu’occupent les cheminots dans ces organismes (combien de secrétaires généraux d’Unions départementales et d’Unions locales ?, combien de cheminots dans leurs conseils d’administration ?, etc.) et dans le mouvement ouvrier de l’après-guerre, période durant laquelle il jouissent d’un prestige égal à celui des métallos dans l’entre-deux- guerres.

Plusieurs biographies signalent une présence des militants au Conseil national économique puis au Conseil économique et social, dans les Conseils économiques et sociaux régionaux ensuite. Pas loin de trente syndicalistes y siègent, parfois au moment de la retraite, lorsque le militant, allégé de responsabilités syndicales prenantes, est plus disponible pour assumer des tâches non corporatives, mais la plupart du temps en pleine activité. Dix d’entre eux appartiennent à la CGT, douze à la CFTC ou à la CFDT, trois à FO, auxquels il faut ajouter André Lafond, nommé après avoir quitté la Confédération et contre l’avis de celle-ci. On peut s’interroger sur le profil spécifique des militants qui participent à ces organismes, leurs origines, leur formation, leur parcours dans l’entreprise et dans le syndicalisme et, bien sûr, aux rapports qu’ils entretiennent avec leurs camarades. On aimerait en savoir plus sur la manière dont ils sont désignés par leur confédération et sur quels critères. Là non plus, il ne faut pas exclure les raisons matérielles, la possibilité, par exemple, d’assurer à un révoqué ou à un ancien permanent un revenu décent. Toutes les biographies n’en font pas état, mais les cheminots qui siègent dans ces conseils sont inscrits dans des commissions, où ils jouent parfois un rôle important en tant que rapporteurs. Parmi les sujets dont ils se préoccupent, figurent — qui s’en étonnerait ? — les transports (Paul Butet, Jacques Kupelian, Albert Klein) et l’aménagement du territoire, mais aussi la météorologie et les activités culturelles (Daniel Moreau). Leur haute technicité fait d’eux des interlocuteurs privilégiés de l’État. Certains y siègent pendant de nombreuses années, à l’instar de Paul Butet qui fait partie du CES de 1957 à 1973, période-clef « qui correspond au développement de l’électrification et à la modernisation du chemin de fer ».

Quel que soit le mode de désignation, la participation à ces organismes témoigne d’une institutionnalisation accrue du syndicalisme, qui est le fait de ces années d’après-guerre. Quel contraste entre certains militants anarchisants de la fin du XIXe siècle, agissant souvent à la limite de la légalité et faisant l’objet d’une surveillance policière permanente [32], et ceux d’un passé récent ! L’intégration progressive du syndicalisme, qui a ses racines, comme celle de l’ensemble du mouvement ouvrier dans l’entre-deux-guerres, exige des militants non seulement des compétences notamment juridiques, mais aussi une volonté de discuter, y compris avec des « adversaires » politiques. Loin de rejeter cette « collaboration sociale », Robert Degris « considérait comme extrêmement formatrices ces années pour l’autodidacte qu’il était, et plus particulièrement celles qu’il passa au Conseil d’État, de 1975 à 1979, en raison des origines et des points de vue très divers de ses membres, ce qui l’obligeait à se confronter à des positions contraires aux siennes ». Pour connaître l’action des syndicalistes dans ces institutions, certes limitée à quelques militants, la consultation de leurs archives se révélerait là aussi indispensable. Leur dépouillement enrichirait considérablement notre connaissance du militantisme cheminot au-delà de l’action corporative. Que cette recherche n’ait pas pu être entreprise dans le cadre de cet ouvrage n’enlève rien à son intérêt.

