Née le 3 octobre 1912 à La Marsa (Tunisie), morte le 9 mars 1993 ; licenciée de philosophie, docteur d’État, épouse de Paul Vignaux, mère au foyer et enseignante, collaboratrice du Bulletin des groupes Reconstruction.

Biographie nouvelle

Georgette Vignaux vers 1940.
Georgette Barrion était la dernière des sept enfants de Georges Barrion (1868-1922), ingénieur agronome, gérant d’un domaine en Tunisie et chef d’entreprise, et de Marie-Rita Bérault de Saint-Maurice (1872-1949). Venue à Paris après le décès de son père, elle fit ses études au Collège Sainte-Marie à Neuilly-sur-Seine (Seine). Elle s’y révéla une brillante élève, maîtrisant l’anglais avant de passer son baccalauréat, avec, pour enseignants, Emmanuel Mounier et Paul Vignaux. Ce dernier, qu’elle trouvait alors laid, mais très séduisant intellectuellement, l’initia à la philosophie.
Paul Vignaux, jeune professeur de lycée à Chartres, bientôt devenu suppléant d’Etienne Gilson à l’École pratique des hautes études évoquera en 1932 auprès de son ami Henri-Irénée Marrou le charme et l’intelligence d’ « anciennes élèves », rencontrées hebdomadairement dans des « thés philosophiques », voire « sociologiques », pour les accompagner dans leur préparation de la licence, puis de l’agrégation. Parmi elles, Georgette Barrion, licenciée en philosophie avec mention en 1932. Elle échoua à l’agrégation en 1933. C’est aussi dans cette période qu’elle se lia d’amitié avec Dina Dreyfus, épouse de Claude Lévi-Strauss ; elles correspondirent dans les années de guerre et continuèrent de se voir dans les années 1960.
A l’été 1933, Paul Vignaux, se déclara, sans succès, auprès de Georgette lors d’un voyage de découverte des Pyrénées qu’il lui avait organisé. Ils continuèrent néanmoins à se rencontrer autour de la préparation l’agrégation, pour finalement se fiancèrent en novembre 1934. Georgette connut alors une période de très grande fatigue et de décalcification qui l’obligea à se reposer longuement et à abandonner l’agrégation. Ils se marièrent le 5 juin 1935 et eurent trois garçons : Dominique (1937-2008), Jean-Paul (1946-1992), François (né en 1948).
Elle partagea la foi catholique, les engagements syndicaux et politiques de Paul Vignaux, à la CFTC ou en faveur de l’Espagne républicaine, comme son opposition aux « totalitarismes, marxiste ou nationaliste », affirmée à propos de l’Anschluss. Comme lui, elle s’intéressa au mouvement ouvrier américain et à l’expérience Roosevelt. Réfugiée à Toulouse, à l’été 40, elle publia dans Temps Nouveau une enquête sur « la grande pitié des camps d’hébergement » de la zone non occupée et seconda son mari dans son action pour une résistance syndicale, tout en le poussant au départ en exil aux États-Unis, où ils arrivèrent en famille avec leur fils Dominique, en août 1941. Outre l’aide qu’elle apporta à Paul Vignaux par sa pratique de la langue anglaise, elle travailla à l’Office War of Information, pour la Voix de l’Amérique, où elle mettait en valeur les informations religieuses et syndicales ou l’action des femmes. Pour le public américain, elle publia des mises au point sur les attitudes des catholiques européens et français, sur la ligne du PCF et sur les relations entre catholiques et communistes.
Le retour des États-Unis ne fut pas facile, faute de logement sur Paris. Le ménage vécut entre Paris et Chambéry, où Georgette et ses enfants furent accueillis par Madame Barrion. Ceci jusqu’à l’achat d’une maison à Enghien-les-Bains en 1950, grâce notamment à la vente des propriétés de Tunisie.