Syndicalistes d’abord, mais militants politiques aussi. Alors que certains militants font passer leurs responsabilités politiques après celles exercées à la Fédération, comme le montre l’exemple d’André Argalon, d’autres, à l’instar de Jean Barrière, privilégient le militantisme politique. Le nombre de militants syndicalistes qui appartiennent également à un parti est important : sur un échantillon de 133 personnes, c’est le cas pour 68 d’entre eux, donc plus de la moitié. Lorsqu’on ne prend en compte que les 78 militants de la CGT, 55 d’entre eux appartiennent au Parti communiste ; cette proportion importante confirme, en ce qui concerne les cheminots, que, jusque dans les années 1980 au moins, appartenance à la CGT et au PCF allaient de pair ; deux tiers d’entre eux ne sont pas seulement adhérents mais assument également des responsabilités au parti. La thèse d’Emmanuel Le Dœuff sur les rapports CGT-PCF chez les cheminots nous en apprendra davantage sur des relations qui ne sauraient se limiter à la seule perception du syndicat comme « courroie de transmission » du parti. Dans l’échantillon retenu, un seul militant, Georges Boutet, n’appartient pas au PCF tout en en étant proche, mais à des formations se situant à la gauche du socialisme. Quelques biographies font état d’une désaffection vis-à-vis du parti à un moment donné, à l’instar de celle de Jean-Paul Bechdolff qui « déçu par ce qu’il avait vu dans les pays de l’Est à l’occasion de voyages, et par le discours dépourvu d’esprit critique de la direction nationale », ne reprit pas sa carte du PCF, ou d’un changement de parti, dans l’ensemble assez rares (Lucien Bonn passa du PCF à la SFIO). Ces données valident ce que l’on sait déjà par d’autres investigations, à savoir que la période couverte par le dictionnaire est celle d’une osmose CGT-PC encore intacte.

En ce qui concerne la CFTC-CFDT, certaines biographies reflètent les liens étroits qui existent jusque dans les années 1960 entre CFTC et Mouvement républicain populaire (MRP), « collusion » dénoncée ouvertement par des militants de la CGT, notamment par Simon Bonaventure dans la Tribune des cheminots. Le Rennais Léon Grimault en est l’un des cofondateurs et deux militants CFTC, André Paillieux et Albert Schmitt, sont élus députés MRP. Fortement influencé par l’exemple allemand, Albert Schmitt y voit l’organisation la plus susceptible de se rapprocher du modèle allemand de la CDU (Union démocrate-chrétienne), qu’il connaît bien en tant qu’Alsacien et qu’il appelle de ses vœux. S’agissant des militants qui participeront activement à l’évolution de la CFTC en CFDT, certains d’entre eux (Edgar Garnier, Robert Leroy) rejoignent ensuite le Parti socialiste SFIO, mieux à même de répondre aux aspirations des minoritaires.

Sur un échantillon de 29 militants CFTC-CFDT, 10 adhèrent à la SFIO et/ou au Parti socialiste (après

1971), 6 au Parti socialiste unifié (PSU) après être passé la plupart du temps par l’Union de la gauche socialiste (UGS) et/ou le Parti socialiste autonome (PSA). Ce chiffre met en évidence l’apport de la composante chrétienne du socialisme à la CFDT, y compris chez les cheminots. Le cas de Charles Walbrou mérite d’être relevé : adhérant au Rassemblement du peuple français (RPF) en 1948, il rejoint le MRP en 1952 puis adhère tardivement au PSU en 1968. À l’inverse, les militants qui militent au PSU, ne sont pas tous à la CFDT ; sur 23 adhérents ou responsables du parti qui se répartissent sur l’ensemble du livre, six vont à la CGT. Mais contrairement à la majorité des militants CFDT qui adhèrent ensuite au Parti socialiste après 1971, seul un militant CGT le fait, un autre adhérant au Parti communiste, ce qui semble indiquer que pour ces syndicalistes il n’y a pas continuité entre le PSU et le Parti socialiste.

Sur environ 80 militants de Force ouvrière, 18 adhèrent au Parti socialiste, dont certains, comme Robert Métais, après être passé par le PSA et le PSU. Un autre, Raymond Beaulaton, fait partie de la Fédération anarchiste (il est vrai que ce militant, venant de la Confédération nationale du travail (CNT), y retourne assez rapidement), d’où vient également Alexandre Hébert.

Ces chiffres, qui mettent en évidence une politisation moindre des syndicalistes CFDT et FO en comparaison avec ceux de la CGT, sont néanmoins basés sur des échantillons trop faibles pour en tirer des conclusions définitives. Il est plus difficile encore de conclure sur l’appartenance politique des organisations très minoritaires. Ce qui n’empêche pas de dire que les militants de la FMC, lorsque leurs biographies ne sont pas muettes sur le sujet, sont proches du Parti socialiste ou de sensibilité socialiste. L’apolitisme affirmé est l’une des raisons pour lesquelles les cadres de la CGT ne rejoignent pas FO en 1947-1948, mais optent pour l’autonomie. Néanmoins, quelques décennies plus tard, Raymond Decoudun est suivi par la majorité de son organisation dans ses réflexions sur une société socialiste et lui-même adhère au PS tardivement au nom de l’efficacité politique. La FGAAC qui, tout comme de nombreux militants de FO, fait de l’indépendance politique et/ou de la Charte d’Amiens comme texte fondateur, une référence incontournable, a néanmoins dans ses rangs des militants socialistes. Menant le petit lot de militants de la CFTC maintenue, Jules Brunebarbe adhère au MRP puis au RPF, cas assez isolé dans l’ouvrage. Enfin, les militants de la CGC font figure de « syndicalistes purs » ; s’ils ont des engagements politiques, leurs biographies ne les évoquent pas.

Les biographies d’élus, parmi eux des députés, nous rappellent que les cheminots prennent une place très importante dans les conseils municipaux, participant massivement à l’investissement des conseils par la classe ouvrière dans l’entre-deux-guerres, notamment dans les communes de la « banlieue rouge ». Certaines biographies donnent des indications sur l’action concrète qu’ils y mènent, à l’instar de celle de Roger Combrisson. Une exploitation systématique des notices concernées pourrait être utilement complétée par des monographies sur la participation des cheminots à la vie et la politique municipales des centres ferroviaires.

En-dehors de l’appartenance politique des individus et des rapports privilégiés entre certains syndicats et des partis politiques, se pose la question plus vaste du rapport au pouvoir. Quelles sont les incidences de ces rapports sur les stratégies syndicales lorsqu’un ancien syndicaliste devient ministre, a fortiori s’il occupe les Transports, ou si le parti « ami » constitue ou fait partie du gouvernement ?

Syndicalistes et militants politiques, les cheminots sont également très massivement engagés dans les associations. En-dehors du syndicalisme, un nombre impressionnant d’associations de cheminots témoigne de l’engouement de la corporation pour ce type d’engagement. Les biographies donnent un aperçu du type d’associations qui intéressent le militant cheminot. Elles soulèvent là aussi la question de l’autonomie de ces organisations et de leur rapport au politique. Les cheminots de la CGT adhèrent-ils de préférence aux organisations de masse du Parti communiste ou à celles qui lui sont proches (les associations France-pays de l’Est, le Secours populaire, Tourisme et Travail) ? La biographie de Marcel Léquipé, qui s’investit dans les « Castors », montre qu’à une certaine époque, dans un contexte de guerre froide notamment, il n’est pas facile d’adhérer à des mouvements jugés trop éloignés des préoccupations de « classe » qui doivent être celles d’un militant CGT et/ou communiste. Bien que très diverses dans leur ensemble, certaines associations sont omniprésentes dans les notices ; il en est ainsi de la Fédération des conseils de parents d’élèves (FCPE), des associations d’anciens combattants et résistants, des associations de locataires, etc. L’investissement très fréquent des militants dans les associations sportives, la Fédération sportive et gymnique du travail (FSGT) pour la CGT, dont témoignent de nombreuses biographies, montre que les cheminots prennent une part importante dans la défense du sport ouvrier. Cet investissement dans les associations, qui à la retraite prend souvent de l’ampleur à côté du militantisme dans les syndicats de retraités, témoigne également implicitement d’une sociabilité forte, de liens sociaux entretenus par les militants en dehors des organisations syndicales et politiques. En ce sens, elles contribuent sûrement à renforcer l’hypothèse de l’existence d’une « société cheminote » auto-suffisante.