Paul Vignaux, souvent absent d’Enghien, menait une vie sociale intense, dictée par ses multiples activités, de l’enseignement au syndicalisme. Dans ces conditions, Georgette Vignaux a très tôt beaucoup sacrifié au choix qu’elle avait fait de vivre avec lui. Mère au foyer, sa correspondance atteste de l’attention prêtée à l’éducation de ses trois fils. En mars 1955, elle confiait sa joie d’avoir 15 jours sans enfant, pour la première fois depuis vingt ans !
Sans profession, certes, mais fort active, car elle était la collaboratrice indispensable de son mari, tenant l’agenda, dactylographiant ses nombreux textes, suggèrant des ajustements et corrigeait les épreuves, assurant la mise en forme du Bulletin des groupes Reconstruction, comme elle participait à son élaboration collective..
Elle accompagnait son mari dans les déplacements professionnels (Paul Vignaux n’avait jamais cessé son travail de philosophe), syndicaux ou politiques, congrès et colloques en France et à l’étranger pendant 50 ans. Elle demeurait à proximité, dans un dialogue constant, intervenant rarement mais à bon escient.
Georgette Vignaux pratiquait parfois l’écriture à deux mains avec son mari. Le manuscrit de l’avant-propos à son livre sur Manuel de Irujo témoigne de ses réécritures et corrections mêlées à celles de son mari. Le livre d’ailleurs est dédié à celle qui fut sa « compagne dès le premier jour dans l’engagement pour la démocratie espagnole. »
C’est ainsi que se forma un couple d’un rare dynamisme, aux options partagées tant sociétales, que philosophiques et religieuses. La personnalité hyperactive et impulsive de Paul Vignaux trouvait un contre-poids en Georgette, femme énergique, au grand sens d’organisation et de décision, sachant lui tenir tête. « Un ménage si uni avec des intelligences équivalentes », telle était l’image retenue par Jacques Julliard qui soulignera en 1987 – il n’est pas le seul - la part exceptionnelle qu’elle tenait dans sa vie et dans l’élaboration de la pensée de PaulVignaux : « Je n’ai jamais dissocié ces deux apports ».
Georgette Vignaux avait en effet développé un domaine propre d’activité intellectuelle : dès 1949, elle engagea sa thèse de doctorat sur Reinhold Niebuhr ; elle fréquenta les cours de Maurice Merleau-Ponty au Collège de France ; elle suivait l’actualité des publications en philosophie, allait aux réunions du Collège de Philosophie et de la Société de Philosophie. Elle travaillait pour Alexandre Koyré à des traductions d’articles publiés dans Études Newtoniennes et Études d’histoire de la pensée scientifique, elle participait aux activités du Centre catholique des intellectuels français et était assidue au comité de rédaction de la Vie intellectuelle des Dominicains.
La bibliographie de ses écrits, notamment dans la Vie intellectuelle et dans le Bulletin des groupes Reconstruction, atteste de la diversité de ses préoccupations : faire mieux connaître les États-Unis, leur civilisation, leur vie politique, suivre le mouvement des idées contemporaines, critiquer le capitalisme et le stalinisme.
L’exil américain fut pour cette philosophe, comme pour son mari, l’occasion d’approfondir leur recherche sur les rapports de la foi chrétienne et de l’engagement militant, au travers d’une réflexion approfondie sur les théologies de l’histoire, notamment grâce à la rencontre avec Reinhold Niebuhr (1892-1971) : issu d’une famille d’émigrés allemands, ce pasteur et théologien protestant avait tiré de son expérience dans la ville industrielle de Detroit avant la crise de 1929 une analyse sociale et politique, critique du comportement idéaliste des protestants américains. S’appuyant sur Marx et Max Weber, et sur une théologie biblique et augustinienne, il développait une vision religieuse de l’action collective dans le monde, qualifiée d’« pessimisme optimiste » ou de « réalisme chrétien ». Ses livres et ses prises de position ont nourri, jusqu’à aujourd’hui encore, la militance progressiste de la gauche américaine.