Les femmes : une nouveauté dans le syndicalisme cheminot

Parmi les nouveautés de l’après-guerre figure sans conteste la présence plus significative des femmes dans le militantisme cheminot. Quasi absentes du corpus cheminot du DBMOF pour les tranches chronologiques allant jusqu’à 1939, les cheminotes restent minoritaires dans ce dictionnaire, mais ne constituent plus une quantité négligeable. Peu présentes dans une profession très majoritairement masculine, également touchées par la sous-représentation des femmes dans les organisations et davantage encore dans les hiérarchies syndicales, elles ne sont pas sans prendre des responsabilités importantes. Cette faible présence se ressent davantage dans les organisations minoritaires qu’à la CGT et à la CFDT. Deux femmes chez les militants FO, une chez les cadres autonomes, aucune à la CGC et à la FGAAC ; leur absence de cette dernière organisation est logique, étant donné que les femmes n’ont pas accès à la conduite à l’époque concernée. Alors que ces données confirment ce que l’on sait sur la difficulté des femmes à accéder aux strates professionnelles supérieures et, partant, aux responsabilités dans les organisations syndicales qui leur correspondent, les parcours des Marcelle Berdin, Christiane Bedon, Ginette Billaudel, Josanne Lefèvre, Jeannette Levart... montrent que les directions des fédérations et confédérations, voire des organisations internationales ne leur sont pas toujours fermées. Ici et là, les biographies laissent entendre qu’il s’agit d’un itinéraire qui — pour quelque raison que ce soit, ne fut pas toujours facile : « Il lui fallut faire face, oser et entreprendre » dans « une profession où l’accès des femmes à des postes de grande responsabilité n’était guère la norme » (Christiane Bedon). Marinette Bobo souligne elle-même « les efforts qu’elle dut faire pour son intégration dans les structures syndicales à majorité masculine, la lutte permanente qu’elle dut mener pour le respect et la reconnaissance du droit des femmes ». Un témoignage de son fils rapporte que si Suzanne Bureau a pu militer, ce fut grâce aux « convictions prolétariennes et l’esprit généreux » de son mari James, « qui faisait la cuisine et gardait ses fils le soir ». Ce témoignage évoque la « double journée » que subissaient, comme la plupart des autres femmes qui travaillaient, les militantes cheminotes.

Les dix-huit biographies de femmes montrent qu’elles ne percent que rarement les « forteresses » masculines. Professionnellement, leur action se cantonne dans deux domaines : les bureaux, où elles démarrent leur carrière comme mécanographe, dactylo, expéditionnaire, employée, et la barrière. Même si certaines connaissent une promotion sociale, celles qui, comme Jeanine Cambay et Paulette Delacour, accédèrent au grade d’inspectrice, font figure d’exception. Aucune militante n’est issue des ateliers et la conduite leur reste totalement fermée. En tant que syndicalistes, si elles ont des compétences et des fonctions « généralistes », elles assument souvent des responsabilités « typiquement féminines », en tant que responsable de la commission féminine par exemple, ou bien chargées de l’éducation, de la formation ou des activités sociales.

Les épouses de cheminots constituent la seconde catégorie de femmes qui apparaissent dans ce livre. Font-elles « la cheminote » comme on disait au début du siècle à Saint-Étienne pour indiquer qu’une épouse ne travaillait pas — ce qui était le cas alors pour une majorité de femmes de cheminots —, ou exercent-elles une activité professionnelle ? Pour 65 militants des lettres A et B nés à partir de 1920 (ce sont eux qui peuvent avoir des responsabilités à partir de 1940 et à plus forte raison après la guerre), nous savons pour 50 d’entre eux qu’ils ont été mariés ; pour douze épouses seulement, la notice indique clairement qu’elles ont travaillé, parmi celles-ci une ouvrière du textile a arrêté de travailler après le mariage ; pour une autre, la notice indique explicitement « sans profession », pour toutes les autres, les notices sont muettes. Celles qui travaillent le font en grande majorité dans les services (dont deux à la SNCF), deux autres relèvent du secteur commercial et artisanal, une seule peut être considérée comme ouvrière (retoucheuse). Trois de ces épouses sont également militantes, à la CGT, au Parti communiste comme leurs maris, l’une d’entre elles à l’Union des femmes françaises. Ces convergences soulèvent la question du degré d’homogamie professionnelle et militante des syndicalistes cheminots, et oblige à s’intéresser au pourcentage de couples travaillant tous les deux dans l’entreprise — le cas du cantonnier et de la garde-barrière est bien connu — et militant dans la même organisation. Si on sait que ce modèle a été fortement encouragé par la JOC et la JOCF [33], ce dont témoignent implicitement des biographies des militants d’origine chrétienne, nous savons peu de choses sur leur réalité dans les autres organisations. À condition de ne pas surestimer la fiabilité de données partielles, on peut conclure de cet aperçu que, comme les générations précédentes, les femmes de militants cheminots sont souvent sans activité professionnelle. Ce qui s’explique aisément par l’emploi du temps chargé de militants cumulant des responsabilités souvent difficiles à concilier avec les exigences du service, en particulier pour ceux qui ne sont pas permanents et qui ne bénéficient pas des horaires de bureaux. Il suffit d’ailleurs de les interroger sur le sujet pour entendre les militants dire qu’ils n’étaient « jamais à la maison » et que, ayant des enfants en bas âge, les tâches familiales incombaient entièrement à leurs femmes. Les divorces et remariages mentionnés à la fin de nombreuses biographies peuvent être mis en relation avec cette situation.

Enfin, les filles de militants cheminots qui sont elles-mêmes cheminotes, existent. C’est là l’une des nouveautés de l’après-guerre : là où les « dynasties » cheminotes existent, les filles peuvent assurer la transmission. Le cas le plus marquant est celui d’André Mons ; ses trois filles sont devenues agents de la SNCF. Néanmoins, à parcourir les biographies, on s’aperçoit que pour les enfants des militants de la génération d’après-guerre, la SNCF n’est qu’un débouché parmi d’autres (ce qui s’explique également par la baisse globale du nombre de cheminots). Rarement ouvriers, ils sont les bénéficiaires d’une promotion sociale qui s’exprime dans leur accès massif aux postes de cadres, la plupart du temps dans le secteur tertiaire. Cet aperçu global qui mériterait, comme les autres aspects de cette analyse, une étude plus vaste, permet également de dire que les notices sont souvent muettes sur un éventuel militantisme des enfants. La crise du militantisme, à moins qu’il ne s’agisse majoritairement d’un désinvestissement dans les syndicats, d’un investissement militant d’un type différent ou d’une absence d’informations sur le sujet, se ressent également chez les cheminots. Dans ce domaine, comme dans d’autres, la comparaison avec d’autres branches militantes apporterait des éclairages enrichissants.

[1Cette chronologie doit beaucoup aux remarques pertinentes et au travail de Georges Ribeill.

[2Les Éditions de l’Atelier, 1997.

[3À l’heure actuelle, nous estimons que l’apport des notices nouvelles de la période 1940-1982 doublera le volume de celles qui sont déjà publiées ; nous disposerons donc d’un corpus d’environ 10 000 notices de cheminots.

[4Claude Pennetier a défini la prosopographie comme « la mise en rapport de notices biographiques individuelles pour partir à la recherche de facteurs discriminants sociaux, générationnels, culturels qui éclairent la variété des engagements, leurs rythmes, leurs formes, leurs natures ». (« Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français entre passé et avenir », in La part des militants, sous la dir. de Michel Dreyfus, Claude Pennetier, Nathalie Viet-Depaule, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1996, p. 347).

[5Georges Ribeill, « Les militants cheminots : quelques approches à partir du Maitron », in La part des militants, op. cit., p. 133-144.

[6Voir à ce sujet la bibliographie à la fin de l’ouvrage.

[7Georges Ribeill, Le Personnel des Compagnies de chemins de fer. 1. Des origines à 1914, Développement et Aménagement, 1980, p. 97-99.

[8Origines sociales et géographiques des cheminots français (Actes des Deuxièmes rencontres de la Commission « Histoire sociale des transports par fer » de l’AHICF, Paris, Centre d’histoire sociale du XXe siècle, 4 avril 1999), Revue d’histoire des chemins de fer, n° 22, printemps 2000, 317 p.

[9Il s’agit des noms commençant par les lettres A et B, réunis dans une sélection de notices avant qu’un tri définitif n’en écarte un certain nombre de la publication.

[10La plupart du temps, cette information nous est donnée par l’acte de naissance. Étant donné que nous n’avons pu obtenir l’acte intégral pour tous les militants, la proportion de pupilles de la Nation est très certainement plus élevée encore.

[11La Compagnie du Nord, par exemple, crée en 1929 une Œuvre des pupilles pour les enfants des agents tués en service. Cf. Laurent Thévenet, « Aux origines de l’action sociale aux chemins de fer », in Marie-Françoise Charrier, Élise Feller, Aux origines de l’action sociale. L’intervention des services sociaux aux chemins de fer, Ramonville-Saint-Agne, Érès, 2001, p. 47.

[12Ibid. p. 29.

[13Ibid., p. 41-42.

[14Nous ignorons si cette mesure s’appliquait uniquement à eux ou aux enfants de cheminots dans leur ensemble.

[15C’est ainsi qu’on appelle ceux qui sont définitivement embauchés.