Georgette Vignaux s’y consacra, depuis le compte-rendu dans Renaissance en 1943 de « Nature and destiny of Man » de Reinhold Niebuhr, jusqu’à sa thèse, engagée début 1950 sous la direction de Paul Ricoeur, soutenue en 1956 à l’université de Strasbourg, publiée en 1957, sur la Théologie de l’histoire de Reinhold Niebuhr. Sa thèse complémentaire fut une « Réflexion critique sur la théologie de l’Histoire ». Dès lors, pendant trente ans, elle s’affirma comme la vulgarisatrice en France des apports de Reinhold Niebuhr, philosophe dont elle considérait l’œuvre comme une réponse pertinente aux interrogations des chrétiens, en particulier ceux qui s’investissaient dans la politique et le syndicalisme, sur le rapport de leur foi à l’action dans le monde.
À l’idéalisme de l’homme bon de Rousseau, et à la perspective de la société sans classe de Marx, Niebuhr opposait qu’à aucun moment l’humanité, de par l’égoïsme et la soif de domination des groupes sociaux la composant, n’a la possibilité d’éliminer, soit graduellement, soit définitivement la violence qui accompagne son développement. Les victimes d’un temps, devenues dominantes, peuvent se transformer en persécuteurs. La politique doit donc se faire plus modeste, se désacraliser, ne plus prétendre réaliser une « société sans classes », ou toute autre perspective paradisiaque sur terre, érigeant en absolu une Église, un État, une classe, une race, une société, une tâche historique.
Pour autant, la force et le cynisme ne s’imposent pas en permanence dans les conflits, car, selon Niebuhr, l’homme est doté d’une capacité naturelle pour la justice, traduite au cours de la sécularisation progressive de la vie profane, en valeurs rationnelles, communes aux croyants et incroyants : dignité de l’homme, liberté, égalité entre citoyens, fraternité, droits et devoirs réciproques, tolérance, respect de la vérité, etc. De même, s’est élaborée la démocratie, qui apparaît comme « une nécessité constante de la politique » : n’est-elle pas, par définition, un système de défense contre la corruption du pouvoir, de recherche de solutions approchées, jamais définitives, à des conflits, toujours renaissants, avec des techniques de non-violence, pour gérer une unité dans la diversité. Dans ce cadre, la loi traduit un compromis, un équilibre des forces, définissant la justice d’un moment donné, avec ses contraintes pour les individus. Le citoyen doit donc travailler sans cesse, sans se décourager, à une cité plus juste, même s’il s’agit d’une justice toujours relative dans le temps. Niebuhr, tout en affirmant que « le mal grandit en même temps que le bien » dans l’histoire humaine, maintient, cependant, qu’il peut y avoir un certain progrès, toujours fragile : la dignité humaine, ou davantage de justice, par exemple, sont mieux garanties dans les démocraties par le jeu des lois sociales qu’aux temps de l’esclavage.
Sur ces bases, qui peuvent être partagées tant par les incroyants que par les croyants, que peut donc apporter de spécifique la conscience religieuse du chrétien à la conscience politique ? Se dépasser dans l’altruisme, ou rejeter les utopies de société humaine parfaite, le chrétien n’en a pas le monopole. Même si la reconnaissance de la transcendance de Dieu peut l’aider à éviter de se croire maître omniscient du destin historique. En revanche, l’homme, qui se situe dans la tradition biblique, se sait co-acteur avec Dieu de la création en marche, même si le sens ultime lui en échappe ; il agit dans l’histoire conflictuelle, poussé par l’espérance chrétienne, celle d’un accomplissement au-delà de l’histoire humaine. Sa foi sous-tend sa volonté d’agir, mais aussi son humilité à l’égard des réalisations comme sa ténacité face aux échecs. Tout ceci est de l’ordre de l’option personnelle. Pour le reste, le chrétien est pleinement responsable, dans sa conscience libre de citoyen, de la recherche de solutions concrètes aux problèmes auxquels il est confronté. C’est ce qui justifie son indifférence de principe aux régimes politiques, sauf s’il s’agit d’un totalitarisme qui vise à asservir l’individu tout entier à ses fins.
C’est par l’intermédiaire de Georgette Vignaux que ces analyses furent connues des lecteurs de la Vie intellectuelle et surtout des militants CFTC du Bulletin des Groupes Reconstruction, et par là même bien au-delà. Si, en effet, Paul Vignaux et sa femme ont élaboré « une véritable théologie de la laïcité » (Jacques Julliard), la part qu’y prit cette dernière est déterminante, sous son pseudonyme de Georgette Bérault, en particulier dans les deux versions de son document de travail (avril 1957, janvier-février 1960) sur « Conscience politique et conscience religieuse » publiées dans Reconstruction.
Texte essentiel, sa deuxième version de 1960 était précédée d’un préambule qui situait ce dossier au cœur de l’histoire et des orientations de Reconstruction. Il rappelait sa préoccupation de lucidité sur le monde contemporain pour définir ses options politiques, dans la dissociation du jugement politique d’avec le jugement religieux, « sans renoncer à les lier dans l’élan de la décision » personnelle. Être chrétien ne donne pas de lumière particulière sur les choix politiques à opérer : d’où le rejet absolu des solutions définies par une inspiration religieuse (démocratie chrétienne, progressisme chrétien, cléricalisme, etc). Georgette Vignaux se livrait alors à une critique vigoureuse du cléricalisme subtil qui fait au chrétien un devoir de coopérer à la transformation du monde par « souci apostolique » (allusion aux mouvements d’action catholique), avec la prétention de « christianiser » des valeurs dont il ignore les réalités propres, oubliant l’autonomie du domaine politique, commun au croyant et à l’incroyant. Avec cette conclusion majeure : un chrétien démocrate, voire socialiste, doit se comporter comme un citoyen parmi d’autres, intervenant dans la société civile selon les valeurs rationnelles et les techniques démocratiques qui régissent l’action collective, tout en s’arrangeant par-devers lui avec sa foi, sa philosophie de vie. 
La transformation de la CFTC en CFDT en 1964, les orientations essentielles de la CFDT contemporaine s’ancrent dans cet apport théorique.
En 1964, une fois ses enfants partis, Georgette Vignaux s’investit aussi dans une activité plus concrète : l’enseignement. Faute des diplômes requis, le public lui était interdit ; elle s’engagea donc au service d’un établissement privé de l’agriculture – l’École ménagère agricole de Saint-Cyran à Frouville (Val d’Oise) – qui formait les professeurs d’écoles ménagères en milieu rural. Elle y assurera pour son plaisir et celui de ses élèves un enseignement de français et de culture générale (histoire du travail, psychologie), voire d’anglais, pendant une dizaine d’années. À l’université de Paris X-Nanterre, elle assuma très momentanément des Travaux dirigés en 1970.
Elle fut enfin la secrétaire générale de Quatre Fleuves (Cahiers de recherche et de réflexion religieuse), revue créée en 1973 par Paul Vignaux et Henri-Irénée Marrou, où elle traita aussi bien de « Luttes des classes et pensée chrétienne » que des « Théologies de la Libération ».
Après le décès de son mari, elle fit des dons d’archives à l’École pratique des hautes études, à la BDIC, et à la CFDT.

ŒUVRE : La bibliographie des écrits de Georgette Vignaux [dans Paul Vignaux, citoyen et philosophe (1904-1987) (dir. Olivier Boulnois,), Brepols, 2013, p. 445-450] doit être complétée par Georgette-Paul Bérault, Catholiques et communistes dans la Résistance française, Relations (Montréal), juillet 1944, p.171-175 et Georgette Bérault, Conscience politique et conscience religieuse, Cahiers Reconstruction, N° 43, (avril 1957), p.17-24.

SOURCES : témoignage de François Vignaux ; archives familiales Vignaux (notam-ment les correspondances) ; archives américaines de l’OWI.

Jean Lecuir

Version imprimable de cet article Version imprimable