[16En ce qui concerne la CGT, les représentants au conseil d’administration sont désignés en fonction de leur position dans la Fédération, d’abord Massabieaux, le secrétaire général, et Guy Thibaut, pour ses compétences reconnues, puis les secrétaires généraux adjoints avec un autre membre du bureau fédéral et un responsable régional (Renseignements communiqués par Pierre Vincent).

[17Entretien avec Robert Degris, 22 février 2001.

[18Cité par Christian Chevandier, Cheminots en grève ou la construction d’une identité (1848-2001), Paris, Maisonneuve & Larose, 2002, p. 41.

[19Ibid.

[20Georges Ribeill, « Les grèves à la SNCF (1945-1968). Morphologie et essai de périodiser », Revue d’histoire des chemins de fer, n° 19, automne 1998, p. 13-42.

[21Voir la biographie d’André Argalon.

[22« Les conflits sociaux dans les transports par fer », Revue d’histoire du chemin de fer, n° 19, automne 1998, p. 135-136.

[23. Sur la mémoire cheminote de la Seconde Guerre mondiale, il faut lire les contributions de Serge Wolikow, Christian Chevandier et Vincent Auzas dans l’important colloque que l’Association pour l’histoire des chemins de fer en France a consacré à la SNCF pendant la guerre : Une entreprise publique dans la guerre : la SNCF, 1939-1945, Actes du VIIIe colloque de l’Association pour l’histoire des chemins de fer en France, Paris, Assemblée nationale, 21-22 juin 2000, PUF, 2001, 414 p., ainsi que le mémoire de Vincent Auzas, La mémoire de la Résistance chez les cheminots : construction et enjeux, septembre 1944-novembre 1948, Université de Paris I, 2000, 182 p.

[24Nous en savons davantage sur leurs organisations. Voir par exemple l’ouvrage dirigé par Joseph Jacquet, Les cheminots dans l’histoire sociale de la France, Paris, Éditions sociales, 1967, p. 151-194 et Georges Ribeill, « Les chantiers de la collaboration sociale des Fédérations légales des cheminots (1939-1944) », Le Mouvement social, n° 158, janvier-mars 1992, p. 87-116.

[25Gilbert Billon, « Scission CFTC/CFDT chez les cheminots », Revue d’histoire des chemins de fer, n° 3, Mouvement social et syndicalisme cheminot, automne 1990, p. 118.

[26La même interrogation s’impose pour les militants communistes, dont les femmes sont investies dans l’Union des femmes françaises (UFF). Les biographies de Marcel Gardères et d’Émile Maré évoquent ces militantes, qui exercent néanmoins d’autres fonctions.

[27Voir les interrogations d’Étienne Fouilloux, « Chrétiens et monde ouvrier : quarante ans de recherche », in Chrétiens et ouvriers en France, 1937-1970, Paris, Les Éditions de l’Atelier 2001, p. 29.

[28Frank Georgi, L’Invention de la CFDT, 1957-1970, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 1995, p. 23ss.

[29Jean-Marie Moine, « René Boudot parmi les sidérurgistes lorrains », in Chrétiens et ouvriers en France, op. cit., p. 73-85.

[30Marie-Louise Goergen, « Les dirigeants de la Fédération FO des cheminots à l’époque de Robert Bothereau », La naissance de Force ouvrière. Autour de Robert Bothereau, Presses universitaires de Rennes, 2003, p. 99-116.

[31Lors d’un entretien, Robert Degris, tout en soulignant la cordialité qui régnait entre lui et certains de ses camarades étrangers dans le cadre de l’ITF, confiait : « D’ailleurs le mouvement syndical dans d’autres pays, ce n’est pas le nôtre. La première fois que j’ai abordé le problème des retraites sur le plan international, les gars m’ont regardé : cinquante-cinq ans, vous êtes à cinquante-cinq ans ? Nous c’est soixante-dix ans, aux États-Unis par exemple. Alors, qu’est-ce que vous voulez faire ? »

[32Georges Ribeill, « La police et les syndicats de cheminots (1890-1914) », Société d’histoire de la Révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Paris, Créaphis, 1987, p. 383-395.

[33Éric Belouet, « Le couple jociste », in Chrétiens et ouvriers en France, op. cit., p. 86-99.

Par Marie-Louise Goergen

Introduction du dictionnaire <em>Cheminots et militants</em>